PARTIE II. CHAPITRE L1V. ;j(i'j
cho, mais je ne suis pas avide. Si je l'étais, je n'aurais pas quitté ce matin un emploi dans lequel j'aurais pu faire d'or les murs de ma maison, et avant six mois manger dans de la vaisselle d'argent. Pour cette raison, comme aussi parce que je m'imagine que ce serait taire une trahison à mon roi que d'aider ses ennemis, je n'irais point avec toi quand tu me donnerais ici quatre cents écus comptant au lieu de deux cents que tu me promets. Quel office as-tu donc quitté? dit Ricote. — J'ai quitté le gouvernement d'une île telle qu'on n'en trouve point facilement de pareille. — Et où est donc cette île? — A une ou deux lieues d'ici ; on l'appelle l'île Barataria. — Taistoi, Sancho, les îles sont dans la mer ; il n'y a point d'île en terre ferme. — Comment, il n'y en a point? Je te dis, ami Ricote, que j'en suis parti ce matin, et qu'hier j'y gouvernais à mon plaisir comme un sagittaire; mais avec tout cela je l'ai quittée, parce que l'office de gouverneur me semble trop périlleux. — Et qu'as-tu gagné dans ce gouvernement? — J'ai gagné, d'avoir appris que je n'étais pas bon à être gouverneur, si ce n'est d'un troupeau, et que les richesses qu'on acquiert dans ces places sont au prix de la perte du repos, du sommeil et même de la subsistance, car les gouverneurs mangent peu dans les îles, surtout s'ils ont des médecins qui veillent sur leur santé. — Je ne te comprends pas, Sancho; tout ce que tu me dis me semble folie : qui le pouvait donner des îles à gouverner? Manque-t-il d'hommes au monde plus capables que toi d'être gouverneurs? Tais-toi, Sancho ; reviens à toi ; vois si tu veux venir avec moi comme je te l'ai dit, pour m'aidera déterrer le trésor que j'ai caché. Il est si considérable qu'on peut bien l'appeler un trésor, et je te donnerai de quoi vivre comme je te l'ai dit. Je te le répèle, Ricote, dit Sancho, je ne le veux pas: contente-toi de l'assurance que tu ne seras pas découvert par moi. Poursuis heureusement ton chemin, et laisse-moi suivre le mien. Je sais que ce qui est bien gagné se perd; mais le bien mal acquis perd lui et son maître. — Je n'insiste pas, dit Ricote. Mais, dis-moi, étais-tu dans not:3 village quand ma femme, ma fille et mon beau-frère en partirent? — Oui, j'y étais, et je peux te dire que ta fille était si belle que chacun sortait dans la rue pour la voir ; ils disaient tous qu'elle était la
370 DON QU1CR01 n:.
plus belle créature du monde. Elle s'en allait pleurant, embrassanl ses ara es et ses connaissances et tous ceux qui la venaient voir, el les priait de la recommander à Dieu el à la sainte Vierge. Elle le faisait d'une manière si touchante qu'elle me fil pleurer, moi qui ne pleure pas souvent. Plusieurs eurent envie de la cacher, ou de l'enlever sur la route ; mais la crainte d'aller contre les ordres du roi les retint. Le plus passionné de tous était don Pedro Gregorio, ce jeune et riche héritier de majorât que tu connais ; on l'en disait fort épris, et on ne l'a point revu dans le village depuis qu'elle est partie. Nous avons tous pensé qu'il avait couru après elle pour l'enlever, mais jusqu'à cette heure on n'en a rien su. Je m'étais toujours bien clouté, répondit Iticote, que ce cavalier aimait ma fille; mais confiant dans la vertu de ma lticota, cet amour ne m'a point inquiété. Tu auras entendu dire que les Mauresques ne s'allient jamais, ou du moins bien rarement, avec les vieux chrétiens, et ma fille qui, à ce que je crois, attachait plus de prix à être chrétienne qu'amoureuse, aura fait, je pense, peu de cas des poursuites de ce jeune seigneur à majorât. Dieu le veuille, répondit Sancho ; ce serait fâcheux pour tous deux. .Mais, ami Ricote, laisse-moi partir, je voudrais arriver ce soir à l'endroit ouest mon maître Don Quichotte. — Dieu te conduise, frère Sancho. Voici mes compagnons qui s'éveillent, et il est temps aussi que nous poursuivions notre chemin. Ils s'embrassèrent, Sancho remonta sur son âne. Iticote s'appuya sur son bourdon, et ils se séparèrent.