PARTIE 11. CHAPITRE X
l'histoire, et sans s'arrêter aux objections de mensonge qu'on pourrait lui opposer. Il a eu raison, car la vérité épure sans détruire et surnage au-dessus du mensonge, comme l'huile sur de l'eau. Poursuivant donc son histoire, il dit que Don Quichotte, s'étant retiré dans le bosquet, chênaie, ou bois près du grand Toboso, ordonna à Sancho de retourner à la ville, et de ne reparaître devant lui qu'autant qu'il aurait parlé de sa part à la dame de ses pensées, la conjurant de permettre de la voir au chevalier son esclave, et de daigner lui donner sa bénédiction, afin qu'il pût espérer un heureux succès dans toutes ses périlleuses et difficiles entreprises. Sancho promit d'exécuter de tout point ce qui lui était prescrit, et de rapporter une aussi bonneréponse que celle qu'il avait eue la première fois. Va donc, mon fils, lui dit Don Quichotte, et ne te trouble point quand tu te verrasdevant la lumière du soleil de beauté que tu vaschercher. Heureux écuyer, par dessus tous les écuyers du monde ! n'oublie pas surtout de bien retenir dans ta mémoire la manière dont tu seras reçu, si elle change dé couleur pendant que tu lui exposeras ton ambassade, si elle se trouble en entendant prononcer mon nom, si, la trouvant assise sur la riche estrade de son autorité, elle se laisse tomber sur les carreaux ; si elle est debout, vois si elle se pose tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre ; si elle ne répète point deux ou trois fois la réponse qu'elle te fera ; si elle la change de tendre en rude, d'aigre en amoureuse ; si elle porte la main à ses cheveux pour les arranger, encore qu'ils n'en aient pas besoin : en un mot, mon fils, retiens bien toutes ses actions, tous ses mouvements; car si tu me les rapportes avec exactitude, je pourrai en extraire les mouvements les plus secrets de son cœur, en ce qui concerne mes amours. Je t'apprends, Sancho, si tu ne le sais pas, qu'entre amants, les actions, les mouvements extérieurs, lorsqu'il est question de leurs amours, sont des courriers fidèles qui portent les nouvelles de ce qui se passe dans l'intérieur de leur âme. Va donc, ami, guidé par une fortune plus favorable que la mienne, reviens avec un meilleur succès que celui que je vais attendre entre la crainte et l'espérance dans l'amère solitude, où tu me laisses. J'irai, dit Sancho, et je reviendrai promptement. Cependant, seigneur, réconfortez, dilatez ce
i;4 DON QUICHOTTE.
pauvre pelil cœur, qui ne doit pas être en ce moment plus gros qu'une "noisette. Songez que l'on dit communément que bon courage rompt mauvaise aventure, el qu'où il n'y a point de lard il n'y a point de cheville; on dit encore le lièvre saule là où l'on ne l'attend pas; car si celte nuit nous n'avons pas su trouver les palais, ou hôtels de ma dame, maintenant qu'il est jour, je pense bien les trouver au moment où j'y penserai le moins, et une lois trouvés, laissez-moi faire. Certainement, Sancho, dit Don Quichotte ; tu as toujours à point des proverbes sur ce que nous disons; que Dieu amène aussi bien ce qui lait l'objet de mes désirs. A ces mots; Sancho tourna les épaules et toucha son âne, tandis que Don Quichotte, resté à cheval, se délassait avec l'appui de sa lance et de ses étriers, l'esprit rempli de tristes et confuses pensées.
Nous le laisserons dans cette attitude et suivrons Sancho qui, non moins pensif, non moins embarrassé que son maître, s'éloignait de lui. A peine fut-il sorti du bois qu'il tourna la tète, et n'apercevant plus Don Quichotte, il descendit de son âne, s'assit au pied d'un arbre et se mit à se parler ainsi à lui-même : Sachons un peu, frère Sancho1, où va maintenant votre seigneurie. Allez-vous chercher quelqueàne que vousayez perdu? Non, certes. Qu'allez-vous donc chercher? Je vais chercher comme ipn dirait une princesse, et en elle un soleil de beauté où tout le ciel est joint. Et où pensez-vous trouver ce que vous dites, Sancho? Où? dans la grande cité du Toboso. Bien. Et de quelle part l'allez-vous chercher?De la part du fameux chevalier Don Quichotte de la .Manche, qui défait les torts, donne à manger à celui qui a soif, et à boire à celui qui a faim. Tout cela est fort bien : mais savez-vous sa demeure, Sancho î Mon maître dit que ce doit être un château royal ou un superbe palais. Et l'avez- vous vue quelquefois, par hasard ? Ni nu m ni mon maître nous ne l'avons jamais vue. Ne trouvezvous pas que ce serait fort bien fait si les habitants du Toboso, sachant que vous êtes ici dans l'intention de séduire leurs prin-
i Molii ontre ici avi - s'il ne l'a pas imité. Le dialogue
lanterne dans amphitryon offre une situation tout à fait pareille as recourir à l'imitation, deux beaux génie • ont pu i crire sous l'influence d'une inspiration semblable.