‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 49 sur 310 · PARTIE H. CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

PARTIE H. CHAPITRE XII

s'en fallait garder. Sancho se conforma à cet usage, et donna à Rossinante la même liberté qu'au grison. L'amitié de ces deux animaux l'un pour l'autre lut si grande, si unique, qu'une tradition de père en fils rapporte que l'auteur de cette véridique histoire lui avait consacré quelques chapitres particuliers; mais, pour garder la bienséance et le décorum qui convient à une histoire aussi héroïque, il ne les y inséra point, quelquefois pourtant il oublie cette précaution pour nous dire que, lorsque ces deux bêtes pouvaient se joindre, elles prenaient plaisir à se frotter l'une contre l'autre. Ce besoin satisfait, Rossinante posait en croix son cou sur celui de l'àne, de telle sorte qu'il en passait de l'autre côté plus de demi-vare ; et tous deux, les yeux fichés en terre, restaient ainsi trois jours, ou tout au moins autant de temps qu'on les y laissait, ou que la faim ne les contraignait pas d'aller chercher leur nourriture. On assure même que l'auteur avait comparé leur amitié à celle de Nysus et d'Euriale, de Pylade et d'Oreste ; s'il en est ainsi, on peut voir et admirer combien dut être solide le lien qui rapprochait ces deux paisibles animaux, à la grande confusion des hommes qui gardent si mal l'amitié qu'ils se sont jurée ; c'est pourquoi l'on dit : «Il n'y a point ami pour ami; les roseaux deviennent des lances1» ; et cet autre : « D'ami a ami, etc.2. » Et qu'on ne pense pas que l'auteur s'égare en comparant l'amitié de ces animaux à celle des hommes; nous avons reçu des animaux plusieurs avertissements et appris bien des choses d'importance : la cigogne nous a fait connaître les clystères ; le chien, les vomitifs et la reconnaissance ; les grues, la vigilance ; les fourmis, la prévoyance; les éléphants, la décence ; le cheval, la loyauté. Enfin, Sancho s'endormit profondément au pied d'un liège, et Don Quichotte sommeilla sous un robuste chêne. Peu de temps s'était écoulé quand Don Quichotte fut éveillé par

i No hay ami go para ami go; Las canas se vuehen en lanzas.

Ce sont deux vers d'une romance des Guerres de Grenade, composée par Ginès île Hita.

2 Le proverbe espagnol est : de amigo â amigo chinphe en cl ojo, et il se dit d'un bomme ,jui, ?■' donnant pour l'ami d'un autre, n'agit point comme tel ■^•■•-

lui.

su DON QUICHOTTE,

un bruit qu'il entendit derrière lui ; il se leva en sursaut, se mit à regarder, à écouter d'où ce bruit pouvaitprovenir, et aperçut deux hommes à cheval. L'un, se laissant glisser à terre, dit à l'autre: Descends, ami, ôte la bride aux chevaux : cet endroit me parait abondant en herbe pour eux ; le silence qui y règne et la solitude conviennent à mes amoureuses pensées. Proférer ces mots et s'étendre à terre lut une même chose. Dans ce mouvement rapide, ses armes firent grand bruit, ce qui ne laissa pas de doute à Don Quichotte que ce ne fût un chevalier errant. Il s'approche de Sancho qui dormait, le tire par le bras, n'a pas peu de peine à l'éveiller, et lui dit à voix basse : Frère Sancho, nous tenons une aventure. Dieu nous la donne bonne, répond Sancho : et où est-elle, seigneur, cette dame aventure? — Où, Sancho ! Tourne les yeux, regarde, tu verras couché là un chevalier errant, qui, à ce qu'il me semble, ne doit pas être très joyeux, car je l'ai vu descendre de cheval et s'étendre à terre avec des marques de tristesse, et en s'étendant ses aimes ont fait du bruit. —Mais en quoi trouvez-vous que cela soit une aventure? — Je ne veux pas te dire que ce soit une aventure entière, mais bien un commencement d'aventure, car c'est ainsi qu'elles prennent naissance. Mais, écoute, je crois qu'il accorde un luth ou une guitare, et à la manière dont il tousse et dont il se débarrasse la poitrine, il se prépare sans doute à chanter. — En bonne foi, vous avez raison : ce doit être un chevalier amoureux. — Il n'y a pas un seul chevalier errant qui ne le soit. Mais, prêtons l'oreille, peut-être saisirons-nous le fil de ses pensées : le cœur plein lait parler la langue. Sancho voulait répondre, mais la voix du chevalier du Bois, qui n'était ni bonne ni mauvaise, l'en empêcha; ils écoutèrent et entendirent le chant suivant :

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