‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 1 sur 278 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

On a dit avec sévérité ^ mais non sans quelque justice , que le chef-d'œuvre de la littérature espagnole, le Don Quijote de Michel de Cervantes , était mal connu en France. La faute n'en est pas seulement aux traducteurs , elle tient plus encore à l'impossibilité de transporter d'une langue dans un» autre, une foule d'idées propres au sol, de locutions et d'idiotismes. Ces idées, ces formes de langage, ne peuvent être rendues littéralement sans qu'il en résulte de l'obscurité , et le système des équivalents se trouve presque constamment en opposition, soit avec le temps où se passe l'action , soit avec le caractère des personnages mis en scène.

.Nous n'avons pas la prétention de reproduire complètement un ouvrage que toutes les nations s'accordent à proclamer impossible à faire passer dans leur langue; mais nous pensons que, avec une étude persévérante de la langue et du génie espagnols, on peut arriver à une traduction fidèle du texte, et s'efforcer du moins de ne pas rester trop au-dessous des grâces et de l'originalité du modèle.

Chacun des traducteurs a obtenu des éloges et encouru des reproches. Les traductions, en petit nombre, qui ont paru, n'ont vu le jour qu'à de longs intervalles; deux sont très modernes : ces dernières n'ont donc pas été soumises à l'épreuve du temps. Cependant, si les nouveaux traducteurs ont condamné quelquefois avec trop de légèreté l'œuvre de I. a

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leur« devanciers, eux-mêmes éprouvent déjà les jugements sévères dont ils ne se sont pas montrés assez

avares.

C'est ainsi que Filleau de Saint-Martin condamne la sécheresse littérale d'Oudin ; c'est ainsi que Bouckon-Duboumial, qui s'est fait un système tout partidilier, accuse Filléau de Saint-Martin et paraphrase liii-méme dans sa longue et infidèle traduction le texte de Cervantes qu'il reproduit bien rarement. Après Bouchon -Dubournial, un autre traducteur, Delaunay, prend pour modèle Filleau de Saint-Martin , et l'améliore par des corrections souvent heureuses.

A côté de l'opinion des traducteurs se jugeant les uns les autres, le public aussi a placé la sienne. Il a su gré à Oudin de sa fidélité, a reconnu dans Filleau quelques avantages de style sur son devancier , mais a condamné Ises additions, ses retrandhements et beaucoup d'erreurs de détail ; les autres , accueillis d'abord àvee feveur, comnie Florian et Dubournial , ont été bientôt rejetés à cause de la trop grande liberté qu'ils se sont donnée. Florian a fait un Don Quijote à sa guise, et Bouchon-Duboumial n'a pas même su , comme Florian , faire un ouvrage agrésMe en exploitant un original aussi amusant. Ainsi le temps, qui classe, comme nous l'avons dit, les hommes et les (Buvres, a rendu à Oudin la place qui lui est due. Si on lit encore ses successeurs, plusieurs les ont abandonnés. Ce jugement sera-t-il sans appel ? Nous en sommes convaincu, le temps ne les réhabilitera pas.

Le travail de Delaunay est plus exact, mais loin

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encore d*une exactitude parfaite; le 8tyle n'en est pa« élégant ni toujours correct Nous ajouterons même que le teicte n'y est pas toujours rendu, .et que Ton trouve sous ce rapport les plus incroyables preuves de négligence. Nous n en citerons qu'une , parceque elle sert à faire juger les travaux précédents qu'elle reproduit malheureusement dans cette circonstance et dans plusieurs autres.

Dans le chap. XX, P partie ^ Sancho raconte à Don Quijote l'aventure de Lopès Ruys et de la Torralva. Lopès Ruys arrivé sur les bords du Guadiana, le trouve grossi et presque débordé {casijuera de madre)\ c'est le sens de l'expression espagnole salir de mettre, le plus mauvais dictionnaire l'indique. Cependant Deiaunay, Bouchon-Dubournial qui l'a précédé, enfin Filleau de Saint-Martin qui les a précédés tous les deux , traduisent également : le Gaadiana éiait si fort enflé qu'il était grand comme père et mère; absurdité, il faut bien dire le mot, qu'ils auraient tous évitée, s'ils avaient pris la peine de lire Oudîn , qu'ils ont prétendu faire oublier et qui traduit exactement.

Quoi qu'il en soit de cet aiempie , Delaunay a sur ses devanciers l'avantage de ne point se permettre des modifications de texte , et d'avoir traduit tout ce que Cervantes a cru devoir placer dans son ouvrage.

Nous avons pensé qu'un travail qui aurait pour but cfe s'éclairer des efforts déjà faits et de la comparaison des différentes traductions conférées avec le texte, serait de nature à reproduire avec exacti^ tude et clarté le chef-d'œuvre de Cervantes, iia tra-^ dtlction, à notre avis la meitléùre, devait débcnous

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servir de base. Nous avons choisi la dernière , c'est celle de Delaunay, qui n'est autre que celle de Filleau corrigée. Sur cette traduction, d'après le texte, nos propres idées, et avec l'aide des autres traducteurs, nous avons réformé ce qui nous semblait défectueux et conservé ce qui nous semblait bon. Ce travail , qui parait simple , nous a conduit à des corrections si nombreuses, que nous n'avons conservé, pour ainsi dire, que les détails que tous les traducteurs peuvent également revendiquer, ce qui appartient à la simple narration et ne comporte pas deux sens ou deux manières de traduire. Mais, aussitôt que les idées sortent de ce cercle étroit, les imperfections se multiplient, et là nous avons dû corriger souvent et le fond et la forme.

Nous ne croyons donc pas aller au-delà de la vérité en disant que nous publions une traduction nouvelle Nous ne laissons pas subsister un mot sans le faire passer par cette série d'examens, objet de notre travail. Les imperfiections qui échapperont à nos efforts devront nous être attribuées ; mais aussi nous croyons avoir fait plus qu'une simple correction, puisque nous n'avons véritablement conservé, et toujours après examen, que les passages qui appartiennent à tout le monde, et qu'il n'y a pas, nous le répétons, deux manières de rendre.

Les différents traducteurs ont cru devoir reproduire en vers, ou supprimer entièrement, les poésies de mètres et de genres variés que Cervantes a insérées dans son Don Quijote. Us se fondent sur le peu de mérite de ces morceaux , tribut payé par l'auteur

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à la manie de son temps , et preuve malheureuse de sa pi'opre faiblesse pour un genr^e qui* n^était pas le sien. Nous avons pensé que, quel que fut le degré de mérite de ces poésies, elles faisaient connaître l'homme , et que les traduire en vers beaucoup plus défectueux que ceux de l'original , ou les supprimer, était également un tort. Il était nouveau du moins d'en donner le sens. Nous l'avons fait, et nous croyons qu'on nous saura gré d'avoir fourni ainsi aux lecteurs du Don Quijote un moyen de juger la pensée de ces vers trop décriés, quoique peu dignes en effet du grand nom de l'auteur.

Il est peut-être à regretter que l'ambition de donner une œuvre nouvelle, ait détourné les écrivains d'un genre de travail à la vérité peu attrayant. Publier ne doit pas être seulement un calcul d'amour-propre, mais un effort vers le mieux. Les ouvragç^ des hommes n'arrivent pas tout d'un coup à la perfection ; un premier essai en appelle un plus heureux. C'est une échelle dont les degrés successifs se rapprochent d'un terme qu'il faut atteindre. Notre espoir a été de faire un pas de plus.

Nous n'avons pas traduit le mot ingenioso qui figure dans le titre espagnol. Le mot ingenio a plusieurs significations dans cette langue. Il s'applique à la faculté intelligente qui préside à l'exécution d'une chose, et à la chose même exécutée : ainsi l'aqueduc qui conduit les eaux du Tage au palais de Tolède est un ingenio. Du temps de Cervantes on donnait ce nom aux poètes et aux écrivains , par le'même motif. Les pièces de Lope de Vega sont désignées ainsi :por

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un ingénia de esta çorte^ par un génie ou un poëte de cette ville ( llMirid ). .

L'épithète ingenioso ne peut pas être appliquée à la personne de i)on Quijote plutôt qu'à l'ouvrage luimême» Or les fâcheuses conséquences de la plupart des idées de Don Quijote , sans détruire assurément tout ce qu'il y a d'ingénieux dans ces idées mêmes, conduisent à croire que l'intention de Cervantes a été plus étendue et qu'il comprenait sous cette dési- Ifnation l'ouvrage et le héros. Le mot ingénieuûoJn'eM' ^ râit pas ei^prîolié tout ce que nous consignons dans ' cette note : c'est ce tnotif qui nous a engagé à ne le pas traduire.

• Michel Cervantes Saayedra * naqnit dans Alcala de Henarès , Tan 1547 , et fut baptisé le 9 octobre. Son père se nommait Rodrigue de Cervantes, et sa mère, Dona Léonor de Cortinas. Ses parents renvoyèrent à Madrid pouf y faire ses études, àous le professeur Lopez de Hoyos. Mais un penchant irrésistible Tentratna vers la poésie , qui pourtant n'a pas immortalisé son nom. En 1569, poursuivi par la misère, il passa en Italie, et devint camérier du cardinal Aquaviva. L'année suivante, il prit le parti des armes, et s'enrôla dans la guerre contre Sélim , empereur des Turcs, sous les drapeaux de Marc-Antoine Colone, général des galères. Il eut le bras gauche fracassé d'un coup d'arquebuse, à la bataille de Lépante, en 1571, se rendit ensuite à Naples, et fit la campagne de 1572, sur les côtes de la Morée. Il voulut de là repasser en Espagne ; mais, le 16 septembre 1557, la galère le Soleil, sur laquelle il se trouvait, fut prise par l' Amante Mami , et Cervantes devint esdave. Les efforts infructueux qu'il fit pour recouvrer sa liberté , son audace, son intrépidité, sont connus de tout le monde. Enfin, en 1580 , des pères trinitaires, chargés^de sa rançon par sa mère , se rendirent à Alger,et, après bien des difficultés, parvinrent à le racheter des mains d'Asan Aga , auquel il appartenait alors. De retour dans sa patrie, au printemps de 1581 , Cervantes s'y livra à la culture des lettres. (On trouvera ci-après la liste de ses ouvrages. ) Le 12 décembre 1584, il épousa Dona Catalina de Palacios y Salazas , d'une famille noble d'Esquivias. Mais bientôt, pressé par de nouveaux besoins, il se mit à faire des comédies, qui obtinrent à Madrid un succès assez flatteur, et qu'on lui payait huit cents réaiix pièce. Vers 1595, il quitta cette dernière ville et alla s'établir à Séville, otli il paratt avoir exercé quelque emploi. Il y demeura jusqu'en 1599. Depuis cette année jusqu'en 1604, on ignore ce que devint Cervantes. À cette dernière époque, il habitait Valladolid,où Philippe 111 avait fixé sa cour. Il y fut même impliqué dans un procès criminel. CervaDte»fuitta cette ville en même temps que la cour, et vint se fixer à Madrid, où il menait une vie retirée, ne subsistant que par les petites libéralités de ses deux Mécènes, l'archevêque de Tolède et le comte de Lemos. Sa santé, affaiblie par ses travaux et son peu de fortune, dégénéra sensiblement en 1615. Au commencement da l'année suivante , l'hydropisie se déclara. Enfin, il expira le 23 avril 1616, le même jour que le tragique Shakespeare. Il fut enterré dans le couvent des religieux trinitaires, et n'obtint pas les honneurs du plus petit monument.

' Cette courte notice appartient à Deiaunay , ainsi que la liste des productions de Cenrantes.

On a de Cervantes :

PhUène , pastorale, et quelques autres poésies, fruit de sa pre* mière jeunesse , qu'il publia en 1569. .

Sa Galatée ( ou du moins la première partie ), imprimée en 1584. Il ne la termina jamais.

La première partie de son Don Quijote, qui parut en 1605.

Ses Nouvelles , au nombre de douze , publiées en 1613. Elles ont été plusieurs fois traduites en français.

Le Voyage au Parnasse, imité du Fiaggio di Pamasso de César Gaporali, et publié en 1614.

Une Suite en prose de ce voyage , imprimée la même année.

Huit Comédies et autant à' Intermèdes , publiés en 1615, et réimprimés en 1749,, par les soins de Don Blas de Navarro. Il en avait composé, nous dit-il, vingt ou trente, et il n'en est pas une qui puisse soutenir la lecture.

La seconde partie de Don Quijote^ imprimée en 1615.

Les Travaux de PersUeset Sigismonde, publiés après sa mort, par sa veuve , en 1617, et plusieurs fois traduits en français.

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