‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 111 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXIV

grâce, de naturel et de gaieté. Mais, avec le temps, il sera facile de réparer cette faute, et ce sera aussitôt que vous voudrez m'accompagner chez moi , où je vous montrerai plus de trois cents volumes qui font les délices de mon ame et la consolation de ma vie, encore que je croie n'en avoir plus aucun, grâce à la méchanceté des enchanteurs envieux. Pardonnez-moi , seigneur,.si, contre ma promesse, je vous ai interrompu, mais, quandj'entends parler de chevalerie et de chevaliers errants, il m'est aussi impossible de me taire, qu'aux rayons du soleil de ne pas échaufîPer, et à ceux de la lune de ne pas donner de l'humidité. Ainsi oubliez cette interruption et poursuivez ; c'est maintenant ce qui est le plus à propos.

Pendant le discours de Don Quijote, Cardenio avait laissé tomber sa tète sur sa poitrine, dans l'attitude d'un homme qui rêve profondément; et, quoique Don Quijote l'eût prié deux fois de continuer son histoire, il ne répondait pas un mot, et ne levait pas la tète. Il la leva pourtant au bout de qudque temps, et dit : On ne saurait m'ôter de la tète qu'il n'y a qu'un belitre qui puisse me nier que ce faquin de maître Elisabeth vivait avec la reine Madashne. Non, par la mort..^., s'écria Don Quijote en colère , c'est une calomnie et une plus grande méchanceté : la reine Madasime était une femme d'honneur, et l'on ne doit pas présumer qu'une au^i grande princesse s'amusât â faire l'amour ayec un charlatan. Quiconque le dit en a menti comme un traître, et je le lui prouverai à pied comme â cheval, armé et désarmé, de jour et de nuit, tout conmie il lui plaira. Cardenio, déjà repris de son accès de folie, regardait attentivement Don Quijote, et n'était pas plus en état de continuer son histoire que Don Quijote de l'entendre, tant il était courroucé de l'affront qu'on faisait à la reine Madasime. Étrange folie, qui lui faisait prendre sa défense avec autant de chaleur que si elle eût été sa véritable reine, tant il était entêté de ses maudits livres. Cardenio, qui, comme je l'ai dit, était dans son accès, s'entendant traiter de traître et de menteur, prit mal la chose. Il ramasse â ses pieds un caillou, et le jette si rudement

dans Festomac de Don Quyote, qu'a Fétend. sur le dos. Sancho Pança^ voyaut traiter ainsi son maître, s'âance le poing fermé sur Cardenio , et le fou le reçoit de telle façon que, d'un seul coup de poing il l'étend à ses pieds, et lui sautant sur les côtes, les foule tout à son aise. Le chevrier, qui voulut aller au secours de Sancho n'en fut pas quitte à meilleur marché ; et, après les avoir bien rossés et bien moulus, Cardenio rentra tranquillement dans le bois de la montagne. Sancho se releva, la rage dans le cœur de se voir ainsi maltraité, et voulut s'en prendre au chevrier, disant qu'il avait tort de ne les avoir pas avertis que cet homme avait de temps en temps des accès de fureur, et que, s'ils l'avaient su, ils se seraient tenus sur leurs gardes. Le chevrier répondit qu'il les avait avertis, et que, s'il ne l'avait pas entendu, ce n'était pas sa faute. Sancho repartit, le chevrier répliqua; et la fin des reparties et des répliques fut de se prendre à la barbe et de se donner de telles gourmades, que, si Don Quijote ne les eût apaisés, ils se seraient mis èa pièces. Sanchq, attaché au chevrier, criait à son maitre : Laissez-moi faire, seigneur chevalier de la Triste Figure; celui-ci n'est qu'un vilain conune moi; il n'est pas armé chevalier, je puis tirer satisfaction de l'injure qu'il m'a faite en le combattant à armes égales, ^honmie d'honneur. Gela est vrai, dit Don Quijote; mais je sais qu'il n'a point de tort en ce qui nous est arrivé. Il les calma ainsi, et demanda au chevrier s'il ne serait pas possible de retrouver Cardenio, parcequ'il avait grande envie de savoir la fin de son histoire. Le chevrier répondit, comme il avait déjà fait , qu'il ne savait point sa demeure ; mais que s'il parcourait ces lieux pendant quelque temps, il ne pou^ vait manquer de le trouver fou ou sage.

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