‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 153 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXX

Sancho P — Je le dis, parceque ces deux coups de lance de tout à rheore viennent plutôt du différend que le diable mit entre nou$ Tautre soir, que de mes propos sur madame Dulcinée, que j'aime et révère comme une relique, encoi^e qu'il n'y ait pas sujet , mais seulem^ot parceque c'est un bien qui tous appartient. Ne reviens pas sur ce sqj^? <^ît Don Quijote, c'est me fâcher. Je te, pwdoami alors; mais tu sais bien qif on a coutume de dire : A nouveau péché, nouvelle pénitence.

Sur ces entrefaites , ils virent venir par le chemin qu% suivaient , un hooune mmité sur tin âne , et lorsqu'il fut proche , il leur parut être un bohémien. Mais Sandid, qui ^ dès qu'il voyait un âne , le suivait du coeur et des yeux , eut à peine aperçu cet homme qu'il reconnut Ginès de Pasamonte , et , par suite , son àne, sur lequel le bohémien était effectivement monté. Pasamonte, pour Uf'ètre point découvert, et vendre i'àne, s'était déguisé en bohémien , dont la langue et beaucoup d'autres lui étaient aussi SaAiilières que la sienne propre. Sancho ne l'eut pas plutôt reconnu qu'il lui cria d'une voix forte : Holà, larron de Ginesillo, taisse-là mon bien, rends-moi ma vie, mon repos, mes délices ; rendsnmoi mon àne : fuis, coquin, âoigne-toi , larron ; et laisse là ce qpi n'est point k toi. Il n'était point besoin de tant de paroles et d'injures; à la pronière, Ginès sauta à bas, partit à beau trot ^, et en un momait disparut.^Sancho s'approcha de son grisou, et lui dit, en l'embrassant : Coinment t'es-tii porté, mon bien, grisou de mes yeux, mon compagnon? H le baisait, le caressait,, comme si c'eût été une personne: L'àne se tttsait, et se laissait, baiser et care&er sans répondre un mot. Toute la Qûppagnie s'approcha, et féUcita Sancho d'avoir retrouvé son àne, particulièrement Don Quijote, qui lui dit que^ pour cela , il ne révoquait ni n'annulait la cédùle des trois ànons. Sanchô l'en remercia. Pendant que le makre et l'écuyer s'entretenaient ainsi; le curé louait Dorothée de l'espri£ qu*efle ^vait montré dans son conte , tant par sa brièveté, que par sa ressembltfice avec les histoire^ de chevalerie. Elle lui répohÀt

* Quê parecia carrera.

qu'elle avait souvent lu de ces livres , mais qu^elle ne connaissait pas bien les provinces et les ports de mer, ce qui était cause qu'elle avait dit, au hasard, être débarquée à Ossnna. Jeiâ'en suis bien aperçu, dit le curé : aussi suis-je accouru vous aider • pour raccommoder la chose Mais, dites-moi, n'est-ce pas une chose étrange dé vmr avec quelle faciUté ce malheureux gentilhomme croit tous les mensonges et toutes les inventions, seulement parcequ'elles ont du rapport avec les extravagances qu'il a lues daiis ses livres? Cette folie, dit Gardaiio, est si rare et si nouvelle , que je ne sais si , à la vouloir inventer et en composer une fable, il se trouverait un esprit assez subtil pour en vmr à bout. Mais une chose plus surprenante encore, dit le curé, c'est que, si vous écartez les simplicités que débite ce digne gentilhomme, relativement à l'objet de sa folie, si vous lui parlez d'autres choses, il en discourt avec d'excellentes raisons, et' montre un jugement sain et lucide : de sorte qu'en n'abordant pas ses idées de chevalerie, il n'est personne qui ne le prenne pour un homme d'un grand sens. Pendant cette conversation, Don Quîjote poursuivait la sienne avec Sancho. Anïf , lui dit-il, laissons de côté toutes nos querelles, et, sans garder rancune, dis-moi maintenant où, quand et comment tu as vu Dulcinée, ce qu'elle faisait, *ce que tu lui dis, ce qu'elle te répondit, quelle mine elle faisait' en lisant ma lettre, qui te l'a transcrite, en un mot, tout ce que tu croiras digne d'être su, demandé, de rendre satisfait, sans y s^outer ni mentir pour me faire plaisir, sans çn retrancher pour nuire à mon contentement. Seigneur, s^il faut dire la vérif;é,. personne ne m'a copié la lettre, attendu que je n'en ai point érpporté. Oe que tu dis est vrai, reprit Don Quijote; car, deùk jours après ton départ, je trouvai les tablettes où je l'avais écrite, ce qui me mit en grande peine, car je ne savais pas ce que tu ferais ({uand tu t'apercevrais de ton oubli, et je croyais ^ue tu reviendrais dès que tu t'en serais aperçu. Je l'aurais fait , répondit Sancho, si jen'avais pas appris la lettre par cœur lorsque vous m'en fîtes lecture : de sorte que je la dictai à un sacristain, qui me l'écrivit de point en point, et qui me dit

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