‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 212 sur 278 · PARTIE L CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

PARTIE L CHAPITRE XL

je la vis, sans pouvoir distinguer personne, je montrai mon papier, pour donner à entendre de mettre le fil; hiais il y était déjà. J'attachai ma lettre : on la reçut, tî peu de temps après

notre étoile reparut avec le mouchoir noué , blanche baniiière de paix. Je le ramassai, et trouvai dedans en toutes sortes de monnaies d'or et d'argent plus de cinquante écus , qui doublèrent cinquante fois notre joie et l'espoir de notre liberté. Cette même nuit , le renégat revint, et nous confirma ce que nous savions déjà, que la maison était habitée par le Maure Agi Morato, homme extrêmement riâie, qui n'avait qu'une fille unique , héritière de tous ses biens; elle passait dans toute la ville pour la plus belle femme de la Barbarie, et plusieurs vioerois l'avaient demandée en mariage, mais elle n'avait jamais voulu se marier. 11 savait aussi qu'elle avait eu une esclave chrétienne qui était morte : tous ces détails s'accordaient parfaitement avec ce que la lettre nous avait appris. Nous ttâmes conseil , avec le renégat, pour aviser aux moyens d'enlever la Maure et de nous sauver en chrétienté; enfin, il fut décidé que l'on attendrait de nouveaux avis de Zorayde ( c'est ainsi 'que s'appelait celle qui désire aujourd'hui porter le nom de Marie) : car nous vîmes bien tpi'elle seule pouvait nous donner le moyen de sortir de ces difficultés. Le renégat, toutefois, nous engagea à ne pas nous décourager, et nous répéta qu'il perdrait la vie ou qu'il viendrait à boiit de nous délivrer. Quatre jours durant le bain fut plein de monde ^ ce qui fut cause que nous ne vîmes point la canne. Enfin , elle parut , avec un «muchoir tellement enflé qu'il nous promettait un heureux accouchement : j'y trouvai cent jécus d'or , avec une nouvelle lettre. Dans ce moment le renégat était avec nous, et nous lui donnâmes la lettre à lire.

'«Je ne sais, seigneur, comment faire pour nous sauvier en « Esps^^ : Lâa Marien ne me Ta pomt dit , quoique je l'ep aie « bien priée. Toat ce que j'imagine, c'est de te donner par cette « fenêtre beaucoup d'or, avec lequel tu te rachèteras , toi et tes

«amis. Que Tim d*eux aille au pays des chrétiens acheter une «barque, et revienne prendre les autres. Pour moi,- on me «trouvera toujours au jardin de mon père , qui ^t à la porte adeBabazoun, sur le bord de la mer, où je vais passer Tété, a avec mon père et mes esclaves. Tu pourras facilement m'en- (ctever de nuit et me conduire à la barque; Mais souviens-toi «que tu m'as promis d'être mon mari : car, si tu y manques, je «prierai Léla Marien de te punir. Si tu ne te fies à personne «pour acheter la barque, rachète-tôi, vas-y toi-même : je suis «bien sûre que tu reviendras, car tu es chevalier et chrétieo. «Infbnne-toi de Tendroit où est le jardin; quand tu te promè- «neras dans cette cour-ci, je saurai qu'il n'y a personne dans le «bain, et je te donnerai beaucoup d'argent. Qu'Allah te garde, «seigneur.»

Tel était le contenu de cette seconde lettre ; chacun s'offrit à se faire racheter, promettant de revenir ponctuellement; je m'y offris moi-même : mais le renégat s'y opposa forteniait, disant qu'il ne consentirait pas qu'aucun Fût libre avaor les autres, parceque l'expérience lui avait appris combien peu ceux qui recouvraient la liberté tenaient les promesses qu'ils avaient faites étant esclaves; que souvent des captifs de distinction avaient usé de ce moyen , rachetant un d'entre eux pour se Tendre à Valence ou à Mayorque , avec de l'argent pour y faire équiper une barque, et revenir prendre les autres ; que pas un n'était revenu , parceque la joie d'avoir obtenu leur liberté, et la crainte de la perdre de nouveau , leur ôtait de la mémoire toutes les obligations qu'ils avaient contractées. En preuve, il nous rapporta un fait arrivé récemment à des chevaliers chrétiens, fait le plus étrange que l'on connût dans un pays où se passaient journellement tant de choses extraordinaires. Enfin , il nous dit que ce qui était possible et se devait faire était de lui remettre l'argent que l'on eût employé au rachat d'un d'entre eux , pour en acheter une barque dans Alger même , sous prétexte de faire leTomraerce dans Tétuan et sur la côte ;

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qu'étant le maître de cette barque, il pourrait aisément les tirer du bain et les recevoir tous; cpie, bien plus , si la Maure donnait l'argent ({n'elle avait promis pour les racheter tous , il leur serait extrêmement facile de s'embarquer même en plein jour, étant devenus libres ; la seule difficulté qui ^'offrait était que les Maures ne permettaient point aux renégats d'acheter ni d'occuper des barques, mais seulement de grands bâtiments armés en course , dans la crainte que celui qui adiète une barque , surtout s'il est Espagnol , ne le fasse pour se rendre au pays des chrétiens. Mais qu'il remédierait à cet inconvénient en associant un Maure tagarin à la propriété de la barque et au gain de son conmierce : par cette ruse il aurait la/barqùe à sa disposition, et pour le reste il ne doutait pas du succès.

Il nous' paraissait plus prudent , à mes camarades et à moi , d'envoyer acheter une barque à Mayorque , comme me le conseillait la Maure; mais Aous n'osâmes contredire le renégat, dans la crainte que , si nous n'agissions pas à sa guise, il ne déc(^rrit notre intdligence avec Zorayde, et ne mit en danger nos jours et leç $iens^ pour, lesquels nous nous serions tous sacrifiés. Nous résolûmes donc de nous remettre imtîèrement entre les mains de Dieu et de cet homme. Il répondit, sur-lechamp à Zorayde que nous ferions tout ce qu'elte nous prescrivait; que ses conseils étaient aussi bons* que <^'ils venaient de Léla Marien; que d'elle seule dépendait ou de différer l'entreprise ou de la mettre incontinent à exécution. Je lui offîris de nouveau de devenir son époux. Le jour suivant*, nous voyant seuls, elle me donna, à' diverses reprises, avec la canne et le mouchoir, deux mille écus d'm*, et un papier portant que lé premier juma.ou vendredi^ elle se rendrait au jardin de son père; qa'aup^ravant elfe nous donnerait encore de l'argent, et que, si cela ne suffisait pas, de lien avertir, qu'elle nous en donnerait autant que nous en voudrions ; son père en avait tant, disait-elle, qu'il ne s'apercevrait de rien; d'ailleurs c'était elle qui avait les clefs de tout. Nous (kulàmes à l'instant même cinq cents écus au renégat pour, acfflFer une barque. Avec huit

cents autres je payai ma rançon: je remis rargent à an marcband de Valence qui se trouvait à Alger, et qui me racheta du roi , sur sa parole de livrer la sonnie à l'arrivée du premier v^ifiBau de son pays. S'il avait tout de suite dùaoé cet argent , le roiaurait pu soupçonna que le prix de ma rançon était depois longtemps dans la vflle , et que le marchand l'avait retenu pour le faire valdr; le rm mon maître était si devant, que je n'osai d'aucune manière en hâter la remise. Le j^idi qui précéda ié vendredi indiqué, Zorayde nous donna encore mille éeH8,.et nousaveitit de scm départ , me recommandant, lorsque je serais racheté , de m'infwmer du jardin de son père , et de cbeocher ea tout cas Toccasicm de la voir. Je lui répondis en peu de mots que je le ferais, et que surtout elle nous recomnMmdât à Léla Marien par toutes les prières <^ lui avait enseignées resdave. Après quoi, nous donnâmes ordre au radiât de mes trois compagnons, pour facilker notre sortie du bain, et de peur que , me voyuit racheté sans eux , lorsque j'avais de Targent , ils ne prissent de l'inquiétude , et que le diable ne kpr «Mpirât nâée de nuire â Zorayde. Leur condition , sans docRe , me répondait d'eux; mais, malgré^cela, je ne voulus rien livrer au hasard. Je les fis donc racheter par le même moyen que j'avais employé pour moi, consignant tout l'argent nécessaire €Btre les mains du marchand , afin qu'il pût les cautionner en toute sûreté , sans toutefois lui découvrir le secret de notre plan,, ce qui eût été trop dangereux.

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