PARTIE I. CHAPITRE XII. 7â
ger, cet étudiant, appelé Chrysostôme, est mort ce matin , et Ton as9ure qu'il est mort d'amour pour cette endiablée Marcelle, la fille de Guillaume le riche, celle que vous voyez rôder dans ces lic^x en habit de bergère. Pour Marcelle I dit un des bergers. Pour elle-même, répondit-il; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que par son testament , Chrysostôme ordonne qu'on l'enterre au milieu des chainps, comme un Maure, au pied de la roche d'où sort la fontaine du Liège, parcequ'on prétend (et il l'a dit lui-même, àssure-t-on,) que c'est là qu'il Ta vue pour la première fois. Il a encore ordonné d'autres choses que nos anciens disent qu'on n'exécutera point, et qu'il sCTait mal d'accomplir, parcequ'elles ressemblent aux coutumes des gentils. Mais Ambrosio, cet autre étudiant, l'ami du mort, qui porte aussi l'habit de berger, répond que tout doit s'exécuter comme Chrysosttoie l'a ordonné. Tout le village est en rumeur là-dessus. Cependant on assure que tout se fera conformément au vœu d'Ambrosio et des autres bergers ses amis, et ils viendront demain l'enterrer e^rande pompe au lieu indiqué. Pour moi, je pense que ce serF chose curieuse à voir, aussi ne manquerai-je pas d'y aller, si je ne suis pas obligé de retourner demain au village. Nous irons tous, dirent les bergers; nous tirerons au sort qui restera pour garder les chèvres. Bien dit , Pedro, syouta un des chevriers; mais il ne sera pas besoin de tirer au sort,' je demeurerai pour tons : ne pensez pas que ce soit par vertu, ou faute de curiosité. Celte épine que je me suis fourrée dans le pied l'autre jour m'empêche démarcher. Nous ne t'en remercions pas moins, répondit Pedro. Alors Don Quijote pria Pedro de lui dire quels étaient le mort et la bergère. Nous ne savons autre chose , répondit Pedro , sinon que le mort était un riche hidalgo , habitant un village de ces montagnes , qui avait étudié pendant plusieurs années à Sdamanque, puis était revenu dans son village avec la réputation d'un hœnme savant, Surtout; à ce qu'on disait, dans la science des étoiles : il savait tout ce que faisaient au ciel le sdeil et la lune, et ne manquait jamais d'annoncer les cclipes. Cest
'îclipses, mon ami, interrompit Don Quijote, et non pas éclipes, qu'il faut appeler robscurcisSement de ces deux grandes lumières. Mais Pedro, qui ne s'arrêtait pas à ces misères f poursuivit sa narration. Il devinait quand Tannée.devait être abondante ou estérile. Vous voulez dire stérile, reprît Don Quijote. EstéMle ou stérile c'est tout un, reprit Pedro; tant y a que ses parents et ses amis, qui croyaient ses avis et suivaient ses conseils, devinrent riches en peu de temps. Tantôt il leur disait : Semez cette année de l'orge et non du froment ; une autre fois : Semez des pois chiches, et non de l'orge. L'année quih^ient sera abondante en huiles, mais les trois années suivantes on n'en amassera pas une goutte. Cette science s'appelle astrologie, dit {)oin Quijote. Jenes^is pas comment elle s'appelle, dit Pedro, mais je sais bien qu'il savait tout cela, et encore davantage. Finalement, quelques mois après son retour de Salamanque, nous le vîmes un jour, quittant le long habit d'écolier, vêtu en berger, avec sa peau de mouton et son troupeau, et avealui Ambrosio, son grand^ami, le compagnon de.ses études , habillé de même. J'oubliais i&e vous dire que ce Chrysostôme était un grand faiseur de chansons , qu'il composait tous les noëis qui se chantent la nuit de la naissance de . Notre-Seigneur, aussi bien que les actes de la Fête-Dieu que représentent les jeunes garçons du village ; et chacun disait qu'il ne se pouvait rien de mieux. Quand on vit ces deux étudiants habillés en bergers, on fut bien étonné d'un changement si peu attendu, et on ne pouvait deviner la cause d'une métamorphose si étrange. Le père de Chrysostôme venait de mourir, le laissant héritier de grands biens, tant meubles qu'immeubles, avec quantité de bétail, gros'^et menu, et beaucoup d'argent comptant. Tout cela fut dévolu au jeune homme , et en vérité il le méritait bien; car il était bon compagnon, charitable, ami des gens de bien, et avait ujie face de bénédiction. On sut enfin que ce changement de costume ne s'était fait que pour suivre dans ces déserts les pas de la bergère Marcelle, dont le pauvre défunt était devenu amoureux. Je vais vous dire main-