Histoire de France
A mesure que la royauté devenait héréditaire , les grands peraîstai^t à élever à côté des rois mérovingiens un pouvoir rival et jaloux , destiné à mettre la
couronne en tutelle, comme aussi à ressusciter la T. m. 1
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â GAULE FRANUUE. — MÉROVINGIENS. [638.640
vieille constitution des Francs et la prépondérance* de
l'aristocratie germaulque.
Ces tendances étaient encore peu sensibles dans le royaume de Bourgogne, où dominait le sang gaulois ; elles lé Lai eut davantage en Neustrie , où les compagnons de Glovis avaient fondé d'assez nombreux établissements. Toutefois, dans cette dernière partie des Gaules, Tancienne population indigène ou romaiue était seule puissante et considérable, et ses traditions (l'obéissance monarchique s'accommodaient sanspeine du pouvoir des rois. Les races gauloises^ instinctivement ennemies des famiUes franques, cherchaient plutôt leur appui dans la puissance royale que dans celle des maires; car ceux-ci, élus par les Francs, ne pouvaient qu'être les protecteurs naturels des conquérants : aussi les vaincus voyaient-ils sans aucune sympathie les tentatives des leudes pour grandir la mairie et amoindrir la royauté.
Les choses se passaient autrement en Austrasie. Là, depuis un siècle, les rois n'avaient joui que d'un pouvoir précaire , et toujours contesté par les grands ; aussi la charge de maire du palais était-elle devenue la seule forte , la seule réelle ; et les Mérovingiens, incapables de soutenir jusqu'au bout l'œuvre de résistance entreprise par firunehault, n'avaient-ib plus que l'ombre de la puissance royale. Cette circonstance était due aux éléments de la population de ce royaume. On sait que le territoire austrasien occupait non-setdement la partie orientale des Gaules, mais qu'il comprenait encore l'ancien pays des Francs et de vastes contrées teutoniques. Là s'étaient donc
«MWl 1018 PAINÉ41IT8. 8
rélugiées, comiue dans leur patrie naturelle, ces idée$ d'iadépendanœ aristocratique et de gouvernement par tribus, que Voa retrouve dans toutes les sociétés barbares.
Ces usurpations des leudes étaient pour ainsi dire
accomplies à la mort de Dagoberl ; aussi est-ce à cette époque que commence sérieusement Tère de la mairie du palais et des rois fmniarUs.
Cette dernière, qualification a été donnée aux princes de la race chevelue qui régnèrent après Dagobert ; elle a passé en coutume historique ; mais en l'adoptant, il nous parait juste de Caire observer qu'elle ne peut être imputée à tous lés rois qui se sont succédé sous la tutelle des maires. Parmi eux se rencontrèrent sans doute des hommes doués de hautes vertus , et que la tyrannie soupçonneuse des grands
parvint difïicilement à énerver ; pour les autres, ou ne doit pas oublier que tout ce que noust savons de leur histoire a été écrit sous la domination carlovingienne, alors que l'usurpation des maires étant déjà consommée , les écrivains timides ou corrompus ne cherchaient plus cfu'à flatter les nouveaux maîtres, en prodiguant l'injure à la race décliue du trône. L'épithète de rois fainéants ne doit donc être acceptée qu*avec réserve.
Nousavons dit, enesqnissantle règne de Clotaire 11, que les maires du palais, d'amovibles et révocables selon la volonté du roi, ainsi ({u'ilsle lurent d'abord , étaient peu à peu devenus irrévocables et élus par les grands. Sous Dagobert, leurs envahissements s'arrêtèrent; mais lorsque ce roi mourut, m laissant que
Djgjtized
deux fils bien jeunes encore , Tusurpation fut consommée, et les maires, non contents d'appeler* à eux toutes les prérogatives effectives , telles que le commandement des armées et l'administration publique, rëiùsirent , pour la plupart , surtout en Austrasie, à assurer rhërédité de leurs fonctions. Dés lors ils furent les iréritables rois , et il ne resta aux desoendants de do^s que de vains hotmeurs sans puissaînce. On en fit des idoles qu'on montrait au peuple dans les jours de grandes cérémonies , et qui , le reste dn temps , demeuraient cachées dans le temple.
<c En ce temps-là, dit Hariulfe (i), la gloire royale s'affaiblissant, le royaume était gouverné par les préfets du palais. Il ne restait rien aux rois de leur puissance, sinon le titre, l'ombre de la royauté, et le droit de donner audience aux ambassadeurs, de leur répondre ce qui leur était ordonné de dire^ comme venant. d!eux-mémes. Le préfet de la cour (le maire) avait seul Tadministration de Fintérieur et du dehors; seul il faisait et disposait toutes choses. »
Nousdevons le dire encore: rhistoiredecene époque, si on pouvait la faire (car les matériaux nous manquent, et il ne nous reste que quelques lignes éparses dans les vies des saints et les chroniques), serait moins l'histoire des rois ou des maires que celle de la rivalité des peuples d'Âustrasie et de Neustrie. Ce dernier royaume , depuis Clovis , avait eu une sorte de prépondérance politique qu'il devait à sa population
(i) Lib. U, Chnnici Centul», cap. i*
«MMJ AUSTRASiE ET NBUSTRiE. S
agglomérée, à son temtxûre fertile et aux avantages de
la civilisation ; mais le royaume de Metz n'avait cessé de lui diqiuter la iuptéamûe. Cette lutte engagée entre la France gauloise et la France germanique est une sorte d'énigme, et Ton ne peut en trouver Texplication que dans la diversité des races dont se composait la population des deux royaumes, et dans la divezaité des mœurs et coutumes qui en était la cQDséqueoce. Les institutions, en Austrasie, tendaient à se transformer en une sorte de république aristocratique ou fédérative, tandis qu'en Neustrie, en Bourgogne et en Aquitaine, on échangeait volontiers l'ancienne liberté teutonique contre Torganisation romaine et Tunité monarchiquede l'empire d'Occident. Cette double direction politique, mieux que les querelles du palais, fut personnifiée par la haine de Brunebault et de Frédégonde ; mais la rivalité de ces' deux femmes eût été impuissante à troubler la nation des Francs, si , de part et d'autre, on n'eût cherché un prétexte de faire prévaloir F Austrasie sur la Neustrie , la Neustrie sur T Austrasie.
Jusqu'à ce jour la Neustrie a été la plus forte dans la lutte ; cet avantage va désonnais lui échapper; les mceurs germaines prévaudront en dépit de la répugnance des vaincus , et la conquête de la Gaule s'accomplira de nouveau, sinon par les armes, du moins par la forme du gouvernement : en d'autres termes, la féodalité encore au berceau croîtra jusqu'à ce qu'elle absorbe tout le territoire des Gaules, et l'avilissement de la race mérovingienne préparera de longue main cette révolution aristocratique.
6 GAULE FRAMQUE. — MÉROVINGIENS. 16SII-6M
On sait peu de chose des règnes de Clovis II et de Sigbebert III , son frère. Le premier , en Neustrie,
andit sous la tutelle du maire y£gha èt de son successeur Erchinoald. y^lglia était un liomme d'une rare prud^ce. Dagobert, en mourant, lui avait recommandé sa veuve Nantëchilde et son fils Clovis, et il l'ut fidèle gardien de ce dépôt jusqu'à sa mort, arrivée deux ans après , en 640 (i). Ërchinoald exerça sur le faible roi une sorte de tyrannie; il lui fit épouser Bathilde, Tune de ses esclaves , jeune iille d'une rare beauté. La nouvelle reine , quoique sortie d'un rang obscur , se montra dii^iie par ses hautes vertus d'être la compagne du roi de Neutrie ; et, plus heureuse encore, elle mérita par la sainteté de sa vie d'échanger la couronne périssable de ce monde contre la couronne immortelle.
Nous devons mentionner ici quelques incidents
qui signalèrent T administration d'yLgha et celle d'£rchinoald. Quelque temps avant la mort d'>£gha, un plaid s'étant assemblé à Riez, il s'éleva une discussion entre le comte Œuult' et Hermanined, gendre du maire du palais. Hermanfiried , fort de sa parenté et doué d'ailleurs d'iui caractère hautain et impétueux, ne craignit pas de tuer son adversaire. Ce meurtre souleva les autres leudes et le peuple lui-même , et, par les conseils de JNantéchilde , le roi de INeustrie abandonna Hermanfried à ses enneikiis. Ceux-ci le
(1) Toutefois il semble avoir abosivenient cédé aux prétealioiisl des
k'udcs, snit cm leur roiuériant d^aiiiples liéiicficcs, suit vu leur restituant une |Miiir»les Mens (|uc' l)a;;ol)ni leur a\ail < iilcves. Il ( l ul :>aiib doute, par là, les disposer (avorabieineut pour le pouvoir ro\al.
m-Ui} CLOVIS U. — aiGHEBEET lU. — FJuÀOCaAT. 7
poursui\ i relit , pillèrent ses biens, massacrèrent plusieurs de ses amis , et le forcèrent de chercher un asile dans la basUique de Reiins. On voit que le chef des Fraiics-iNeustriens se trouvait hors d'état de iiaire respecter la justice^ et que les leudies vidaient entre eux leurs querelles, sans autre drok que la force. Peu de temps après, la Bourgogne parut s' indigner d'être soumise à Tadministratioii du maire de Neustrie : depuis la mort de Warnachaire , elle n'avait point vu s'établir, entre elle et le roi , un magistrat revêtu de cette autorité, et die avait sans doute remarqué que, sous la tutelle des maires neustriens , les intérêts et les privilèges bourguignons étaient traités avec une partialité injuste. Le patrice Willibald encourageait ces dispositions et ces murmures : après avoir servi le parti du roi, cet homme se montraitdésormais entièrement dé^ voué aux prétentions des leudes età lacause de l'aristocratie de Bourgogne. L'histoire se tait sur les actes qui signalèrent cette lutte , tantôt sourde» tantôt ouverte , entre la Neustrie et la Bourgogne; mais enfin ce dernier royaume fit écouter ses plaintes , et contraignit la reine Nantéohildeet le maire Ërchinoaldà donner un maire au palais de Bourgogne. Grâce aux ettbrls de Nantéchilde et d'Ërchinoald, le choix de la majorité tomba sur un Franc nommé Flaochat, dont les sympathies étaient sans doute secrètement acquises à la cour, et qui avait épousé Ragnaberte , nièce de la reine mère (64 1)- Ce chmx n'eut point l'assentiment de VV iiiibald, qui se vit ainsi frustré d'une charge à laquelle il avait aspiré; mais Flaochat, pour être élu , avait promis aux leudes de Bourgogne de neja-
8 GÀCLB FEANaUB* — IIÉROVIlIGlJUiS. (ê4t^f
mais les troubler dans la possession de leurs bénéfices royaux, et ce fut un pas important fait vers l'hérédité des grands emplois delà monarcbie. tl en résulta que les leudes de Bourgogne se partagèrent en deux factions, Tune qui soutint Flaochat, l'autre, moins nombreuse , qui épousa la qàerdle de WilKbald ; et de là naquit une guerre civile , promptement terminée d'ailleurs par une bataille décisive livrée aux environs d'Autun. Willibald fut vaincu et tué ; mais, onze jours après sa victoire , Flaochat mourut lui-même de la fièvre, et le poste de maire du palais devint encxm vacant en Bourgogne. Ce royaume , privé de son représentant naturel , fut de nouveau placé sous Fadministration du maire du palais de Neustrie , et il en résulta des conflits et des ressentiments qui , traduits dans le langage actuel , ne furent en réalité que des accidents de la lutte permanente engagée entre le principe monarchique et Faristocratie. De plus graves, luttes troublaient T Austrasie , mais la sécheresse des chroniques contemporaines nous permet àpeinede les indiquer à la hâte.
Le vertueux Pépin l'ancien, maire d'Austrasie, ne survécut pas plus de deux ans à Dagohert. Son fils Grimoald, homme audacieux et entreprenant, parvint à lui succéder, soit en captant le suffrage des grands, soit en faisant assassiner Othon , son compétiteur. 11 gouverna pendant six ans, sans queTAustrasie tàt le théâtre d'aucun événement considérable. Ail bout de ce terme, la Thuriuge, depuis un siècle soumise aux Francs, secoua le joug. Sighebert 111 et le maire Grimoald marchèrent contre le duc Rhadulfe, chef des révoltés.
«M») GUMIB GOHTRB LA mRiMOft. 9
Rhadulfe appela à son aide Fare , de la famille des ducs de Bavière et fils du leude Chrodoalde , que Dagobert avait fait tuer autrefois , malgré ses promesses et au mépris de Tintercession de Clolaire 11. Fare a^ait trop à cœur de venger son père, pour ne point répondre à l'appel de Rhadulfe : il amena à ce dernier un contingent bavarois, et Rhadulfe se trouva assez fort pour braver la colère du roi d'Austrasie et du maire Grimoald. Cependant l'armée austrasienne iiranchit le Rhin, et se dirigea à marches forcées sur la Thuringe.
Les rebelles avaient réparti leurs forces en deux corps d'armée , l'im commandé par Fare , l'autre sous les ordres de Rhadulfe. Les Bavarois soutinrent mal le premier choc et furent taillés en pièces; ils périrent
tous , ou tombèrent prisonniers aux mains des vainqueurs; et Fare, après avoir bravement combattu, tomba à son tour accablé par le nombre, et dédai* gnant de fuir. Telle fut la joie des b>ancs-Auslrasiens et la confiance que leur inspirait cette première victoire, qu'ils s'engagèrent par un serment solennel à n'accorder à Rhadulfe ni composition ni merci. Rhadulfe se replia devant eux au delà de 1' (instruit , dans l'intérieur de la Thuringe , et prît position sur des hauteiurs bien déiendues. Grimoald , qui le poursuivait, traversa rapidement la forêt de Buchoine, et ne tarda pas à arriver en face du camp de l'armée de Thuringe. La nuit s'avançait ; deux partis se produi* sirent : les uns , et Grimoald était de ce nombre, voulaient différer ratla(iuc jus(iu au lendemain ; les autres déclaraient que sans perdre de temps il fallait corn-
battre. Comme on ne put s'entendre, chacun agit suivant le conseil qu'il entendait faire prévaloir; une partie de l'armée austrasienne, commandée par Robon, duc d'Arvernie, et par iËDOvaid^ comte duSundgau y se porta rapidement contre Rhadulfe, dont toutes les dispositions étaient prises. Les assaillants, pris en flanc et de face, et trahis par le contingent de Mayence, furent refoules, mis en fuite et impitoyablement uiassacrésparlesThuringiens. Le iendemaini les corps austrasiens qui n'avaient point combattu , mais qui se trouvaient hors d'état de tenir téte à RhaduMe , sollicitèrent la permission de se retirer sans être inquiétés; et Rhadulfe, sàtisfiiit d'avoir aifranchi k Thuringe du joug des Francs, consentit à épargner ses ennemis.
De retour en Austrasie, Grimoald travailla à étendre
et à consolider son autorité au détriment du roi Sighebert. Bientôt , comme il exerçait la souveraine puissance, il voulut la posséder de plein droit, et il fit tendre tous les ressorts de son influence et de ses intrigues à attirer la royauté dans sa propre famiUe par l'exclusion de la race mérovingienne. Le jeune roi d'Austrasie, livré aux habitudes d'une vie pieuse ^ n'entrevoyait point les dangers dont le menaçait l'ambition du maire du palais ; il se laissait peu à peu circonvenir par les artifices de Grimoald ; et comme il n'avait pas d'enfant , il consentit presque sans résistance à désigner le fils du maire pour héritier légitime de la couronne d'Austrasie. Or, peu de temps après cette adoption, un fils naquit à Sighebert, et les manœuvres de Grimoald furent un moment décon-
«N-am GUII6A1». — BBCmOâLlk II
certées. Un événement inattendu vint rendre à cet ambitieux les eepëranoes qu'il croyait déçues : le roi Sighebert mourut vers i'an 656, ne laissant, pour disputer l'Austrasie à Grimoaid et à son fils Cbii* debert, qu'un enfant au berceau» nëoessairement exposé à toutes les combinaisons perverses (ju'allaît imaginer le maire du palttis. Sighebert fut honoré comme un saint; mais les chroniques, qui renferment a peine quelques lambeaux ëpars sur sou règne, ue nous ont transmis aucune tradition, aucun témoignage de son intelligence et de son génie.
Sighebert venait à peine de termer les yeux, (jue Grimoaid fit répandre le bruit de la mort de Dagobert, innocent rejeton de ce roi; et toutefois, sans oser attenter à la vie de cet enfant, il le lit secrètement conduire en Écosse (d'autres disent en Irlande), où on l'enferma dans un cloître. Quelques évé(jues et quelques leudes , gagnés à la cause de Grimoaid, consentirent alors à méconnaître les droits héréditaires de la dynastie mérovingienne , et ne craignirent pas de saluer roi Childebert, fils du maire du palais, dont le seul titre reposait sur la charte d'adoption, vraie ou fausse, que Grimoaid avait naguère arrachée à la faiblesse de Sighebert. Cette tentative audacieuse du maire d'Austrasie ne devait point s'accomplir jusqu'au bout; l'heure n'était pas encore venue * . où les héritiers de Pépin Tancien chasseraient du trône la lignée de Mérovée et de Clovis. De redoutables mécontentements éclatèrent en Âustrasie, et la cour neustrienne revendiqua des droits qu'elle croyait tenir de la mort de Sighebert et de son en*
fant relégué en Irlande, mais que tout le monde, à Vmoeftàxm de Grimoald et de l'évéque DkloD, son complice, croyait depuis longtemps descendu dans la tombe. Ërchinoald, maire du palais de Neustrie, ne négligea rien pour entretenir les dispositions hostiles que soulevait , dans les deux royaumes , Tusurpation de Grimoald et du prétendu roi Ghildebert : quand il jugea que l'occasion était favorable pour agir, il leva une armée et envahit l'Austrasie , revendiquant ce royaume au nom du roi Glovis II , légitime héritier de son neveu Dagobert , présumé mort. Grimoald rassembla des troupes pour se défendre ; mais les Austrasiens, refusant de soutenu- son usurpation, se saisirent de lui et de son fils Ghildebert, et les livrèrent l'un et Tautre à £rcbinoald, qui les mit à mort.
dovis II , roi de Neustrie , eut à peine le temps de réunir sous son débile pouvoir la monarchie en* tière des Francs. Il avait épousé une jeune esclave saxonne dont Erchinoald avait voulu faire une concubine , et qui, docile aux lois de Dieu , avait énergiquement repoussé ce honteux honneur. Elle s'appelait Bathilde , et l'histoire admire en elle une grande reine et une sainte : « Béni soit le Seigneur, dit son pieux biographe, qui, voulant sauver tous les hommes * et les amener à la connaissance de la vérilë , opère en eux toutes choses avec force et suavité. » Bathilde, bien qu'elle fût esclave, avait une illustre origine. Petite-fille du Bretwalda Éthelbert, premier roi.chrétien des Saxons, issue de la race de Woden, elle iouait un jour sur la grève de l'Océan avec ses com-
pagnes y lorsqu'elle fut prise par des pirates et vendue à vil prix sur un mardié d'esclayes; el son oflBce , chez son premier maître , consistait d^abord à présenter la coupe aux convives. Devenue reine des F^rancs-Piéustriens, elle eut bientôtà déployer l'intelligence et la fermeté dont elle était douée; et Ton assure qu'elle fut pour beaucoup dans 1^ événements quimi* rent fin à l'usurpation de Grimoald et à la réunion de l'Austrasie, de la Neustrie et de la Boui^ogne sous un même sceptre. Étrange et merveilleux instrument des desseins de Dieu , qu'une jeune captive vendue à l'encan, attachée aux emplois les plus humbles de la domesticité , plus tard élevée au rang suprême , et qui trouvait dans son génie et dans la protection de Dieu des trésors dcsagesse et de courage i a Ce ne fut pas vraiment sans étonner tout le royaume, dit la légende; mais cette rose de Saxe , plantée au milieu des lis , devait leur rendre une odeur plus suave , et attirer sur eux un incomparable bonbeur (i). » Quoiqu'U en soit , Govis 11 ne tarda pas à mourir, laissant un souvenir douteux et une réputation équivoque : tandis qu'un certain nombre de moines lui décemèrmt des éloges, d'autres mieux instruits peut-être lui reprochèrent l'opprobre de ses vices et de ses débauches. Sous son règne, de courte durée, de grandes calamités affligèrent la nation des Francs, et une famine mit à répreuve la piété et la charité de sainte fiathilde. Pour faire face aux besoins des pauvres, on eut recoui s
(i) Ribadeneirai la Fleur des saints* — > Fof. aussi f^it. S. Bathildis, &ec. Benedicm
Djgjtized
14 GAULE FiUNttI». — MMOVINGIBNS. (IIMW
aux richesses de l'abbaye de Saint- Denis ; et plus tard, lorsque des temps moins rigoureux furent arrivés^ on indemnisa cet établissement religieux en le rendant indépendant des ëvéques , en le constituant maître exclusif et spirituel , sans redevance ni partage , de toutes les choses qui étaient déjà en sa possession ou qu il pourrait encore acquérir. On a justement rer marqué que, pour émanciper ce monastère , il fallut que le roiClovis II convoquât un plaid et obtint l'aveu et le consentement de ses leudes. Telles étaient les limites que renocmtrait encore la volonté royale.
A la mort de Qovis 11 , en 656 , trois fils en bas âge que laksait ce prince eurent droit à sa succession. Balhilde et Erchinoald convoquèrent les leudes de Neustrie et de Bourgogne, qui reconnurent pour roi des deux royaumes Clotaire III , Fainé des enfants de Clovis II : ce prince, encore enfant, fut placé sans opposition sous la tutelle de sainte fiatliilde sa mère , que Ton accepta pour régente. £n Austrasie, les arrangements politiques rencontrèrent de plus grandes difficultés : l'influence de la famille de Pépin , bien que neutralisée un moment par la mort de Griraoald, n'avait pas cessé d'être considérable , et la mort de Clovis II venait de rendre à ce parti toutes ses prétentions. Batfailde eut besoin de déployer une habileté profonde pour faire reconnaître Cbildéric II, son second fils, en qualité de roi d'Austrasie. Wulfoaid, l'un des leudes du royaume d'Austrasie , fut nommé maire du palais , et prit en main l'administration des provinces soumises à Cbildéric. Pour Thierry, troisième fils de Clovis II et frère de Cliil-
«M»i CLOTAIM lu. — emLniMG n. 15
dério II et de Glotaire lil ^ il .n'eut al(Mrs aucune part des États de son père , soit qu'O (6t trop jeune , soit que Bathilde et Ërchinoaldy n'appréhendant aucune résistance en Bourgogne, jugèrent convenable de maintenir la réunion de ce royaume à la Neustrie, réunion si favorable à la prépondérance extérieure de la nation des Francs.
Vers Tan 667 (d'autres disent en 659), le maire du palais de Neustrie, Erchinoald, mourut, et sa mort fut un événement ftcheux pour le repos de la monarchie franque. La lk)urgogne , qu'il avait maintenue assez vigoureusement sous le sceptre neustrien, manifesta l'intention de s'aflranchir, à l'exemple de TAustrasie, et d'obéir à un roi qui résidât à Chàlon-sur-Saùue. Ën Neustrie , le parti royal prévalut , et donna pour maire du palais, à Ootaire II!, Ébroïn, d'origine franque, homme dur, plein d'ambition et d'énergie, et qui n'y regardait pas de trop près lorsqu'il fallait ordonner un crime pour arriver plus vite à son but. Un tel choix était un défi jeté à la Bourgogne et à l'Austi asie ; il était évident que ces deux royaumes allaient rompre le lien qui les unissait a la Neustrie, soit pour ne point subir le système d'absorption déjà essayé par firunehault et que le maire Ébroln voulait reprendre, soit pour conquérir ou consolider une indépendance respective qui, en morcelant l'empire des Francs, favorisait singulièrement les entreprises et la puissance des leudes. Dès ce moment, se manifesta au grand jour une nouvelle tendance dans la politique des Francs : aux guerres d'ambition de frère à frère , . de roi à roi, vçnt succéder des guerres entre des
16 GAUJUB IHUNQIIB. MÉROVINGIBMS.
droits et des forces d'origine diffiérente et réciproquement hostiles y entre la royauté et l'aristocratie , entre la couronne et lés leudes. Façonnée à la monarcliie romaine, la Neustrie offre au pouvoir royal un point d'sqppui et des éléments d'attaque qui lui manqueront en Bourgogne et surtout en Àustrasie^où l'influence de l'aristocratie s'est développée depuis un siècle en dépit de tous les obstacles. Que pouvait en face de tant de résistances l'intelligente fermeté de sainte Bathilde , alors même quelle s'appuyait. sur les conseils de saint Léger? £t cependant sa mission ne fut ni stérile ni inaperçue : « Par cette grâce de prudence que Dieu lui départit, dit son biographe, elle fut avec une délicate attention une servante docile au roi son seigneur, une mère pour les princes, une humble fille des pontifes , une excellente nourricière des jeunes Francs du palais ; également agréable à tous ; aimant les évéques comme ses pères , les moines comme, ses frères^ et comme ses enûmts les psîuvres qu'elle comblait d'aumônes; conservant l'honneur des princes... ; suggérant aux rois ses charitables sollicitudes pour les pauvres et pour les églises... 9 Tel était le rôle touchant , mais restreint , c{ue les circonstances lui permettaient encore, de remplir : pour s'en rendre de plus en plus digne , elle s'entoura d'un conseil cl évéques, parmi lesquels siégeaient saint Ouen, éveque de Paris, et saint Léger (Leodegar), dont nous avons déjà prononcé le nom illustre.
A une époque où les notions du droit étaient si obscures , il est peu probable que la régente Ba* thilde , d'accord avec son conseil , ait cherché à s'ap-
mm] RÉGIMCE DB SAIMTE BÂTHILDB. 17
puyer sur les intérêts des maases pour résister aux empiétements et aux prétentions des leudes. Le peuple, pauvre et souiTraDt, pouvait bien alors ofïrir àla piété des rois et des princes Toocasion d'exercer la charité , et de servir Jésus-Christ par la pratifjuc des œuvres de miséricorde ; mais il n'était ni organisé ^ ni influent, ni en état de soutenir par la force un pouvoir politique dans sa lutte contre un autre pouvoir. De pareilles idées ne pouvaient venir ni aux rois ni au peuple ; et si un prince mérovingien avait eu 1» singulière pensée de soulever un antagonisme social au détriment de l'aristocratie , cette combinaison prématurée n'aurait été comprise de personne, et se serait retournée contre son auteur. Ne prétons pas aux hommes du septième siècle une politique dont la date remonte à peine à Louis le (iros, et qui fut celle de Louis XI et de Richelieu. A chaque siècle suffit son ceuvre. La mission de sainte Bathilde et de ses pieux conseillers fut de consoler le pauvre, de réprimer quelques odieux scandales, d'adoucir certaines misères, et de corriger, par Taumône, la charité et l'autorité évangéiique, des imperfections et des vices qui tenaient à l'ignorance , à la grossièreté des mœurs , aux habitudes d'une société livrée à la force, et conduite par l'épée et non par le droit : restreinte à ces limites , cette mission ne laissa pas d'être glorieuse et utile; et l'humble Saxonne, qui fut reine des Francs en ces temps où la monarchie s'essayait à peine , peut à bon droit nous apparaître ce qu'elle fut , sage , pieuse et habile , sans qu'il soit nécessaire
de commettre à son égard un anachronisme, et de T. m. 2
iS GAULB FRilNQUB. MÉR0YIN61BNS. [6SB^
l'assiiiiiler à Manche de CasIiUe ou à madame de
Beaujeu.
« La reine fiatbilde, dit le chroniqueur, régla, ou plutôt le Seigneur ordonna par elle, qu'une coutume
abomiDable et impie cessât : c'est que plusieurs aimaient mieux laisser mourir leurs enfants que de les nourrir, parce qu^ils voyaient les exactions fiscales croître avec leur nombre, et les charges publiques s'aggraver, selon les lois anciennes, et tous leurs biens dissipés. Voilà ce que la vénérable dame empêcha , afin que nul n'osât désormais le faire. » 11 résulte dé ce texte que sainte Bathilde , au lieu de publier des lois contre les pères qui abandonnaient leurs enfants , chercha à remédier au mal .en diminuant la capitation romaine, que les rois neustriens avaient mainlenue et aggravée.
£n agissant ainsi, elle céda sans doute aux récla mations de la populatioti d'origine franque, qui , plus que l'autre , avait en horreur les traditions fiscales de l'empire d'Occident : si donc la régente se montra prévoyante et charitable, elle donna satisfaction aux Francs , et la diminution de l'impôt eut peut être pour cause la faiblesse de la royauté autant que l'esprit de justice. Ailleurs le légendaire ajoute : <c II est une chose digne d'être remémorée ,* et qui porte au comble la récompense éternelle de Batliilde : c'est d'avoir défendu d'emmener captifs des chrétiens, et donné en toutes les régions des prescriptions pour proclamer que partout nul ne se permit jamais d'introduire comme captif un homme chrétien au royaume des Francs. » Rien de plus tou-
chant que cette loi publiée par une reine qui avait été esclave, et qui connaissait les douleurs de la domesticité et le poids des fers. Ajoutons que sainte Balthide ne faisait, en agissant ainsi, que promulguer une charte d'affranchissement adoptée par un concile de quarante-cinq ëvéques réuni à Ghâlon-sur* Saône , sous le règne de son mari Qovis il ; mais ce qui suit est le propre même de la régente : « Surtout, dit encore le naïf historien, elle fit racheter elle-même à prix d'argent nombre de captifs , et les renvoya libres, ou les plaça , selon leur gré , dans les monastères. » Ët il ajoute : a Qui pourrait dire combien de trésors, <le métairies, de châteaux, de forêts, elle donna aux maisons de Dieu et des pauvres? A vrai dire, aucune langue, ni la nôtre, ni celle de personne j ne saurait raconter tout ce qu'elle lit de bien. » La trace de ces bienfaits se retrouve dans les archives de toutes les grandes abbayes de cette époque. Ci races à ses dons inépuisables , l'industrie florissait à Moutier-la-Gelle , les arts à Fontenelle , la science à Luxeuil , le zèle apostolique partout. Sainte Batbiide combla de largesses les églises de Saint- Denys et de Saint-Germain de Paris , celles de Saint- Médard de Soissons, de SainL-l*ierre de Chartres ^ de Saint-Anian (Aignan) d'Orléans; elle poursuivit sans relâche la simonie , cette grande plaie de la période mérovingienne , et ses eflbrls ne restèrent pas stériles; « Il arriva , dit l'un de ses historiens, que par elle et parla volonté de Dieu , et grâce aux exhortations des bons évéques, Thérésie simoniaque , qui, par un criminel usage , souillait l'Église de Dieu, fut
20 GAULE FRANQUE. MÉROVINGIENS. [6aMI
enfin proscrite comme une coutume impie et très-dë-
testable^ et il n'y eut plus aucun prix donné pour vendre ou acheter les saints ordres. » ( Fita S. Ba» thildis). Une autre hérésie essaya de pénétrer dans les Gaules 9 le monotbélisme , qui infestait TOrient, et que le pape saint Martin venait de condamner à Rome par un concile, à Constantinople par son martyre. La vigilance de saint Ouen et de saint Éloi seconda le zèle pieux de sainte Bathilde^ et les églises lran(jues furent préservées de ce fléau. Les conciles de Chalon-sur-Saône et de Nantes prononcèrent de nouveaux anathèmes contre la corruption et la fraude, qui cherchaient à dénaturer la doctrine religieuse; et sainte Bathilde, par sa fermeté et par l'exemple de sa vie, mérita cette glorieuse devise : « La paix dans la force ^ pax in virtulCj que lui décerna la tradition du moyen âge.
Dans les actes de haute charité politique que nous venons de mentionner, on ne voit pas apparaître l'influence directe d*Ébroîn. Sainte Bathilde , soit qu'elle se délie du dévouement de ce maire , soit qu'elle cherche systématiquement à faire agir la royauté et non la mairie , se platt surtout à prendre conseil des ecclésiastiques qui forment son « conseil privé, » s'il est permis d'employer cette expression moderne; et l'on retrouve partout la trace de l'intervention officieuse de saint Ouen , de saint Éloi, de Sigebrand (Sigoberrand), l'évéquede Paris, et de saint Léger, le rival politique d'Ebroïn, celui de tous qui porte le plus d ombrage au redoutable maire* Or, vers le même temps , de scandaleuses divisions troublaient
«SMBI] ABDICATION DB LA RÉ6BMTB. 21
la ville d'Aiitun à l'occasion de la succession du dernier ëvéque , mort depuis quelque temps , et que l'on n'avait point encore remplacé. Deux prétendants partageaient entre eux le peuple et les clercs eux-mêmes, et de part et d'autre on avait recours aux promesses, aux menaces , à la violence. L'un des compétiteurs iut tué, l'autre fut envoyé en exil; et sainte fiathilde, voulant hâter le retour de l'ordre et la pacification des esprits, réussit à faire donner révéché d'Autuu à saint Léger (66i).
Le départ de cet homme prudent et ferme priva Bathilde d'un conseiller en qui elle avait foi , et laissa prendre une influence prépondérante à Sigebrand, l'évéque de Paris. Celui-ci était présomptueux et inhabile; il avait gravement mécontenté des leiides et amassé contre lui de nombreuses haines. Sur ces entrefaites, la mort de saint Eloi, en faisant disparaître un autre appui, laissa la régente plus exposée aux attaques de ses ennemis et moins forte pour les déjouer.
ébroîn attisait en secret l'irritation que feisait naître
l'influence politique de l'évéque Sigebrand : ses partisans allaient insinuant partout qu il était honteux à la Neustrie d'obéir à une femme et à quelques prêtres. Ces menées eurent le succès (jue s en promettait leur instigateur, et alors encore on put voir le parti aristocratique , las de subir l'autorité religieuse , soulever le peuple crédule dans Je seul intérêt du despotisme civil, etn'aboutir qu a substituer à une domination toute morale le joug lourd et implacable de la force et de i'épée. Dans une agitation fomentée contre
Oigitized
i22 GAULE FRANUIJE. MÉROVII^GIENS. («61-664
Févéque Sigebrand, oe personDage périt de mort violente , et sainte Bathilde se trouva sans défenseur
Elle hésitait à déposer un pouvoir que ses ennemis allaient firracher. La légepde rapporte que saint Ëloi (i) apparut trois fois dans de nocturiies yisions ^ une personne du palais , lui ordonnant de prévenir sans délai la reine de quitter ses ornement d'or et de pierreries. Sainte Bathilde n'osa point résister à cet avertissement. Cédant aux injonctions des leudes, aux paternelle^ invitations des évéques et ai4^ prescriptions des morts 9 elle ahdiqua le pouvoir, et se retira pieusement dans le monastère de Che)laS| qu'elle avait enrichi e( favorisé aux jours 4e sa puis* sance. Là, elle se confondit dans les rangs les plus obscurs des servantes du Seigneur, les aimant toutes comme ses filles, et obéis^^t à Tabbesse conupe à ime mère. Elle y vécut seize ans, heureuse de s'abriter au port durant les tempêtes qui troublaiept alors la société civile , et priant Dieu, comme autrefois sainte Hadegonde , en f aveur des Francs de toutes les classes
des opprimés de toutes les races. Peu de r^ines ont légué à notre patrie un souvenir aussi 4igpe de sympathie et de respect.
Le calme se maintint durant quelques wnées en Neustrie , en Âustrasie et en Bourgogne ; ou du moins les chroniques incomplètes de la période mérovii^gienne ne mentionnèrent alors ancup événement grave. On y voit seulement (|ue le comte Genesin ,
(i) ^i/fi j»«£/%ri»,U,c.4o.
«MU Abroïh* S3
ayant été élu ëvéque de Clermont eu Arvernie, se considéra condine indigiiA du sacerdocui et fit tomber les suffrages du olergé et du peuple sur saiiil Prix {Prirjectiu)t l'une des gloires de l'Eglise des Gaules (665)$ nous y lisons encore que l'aimée suivante uM atïrease maladie exerça ses ravages dans Paris, et enleva i'abbeiise Âurea (Aure) et cent soixante religieuses (666). Dans Tordre des faits politiques, Thiatoire est muette pendant six années (664-670) : il faut en quelque sorte se contenter de savoir que, tandis que le maire Wulfoald, durant la minorité de Childëric 11, gouvernait le royaume U'Austrasie, la Neustrie obéissait sansrésistance au gouvernement d'£broïn, et ne cessait d'ailleurs de respecter la dignité royale dans les mains impuissantes de Clotaire iil. Les leudes, qui avaient dépossédé sainte Batbilde et mis à niort Sigebrand , courbaient maintenant le front sous la tyrannie d'lîi>rQïn9 et s'étonnaient d'avoir été assez crédules pour remettre le pouvoir à cet homme, dont l'ambition et Tarrogance humiliaient leur propre orgueil : or, inhabiles à briser le joug d'Ébroïn en Neiietrie, ils travaillaient avec succès à fomenter des agitations» pu ik)urgogiie, et à réveiller dans ce dernier royaume l'esprit d'indépendance et d'isolement.
Gomme on l'a vu plus haut , le royaume de Bourgogne, réuni à laNeustrieetplacé sous le sceptre de Clotaire III, n'avait point su maintenir le privilège d'être administre par un maire particulier, et se voyait en frémissant ixmtraint de subir l'autorité d'Ébroïn, devenu, par la retraite de sainte fiathilde, le véritable dépositaire de la puissance royale. Quel (ut le rôle
24 6AULK FRAMQUE. — MÂROVINGIBMS. lOMTO
d'Ébroïn? Il ne sera donné à personne de révéler le sens exact d'un problème qui a servi de texte à des discussions passionnées. Les doutes subsistent toujours, et ne sont guère susceptibles d'être éclaircis : ou ignore si cet Ébroïn, que l'obscurité des documents historiques ne permet guère d'apprécier à sa juste valeur I n'eût d'autre mobile qu'un instinct énergique de tyrannie. Il tint à la fois les rois et les grands sous le joug, mais c'est vainement qu'on chercherait en lui le représentant d'une pensée populaire. Une admiration peu judicieuse a pu seule porter quel(|ues historiens modernes à reconnaître un tribun à travers les traits confus du caractère d'Ébroïn. Le peuple, dans le sens actuel de ce mot , n^existait point à cette époque , et la pensée de prendre en main sa cause ne pouvait venir à personne* Que la tyrannie d'Ebroïn à l'égard des grands du royaume ait dû lui concilier les suffrages de la multitude et même ceux des nobles de deuxième rang, les leudes du roi, on peut le concevoir; mais si l'on veut bien se faire une juste idée de la société d'alors, on ne peut admettre qu'Ébroïn ait eu d'autre ambition que celle de iaire prévaloir le pouvoir royal sur celui de la grande aristocratie, et d'élever par là à un plus haut degré sa propre influence. Ce fut une pensée prématurée,, qui ne devait s'accomplir que huit siècles plus tard, sous Louis Xi. La tentative d'Ébroïn indiquait en lui un esprit vaste, un génie puissant, dans lequel entrait je ne sais quel reflet de Marins et de Richelieu, ces deux hommes si différents, et qui fut étouffé sans résultat, parce qu'il avait devancé l'heure.
•iMMj «oimuuisiiBMT d'ébiu^. 2$
ËbroïD ordoooa que les grands de Neustrie et de Bourgogne ne paraîtraient point au palais du roi sans y avoir été mandés. Pour rendre impossible Thérédité des offices royaux , il ordonna que les provinces ne seraient plus administrées que par des ducs et des comtes dont les domaines et les fiefs seraient situés dans d'autres provinces éloignées, privant ainsi ces gouverneurs de la pari d'influence qu'ils auraient retirée de leurs richesses , de leurs esclaves et de leurs clients. Au surplus, violent et cruel, Ébroïn faisait mettre à mort, sous de légers prétextes, les hommes les plus puissants, et vendait au peuple la justice et l'injustice.
La convoitise sauvage, l'habitude du meurtre, les insatiables besoins de l'avarice et de l'orgueil , ces caractères communs à la plupart des chefs ou des lionunes politiques de l'époque mérovingienne, se retrouvent dans les actes principaux de la vie d'Ébroin, et ne permettent pas de voir en cet homme le devancier systématique et réfléchi de Richelieu et de Louis XI, dont nous avons déjà prononcé le nom. Au septième siècle, Ebroïn ne se rendait pas bien compte de la pensée qui dominait sa politique et ses actes : s'il brisait durement toutes les résistances, c'était l'influence et rambilion du maire qu'il voulait alTranchir de tout contrôle, ce n'était pas un principe social qu'il cherchait à exalter. Comme la royauté était son instrument et son arme, il travaillait à émanciper la royauté, et à ne la rendre esclave que de lui seul : si la royauté eût été un obstacle, il eût travaillé à TafTaiblir davantage. 11 n'obéissait donc qu à des instincts
S6 GAULE FRAMQUË. — HÉRQYINGIENS. (6M^
persoDilds , et non à une politique préconçue ; ton siècle ignorant et grossier ne comportait pas de plus grandes combinaisons, et c'est à ce point de yue quL*û faut se placer pour juger cet homme.
Cela admis I il est impossible de mëconqaitre que plusieurs actes du gouveruemeiit d'Ébroîn porterait J 'empreinte d'une intelligence \igoureuse, et d'une volonté qui avait conscience des uécessités du moment et des çaoyens d'y satisfaire. Aucune mesure ne pouvait neutraliser les progrès rapides du système féodal autant que celle qui assignait pour gouver* meurs aux comtés et aux province^ des hommes nés dans d'autres pays, et qui au milieu de leurs adminisr très ne représentaient d'autre droit que celui du foi. Rien n*indigna les grands et les leudes autant que cette innovation habile^ mais plus elle contrariait leurs vues ambitieuses, plus elle atteignait le but vm le* quel devait tendre l'autorité royale en face de ses ri* vaux. Ëbroïn ne permit pas aux leudes de constituer un gouyemement à leur profit , et d'usurper, soit en Neustrie, soit en Bourgogne, le pouvoir qu'ils s'étaient attribué, depuis près d'un siècle, dans le royaupse d'Austrasie. En cela il rendit service au privilège mo» narchique et à l'unité ; et les leude^ qu'il dompta et oj^rima valaient souvent moins que lui, sous le rapport des intérêts généraux, que leurs prétentions ne cessaient de mettre en péril et de compromettre. C'est ce que n'entrevirent jamais les chroniqueurs du septième siècle, (jui lui reprochèrent d'avoir versé le sfuig des hommes nobles pour des fautes Içgères. Pareil
blâme fut déversé mille ans plus tard sur la œânoire
m*4ni . THiUT m. i7
de Riclielieuy et l'histoira a veugë iUcheiieu de cette injustice. Heureux le nom d'Ébroin , ai cet étranger dictateur mérovingien , comme nous l'avons déjà constaté, n'avait pas eu recotu^ au meurtre , à la perse* eution et aux violences , et n'avait point cherchf avant tout à satisfaire ses propres convoitises , sous prétexte de faire prévaloir Tautorité royale L'histoire eàt glorifié sou génie et sa grandeur, tandis qu'elle a pris pour coutume ue meutiuimer que ses attentats et ses violenoes.
Menacé par les résistances des leudes de la bour* gogue, dénoncé par les évéques de ce royaume conuoie un tyran , Ébroïn fit rendre un édit par le» (|uel il était défendu à tous les évèques et à tous les leudes de se présenter devant le foi sans avoir été mandés, et d'approcher même des palais ou des résideiices où serait Je moi^arque. C'était un acte de guerre plus encore qu'une précaution administrative , et l'irritation des grands ne fit que s'acorottre. Sui* ces entrefaites , la mort de Clotaire 111 vint ajouter aux difficultés de la situation (670).
Ce jeune prince , à peine âgé de vingt ans , venait de succomber aux atteintes d'une fièvre aiguë : roi inconnu, et qui n'eut de la royauté que le nom^ il ne laissait point de fils pour lui succéder. Ébroïn n'eut pas la pensée d'usurper; et comme, au milieu des prétentions hostiles qui se révélaient dans les diverses provinces de la monarchie, on pousait appréhender des conflits , des résistances et des luttes aussi contrai res à l'intérêt du maire qu'à la sécurité du tr6ne^ l'indomptable Ébroïn prit la résolution hardie et su-
28 GAULE FRAMQUE. — MÉROVINGUBHS. 1670
bite de proclamer lui-même roi de Neiistrie et de Bourgogne, saus le concours et Tassentinient des leudes, le jeune Thierry III, fils de Qovis II , celui-là même qui, à la mort de son père, avait \u la monarchie partagée entre ses deux ainës, et n'avait pu obtenir aucune portion du royal héritage. En récompense d'une tentative qui le faisait roi, Thierry se hâta de confirmer Ébroin dans ses fonctions de maire; et le pouvoir fut constitué a^ant même que la vacance du troue eut été notifiée aux diverses provinces de l'empire des Francs (670).
Les leudes de Neustrie et de Bourgogne se révoltèrent et coururent aux armes. D'une voix unanime, et revendiquant les vieines prérogatives germaniques, ils proclarnèrent nuls les actes d'Ébroïn et Tavénement de Thierry; et leur soulèvement fut en réalité comme la consécration d'un droit électoral et d'une souveraineté nationale que l'on avait habilement mis en oubli depuis la mort de Govis I*' et de ses fils. Toutefois, comme à un prince de la race chevelue il fallait opposer un chef qui eut également l'honneur de descendre de Mérovée , les rebelles décernèrent la double couronne de Bourgogne et de Neustrie à Ghildéric 11 , déjà roi d'Austrasie sous la tutelle de Wulfoald. En peu de jours ce mouvement se produisit sur toute la surlace de la Gaule , à l'exception de l'Aquitaine ; et l'avènement de Ghildéric fut accepté comme une révolution juste et nécessaire, qui délivrait le peuple de la tyrannie d'Ébroïn. Ce dernier, renversé subitement du faite du pouvoir, se vit réduit à chercher son salut dans la fuite et à implorer
«Mni . GOUVBRNBlUBlfT DE SAINT LÉGER. 29
la pitié de ses ennemis. Ce ne fut point en vain qu'il fit appel à la pieuse intervention de révéque d' Autiin , saint Léger, l'un des chefs les plus accrédités du parti victorieux : le vénérable prélat obtint, non sans peine, que l'on se contentât de reléguer Ébn^ dans le monastère de Luxeuîl , et de lui imposer la tonsure.
Thierry 111 partagea la disgrâce du maire du palais, qui naguère Favait fait roi de Neustrie et de Bourgogne on proclama sa déchéance , on rasa sa longue chevelure , et on l'amena captif devant son irère Childëric, sous les ordres duquel se courbaient les trois royaumes. Emu au spectacle de l'infortune de Thierry, Childëric lui demanda ce qu'il voulait qu'on fit de lui : « Ce qu'il te plaira , répondit le jeune Mëro- « vingien : injustement détrôné , j'attends la justice « de Dieu. » On se contenta <lele confiner dans l'abbaye de Saint-Denys , sans le forcer de prendre les ordres ou de recevoir la tonsure. « il résida au mo- « nastère, dit la chronique, et il y fut sauvé, jus- « qu'au moment où sa chevelure coupée pût redevenir « longue, et où le Dieu du ciel , à qtii il en avait ap- « pelé , lui permit de régner encore. » La captivité d'Ébroin dura trois ans (672).
Cette révolution ayant eu pour résidtat de soumettre au roi Childéric II les trois rovaumes de Neustrie , d'Austrasie et de Bourgogne , le duc Wulfoad administra les Austrasiens; et Tévéque saint Léger, premier ministre de Childéric II, gouveriia sous ce roi les royaumes de Bourgogne et de JNeustrie. a Tout « ce que saint Léger trouva de contraire aux lois des « anciens rois et des grands leudes i^magnorum proce^
« rum), dont le souvenir, digne d'éloges , s'était ff ooiuervé^ il le rétablit dam le premier état (i). » Ce* paroles du chroniqueur semblent indiquer que saint Léger ^ fidèle aux intérêts du parti qui l'avait porté au pouToi^^ n'épargtia rien pour ramener là législation et la condition des Francs à leur état primitif, c'est-à-dire à la vieille constitution germanique.
Il ne parait pas que saint L^r ait sdngé k prendre le titre de maire du palais, qui impliquait un commandettient militaire : il eiierça l'autorité sous une dénomination moins ambitieuse , et qui soulevait moins d'antipathie (2). Homme pieux et humble, quoique infleiible dans les voies de la justice , il laissa tiaturellement s'accomplir les changements politiques qui devaient donner un sens à la dernière révolution ; il y eut des concessions et des promesses , des révocations et des châtiments. Pour donner satisfaction aux plaintes des leudes , on publia dans les trois roy Aumes une préception royale portant les dispositions suivantes : i** annulation des ordonnances qui avaient été faites depuis quelques années dans les trois royaumes , contrairement aux lois et aux coutumes
(1) Vita S. Lêodegar,, Juct. Vrsinn,^Srrip. rer. Frnmor.
(2) Celui des biographes de saint Léger qui appartient à la ville d'Autun ne mentionne en aucune faron la dignité de maire du palais eominc ayant été donnée à son héros, Ursin est le seul qui admet que cette charge ait appartenu à saint Léger; mais il se contredit lui-même en désignant cet évèque sous le simple titre de recteur du palais, fonction bien diffiêreote de la mairie, et qui pouvait être remplie par un prêtre^ en ce sans qa*eUe n'impliquait qa'ooe haute surveillance sor tous les ser- ▼ioes de k miison royale : Idem veto S* Leodegaritun pomtificem super omnem suam domum sublimavii et majorem domus m omnibus imstUuit . Uninos. S.
«MSI RiACriON AimOdUTIQtlB. 31
des Francs ; 2* ordre aux juges et aux comtes de suivre dans léun jugements les anciennes lois et les an« dennes coûtâmes ; 3* retour aux anciennes constitutions en vertu desquelles les gouverneurs d'une pro* vince ne deraient point passer au gouvernement
d'une autre, et, par cette mesure, annulation de celle qu'Ébroïn avait si habilement provoquée pour mettre obstacle à la puissance des leudes ; 4"* promesse, de la part du roi , de ne point déposer entre les mains d*un seul l'autorité et le gouvernement de l'État ^ comme cela avait eu lieu sous Ébroln, afin que les seigneurs u eussent pas le déplaisir de se voir aux pieds d'un de leurs égaux , afin que chacun d'eux eût part aux bon* neurs. Il suffit d*ënoncer cette singulière charte pour comprendre jusqu'à ({uel point la rëactiou du parti aristomratique détruisait l'œuvre d'ÉbroIn, et rétablissait, au détriment de ia tradition romaine, tout ce qui fortifiait la puissance des grands et i'aisait obstacle au privilège royal.
Cependant le roi Childéric, à l'exemple de plusieurs de aa race , scandalisait les peuples par ses penchants vicieux et ses dérèglements. Saint Léger ne craignait pas de le reprendre avec une généreuse hardiesse , et cette inflexibilité , qui troublait les coupables plaisirs du prince , donnait beau jeu aux menées sourdes des rivaux et des ennemis dei'évéque d'Autun. Le nombre de ces agitateurs ne tarda pas à s'accroître ; bientôt on vit (]liildéric céder à leur influence , et saint Léger, vainement protégé par ses vertus ^ eut contre lui les partisans du roi , les courtisans , et tout ce qui regrettait l'ancienne influence d'Ébroln (673).
32 GAtJLB PRANQOB. . — IflfiROTIlIGnillS. m
La fête de Pâques était proche; il était d^usage, parmi les rois francs , de la célébrer dans ]*une des yiUes principales de leur royaume , au milieu d'un grand concours de leudes et d'évéques, et avec <le fastueuses réjouissances. Ordinairement on tenait, à la même époque et au même lieu , le champ de mars ou de mai j où Ton discutaî*^ grandes aflaires de la nation. Cette annéedouc, la ville d'Autunfut choisie pour être celle où le roi Childéric résiderait .durant la solennité et convoquerait le mail. Ce fut là que se rendirent les comtes , les leudes , les princes mérovingiens j et avec eux Hector, patrice de Marseille , dont la pompe vraiment impériale blessa l'austère simplicité des Austrasiens et des Francs du nord» Accusé d'avoir commis une injustice au détriment d'une veuve dont il avait épousé la fille, il était venu prendre part au plaid royal et solliciter Tappui de saint Léger, l'évéque d'Autun et le ministre du roi. Le vénérable prélat ne crut pas devoir refuser de faire valoir les droits de son client , et en agissant ainsi il ne fit qu'obéir à la coutume romaine. On ne manqua pas de saisir ce prétexte pour perdre saint Léger dans l'esprit de Childéric, et on accusa l'évéque de conspirer secrètement avec le patrice Hector pour abaisser le pouvoir royal. Childéric, violent et irréfléchi, accueillit ces imputations mensongères, et ne tarda pas à laisser éclater une haine mortelle contre saint Léger. On assure même que, le vendredi saint, ayant reçu en audience le pieux évéque qui clierchail à le rassurer, il voulut le mettre à mort, et qu'il ne fut détourné de ce crime que parla crainte
mi CHILDÉRIO 11 BT SAINT LiteBft. 33
de ne rendre odieux en accomplissant ce sacrilège. Le même jour, arriva à Autun saint Prix ( Prœjectus), le glorieux ëvéque des Arveriies , que l'on avaitmandé pour l'opposer à saint Léger. Saint Prix, en effet , était Taocusateur du patrice Hector , et soutenait f au nom de «oii église , les droits de la veuve dont ce seigneur ai «^ii' épousé la fiUe. Comme on le voit , il s'agissait d*un litige et d*une question de droit secondaire du ressort des juges ordinaires, et c]ue Ton cherchait à transformer en affaire politique des pins graves , afin de trouver un coupable en la personne de l'évéque d' Autun (i).
Saint Prix parut devant le roi avec la dignité et le courage dont les évoques de cette période avaient si souvent à faire preuve en ces temps de violence et d'usurpation. Il refusa de traiter aucime affaire contentieuse avant la fin des solennités , et il se plaignit avec une sainte énergie d'avoir été enlevé à son trou» peau el à son diocèse pour un débat intempestif. Quelques heures après, et nonobstant les instances du roi y il se retira dans le monastère de saint Sympliorien pour y célébrer la fêle.
Durant la nuit qui précéda le samedi saint , Childéric s'affermit dans la résolution de faire tuer saint Léger, et de se délivrer par ce crime d'uu ministre
(i) Après avoir comparé les sources, nous avons cru pouvoir adopter de prélérence la version la plus favorable ù sauit Ivc^cr. Quelques écrivains l'ont de cet évêque un personnage très-renmant, et le chef de l'arîstocraUe burgondienne. On lit même dans une chronique le pasM^^ suivant : Hector patriciits MassUieiuis,.. alto sihi in xceiere sociato , no* mim iMMkguHOf perveiUe mi rtgem» ( Voy. Fita S, Prœjfcti , Atvrm, fpUe., etc.)
34 GAULfi FRANQU£. — MÉ&OVlNGlSlSiS. m
austère dont ie blâme troublait ses débauches , et que l'ou signalait d'ailleurs à sa haine comme le chef d'un parti hostile. A. la suite d'un repas fastueux auquel il n'avait pas craint de prendre part, malgré le jeûne y Use mit en chemin avec sa suite pour venir sui prendre l'évéque d'Autun aa milieu de ses cathécumènes. Bientôt saint Léger fut averti du péril qui le menaçait ; l'un des affidés du roi , saisi de remords, se rendit secrètement auprès de l'évéque, et lui dit : a Prends garde à toi , prends garde à toi 1 Sache que, « la messe célébrée, tu seras mis à mort par le roi : « tes ennemis ont semé contre toi la semence funeste « qui, depuis longtemps, est déposée dans son cœur ; « cette nuit, tout sera consommé. » Saint Léger, bien qu'il comprit rimportauce de cet avis , n'en continua pas moins de tout disposer pour la fête de Pâques : or, le lendemain , comme le yénérable pontife , entouré de ses clercs et de son peuple , se trouvait au baptistère, on entendit un grand bruit dans Tatrium , et l'on vit s'avancer Childéric Fépée à la main, suivi de satellites armés, et proférant à grands cris des menaces; d'une voix haute U appelait l'évèque : « Me voici î » dit le prélat en se présentant au roi, revêtu de ses ornements pontificaux, et protégé par la majesté de l'Église. Un moment après, il ajouta : a Quelle cause a donc empêché mon seigneur « de vemr avant les vigiles? et comment persiste-t-il^ a en des jours si saints , à se montrer si grandement « irrité? » A sa vue, Childéric s'arrêta interdit, saisi de terreur ; et, sans parler davantage , il se ré-^ fugia dans la maison même de l'évêque, qui était
«I! DIMBACI DB 8A11IT LÉHR. 35
l'une des dépendanoes de la basilique. Apjrès la cëlébradon des aaints mystères , Févéque se rendit de nouveau devant le roi, et entreprit de le ramener à la raison ; mais il ne put réussir à éveiller en lui des remords. Rentré dans ses appartements y il tint conseil a\ ec ses amis , et ce fut seulement alors que , cé« dant à leurs instances^ il se détermina à prendre la fiiite. Le patrice Heotor, de son côté , s'enfuit par une autre route.
Tous deux furent poursuivis et atteints par les
troupes du roi. Le patrice Hector périt avec ses compagnons en défendant courageusement sa vie ; pour saint Léger, on n'osa point attenter à sa vie , et on le conduisit prisonnier dans cette abbaye de Luxeuil, où depuis trois ans Ëbroïn, son redoutable ennemi , languissait dans l'oubli et le silence. Réunis l'un et l'autre par le malheur, ces deux hommes se pardonnèrent nuitueilement (i ), et se promirent amitié : mais du côté d'Ébroln , qui n'avait désormais d'autre idée que la vengeance, ce ne furent là que de periides protestations trop tôt démenties par le crime. Pour le moment , il était impuissant contre son rival. La légende rapporte que Childéricy peu rassuré en sachant que saint Léger vivait encore , voulut plusieurs fois le mettre à mort; mais que, sur le point de servir d'instrument à ce meurtre , ses satellites troublés de remords se jetèrent aux pieds du saint , et le supplièrent de prier pour se^ ennemis. Four Ébroïn , les pieux chroniqueurs ne trouvent que des paroles
(i) yuammcH Jjnàegmrii^ cap. 6.
36 GAULB nUMQIJS* — MÉROVilIGlSMS. [m
de condamuation : ce Comme il avait , diseut-ils , les yaix du cœur aveuglés par la poussière du monde, la sagesse spirituelle ne gagna jamais rien sur la méchanceté de son âme. » Loin de nous Tidée de réhabiliter Ébroïn ! mais n'est-il pas juste , parfois , de rappeler que son histoire ne nous a été léguée que par ses ennemis ou ses victimes? Sur ces entrefaites, s'accomplit l'une de ces sombres tragédies qui ensanglantaient de temps à autre les palais mérovingiens : le i^oi CbildériCy dont Timbécile violence avait irrité les leudes, mit le comble à ses excès en foulant aux pieds les privilèges des hommes libres. On raconte qu'un seigneur neustrien , nommé Bodîlon , lui ayant adressé des représentations au sujet de rétablissement d'une nouvelle taxe , il le fit attacher à un arbre et battre de verges : cet acte de tyrannie fut le dernier que les Francs tolérèrent de la part du roi. Une conspiration se forma contre Childéric à l'instigation du seigneur outragé^ et peu de jours après les conjurés surprirent le roi et sa famille dans la villa ou ferme royale de Livry : ce fut là qu'ils le massacrèrent sans pitié , lui , son fils Dagobert et sa femme Bilichilde, qui était enceinte. Daniel , sou autre fils, encore au berceau, fiit soustrait à leur fureur et renfermé dans le cloître de Chelles , sous la protection de son aïeide sainte Bathilde; plus tard , il sortit de cet asile pour monter sur le trône; queUpies prêtres pieux accordèrent aux autres victimes des honneurs funèbres dignes de la royauté. Àinsi l'Église catholique, lorsqu'elle ne pouvait empêcher le meurtre et la violence , intervenait encore
mi mon db childAric ii. 37
sur quelques points, afin d'adoucir autant que possible la oondidon de oeux qui socoombaient , soit
qu'elle offrît de sûres retraites au\ vivants, soit qu'elle ensevelit honorablement les morts ( 67^ ).
Oigitized
KOlb FAINÉANTS ET MAIRES DU PALAIS.
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