CHAPITRE XXXI
Des sciences.
Ce siècle heureux » qui vit naître une révolution dans l'es* prit humain , n'y semblait pas destiné ; cir, à commencer par
la philosophie, il n'y avait pas d'apparence» du temps de Louis XIII, qu'elle se tirât du chaos où elle était plongée.
Le chancelier Bacon avait montré de loin la route qu'on pouvait tenir : Galilée avait découvert les lois de la chute des corps : Torricelli commençait à connaître la pesanteur de l'air qui nous environne : on avait fait quelques expériences à Magdebourg. Avec ces faibles essais , toutes les écoles restaient dans l'absurdité, et le monde dans l'ignorance. Descartes parut alors; il fit le contraire de ce qu'on devait faire : au lieu d'étudier la nature, il voulut la deviner. 11 était le plus grand géomètre de son siècle ; mais la géométrie laisse l'esprit comme elle le trouve. Celui de Descartes était trop porté à l'invention. Le premier des mathématiciens ne fit guère que des romans de philosophie. Un homme qui dédaigna les expériences, qui ne cita jamais Galilée, qui voulait bâtir sans matériaux, ne pouvait élever qu'un édifice imaginaire.
Ce qu'il y avait de romanesque réussit ; et le peu de vérités mêlé à ces chimères nouvelles fut d'abord combattu. Mais enfin ce peu de vérités perça , à l'aide de la méthode qu'il avait introduite : car avant lui on n'avait point de fil dans ce labyrinthe ; et du moins il en donna un, dont on se servit après qu'il se fut égaré. C'était beaucoup de détruire les chimères du péripalétismc, quoique par d'autres chimères. Ces deux fantômes se combattirent. Ils tombèrent l'un après l'autre; et la raison s'éleva enfin sur leurs ruines. Il y avait à Florence une académie d'expériences sous le nom del Cimento , établie par le cardinal Léopold de Médicis, vers l'an 1655. On sentait déjà dans cette patrie des arts qu'on ne pouvait comprendre quelque chose du grand édifice de la nature, qu'en l'examinant pièce h pièce. Celte académie, après les
tous les ouvrages de ce genre dont l'Europe esl aujourd'hui remplie, el dans lesquels trop d'abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles.
L'Académie des belles-lettres, formée d'abord en 1663 de quelques membres de l'Académie française , pour transmettre à la postérité par des médailles les actions de Louis XIV, devint utile au public dès qu'elle ne fut plus uniquement occupée du monarque , et qu'elle s'appliqua aux recherches de l'antiquité, et à une critique judicicme des opinions et des faits. Elle fit à peu près dans l'histoire ce que l'Académie des sciences faisait dans la physique : elle dissipa les erreurs.
L'esprit de sagesse et de critique , qui se communiquait de proche en proche, détruisit insensiblement beaucoup de superstitions. La déclaration du roi de 4672 défendit aux tribunaux d'admettre les simples accusations de sorcellerie. On ne l'eût pas osé sous Henri IV et sous Louis XIII; et si depuis 4672 il y a eu encore des accusations de maléfices , les juges n'ont condamné d'ordinaire les accusés que comme des profanateurs qui (Tailleurs employaient le poison (I).
11 était très-commun auparavant d'éprouver les sorciers en les plongeant dans l'eau, liés de cordes; s'ils surnageaient, ils étaient convaincus. Plusieurs juges de provinces avaient ordonné ces épreuves; et elles continuèrent encore longtemps parmi le peuple. Tout berger était sorcier; et les amulettes, les anneaux constellés étaient en usage dans les villes. Il n'y avait presque personne qui ne se fil tirer son horoscope. On
(I) En *1609 , six cents sorciers furent condamnés, dans le ressort du parfassent de Bordeaux, et la plupart brûlés. Nicolas ftcmt, dans 6a Démonolétne , rapporte neuf cents arrêts rendus en quinze ans contre des sorciers dans la seule Lorraine. Le fasse» taré Louis Gaufrtdt , brûlé a Àix en IC1 1 , avait atone qu'il était sorcier, et les juges l'avalcut cru.
LOUIS XIV. Vt
n'entendait parler que de secrets magiques; presque tout était illusion. Des savants , des magistrats avaient écrit sérieusement sur ces matières. On distinguait parmi les auteurs une classe de démonograpbes. 11 y avait des règles pour discerner les vrais magiciens, les vrais possédés, d'avec les faux; enfin jusque vers ces temps-là on n'avait guère adopté de l'antiquité que des erreurs en tout genre.
Tous les genres de science et de littérature on! été épuisés dans ce siècle; et tant d'écrivains ont étendu les lumières de l'esprit humain, que ceux qui en d'autres temps auraient passé pour des prodiges ont été confondus dans la foule. Leur gloire est peu de chose à cause de leur nombre; et la gloire du siècle en est plus grande.