M. Cousin
plus d’une fois avaient failli réussir contre Richelieu. Une aventure de ruelle, qui survint alors, changea soudainement en un projet arrêté ce qui n'était encore qu un sujet de conversation. La duchesse de Montbazon, belle-mère de Mme de Chevreuse, ayant trouvé deux lettres d’amour laissées par mégarde dans sa chambre, prétendit qu elles étaient adressées par le comte de Coligny à la jeune et belle Anne de Bourbon, duchesse de Longueville. C’était une calomnie. Le prince et la princesse de Condé en demandèrent justice à la reine, qui chassa de sa présence Mme de Montbazon. Le duc de Beaufort, sottement enchaîné au char de cette beauté décriée, prit feu pour elle, et deux camps ennemis divisèrent aussitôt la cour, les Condés d’une part, de l’autre les maisons de Vendôme, de Guise et de Rohan. Mazarin, déjà lié d intérêt aux Condés, quoique en les redoutant, se porta alors tout entier de leur côté ; dans la guerre qu'il soutenait, c’était pour lui une précieuse alliance que celle du vainqueur de Rocroy. Mais sa clairvoyante ennemie ne lui voulut point laisser cet avantage, et avant que le duc d’Enghien rev înt de l’armée, elle se hâta d’ordonner le guet-à-pens où elle comptait que périrait Mazarin. Dans la nuit du 31 août au 1,r septembre, le duc de Beaufort, avec quelques hommes de main, se plaça en embuscade, pour assaillir le cardinal au sortir du Louvre. Mazarin, instruit du complot par ses espions, ne quitta point ce soir-là son hôtel, et le lendemain Beaufort, assez téméraire pour aller comme de coutume se présenter à la reine, fut arrêté et conduit au bois de Vincennes. Le duc de Vendôme et
Mme de Chevreuse reprirent le chemin de l’exil, l’évêque de Beauvais peu après celui de son diocèse. Ce coup de vigueur inattendu, frappé par la régente contre ceux quelle appelait ses a méchants amis, » dissipa la faction des Importants. Mazarin devait la retrouver, sous un autre nom, plus dangereuse pour lui et surtout pour la France : mais il avait gagné sur le cœur et sur l’esprit d’Anne d’Autriche un empire qu’il ne devait jamais perdre, et durant cinq années, il put sans trouble poursuivre l’accomplissement des grands desseins de son prédécesseur. Quoiqu’il se piquât peu de reconnaissance, il n’avait pas abandonné les parents de Richelieu dans la crise que venait de traverser sa fortune. Ni la duchesse d'Aiguillon, ni l’amiral de Brézé, ni le maréchal de la Meilleraie, dont les Importants réclamaient la dépouille, ne leur avaient été sacrifiés. Ce fut une autre manière de rester fidèle à la mémoire du grand cardinal, ce fut acquitter un de ses legs, que de donner à Turenne et à Gassion le bâton de maréchal de Fiance. Le premier de ces capitaines venait de s'illustrer par la prise de Trino en Piémont, l’autre, compagnon de gloire du duc d’Enghien, venait d’être blessé à ses côtés devant Thionville.
Lejeune victorieux, au sortir du champ de bataille de Rocroy, s’était porté sur le Luxembourg, espérant enlever Thionville par un coup de main. Mais Beck, avec les débris de son corps d’armée en déroute, l’y avait devancé, et il fallut se résoudre, pour prendre la ville, aux lenteurs d’un siège. Le duc d’Enghien, qui, malgré sa jeunesse, avait profondément étudié l’art
de l’attaque et de la défense des places, dirigea les opérations de ce siège tout à la fois en général et en ingénieur; mais la résistance de l’ennemi fut trèsopiniâtre, et nombre de gentilshommes rougirent de leur sang les tranchées et la brèche. Thionville, investie le 18 juin, ne capitula que le 22 août. Les pertes, en officiers surtout, avaient été sensibles, mais la France acquérait, à sa frontière orientale, un boulevard dont elle ne devait être jamais dépossédée. Ce ne fut qu’un jeu pour le duc d'Enghien de reprendre le fort de Sierk enlevé huit ans auparavant par les Espagnols «à l’électeur de Trêves; après quoi il alla pour quelques jours se montrer à Paris et y jouir de sa gloire (15 septembre). Le châtiment des Importants ne lui laissait rien à faire pour venger l’honneur de sa famille, et il put se livrer, avec l’ivresse de son âge, aux applaudissements de la cour et à l'enthousiasme populaire. Le gouvernement de la Champagne, l’un des plus importants du royaume, fut la récompense de ses éclatants services. Mais un intérêt pressant le rappelait à son armée : il avait à porter secours à celle d’Allemagne, dont la situation critique réclamait de prompts renforts. Depuis près d’un an le maréchal de Guébriant, avec ses troupes weyrnariennes mal recrutées et mal payées, se maintenait à grand’ peine sur la rive droite du Rhin. En vain écrivait-il, et avec raison, « qu’il importait plus à la France de soutenir la guerre en Allemagne que de conquérir des villes en Flandre ; » il semblait qu’on l’eût oublié dans son difficile et ingrat commandement, et le glorieux vainqueur de Kempen avait eu la douleur d’échouer de-
vant Rothweil, une des petites places de la Forêt Noire. Tout le résultat de la campagne avait été pour lui de barrer le passage aux Bavarois, qui s’efforcaient d'aller secourir Thionville : il avait, selon l’expression du temps, « épaulé le siège. » C’était le tour du duc d’Enghien de lui venir en aide, et ce prince conduisit lui-même six mille hommes de son armée jusqu'à Benfeld en Alsace où Guébriant vint les recueillir (1" novembre). Avec ce renfort, l’habile capitaine, dérobant sa marche aux Bavarois , courut vers Rothweil, que celte fois il emporta (17 novembre); mais il y eut le bras fracassé d’un coup de fauconneau, et prit le lit pour ne se plus relever. Le duc de Lorraine, avec ses lieutenants Mercy et Jean de Werth, reconnut bien vite que cette armée n’avait plus son chef, et il alla la surprendre et l’écraser dans son campement deTüttlingen (24 novembre). Guébriant venait d’expirer le jour même de- cette honteuse défaite. 11 n’était âgé que de quarante et un ans. Sa perte fut une des plus grandes que pût faire alors la France. C’était un de ces héros qui s’étaient formés à l'école de Gustave-Adolphe, et qu’avait deviné le coup d’œil de Richelieu. Sa forte intelligence lui donnait une égale supériorité dans l’art des négociations et dans celui de la guerre, et les contemporains ont remarqué qu’il savait parler aussi bien qu’agir. Anne d’Autriche le destinait, dit-on, pour gouverneur au jeune monarque. Ses funérailles furent célébrées en grande pompe à Paris dans l'église de Notre-Dame ; son cheval de bataille, précieux legs de Bernard de Saxe- Weymar, avait suivi ses restes en France, pour aller
vieillir et mourir dans les écuries du roi. Turenne, qui venait de prêter entre les mains de la reine le serment de maréchal de France, se trouva à propos pour aller réparer le désastre de Ttittlingen. On ne pouvait faire un meilleur choix. En Italie et en Espagne, les succès avaient été partagés; la perte de Tortone, que le prince Thomas de Savoie et Du Plessis Praslin, n’avaient pu secourir, fut compensée par la prise d' Asti, de Trino et de Ponte di Stura. Philippe IV, un moment tiré de son indolence et de ses voluptés par les conseils énergiques de la reine son épouse, alla reprendre la forte place de Monçon, en Aragon, sur le maréchal de la Mothe Houdancourt ; mais ses lieutenants avaient échoué devant Flix et Miravel, et il avait vu sa flotte presque détruite devant Carthagène par le jeune amiral deBrézé (3 septembre). L’héroïque neveu du cardinal de Richelieu, vainqueur Bur mer pour la troisième fois, à l’âge de vingt-quatre ans, justifia noblement alors le choix de son oncle et leB efforts faits avec succès par Mazarin pour lui conserver sa haute dignité.
On pouvait dire qu’en somme la première année de la régence s'achevait dans la prospérité et dans la gloire. Mais lorsqu’il s’agit de pourvoir aux dépenses d’une nouvelle campagne, les difficultés financières se firent durement sentir. Elles étaient déjà extrêmes, on l’a vu, sous l’administration, encore que régulière et économe, du cardinal de Richelieu; comment ne se fussent-elles pas accrues lorsque la fortune publique était gouvernée sans ordre et sans probité? Ni le comte d’Avaux, ni le président de Bailleul, entre qui
la surintendance avait été partagée, n'étaient les véritables administrateurs des finances ; toute leur tâche était remplie par un Italien, créature de Mazarin, Particelli, seigneur d’Emery, qui avait reçu le titre de contrôleur général, et qui, ainsi que son patron, ne songeait qu’à remplir le trésor au jour le jour, sans souci de la misère accablante des peuples et des charges léguées à l'avenir. Si le pillage des coffres de l’État, qui avait signalé le début de la régence, s’était ralenti, le désordre n’en continuait pas moins, et la désastreuse pratique des acquits au comptant passait toute mesure. Ce n’était pas Anne d’Autriche qui eut pu arrêter son ministre dans la voie fatale où il engageait les finances du royaume : sa facile bonté trouvait son compte à ce désordre pour les largesses qu’elle aimait à faire, et chaque jour d'ailleurs elle subissait avec une plus aveugle docilité l’ascendant de Mazarin. Non-seulement il la charmait par battrait de sa conversation et par la lumière et la promptitude que son beau génie portait dans l’expédition des affaires; mais, en la soulageant de la plus difficile partie des devoirs de la royauté, il venait en aide à sa paresse et ne s’en rendait que plus nécessaire. Mme de Motteville, dont la pensée perce à travers ses préventions pour sa maîtresse, ne cache pas ces habitudes paresseuses d’Anne d’Autriche, et lui reproche d’avoir beaucoup trop sacrifié « à son désir du repos. » Elle la montre réservant ce qu’elle avait de bon sens et de raison, comme ce qu elle avait de courage, pour les grandes occasions, donnant tous les jours une partie plus considérable de son temps
aux pratiques de dévotion; d'une humeur douce et affable dans son intérieur, mais laissant parfois éclater ce qu’il y avait de hautain et de vindicatif au fond de son cœur; exercée de longue main à la dissimulation, « laide mais nécessaire vertu; » grande reine enfin, sauf le tort, indiqué partout plutôt qu’exprimé, de son trop de faible pour M. le cardinal. Il se trouva une personne assez hardie pour remontrer tout haut ce tort à la régente : ce fut son amie si vertueuse et si dévouée, rentrée auprès d’elle dans ses fonctions de dame d’atours, Mme de Hautefort. Elle se dressa aussi résolûment contre Mazarin qu elle l’avait fait contre Richelieu , et elle succomba encore dans la lutte; mais cette fois ce fut Anne d'Autriche elle-même qui la bannit de la cour (avril 1644). 11 n’y eut pas jusqu’à Vincent de Paul, la lumière du conseil de conscience, si scrupuleusement consulté par la reine sur le choix des évêques, qui finit par voir sa pieuse influence s’effacer devant la domination absolue de Mazarin. Le tout-puissant ministre en était arrivé à faire oublier à la sœur de Philippe IV jusqu'à ses sympathies espagnoles, l'un des plus profonds sentiments de son âme.
Émery s'occupait, par mille expédients adroitement combinés, mais plus ruineux les uns que les autres, à rassembler les fonds nécessaires à la campagne qui allait s ouvrir, et pendant ce temps, la cour, qui avait suivi la régente dans sa nouvelle résidence du Palais-Cardinal, se livrait à de joyeux divertissements, comme si elle n'eût pas porté le deuil. « On entendait les violons, dit Mlle de Montpensier,
jusque dans les chambres tendues de noir. » 11 fallut néanmoins donner une apparente satisfaction à l’opinion des peuples, qui réclamait à grands cris la paix. Les plénipotentiaires envoyés par Mazarin au congrès de Westphalie, le comte d'Avaux et Abel Servien, après avoir renouvelé à la Haye les traités de la France avec les Provinees-Unies (17 mars 1G44), allèrent rejoindre à Munster le sénateur vénitien Contarini et le nonce apostolique Fabio Chigi, députés par les deux puissances médiatrices. Ils avaient été précédés par les ambassadeurs de l’empereur et du roi catholique, et, après une messe et une procession solennelles (10 avril), on put croire que les conférences, depuis si longtemps annoncées, allaient enfin s'ouvrir. Mais en se communiquant réciproquement leurs pouvoirs, les différents plénipotentiaires y trouvèrent des défauts de forme qui amenèrent des contestations et de nouveaux retards. Tout fut donc arrêté dès l'abord à Munster. A Osnabrück, où devaient se négocier les intérêts protestants , l’embarras fut plus grave encore. Le Danemark, reconnu comme médiateur, était devenu belligérant, et guerroyait depuis un an contre la Suède. Il en résulta que les négociations ne furent guère encore qu'un vain simulacre pendant tout le cours de l'année 1G44. Les combats reprirent leur cours.
Quoique les charges du royaume se fussent accrues de vingt -cinq millions depuis la mort de Louis XIII, Mazarin, grâce au désordre de son administration, ne put pourvoir au bon entretien des quatre armées que la France avait sur pied : celles iv 18
d’Italie et d'Espagne furent sacrifiées. La guerre en Piémont avait peu d'importance; mais elle en avait beaucoup en Catalogne, gage précieux que Richelieu s’était montré si jaloux de conserver pour l’échanger à la paix contre les Pays-Bas. On eut le tort de laisser la Motte Houdancourt sans renforts, tandis que Philippe IV, dirigé par D. Louis de Haro, successeur d’Olivarès, déployait tout ce qui restait de ressources à la monarchie espagnole pour reconquérir la grande province qu'il avait perdue. Le maréchal de la Motte, battu sous les murs de Lérida, se vit enlever cette forte place (31 juillet), puis celle de Balaguer, et après avoir vainement essayé de prendre sa revanche contre Tarragone, fut rappelé à Barcelone que Philippe IV semblait menacer. Ses revers lui furent imputés comme des crimes par le secrétaire d’État de la guerre le Tellier, qui était son ennemi. 11 fut rappelé en France et emprisonné. Tandis qu’il était ainsi puni de l’abandon où on l’avait laissé, rien n'était refusé au duc d Orléans, à qui les succès de son cousin, le duc d’Engliien, avaient inspiré la fantaisie tardive de s’illustrer à la guerre. Une belle armée fut placée sous ses ordres, avec laquelle il alla mettre le siège devant Gravelines. La Meilleraie et Gassion lui avaient été donnés pour lieutenants, et une escadre hollandaise secondait par mer ses opérations. La place, assaillie avec autant d’habileté que de vigueur, n’en tint pas moins durant deux mois, et le prince, satisfait d’y être entré en vainqueur (28 juillet), se hâta de retourner à Paris pour y jouir d’une gloire gagnée sans fatigue et sans péril. Gassion poummil
avec succès la campagne, en s’emparant de plusieurs des forts qui couvraient la Flandre maritime.
Pendant ce temps, le duc d’Enghien était allé chercher en Allemagne de9 lauriers plus chèrement achetés. L’empereur Ferdinand 11, occupé à défendre la Hongrie contre l’invasion du Transylvain Rakoczi, avait laissé au duc de Bavière et aux princes catholiques, alliés de la maison d’Autriche, tout le poids de la guerre à soutenir contre la France; mais, à la tète des troupes bavaroises se trouvait alors Mercy, un des plus grands hommes de guerre de ce siècle, qui en a tant compté. Mercy avait en face de lui Turenne, dévoué pendant tout l'hiver à la tâche ingrate de rassembler les débris de l’armée battue à Tüttlingen. Comme Guébriant l’année précédente, sur le même théâtre, Turenne adressa vainement à Mazarin de continuelles plaintes sur le périlleux délaissement où il était tenu : les moyens lui manquaient pour secourir Fribourg assiégé par son habile adversaire (28 juillet 1644). Ce fut seulement quand la prise de Gravelines fut assurée, qu’un corps d’armée tenu en réserve dans le Luxembourg fut confié au duc d’Enghien pour aller joindre Turenne. Malgré la célérité de sa marche, le prince trouva Fribourg pris au moment où il venait d’arriver. Ni lui ni son illustre lieutenant n hésitèrent à engager la bataille pour enlever à l’ennemi sa conquête. Ils le trouvèrent fortement retranché en avant de la ville, dans une position formidable que défendaient « à droite des montagnes fort hautes, à gauche un bois marécageux. » D’Erlach, gouverneur de Brisacli, qui con-
naissait, le pays, assurait qu’on forcerait Mercy à quitter cette position en se portant sur ses derrières à Peterthal ; mais la manœuvre parut trop longue aux deux généraux, et il fut convenu entre eux que le duc d’Enghien aborderait de front les retranchements ennemis, taudis que Turenne gagnerait un étroit défilé d’où il se jetterait sur le flanc gauche des Bavarois. Ce ne fut qu’après des flots de sang répandu que le prince emporta la première ligne des palissades, et l'on raconte qu il n’entraîna ses soldats au delà de la seconde qu’en y jetant son bâton de commandement et se précipitant l’épée à la main pour le reprendre. L’attaque de Turenne avait rencontré des obstacles plus redoutables encore, et, après avoir franchi, sous un feu meurtrier, le défilé qui débouchait à l’entrée du camp ennemi, il y avait été arrêté par Mercy et ses meilleures troupes (3 août). La journée était achevée, mais sans résultat décisif, et le lendemain, au lever du jour, Enghien et Turenne s’étonnèrent de ne plus trouver le Bavarois là où ils l'avaient combattu. Mercy, pendant la nuit, était allé chercher sur la Montagne Noire une autre position plus rapprochée de Fribourg, et s'y était déjà mis à l’abri derrière de grands abalis d’arbres faits à la hâte. La pluie tombait par torrents, cl les troupes étaient si épuisées par la lutte de la veille, que le duc d’Enghien les laissa se reposer tout le jourdans le camp qui leur avait été abandonné. Le 5 août au malin, comme il combinait avec Turenne le plan d'une nouvelle attaque, une de scs colonnes alla, sans ordre, se heurter contre les retranchements bavarois, et, ayant été re-
poussée, répandit la confusion autour d’elle. Il ne fut plus possible dès lors de mettre de la régularité et de l’ensemble dans les efforts héroïques, mais tous infructueux, qui furent faits pour emporter la position ennemie, et l’action n’aboutit de part et d autre qu’à un immense carnage. On était ramené par la force des choses à ce qu’avait proposé d’Erlach : mais Mercy, satisfait de rester maître de Fribourg, s’empressa de quitter un poste où il n’y avait plus pour lui que péril (9 août), et se déroba aux Français à travers la Forêt-Noire. Atteint dans sa retraite, il se défendit encore avec succès , laissant seulement derrière lui son bagage, ses munitions et une partie de son artillerie.
Ces insignifiants trophées donnèrent au duc d’Enghien le droit de se dire victorieux : il l’avait été autrement à Rocroy. Cependant les résultats de la bataille de Fribourg furent bien plus considérables que ne l’avait été le succès lui-même. Le duc d'Enghien embrassa avec ardeur l’idée de Turennede se jeter en toute hâte sur les villes du Rhin, qui leur étaient abandonnées presque sans défense, et deux mois leur suffirent pour être maîtres de ce fleuve de Bâle à Coblentz. Philipsbourg réduit de vive force (9 septembre); Mayence, qui ouvrit volontairement ses portes (17 septembre); Spire, Womis , Landau, et plusieurs autres places de moindre importance, reçurent dans leurs murs des garnisons françaises. Ces conquêtes devaient donner à la voix de la France un grand poids dans les conférences de Munster. Rien cependant ne s’y étant fait
de sérieux et d’effectif dans le cours de l'année 1644; il fallut pour le printemps suivant se préparer à de nouvelles hostilités, et demander au royaume épuisé de nouveaux sacrifices.
On ne pouvait s’attendre que le Parlement, après avoir exercé le droit de conférer à la régente les pouvoirs de la royauté, rentrât complaisamment dans la nullité politique à laquelle Richelieu l’avait réduit. Quels que fussent les ingénieux ménagements de Mazarin pour ce grand corps, il ne put l’empêcher de revenir à son ingérence accoutumée dans les matières de finances, et la première année de la régence n’était pas achevée, que déjà l’édit du toisé1 avait amené un conflit entre les magistrats et le gouvernement (15 mars 1644). Bientôt, à propos d’un emprunt forcé résolu par Emery, s’éleva la question de savoir si le roi encore mineur, et par conséquent sans volonté personnelle, pouvait, en son lit de justice, faire plier les résistances du Parlement devant son autorité souveraine. Anne d Autriche, qu effrayaient les bruits chaque jour plus menaçants de la révolution d’Angleterre, transigea pour le moment sur les droits de son fils et sur la répartition de l’emprunt (septembre 1644). Il en fut autrement lorsqu'au mois de mars de l'année suivante, l’édit du toisé s’exécutant dans toute sa rigueur, le Parlement accueillit les réclamations des bourgeois expropriés. La régente lui
1. Édit se référant h une ordonnance de 15V8, pour enjoindre la démolition de toutes les maisons nouvelles construites dans les faubourgs do Paris, si les propriétaires n'aimaient mieux les racheter à un taux déterminé pour chaque toise de terrain.
dénia ce droit, et comme le premier président Mathieu Molé, d’accord avec elle, se refusait à l’assemblée générale des chambres pour en délibérer, il y eut contre lui une sorte d’émeute dans la compagnie. La reine manda alors tous les présidents au Palais-Royal , et les lit haranguer sévèrement par le chancelier Séguier, ajoutant elle-même à cette harangue des paroles hautaines et menaçantes. « Taisez-vous, dit-elle au président Gayant qui voulait élever la voix, je ne vous veux pas entendre. » Et au sortir du palais, Gayant, avec deux autres présidents, reçut un ordre d’exil, tandis que Barillon, le principal des opposants, était conduit au fort de Pignerol (‘28 mars). A ce coup, Molé ne put se défendre d être l'organe des justes mécontentements de la compagnie, et il la conduisit en corps, à travers les rues, pour réclamer contre l’acte arbitraire dont quatre de ses membres venaient d’être frappés. Anne d Autriche les reçut avec hauteur, leur interdisant toute assemblée générale des chambres, et leur enjoignant de reprendre le cours ordinaire de leurs fonctions. Puis, quelques jours après, elle leur notifia qu’elle rétablissait les trois exilés dans leurs charges, mais retenait Barillon prisonnier pour crime d’Etat. L opiniâtre esprit de la magistrature 11e se tint pas pour vaincu, et trois mois se passèrent avant « qu’on recommençât, dans toutes les chambres, à juger les procès des particuliers. » Anne crut alors le moment venu de trancher la question restée indécise du droit qu’avait le roi enfant de tenir son lit de justice. Elle mena Louis XIV au Parlement pour y faire enregistrer dix-neuf édits bursaux (7 septembre). Mme de Motte-
ville remarque que le jeune prince prononça son petit discours « avec une grâce qui donna de la joie à toute rassemblée. » L'observation de l'avocat général Talon a plus de portée. « On avait rendu, dit-il, au roi, quoique âgé de sept ans, sa robe d'enfant, » pour témoigner que, même à la bavette, il pouvait faire acte de pouvoir souverain. « Tout se passa en silence, » ajoute-t-il, pendant le reste de l’année; mais un sourd mécontentement n’en continuait pas moins à agiter les esprits, et présageait de nouvelles résistances.
Le cardinal Mazarin, maigre ces difficultés, avait mis les armées en état de rentrer en campagne. 11 ne renouvela point la faute qu’il avait commise l'année précédente en laissant à l'ennemi la supériorité en Catalogne. 11 envoya dans cette province avec des renforts le comte d’Harcourt et du Plessis Praslin, tous deux recommandés par leurs succès en Italie. Ceux qu'ils obtinrent sur ce nouveau théâtre ne furent pas moindres; du Plessis Praslin emporta la forte place de Kosas (26 mai 1645), et d'Harcourt, après avoir vaincu le général espagnol Canlelmo à Llorens, sur les bords de la Sègre (22 juillet), contraignit les restes de l'armée battue à capituler dans les murs de Balaguer. Encore une fois il fallut accorder au duc d Orléans le commandement des troupes réunies à la frontière des Pays-Bas, encore une fois Gassion et 1 intrépide Kantzau, devenu maréchal de France, vainquirent pour lui . La plus importante de leurs conquêtes fut celle de Mardyck, que les Espagnols reprirent à la fin de la campagne; mais Cassel, Béthune, Lens, Orchies, l'Écluse et nombre d’autres petites places de la
Flandre et de l'Artois restèrent aux mains des Français. Ce fut en Allemagne que se portèrent les coups les plus sérieux. La situation de l'empereur Ferdinand III y était devenue presque aussi critique que l'avait été celle de son père, lors de la marche menaçante de Gustave-Adolphe. Il avait été forcé de quitter Vienne, fuyant devant Torstenson, maître de la Bohême et de la Moravie. Son unique espoir était dans le duc de Bavière, jusque-là fermement dévoué aux intérêts catholiques, mais dont la résolution commençait à chanceler devant la ruine imminente de ses États. Un heureux accident de fortune vint relever son courage. Turenne, après avoir rassemblé ses troupes éparses dans les villes du Rhin, était parti de Spire pour aller chercher les Bavarois, qu’il supposait affaiblis par les secours envoyés à l’empereur (30 mars). Mercy, en effet, recula devant lui, et les Français s’avancèrent sans combat, jusqu’à Marienthal. sur la Tauber, dans le Würtemberg. Là Turenne cédant « mal à propos, » comme il l’avoue lui-même, aux instances des officiers de la cavalerie vveymarienne, leur permit d étendre leurs quartiers pour chercher du fourrage. L'imprudence était grande en face du vigilant Mercy. Elle ne demeura pas impunie. Le corps principal, que commandait Turenne luimême, fut attaqué avec des forces supérieures, et mis en déroute, malgré une vigoureuse résistance (5 mai). On reconnut le grand capitaine, même dans sa défaite, au choix qu’il fit de la Hesse pour y rallier les restes de son armée dispersée; au lieu de livrer le Rhin à l’ennemi, il le menaçait encore avec les troupes de lu
Landgrave jointes aux siennes et le corps auxiliaire du suédois Kôningsmarck. Le duc d'Enghien, pour la seconde fois chargé de lui venir en aide, le rejoignit le 1" juillet sur les bords du Necker, et quoique abandonné de Kôningsmarck et ne comptant pas plus de vingt mille hommes sous ses ordres, il prit la résolution audacieuse de porter la guerre au cœur de la Bavière. Mercy évita la bataille, jusqu’à ce qu ayant deviné le projet de l'ennemi de prendre Nordlingen, il le devança et l’attendit devant cette ville. C'était le 3 août, anniversaire de la journée de Fribourg, et la plaine était celle où, onze ans auparavant , Bernard île Saxe-VVeymar avait été battu par les impériaux. Il y avait pour les Français à venger leur illustre allié, en même temps qu’à compléter leur victoire indécise de l’année précédente. Mais ils trouvèrent Mercy aussi prêt à les recevoir qu’à Fribourg, et si cet admirable capitaine n’eût été frappé à mort, au plus fort de la bataille, le succès fût resté peut-être encore incertain. Pendant plusieurs heures les efforts du duc d'Enghien échouèrent contre le v illage d’Allerheim, au centre de la position ennemie, et les pertes des deux côtés y furent énormes. L’aile droite, commandée par le duc de Gramont, fut mise en déroute et ce maréchal demeura prisonnier lui-même aux mains de Jean de Werth. Ce fut Turcnne qui, vainqueur à la gauche, avec ses Weymariens, empêcha la bataille d’être perdue. Le trait de génie du duc d’Enghien fut d’aviser, au milieu de cette vaste confusion, un corps de Hessois non encore engagé qui formait la réserve de Turenne, d’aller, prompt comme la foudre, se
mettre à leur tête, et de frapper avec eux le coup définitif qui changea la défaite en victoire. Il fut juste, au l'este, envers son lieutenant, et dans les lettres qu'il écrivit à la cour, ne lui refusa rien de la grande part de gloire qui lui revenait. La journée avait été si sanglante, et le nombre des gentilshommes tués ou blessés si considérable, que Mazarin arrêta les transports de joie auxquels se livrait Anne d’Autriche, en lui disant : « Madame, tant de gens sont morts, qu’il ne faut quasi pas que Votre Majesté se réjouisse de cette victoire. » L'armée française, après de telles pertes, ne put faire de progrès en Bavière, ni même se maintenir en Souabe. Un corps de cavalerie fut détaché pour conduire à Philipsbourg le duc d'Enghien malade, et Turenne ramena le reste des troupes sur les bords du Rhin, pour couvrir les villes prises dans la dernière campagne. Il ne voulut point cependant rentrer dans ses quartiers d’hiver, sans autre résultat obtenu que celui d’avoir gardé ces villes; il repasBa le Rhin, et par un coup de main hardi, alla surprendre l’importante cité de Trêves, on il rétablit l’électeur depuis dix ans prisonnier et dépouillé de sa capitale (20 novembre).
11 avait préparé pour le printemps de 1 GAG lin vaste plan d’opérations, et se proposait de combiner ses mouvements avec ceux du général suédois Wrangel, successeur de Torstenson, pour frapper l’ennemi au cœur de l’Allemagne. Au moment où il allait passer le Rhin à Baccarach, Mazarin 1 arrêta, sur l’espérance qu’il avait conçue d’amener le duc de Bavière à un traité particulier avec la France. Ferdi-
nand III, qui venait d'être abandonné de l’électeur de Saxe, parvint encore une fois à enchaîner le duc Maximilien à sa fortune, et les Bavarois allèrent se ranger avec les impériaux sous le commandement de l’archiduc Léopold. Un temps précieux avait été ainsi perdu pour l’exécution du plan de Turenne; l'armée impériale s’était placée entre la sienne et celle de Wrangel, et les Suédois furent quelque temps seuls à soutenir tout l’effort de l'archiduc. Wrangel sut se dérober aux attaques de l’ennemi par l'habileté de ses manœuvres, et donna par là le temps à Turenne de courir jusqu'à Wesel pour y passer le Rhin et le rejoindre ensuite sur les frontières de la Hesse, entre Wetzlar et Giessen(10 août). Alors commença une suite d'opérations qui a toujours été considérée comme une des merveilles du génie de Turenne, et dans laquelle il fut dignement secondé par le feld-maréchal suédois. Le résultat en fut de transporter, par des marches savantes, les deux armées réunies du Mein au delà du Danube et du Lech, où elles assiégèrent Augsbourg (‘22 septembre). L’arrivée des impériaux sauva cette ville à l'instant où elle allait succomber, et contraignit Turenne et Wrangel de se replier sur la plaee de Lawingen qu’ils occupaient sur le haut Danube. L’archiduc gagna alors Meinmingen, et s’y retrancha, se flattant de forcer ainsi l’ennemi à reculer de la Bavière et de la Souabe jusqu'en Franconie (novembre) : mais les deux généraux alliés marchèrent à lui, comme s’ils eussent voulu l’assaillir dans son camp ; puis, se portant rapidement sur le Lech, le passèrent à Landsberg, d’où ils poussèrent leur avant-garde
jusqu’aux portes de Munich. A ce coup, l'opiniâtreté de Maximilien se sentit vaincue ; plutôt que de voir s achever linvasion et la ruine de ses États, il retira ses troupes de l’armée impériale et implora la paix. Les conditions en furent réglées, tant pour lui que pour son frère l’électeur de Cologne, au mois de mars de l’année suivante. Sans un coup de canon tiré, Turenne, dans cette campagne mémorable, venait d’obtenir, par la supériorité de ses manœuvres, des résultats bien autrement importants que ceux de Nordlingen et de Fribourg même.
Les événements étaient aux Pays-Bas également utiles et glorieux pour la France. Le cardinal Mazarin était trop politique pour disputer au duc d’Orléans la satisfaction de commander la plus belle des armées du royaume. Seulement, comme les opérations de la guerre, combinées avec le stathouder Frédéric-Henri, devaient être cette année plus étendues et, à ce qu’on espérait, plus décisives, on donna pour lieutenant à Gaston le prince, son cousin, dont la présence sur les champs de bataille semblait un gage assuré de la victoire. Quatre maréchaux, la Meilleraie, Gassion, Gramont et Hantzau furent aussi appelés à servir dans cette armée, qui ne comptait pas moins de trentetrois mille hommes, et pour stimuler plus puissamment l'ardeur de la jeune noblesse, on mena le roi jusqu’à Amiens, comme s’il eût dû faire toute la campagne. Elle fut entamée par la prise de Courtray (29 juin); après quoi le maréchal de Gramont se mit en marche pour donner la main au prince d’Orange, et assiéger avec lui la grande cité d’Anvers, au prolit
«le la Hollande. Mais un triste el soudain accident mit fin à l'entreprise à peine commencée; Frédéric-Henri tomba en démence. Le gros des forces espagnoles s’étant porto pendant ce temps au secours d’Anvers, les deux princes français en profitèrent pour se jeter sur la Flandre maritime. Bergues-Saint-Vinnox d’abord, puis le fort de Mardyck, pris et perdu l'année précédente, tombèrent sous leurs coups (25 août). Lorsqu’ensuite le duc d Orléans, dont les fantaisies guerrières finissaient avec la belle saison, eut quitté l’armée, le duc d'Enghien ne perdit pas un instant pour exécuter un bardi projet conçu au fond de sa pensée, celui du siège de Dunkerque. Après avoir emporté Fûmes (7 septembre) et en avoir fait son arsenal, il investit la ville, en même temps que l'amiral Tromp bloquait le port, et par un ensemble d’admirables travaux, il réduisit à capituler, au bout de quinze jours de tranchée (25 septembre à 1 1 octobre), la rivale si redoutée de la marine hollandaise. La France applaudit et l’Europe fut frappée d’étonnement. Les historiens militaires ont placé la prise de Dunkerque parmi les plus éclatants faits d’armes de la vie du grand Condé.
La guerre n’eut pas des résultats aussi favorables en Catalogne. Le comte d'Harcourt, général jusqu’alors aussi heureux qu'il était habile, s'efforça vainement de reprendre Lérida, et eut la cruelle mortification d’être battu par le marquis de Lleganès, faible adversaire, qu’il avait toujours vaincu en Italie (22 novembre). Dans cette dernière contrée, les hostilités s’étaient étendues au delà de leur théâtre ac-
coutume. Le cardinal Panfili, élevé à la papauté en 1645 sous le nom d’innocent X, s'était montré tout d’abord ennemi de la France et en particulier de Mazarin. Le tout-puissant ministre, pour se venger du pontife, résolut de faire retentir le canon français à ses oreilles. Une expédition fut dirigée par terre et par mer contre les présides de Toscane. On attaqua d'abord Orbitello, et pendant que le prince Thomas de Savoie assiégeait la ville, vaillamment défendue par D. Carlos de la Gatta, l’amiral de Urézé remporta sur la flotte espagnole la dernière, hélas! de ses victoires (14 juin 1G46). Un boulet ennemi mil fin à sa courte et glorieuse vie. Il fallut lever le siège d’Orbitello, et pour un moment Innocent X triompha des menaces de la France. Mais sa joie ne fut pas de longue durée; une seconde expédition, commandée par les maréchaux de la Meilleraie et du Plessis Praslin, suivit de peu de semaines la première, et cette fois Piombino, sur la cote de Toscane, et Porto Longone, dans l’île d’Elbe, restèrent aux Français (9-29 octobre). Le pape et les autres princes italiens, sentant la main de la France plus rapprochée d’eux que celle de l’Espagne, comprirent qu’il fallait craindre, sinon respecter, Giulio Mazzarini au faîte de la puissance où il était parvenu.
Le duc d’Enghien, après la prise de Dunkerque, était revenu à Paris couronné de gloire, mais enflé d orgueil et ne mettant plus de bornes à ses prétentions. Il réclama, comme un héritage de famille, l’amirauté devenue vacante par la mort du duc de Brézé, son beau-frère. Mazarin, malgré tous ses mé-
nagements pour les Coudés, ne put se résoudre à mettre cette dignité dans leur maison, déjà si riche des dons de la couronne. Par son conseil, Anne d’Autriche retint pour elle l’amirauté, avec le titre de surintendante des mers. Il faut pardonner à l’âge du duc d’Enghien le rôle peu digne de lui qu’il joua alors, faisant à la cour le superbe étalage de son mécontentement, et traînant à sa suite un cortège d’élégants gentilshommes, à qui leurs airs de domination firent donner le surnom de petits maîtres. Malheureusement pour le jeune héros, son père lui fut enlevé dans cette circonstance (26 décembre 1646). Les souvenirs de la jeunesse décriée de M. le Prince et les scandales de son avarice le recommandaient peu aux regrets de la France; on lui rendait toutefois celte justice « qu’il aimait l’État, » qu’il était éloquent, avisé et de bon conseil dans les affaires, et qu’il savait gouverner en maître absolu sa famille. Le duc d’Enghien, tout orgueilleux et violent qu’il était, n’avait jamais cessé de déférer à l’autorité paternelle. Il est permis de croire que, si son père eût vécu quelques années de plus, il eût obéi, dans les troubles qui suivirent, à de meilleures influences.
Cependant les négociations de Munster et d’Osnabrück, si longtemps retardées, avaient été sérieusement entamées au commencement de 1646. Le duc de Longueville était parti avec toute la pompe du principal représentant de la France, et son arrivée au siège des conférences avait été* suivie de celle du comte de Trautuiansdorf, premier ministre de l’empereur. La manœuvre des envoyés autrichiens et es-
pagnols se démasqua tout d’abord : leurs efforts tendirent à séparer la Suède et les Provinees-L'nies de la France. La Suède, un moment hésitante, repoussa finalement les propositions qui lui étaient faites au nom de l'empereur, et maintint l'inséparable union de sa politique avec la politique française. Il en fut autrement de la Hollande. L’ombrageuse république commençait à s’effrayer des progrès de son trop puissant allié dans les Pays-Bas, et elle jouissait dans son orgueil de voir son ancienne souveraine humiliée au point de lui demander la paix presque en suppliante. Elle consentit donc à ouvrir avec le cabinet de 1 Escurial une négociation séparée, que Mazarin essaya vainement d entraver en envoyant Servien à la Haye (janvier 1G47). Mazarin, si longtemps contraire à la paix, était fermement résolu alors à la conclure avec l'empereur, et par l’action combinée de la diplomatie et de la guerre, il était parvenu, dans les premiers mois de 1647, à obtenir de Ferdinand la plus grande partie de ce que demandaient la France et la Suède. Mais les plénipotentiaires français avaient ordre, et on en a fait un juste reproche à Mazarin, d’éluder un arrangement final avec l'Espagne. Le fourbe cardinal, qui était en fonds pour soupçonner chez autrui la mauvaise foi, était convaincu que Philippe IV ne traitait avec les Provinces-Unies que pour guerroyer plus avantageusement contre la France privée de leur alliance, et il se sentait trop éloigné encore du but suprême de sa politique, celui d'imposer au roi catholique l’échange de la Catalogne contre les Pays-Bas. Il s'en remit donc aux armes îv 19
du succès définitif de ses plans. Calcul erroné! l.a campagne de 1647 le laissa plus faible à Munster qu'il ne l’était au commencement de l’année.
Nous ne saurions croire, comme on l a affirmé sans preuve, que Mazarin n’envoya alors en Catalogne le duc d’Enghien, devenu prince de Condé, qu’afin de se délivrer de ses hautaines exigences. Il lui importait trop de vaincre sur ce théâtre, pour qu’il cherchât dans le choix qu’il fit autre chose qu’une garantie de la victoire. Et qui lui en offrait une plus assurée que le héros de Rocroy et de Nordlingen? Condé, loin de trouver au-dessous de lui la mission d’aller réparer la défaite d’un capitaine tel que le comte d’Harcourt, accepta avec empressement la vice-royauté de Catalogne. Ce ne fut qu’après avoir échoué au siège de Lérida (1 8 juin) et être revenu à la cour, pour la première fois sans y apporter de nouveaux lauriers, qu’il laissa voir quelque mécontentement. Turenne, au reste, son émule de gloire, ne fut pas beaucoup plus heureux que lui, et la faute en fut à Mazarin tout entière. Le cardinal, en effet, sur la foi de la convention qui venait d’être conclue avec le duc de Bavière et l’électeur de Cologne, crut le général Wrangel assez fort pour tenir tête aux troupes impériales, et rappela Turenne dans le Luxembourg, afin d’y aider aux opérations des maréchaux de Gassionct de Rantzau dans les Pays-Bas. Mais, lorsqu’il s’agit de faire quitter aux Weymariens le territoire germanique, cette troupe, mal payée et mécontente, se refusa à suivre son général, et finit par éclater contre lui en révolte. Il fallut que Turenne, avec ce qui lui restait de soldats fidèles,
HISTOIRE DK FRANCE.
poursuivît l’épée à la main et traitât en ennemis les rebelles. Quelques-uns furent tués, le reste se dispersa ou fut recueilli dans les rangs de l’armée suédoise (juillet-août 1047). Le succès de la campagne déjà compromis en Flandre par le concours manqué de Turenne, le fut bien davantage encore par l’inévitable dissension qui éclata entre Gassion, austère jusqu’à la rudesse, et Rantzau chez qui l'ivrognerie engendrait trop souvent la négligence. Ce fut par la faute de celui-ci qu’échoua un plan bien combiné pour sauver Landrecies assiégée des mains de l'archiduc Léopold. La prise de la Bassée et celle de Dixmude ne compensèrent pas cet échec; celle de Lens, au lieu d’être un avantage, fut plutôt un événement fatal pour la France (3 octobre). Gassion y perdit la vie. En même temps que la fortune des armes semblait ainsi abandonner la régence d’Anne d'Autriche, les troubles commençaient à la menacer au dedans. Philippe IV en eût tiré un profit plus immédiat, si lui-même n’eût vu alors éclater une révolution à l’une des extrémités de sa vaste monarchie.
Rien ne saurait donner une idée de la dureté oppressive avec laquelle le gouvernement espagnol traitait les contrées étrangères soumises à sa domination. La rapacité et la cruauté étaient portées à un tel point, qu’il n’y avait guère une seule de ces contrées où ne fermentât le levain de l insurrection. Elle éclata en Sicile au printemps de 1647, et fut pour un moment triomphante. Le peuple de Palerme se donna pour chef Giuseppe d’Alessio, fabricant de cuirs dorés, qui conçut tout aussitôt la pensée de mettre l'indépen-
dance recouvrée de sa patrie sous la protection de la France. On ne lui en laissa pas le temps; le marquis de LosVelez, qui avait d’abord capitulé avec l'émeute, suscita aisément des ennemis à Alessio, magistrat intègre et justicier sévère; la populace se joignit à quelques-uns des chefs de la noblesse pour le déposséder du pouvoir; il fut massacré (maiaoût 1647) et la Sicile retomba sous le joug appesanti de. ses tyrans. Avant que cette réaction violente fût consommée, Naples avait été le théâtre d’une commotion bien autrement redoutable. Le peuple, foulé et écrasé avec une barbarie impitoyable, venait de voir les fruits, la dernière nourriture qui lui restât, soumis à un impôt dont sa détresse ne lui permettait pas de porter le poids. Un jeune pécheur d’Ainalfi, Tommaso Aniello, harangua avec feu la multitude au désespoir,, sur le marché même où les collecteurs accomplissaient leur brutal oflice, et, en un instant, bureaux et registres livrés aux flammes devinrent le signal du soulèvement universel de la grande cité de Naples (7 juillet). Le duc d’Arcos, vice-roi de Philippe IV, après avoir essuyé mille outrages et vu sa garde désarmée, fut contraint de proclamer l'abolition de tous les impôts qui avaient excité la rage populaire, et huit jours se passèrent durant lesquels Masaniello, élevé au-dessus de lui-même par la grandeur de son rôle, exerça la dictature à Naples d une main ferme et intelligente. Invité par le vice-roi à un banquet solennel, en signe de réconciliation, il en sortit, selon les uns empoisonné, selon les autres, le cerveau troublé par l’enivrement de sa singulière
fortune, et il se livra à de tels actes de folie, que le peuple, dégoûté de son idole, l'abandonna au poignard des gens du duc d’Arcos (16 juillet). Mais la révolution ne finit point avec Masaniello. D. Francesco Toralto, prince de Massa, que le peuple avait nommé capitaine général, parvint à maîtriser l'anarchie, jusqu'au jour où D. Juan d’Autriche, bâtard de Philippe IV, vint, avec une escadre et une armée espagnoles, traîtreusement canonner la ville (1,T octobre). Dès ce moment, rien ne put arrêter les fureurs déchaînées de la multitude; le chef infidèle fut massacré, les soldats qui avaient pris terre furent rejetés sur leurs vaisseaux, les insignes de la royauté castillane lacérés, et la république proclamée. L’armurier Gennaro Annese en fut élu le premier magistrat; mais en même temps on demanda à la France un de ses princes pour roi, avec des secours. Le duc de Guise, qui se trouvait alors à Rome, se.ressouvint des anciennes prétentions de sa maison sur les Deux-Siciles, et s offrit au peuple napolitain. Il n’avait de son illustre race que les qualités de l’aventurier, la bonne mine, la bravoure cl quelque intelligence de la guerre; du reste, héros de roman, ne s’étant encore signalé que par le bruit de ses duels et de ses inconstantes amours. La république de Naples l’accueillit comme son défenseur (1 5 octobre). On espérait avec lui l’assistance d’une armée française. Mais Anne d’Autriche se souciait peu de dépouiller son frère en faveur d’un prince de la maison de Lorraine, et Mazarin ne crut pas devoir en cette circonstance contraindre la volonté de sa souveraine. Richelieu eût agi autrement, ainsi que le re-
marque le judicieux Monglat. Tout ce qu'on fit pour Guise fut d’envoyer l'escadre de Toulon canonner pendant quelques jours les vaisseaux de D. Juan d’Autriche (18 décembre-3 janvier 1648). Le duc de Naples (Guise avait été revêtu de ce titre), laisséà luimême, se soutint d’abord par quelques combats heureux, et parvint même à propager linsurrection dans les provinces ; mais Gennaro Annese, qu’il avait fait déposer et qui n’aspirait qu’à la vengeance, traita secrètement de la reddition de la ville avec le comte d'Onate, venu de Madrid pour remplacer le duc d’Arcos. Une nuit que Guise était allé se saisir de la petite île de Nisida. pour y assurer le mouillage de la flotte française dont il attendait le retour, Annese ouvrit une des portes de Naples aux Espagnols, qui entrèrent aux cris de la paix! la paix! plus (la (/abelles! Le peuple surpris ne remua point, et Philippe IV recouvra son royaume des Deux-Siciles aussi promptement qu’il l’avait perdu (5 avril 1648). Le duc de Guise, fugitif et pris près de Capoue, après une vaillante résistance, expia le succès éphémère de son ambition par une captivité de quatre ans. Annese ne gagna à sa trahison (pie de monter le dernier sur l'échafaud, où périrent les uns après les autres tous ceux qui avaient joué un rôle dans celte courte révolution. Ix* cardinal Ma/.arin parut reconnaître sa faute, et s efforça, mais trop tard, de rallumer le feu qu’il avait laissé 8 'éteindre.
Tout porte à croire que son action fut gênée au dehors par le désordre et les embarras de son administration intérieure. Le contrôleur général Emery
était aux abois ; ses expédients financiers excitaient chaque jour davantage les résistances du Parlement, et troublaient l’État sans remplir le trésor. Au&i le cabinet de l'Escurial s’était-il médiocrement alarmé de la révolution napolitaine, eu voyant quelque chose de semblable se préparer pour la France, et tandis qu’au commencement de 1 647 les envoyés espagnols à Munster laissaient voir quelques dispositions pacifiques, il en était tout autrement dans les premiers jours de l’année suivante. La levée du siège de Lérida, la prise de Landrecies, et l’abandon de F Allemagne par les troupes françaises, se joignant aux agitations de Paris, avaient ranimé les espérances de Philippe IV, et celles même de l’empereur. Non content de retirer les concessions qu’il avait faites aux plénipotentiaires de France et de Suède, Ferdinand III avait obtenu que le vieux duc de Bavière rompît les engagements que Turenne et Wrangel lui avaient imposés, et courût avec lui les hasards d’une nouvelle campagne. Le cardinal Mazariu comprit que, malgré le malaise universel du royaume, il fallait exiger de lui un énergique et suprême effort pour triompher des difficultés que la paix rencontrait à Munster. Il fut décidé que Turenne retournerait en Allemagne, et que Condé commanderait l’armée de Flandre. Ce qu’on a peine à concevoir, c’est qu'en de telles circonstances l’habile ministre ait pu se laisser aveugler par l’intérêt de famille, au point de confier la vice-royauté de Catalogne à son frère le cardinal de Sain te -Cécile, moine aussi étranger à la politique qu’à la guerre. Heureusement pour la France, ce personnage se lit justice à lui-même, et
quitta Barcelone au bout de trois mois. H eut pour successeur le maréchal de Schomberg, qui, tout d’aborcf, releva le renom des armes françaises au delà des Pyrénées par la prise de Tortose (18 juillet). Le maréchal du Plessis Praslin, avec le duc de Modène, nouvel allié de la France, fit croire un moment à un retour de fortune plus décisif encore en Italie ; le Milanais était entamé, et les conquêtes eussent été promptes et faciles, si l’armée n’eût été délaissée, au milieu de ses succès, sans argent, sans munitions et sans vivres. Les ressources manquaient, mais l'ordre et la probité manquaient plus encore dans l’administration.
Cependant Turenne, avec une petite armée, telle que Fépuiseuient général le permettait alors aux belligérants, avait passé le Rhin, au cœur de l’hiver, et vers la fin de mars il s’était réuni à Wrangel. Le Suédois eût voulu porter la guerre en Bohème et menacer Vienne; Turenne refusa de trop s’éloigner de sa base d’opérations, et l orage fondit encore une fois sur la Bavière. L'armée austro-bavaroise, qui se retirait sur Augsbourg, fut atteinte à trois lieues en avant de celle ville, à Zusmarshausen , et son arrière-garde y fut détruite (1 7 mai). On a remarqué que pour la première fois, dans ce combat, Turenne se trouva face à face avec Monlecuculi, son futur adversaire dans la dernière de ses immortelles campagnes. Les deux généraux vainqueurs chassèrent devant eux 1 ennemi au delà du Lech et de User ; mais l'Inn les arrêta par ses eaux larges et profondes. Postés alors sur les bords de l’Iser, près de Dingelfingen, ils y attendirent Piccolomini qui,
arrivé avec une nouvelle armée, n’osa leur livrer bataille, et ne put sauver la Bavière de leurs ravages. Pendant ce temps, le suédois Koningsmarck, détaché par Wrangel, assaillait Prague, et une partie des ouvrages de cette ville était déjà tombée entre ses mains. L’empereur et le duc de Bavière commençaient à expier cruellement leur obstination belliqueuse : ce dernier sétait réfugié auprès de l’archevêque de Salzbourg. Aux Pays-Bas, la campagne assez mal entamée, finit par un éclatant triomphe. 11 avait été résolu que, pour relier les conquêtes faites dans la Flandre maritime aux villes prises sur la Lys, on entreprendrait le siège d'Ypres. Mais tandis que le prince de Condé était devant cette ville, qu’il ne tarda pas à prendre (IB- 29 mai), l'archiduc Léopold, qui savait Courlray laissé, par la faute de Mazarin, presque sans défense, s'y porta hardiment et s’en rendit maître (18 mai); profitant ensuite de la supériorité de ses forces, il se porta vers la frontière de Picardie, où pendant près d'un mois, Condé ne put que le tenir en échec, trop faible pour rien entreprendre lui-même. Changeant alors ses plans, l'archiduc marcha rapidement vers la mer, emporta Fûmes (4 août), puis Esiaire, sur la Lys, et alla assiéger Lens. C'était le moment où les renforts attendus par Condé venaient de le rejoindre; il courut pour sauver Lens; il était trop tard. La ville avait capitulé le jour précédent (18 août), et il semblait même impossible de la reprendre par une bataille, tant l'archiduc avait su choisir une forte position. Tous les historiens s’accordent à admirer la soudaine et heureuse décision que
prit alors Condé de faire une feinte retraite, et d’attirer ainsi les Espagnols dans la plaine, où il les devait combattre avec moins de désavantage. Cette manœuvre ne s'accomplit pas sans péril, et barrière-garde française, trop séparée du gros de l’armée, fut impétueusement chargée par Beck et mise en déroute. L’archiduc porte alors en avant la masse entière de ses troupes; il s’imaginait n'avoir affaire qu’à un ennemi surpris dans sa marche et déjà en désordre. C'était mal connaître son redoutable adversaire. Condé , qui a vu la première ligne de sa cavalerie rompue, la remplace par la seconde, puis fait faire voile face à toute son armée, qui se trou\e, comme par enchantement, en ordre de bataille. « Amis, crie-t-il à ses soldats, souvenez-vous de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingen, » et il marche en personne contre l’aile gauche des ennemis, commandée par le duc de Lorraine, pendant que le maréchal de Gramont aborde résolument leur aile droite. Ce brave maréchal fut, cette fois, plus heureux qu’à Nordlingen ; sa charge eut un plein succès; mais la palme de l’héroïsme, comme celle du génie, appartint au prince de Condé. 11 était partout, et « tout ce qu’il y avait à faire, raconte Gramont dans son simple et énergique langage, se présentait à lui à l’instant. » Après avoir dispersé les escadrons de Beck, eu appelant à lui d’Erlach et sa réserve, il acheva la victoire par la destruction des régiments de l’infanterie espagnole, qui ne tinrent pas comme ceux de Rocroy (20 août 1048). Beck, blessé et pris, mourut de désespoir; l’archiduc et le comte de Fuensaldafia regagnèrent les Pays-Bas en
fugitifs, ils laissèrent trois mille morts et cinq mille prisonniers sur le champ de bataille. Le triomphe n’était pas moins glorieux que celui de Rocroy pour les armes françaises; il fut loin toutefois d’exciter le même enthousiasme ; les événements dont Paris était le théâtre donnaient un autre cours au sentiment national. Ce fut à Munster que la victoire de Lens porta véritablement ses fruits.
L’empereur en fut frappé comme d'un coup de foudre. C’était pour obéir aux sollicitations pressantes du chef de sa maison qu'il avait repris les armes, et il voyait la dernière armée de l’Espagne détruite, alors que ses propres États étaient ouverts presque sans défense à l’invasion ennemie. 11 lui était impossible de résister un moment de plus au cri de l’Allemagne qui lui demandait la paix. Mazarin n était guère moins pressé de la conclure; seulement il eût désiré d’y amener aussi l'Espagne. Mais le roi catholique, ou plutôt son ministre D. Louis de Haro, se roidissait contre la mauvaise fortune, comme un joueur obstiné qui ne veut quitter la partie qu’après avoir regagné tout ce qu'il a perdu, et à aucun prix il ne voulait renoncer aux chances meilleures que les troubles croissants de Paris semblaient lui promettre. Calcul trop bien justifié par l’événement! Les plénipotentiaires espagnols, qui venaient de consommer quelques mois auparavant leur traité avec les Provinces-linies (30 janvier), reçurent donc l’ordre de ne rien conclure avec la France, ou du moins de mettre à la paix des conditions que la France victorieuse ne pouvait accepter. Ils firent même un
suprême, mais inutile effort, pour rompre les arrangements près de s’achever entre les autres puissances. Les dernières résistances de l’empereur furent emportées par l’unanimité du corps germanique à exiger le terme de celte longue négociation, et la paix de Westphalie, signée à Munster le 24 octobre 1648, mit fin à la guerre de Trente ans. Lecomte d’ Avaux, sur qui avait porté principalement le poids de cette grande transaction, n’eut pas l'honneur d’y apposer la signature de la France : Mazarin avait récompensé ses éclatants services en le rappelant (mars), et ce fut le nom de Servien qui figura à côté de celui du comte de Traulmansdorf.
« Les traités conclus à Munster, écrivait au dernier siècle le président Hénault, sont regardés comme le code politique d’une partie de l’Europe, et ont été le fondement de ceux qui ont été faits depuis entre les mêmes puissances. » Cela est resté vrai jusqu'à l’époque delà Révolution française. Les deux grands résultats qui en sortirent immédiatement furent d’abord l'affranchissement de l'Allemagne soustraite à la prépondérance oppressive de la maison d’Autriche, et son organisation intérieure fondée sur l’égale indépendance des États catholiques et des protestants; en second lieu, les agrandissements territoriaux assurés à la France et à la Suède. La couronne de Suède fut mise en possession légitime d’une partie de la Poméranie, du port de Wismar sur la Baltique, de l’archevêché de Brème et de l’évêché de Verden, et elle acquit, à ce titre, séance et voix dans la diète de l'Empire. La France s’accrut des Trois Evêchés, dont la souverai-
neté ne lui avait pas été reconnue jusqu’alors, et de presque tout le territoire qui a formé depuis la province d’Alsace. Elle retrouvait ainsi sur un de ses points la limite du Rhin, perdue pour elle depuis huit siècles. Mazarin pouvait se glorifier d'avoir accompli par la politique et*par les armes une partie de l’œuvre qu’avaient entreprise Henri IV et Kichelieu ; il venait de placer son nom à côté de ces deux grands noms dans l’histoire.
Le pape Innocent X, dont le nonce avait quitté Munster, protesta contre les traités après leur signature. On ne pouvait s’attendre que le chef de l'Église adhérât à la consécration du triomphe de l’hérésie et à la sécularisation des biens ecclésiastiques dans une partie considérable de l’Allemagne. Le temps seul devait faire de ces traités la loi de l’Europe, et amener les papes à reconnaître ce qu’il n’était plus possible d’empêcher. Il y eut, et il dut y avoir à Rome, un long mécontentement contre les rois très-chrétiens pour la part si grande qu'ils avaient prise à ce solennel déchirement de la catholicité. Nous avons eu déjà l’occasion de dire comment l’ambition insatiable et hypocrite de la maison d’Autriche, affectant partout de confondre ses intérêts avec les intérêts catholiques, eut pour effet de pousser dans cette voie la politique française.