I. Lettre de Vauban cité par M. Camille Rotisset
arriva pour l’ouverture de la tranchée, et cinq jours après les assiégés capitulèrent (26 avril). 11 n’y avait qu’un pas de Condé à Bouchain : l’investissement en fut fait le 2 mai par Monsieur. Mais le prince d Orange et le duc de Villa Hermosa, successeur de Monterey, n’entendaient point laisser tomber cette autre place sans la défendre; ayant rassemblé leurs forces sous le canon de Valenciennes, ils se portèrent au-devant des Français qui, à leur approche, resserrèrent leurs quartiers. Les deux armées se trouvaient face à face et s'attendaient à une bataille (10 mai). Toutes les chances en étaient pour Louis XIV ; il avait l’avantage de la position et celui du nombre, quarante-cinq contre trente-cinq mille hommes; ses troupes étaient meilleures, et Créquy, Lorges, Schonberg étaient hommes à les bien conduire. Mais au lieu d’ordonner sans retard l’attaque, Louis mit en délibération s'il attaquerait. Louvoie, habile à pénétrer la pensée royale, comprit que le monarque craignait ]>our sa gloire les hasards d’une défaite, et il opina pourqu’on attendit le feu des ennemis; tous les maréchaux se rangèrent en courtisans à cet avis, sauf Lorges, qui insista vivement pour que le roi ne laissât pas échapper l’occasion si belle et si assurée d'une victoire. « Comme vous avez tous plus d expérience que moi, je cède, mais à regret, » dit Louis XIV, et il n’y eut point de bataille. Louis XIV expia par un long repentir la faute que lui fit commettre ce jour-là un faux sentiment de sa dignité : lorsque Louvois était déjà mort depuis huit ans, en 1699, il en exprimait contre lui un amer ressentiment. Il resta à l’armée quelques se-
maines après la capitulation de Bouchain (1 i mai), ne faisant qu’observer les mouvements des ennemis, et satisfait, écrivait-il, « de les embarrasser par sa seule présence. » Guillaume connaissait mieux le prix du temps à la guerre; au moment où Louis XIV rentrait à Saint-Germain (4 juillet), une marche hardie le portait sous les murs de Maastricht, qui n’échappa à ses mains que grâces à la prodigieuse énergie du comte de Calvo, Catalan passé au service de la France. L’n dernier assaut donné à la place venait d'échouer, lorsque Schonberg, avec un corps de troupes revenant du siège et de la prise d’Aire, arriva pour forcer le prince d’Orange à précipiter sa retraite (29 août). La campagne ne s’acheva pas toutefois sans qu’un succès d’assez grande importance vînt consoler les chefs de la coalition : Philippsbourg, qui depuis trente-deux ans « tenait, selon l’expression de Bossuet, le Rhin captif sous nos lois, » fut repris par le nouveau duc de Lorraine, Charles V, jeune et habile capitaine, héritier des qualités guerrières de son oncle, mais non pas du désordre de sa vie et des tristes inégalités de son caractère.
La Sicile insurgée avait pendant ce temps fourni à la marine de Louis XIV un théâtre sur lequel elle avait lutté avec gloire contre celle des Provinces- Unies. Vers la fin de 1675, le cabinet de l’Escurial aux abois avait imploré les secours de la Hollande pour s’opposer aux progrès des Français dans l’île, et Ruyter était allé joindre son escadre aux vaisseaux espagnols. Il trouva un digne adversaire dans Abraham Duquesne, oflicier de fortune, comme lui, parvenu
aux honneurs du commandement par le seul éclat de son mérite. Ces deux illustres marins se rencontrèrent pour la première fois dans les eaux de Stromboli, et y livrèrent un combat dont le succès resta indécis (8 janvier 1676). Duquesne, désespérant de faire passer au travers de la flotte ennomie les secours qu’il conduisait à Messine, contourna hardiment la Sicile et échappa ainsi à Ruyter. Celui-ci chercha sa revanche en aidant l'amiral espagnol de La Cerda dans sa tentative de reprendre Agosta sur les Français. Duquesne ne leur laissa pas le temps de commencer l’attaque, et le 22 avril 1676 il y eut entre les deux escadres un choc effroyable, qui dura jusqu’à la nuit. Ruyter fut blessé à mort, et les Hollandais refusèrent de renouveler la bataille qui leur fut offerte. Ils venaient de perdre le premier de leurs hommes de mer et l'un de leurs plus vertueux citoyens. Louis XIV s’honora en donnant des regrets publics à Ruyter : « On ne pouvait, dit-il, s’empêcher d être sensible à la mort d’un grand homme. » Pour la troisième fois, le 2 juin, en vue de Palerme, les deux flottes s’attaquèrent avec un furieux acharnement, mais cette fois avec un succès décisif pour les Français. L’effet de leurs brûlots fut terrible; une partie de l’escadre ennemie sauta en l’air; « le port fut ravagé, dit l’historien militaire Quincv; plusieurs édifices de Palerme furent ruinés; ce fut, en un mot, le plus affreux spectacle que l’imagination puisse se représenter. Les ennemis perdirent en ce combat sept gros vaisseaux de guerre, six galères, sept brûlots et quelques autres petits bâtiments, sept cents pièces de canon et près de cinq mille
hommes1. » Le vice-amiral hollandais Haën et l’amiral espagnol D. Diego d'Ibarra étaient parmi les morts. Jamais victoire navale aussi éclatante n’avait illustré le pavillon français. Faut-il accuser Louvoie d’avoir, par jalousie contre Colbert et son fils Seignelay, refusé à l’armée de Sicile les renforts qui l’eussent mise en état de profiter de ce triomphe ? Le moderne biographe du ministre répond à ce grief généralement accrédité en montrant les troupes dirigées sur la Sicile, se mutinant pour éviter un service qui leur était odieux.
Après comme avant cette campagne, Louis XIV offrit la paix aux Hollandais, et à des conditions toujours plus avantageuses. La mort de Ruyter qui avait, consterné le pays, l’échec maritime du 2 juin, la levée malheureuse du siège de Maastricht, et par-dessus tout leur épuisement financier eussent déterminé les États- Généraux à accepter les offres du roi, si leur volonté n’eôt été dominée par celle du stathouder. Mais, plus que jamais Guillaume avait les yeux fixés sur l'Angleterre, et il ne doutait pas que les avantages remportés par la marine française dans les eaux de la Sicile, en éveillant la jalousie britannique, ne doublassent ses chances d’entraîner Charles II. malgré lui, dans la coalition. Son calcul était juste, et devait être vérifié bientôt par l’événement. Charles II, toutefois, aussi habile à se défendre contre le génie et les libres institutions de son peuple que Guillaume l’était à s'en armer contre lui, parvint à retarder encore dune année une décision qui lui déplaisait. Deux millions