CHAPITRE XYI
DEPUIS LA DÉCLARATION DE GUERRE A L’ESPAGNE jusqu’à l’insurrection DE LA CATALOGNE ET A LA RÉVOLUTION DE PORTUGAL (1635 à 1640.)
La France n’était point prise au dépourvu par la guerre qu elle venait de déclarer : il y avait plus de deux ans que la prévoyance du cardinal de Richelieu l’y préparait. Ainsi que nous l’indiquions plus haut, l’habile administration du maréchal d’Effiat avait introduit une amélioration momentanée dans l’état des finances, et l’on avait pu mettre sur pied quatre armées à la fois, fournies de tout ce qui était nécessaire pour entrer en campagne. Les maréchaux de Châtillon et de Brézé commandaient les troupes rassemblées en Champagne et en Picardie et destinées à marcher contre les Pays-Bas ; le vieux la Force était opposé en Alsace au duc de Lorraine; le marquis de Feuquières, à la fois diplomate et soldat, avait conduit des renforts au duc Bernard de Saxe-Weymar, et Rohan allait disputer aux Espagnols les passages de la Yalteline. Mais de tous ces chefs, Rohan seul était un véritable homme de guerre ; il était le dernier survivant de ceux qui s’étaient formés à l'école de Henri IV, et les officiers français qui étaient allés s’instruire, sur les champs
de bataille de l'Allemagne, aux leçons vivantes de Gustave-Adolphe, étaient trop jeunes encore et trop inconnus pour être des généraux. Richelieu le savait; il savait également que les troupes impériales étaient conduites par des chefs expérimentés, et que les armées espagnoles étaient fortes encore de leur vieille organisation et de leurs traditions militaires. Mais il n'avait pas eu besoin de toute la clairvoyance de son génie pour reconnaître à quel point les sept années d’une lutte acharnée et sans relâche avaient affaibli Ferdinand II; et quant à l’Espagne, il la voyait appauvrie, dépeuplée et si mal gouvernée que l’étendue même de sa vaste domination n’était pour elle qu’une cause d’embarras et de faiblesse. La France, au contraire, dont il tenait les forces rassemblées sous sa puissante main, lui apparaissait jeune, en voie de croissance et de progrès, et dans une de ces époques de fécondité, où les grandes choses, dont l heure est venue, font naître les grands hommes. Il avait donc foi dans l’avenir. Il est à remarquer toutefois que, se plaçant dans la rédaction de ses mémoires en face de la postérité, il s’est plu à représenter l’Espagne plus que jamais envahissante et redoutable, afin de justifier la guerre qu’il lui déclara alors. « Cette grandeur si injuste, s’écric-t-il, sans respect de traités, de serments et d’alliances, ne nous imposait-elle pas une assez grande nécessité de faire la guerre pour nous en défendre? Y a-t-il prudence et justice qui permettent d’attendre que les autres soient dévorés, pour l’être les derniers? » Ou nous nous trompons, ou dans cette apologie percent, à travers les fermes résolutions iv 11
de l’homme (l'État, les scrupules du prêtre embarrassé d'avoir mis la France catholique à la tête du protestantisme européen. A l’heure même où les hostilités allaient s'engager, Ferdinand II, qui n’était pas indigne de lutter avec Richelieu, négociait le traité de Prague, par lequel il travaillait à détacher de l’union d’Heilbron les électeurs de Saxe et de Brandebourg. Ce traité déclarait la profession du luthéranisme libre dans tout l’Empire, sauf certaines restrictions particulières aux Étals autrichiens, ajournait à quarante ans 1 exécution de l'édit sur la restitution des biens ecclésiastiques, accordait enfin une amnistie générale, dont les princes calvinistes paraissaient seuls exceptés. Non-seulement l’empereur désarmait par là une partie considérable du protestantisme germanique, mais il gagnait le droit de publier qu’après les concessions qu’il avait faites, ceux qui restaient contre lui les armes à la main prétendaient non plus à la tolérance mais au triomphe de l’hérésie, et que c'était pour assurer ce triomphe que le roi très-chrétien et le cardinal son ministre faisaient la guerre à l’Empire. Encore que peu sincère, ce langage n’en avait pas moins de chance de faire impression à Rome et dans toute la catholicité; il pouvait même troubler un jour la conscience timorée de Louis XIII. Richelieu ne s'en laissa pas ébranler; il répondit au traité de Prague par celui de Warsovie, qui prolongeait de vingt-six uns la trêve conclue entre les couronnes de Pologne et de Suède, et rendait à Oxenstiern la libre disposition de toutes les forces de son pays contre l’Empire. On vit même le chancelier suédois apporter à Com-
piègne ses hommages au roi de France. Le célèbre Grotius servit de truchement à Louis XIII et à Oxenstiern : quant à Richelieu, le latin, langue savante de l’Europe, le mit en relation directe et personnelle avec son illustre allié, et ils eurent ensemble plusieurs conférences. Nous ne connaissons aucun document de l'histoire contemporaine qui fournisse des détails sur les entretiens de ces deux grands politiques.
La campagne s ouvrit aux Pays-Bas le lendemain même de la déclaration de guerre, et elle s’ouvrit par une victoire (20 mai J. Les maréchaux de Châlillon et de Brézé, qui se portaient sur la Meuse pour y donner la main au prince d’Orange, Frédéric-Henri de Nassau, trouvèrent sur leur route, au village d'Avein, dans le Luxembourg, le prince Thomas de Savoie, commandant des troupes espagnoles, fortement retranché pour leur fermer le passage. Sa prétention était téméraire, avec des forces de moitié inférieures à celles des deux maréchaux. Il fut écrasé, et ne perdit pas moins de six mille hommes. Rien n’empêchait désormais la réunion des troupes françaises aux Hollandais, et cinquante mille combattants rassemblés sous les ordres du prince d’Ûrange, envahirent le Brabant. Ils s’étaient annoncés aux peuples de la Belgique comme des libérateurs, qui venaient les aider à secouer un joug détesté. Mais quand la ville de Tirlemont, emportée de vive force, eut été saccagée par les soldats de l’une et l’autre armée avec une rivalité effroyable de férocité et de luxure, les populations irritées ne virent plus que des ennemis dans ces prétendus libérateurs, et elles se
joignirent aux Espagnols pour les repousser. Le prince d’Orange et les deux maréchaux arrêtés devant Lou vai n furen tcont rai n ts d’en le ver le siège par l’arrivée du général impérial Piccolomini, et le puissant effort fait par la France à cette frontière s'évanouit en fumée. Richelieu attribue ce revers à Frédéric Henri, très-versé dans l’art des sièges, mais inhabile aux grandes opérations de la guerre. Les armes françaises ne furent pas plus heureuses en Allemagne : le traité de Prague avait porté ses fruits ; la grande majorité des protestants, épuisée par dix-sept ans de guerre, avait accepté la pacification qui lui était offerte ; ce n’étaient pas seulement les électeurs de Saxe et de Brandebourg, c’étaient la plupart des princes et des villes libres qui avaient rendu leur allégeance au chef de l’Empire; le drapeau de l’union évangélique n’était plus tenu que par le landgrave de Hesse et le duc Bernard de Saxe-Weymar, et les Suédois étaient rejetés ou sur la Baltique, ou sur les bords du Rhin. Encore Gallas leur enleva-t-il la plupart des places qu’ils occupaient sur ce fleuve. Tout ce que purent les Français fut de se maintenir en Alsace et de garder la Lorraine, où le duc Charles, rappelé par l’affection de ses peuples, ne parvint à remporter que d’insignifiants avantages. A la frontière des Alpes, le duc de Rohan tint tête avec sa vigueur accoutumée aux Espagnols et aux Autrichiens qui avaient combiné leurs efforts contre la Valteline. Partout vainqueur avec une poignée de soldats, il vit échouer par les fautes d’autrui l’importante opération dont il préparait le succès, la conquête du Milanais. Il y eut là désaccord entre
Créquy, le duc de Parme et le duc de Savoie; ce dernier prince surtout, par sa molle indécision et par ses lenteurs, rendit tout progrès impossible. De quelque côté que Richelieu portât ses regards, la fortune lui avait failli : avec un armement de cent cinquante mille hommes, armement jusqu’alors sans exemple, il n’avait pu gagner un pouce de terrain sur l’ennemi, et il voyait au contraire la frontière du royaume au moment d'être entamée : l’insuffisance des généraux avait été partout aggravée par le partage mal entendu du commandement ; l'indiscipline, trop ordinaire à la noblesse française, avait été accrue par le mécontentement politique chez grand nombre de gentilshommes ; le soldat lui-même n’avait paru connaître de ses devoirs que celui de la bravoure sur le champ de bataille, et il s’était montré inhabile à supporter les fatigues et les privations. Devant ces tristes révélations qui confondaient sa prévoyance, un génie moins ferme que celui de Richelieu eût chancelé; il eût reculé devant l’abîme qui semblait s’ouvrir pour la fortune publique, lorsque le mauvais succès d’une seule campagne avait suffi à bouleverser l’ordre à peine rétabli dans les finances; il eût été effrayé des sourdes rumeurs de l’opinion mécontente, qui voyait, dans ces premiers revers des amies françaises, le juste châtiment d’une guerre impie faite aux intérêts catholiques par la main de chefs huguenots pour la plupart1. Marie de Médicis, de sa retraite à Anvers, faisait retentir ce grief avec plus de violence que jamais aux oreilles de son fils, et elle