CHAPITRE XVIII
DEPUIS L’ AVÈNEMENT DE LOUIS XIV JUSQU’AU COMMENCEMENT DE LA FRONDE (1643 à 1648).
• Le règne de Louis XIV est trop long et trop rempli d'événements, pour que nous puissions, selon notre usage, l’embrasser d’un seul coup d’œil et le résumer à l’avance en une sorte de formule générale. Nous nous contenterons d'indiquer ici les quatre périodes différentes et de durée à peu près égale, qui forment comme le partage naturel de ce grand règne.
1° De 1643 à 1661, minorité du roi; régence d'Anne d’Autriche ; gouvernement de Mazarin.
2° De 1661 à 1679, Louis XIV gouverne par luimême ; apogée de sa puissance et de sa gloire; traité de Nimègue.
3° De 1679 à 1697, Louis XIV abuse de sa fortune au dedans et au dehors ; les armées sont toujours victorieuses, mais le royaume est épuisé ; le traité de Riswyck marque l’époque où s’arrête l'ascendant de la France.
4° De 1697 à 1715. Succession d’Espagne : longue guerre qui en est la suite ; enchaînement désastreux de revers militaires ; traités d’Utrecht et de Radstadt; infortunes domestiques de Louis XIV et sa mort, iv ' 17
Nous entrons sans préambule dans le récit des événements.
On a vu comment Anne d’Autriche s’était assurée que le Parlement recommencerait pour elle ce qu’il avait fait pour Marie de Médicis. Elle ne s’était point bornée là ; elle avait obtenu que le duc d’Orléans, encore étourdi du coup tout récent de sa dégradation, que le prince de Condé, instruit par l’expérience à bien calculer, et qu’avec eux les autres membres désignés du conseil de régence s’engageassent à ne lui point contester l’exercice « libre et entier » du pouvoir royal. Le testament de Louis XIII pouvait donc être regardé comme annulé, avant que ce prince eût cessé de vivre. Lorsque le lendemain de sa mort (15 mai 1043), Anne d’Autriche et le roi enfant quittèrent Saint-Germain pour se rendre au Louvre, il ne vint à la pensée d’aucun de ceux qui avaient pris cet engagement d'en éluder L exécution. Aucun n'en aurait eu la puissance. La reine-mère recommandée par ses longues souffrances à la faveur populaire, appuyée à la cour par toutes les victimes, soit réelles soit prétendues, du dernier règne, soutenue par le grand corps du Parlement qui tressaillait d’uise de se sentir rappelé à la vie politique, la reine-mère, ayant encore pour elle à quarante-deux ans les apparences de la jeunesse et 1 attrait de la beauté, exerça tout d’abord un prestige contre lequel nulle rivalité n’eût pu tenir. Aussi dans le lit de justice que le petit roi, porté sur les bras et revêtu d'une robe violette, alla tenir le 18 mai, l’empressement fut-il unanime à reconnaître
Anne d’Autriche comme régente, en vertu du testament de Louis XIII, et à lui déférer la plénitude de l’autorité souveraine que ce testament lui refusait.
On s'attendait que les fonctions de premier ministre allaient passer ce jour même aux mains de l’évêque de Beauvais, Augustin Potier, grand aumônier de la reine et dépositaire de toute sa confiance. A l’ombre du nom de ce prélat, aussi simple que vertueux, le présomptueux duc de Beaufort, qui dans les derniers jours de la vie de Louis XIII, s’était porté comme le champion d’Anne et le gardien des deux enfants royaux, se flattait de régner à la cour et sur le cœur même de la régente. Tous les ministres du feu roi, disait-on déjà, étaient congédiés, et le cardinal Mazarin faisait les préparatifs de son départ pour l'Italie. La surprise fut grande lorsque, dans la soirée, Anne d'Autriche notifia publiquement le choix qu’elle avait fait de ce dernier comme chef de son conseil. L’adroit Italien, dans quelques entretiens secrets qu’il avait eus avec elle, avait commencé à la gagner par le charme insinuant de ses manières et par les hommages d’une galanterie respectueuse; il lui avait en même temps fait entendre que, régente et gardienne des intérêts de son fils, elle ne pouvait, pour gouverner, se servir de la cohue aristocratique qui, pendant dix-huit ans, avait conspiré avec elle contre la royauté. Anne, qui, en petite fille de Philippe II, avait l’instinct du pouvoir, saisit promptement la leçon ; elle comprit « qu’un étranger qui n'avait ni appui, ni intérêt en France, qui parconséquent lui devrait tout et mettrait uniquement à son service une capacité éprou-
vée dans les affaires, serait, pour son autorité l’instrument le plus fidèle et le plus sûr : par raison, comme par goût, elle lui accorda alors sa confiance : plus tard elle en vint à lui accorder un empire absolu sur ses volontés. Mazarin, modeste en apparence jusqu’à l'humilité et souple jusqu’à la bassesse, sembla d’abord n’avoir d’autre souci que celui de se faire pardonner son élévation ; il gagna le duc d’Orléans, par le moyen de son favori l’abbé de la Rivière à qui il promit le chapeau rouge; M. le Prince, qui, depuis vingt ans trouvait son profit à bien servir la royauté, s’engagea envers le nouveau ministre, comme il l’avait fait envers Richelieu, stipulant pour son fils le duc d’Engbien aussi bien que pour lui-même. Les Vendôme , les Rohan , les Guise et tous ceux qui avec eux avaient été les mécontents sous le dernier règne se montrèrent moins accommodants : les largesses dont les combla la régente, pour les consoler des charges et des gouvernements qu elle n’avait point hâte de leur confier, ne les satisfirent pas ; « on donnait tout, on ne refusait rien, » raconte le cardinal de Retz, et la langue française semblait se réduire à ces cinq petits mots : « la reine est si bonne. » Mais la cabale des Importants, comme on ne tarda pas à l’appeler, prétendait davantage, et ils n’attendaient, pour enlever d’assaut le pouvoir, que le retour de l’ancienne atnie de la reine, si dévouée à sa cause et si persécutée pour elle, la trop célèbre duchesse de Chevreuse.
Cependant, avant que s’accomplît ce retour, la nouvelle retentit en France d’un événement qui ap-
portait un soudain accroissement de force au gouvernement de la régente; le duc d’Enghien venait de remporter limmortelie victoire de Rocroy. Rien n’avait révélé encore le génie guerrier de ce jeune capitaine. quand Mazarin avait décidé Louis XIII à lui donner l'important commandement de l’armée du nord; fidèle à la politique de son prédécesseur, le ministre n’avait songé par là qu’à procurer à son pouvoir naissant l'appui de la maison de Condé. Il se trouva qu’il avait travaillé pour l’État mieux encore que pour lui-même. I). Francisco de Mello, le vainqueur de Honnecourt, croyant la fortune de la France descendue au tombeau avec Richelieu, avait feint de vouloir assaillir la Picardie, puis, par une rapide manœuvre, il s’était porté sur la frontière de Champagne, et avait investi l’importante place de Rocroy (13 mai). Le duc d’Enghien ne fut pas moins prompt que lui à courir des bords de la Somme aux Ardennes, et l’intrépide Gassion alla par son ordre jeter quelques renforts dans la ville assiégée. Le maréchal de l’Hôpital, vieux capitaine donné pour conseiller et pour guide au jeune prince du sang, après Rocroy secouru, regardait l’opération de guerre comme terminée; mais le héros de vingt-deux ans ne l’entendait pas ainsi. Seul dans l’armée instruit de la mort de Louis XIII, il sentit son ardeur s’enflammer et la conscience de son génie s’éveiller en lui, à l’idée d inaugurer le nouveau règne par une victoire. Un conseil de guerre fut tenu ; l'Hôpital y opina pour qu’on évitât une bataille dont la perte pouvait être celle du royaume ; mais le duc d’Enghien « d’un ton de maître déclara se char-
ger de levénement, » et il fut résolu qu’on irait à l’ennemi.
D. Francisco de Mello eut pu disputer aux Français l’étroit passage par lequel ils devaient, à travers des bois et des marécages, déboucher contre ses lignes. Mais, confiant dans le nombre et dans la valeur éprouvée de ses troupes, il ne désirait pas moins ardemment que son adversaire une action générale, et il l’attendit immobile et de pied ferme; selon l’expression du grand orateur, il semblait que, dans l’enceinte resserrée où ils s'enfermaient, « les deux généraux et les deux armées voulussent décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. » Le combat s’engagea le 19 mai au matin, le jour même où la dépouille de Louis XIII était portée à Saint-Denis. Nous sommes obligés de renvoyer le lecteur, curieux des détails militaires, aux relations de la journée de Roeroy laissée par la Moussaye , Sirot et Lenet , ou même à la description de Bossuet, quoique incomplète en sa magnificence. Nous tenons seulement à protester ici contre l'assertion de quelques écrivains qui ont prétendu disputer au duc d’Enghien la gloire de cette mémorable journée. Ce fut lui qui eut l’héroïque inspiration de livrer la bataille ; ce fut lui qui en décida le succès incertain par une manœuvre soudaine et hardie; ce fut lui qui, à la dernière heure, commanda la charge trois fois répétée des escadrons français contre « cette redoutable infanterie de l'armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébran-
labiés au milieu de tout le reste en déroule, et lançaient des feux de toutes parts. » Ces fameuses bandes castillanes, toujours ménagées et tenues en réserve pour protéger la retraite ou achever la victoire, furent alors rompues et couvrirent de leurs morts le champ de bataille. Leur vaillant chef, le vieux comte de Fontaine, avait été frappé d'un boulet dans sa litière. I)e trente mille combattants environ que D. Francisco de Mello avait amenés devant Rocroy, la moitié fut prise ou tuée : ce qui fut plus considérable, la renommée des armes espagnoles périt elle-même eu ce jour, et l'ascendant militaire passa dès lors à l'infanterie française. Les termes manquent pour peindre l’enthousiasme que la nouvelle d une si éclatante victoire excita dans le royaume : il n’y eut cœur français qui n’en conçût pour le règne qui commençait les pins heureuses espérances.
Anne d’Autriche voyait son autorité affermie et le ministre de son choix protégé par la triomphante épée du duc d’Enghien. Elle était assez forte pour ne point tenir compte des exigences de ses anciens amis; toutefois elle trouva bon d’accorder à leurs ressentiments et aux siens une certaine satisfaction. Le surintendant Bouthilliur et son lils, le secrétaire d’Etat Chavigny, sortirent du conseil. En y faisant rentrer Châteauneuf, l’un des martyrs de sa cause et l'homme detat des Importants, Anne leur eût donné un des gages auxquels ils tenaient le plus ; mais elle affecta sur ce point une déférence scrupuleuse pour les volontés dernières de Louis XIII; tout ce qu’elle fit pour l'ancien garde des sceaux fut de le tirer du château
d’Angoulême, où il était prisonnier depuis dix ans. Les Importants n’en pressèrent que davantage l’arrivée de Mme de Chevreuse; ils lui avaient préparé de Bruxelles à Paris un voyage triomphal, et à Paris même il la firent entrer presque en reine (14 juin). Quoique avertie qu’elle ne trouverait plu6 Anne d'Autriche telle quelle l'avait laissée, l’entreprenante duchesse se fit illusion sur son pouvoir, et tout d’abord elle se mit à l’œuvre pour renverser Mazarin. Il y eut alors entre le ministre et sa rivale une singulière lutte1, où tous deux déployèrent ce qu’il y a de plus profond et de plus raffiné dans le génie de l’intrigue. Après avoir essayé quelque temps, mais sans succès, de s’attirer dans les filets l’un de l'autre, ils en vinrent à se disputer par une guerre de tous les jours l'esprit de la régente. Mme de Chevreuse évoquait devant Anne l’odieux fantôme de Richelieu, dont Mazarin continuait la politique oppressive au dedans, hérétique au dehors; elle plaidait avec autant d'adresse que de chaleur la cause de ces nobles proscrits, victimes de leur dévouement à leur souveraine, et réclamait le prix de leurs sacrifices; c’était pour le duc de Vendôme la restitution du gouvernement de la Bretagne, celle de Sedan pour le duc de Bouillon, le Havre pour la Rochefoucauld et par-dessus tout les sceaux pour Châteauneuf : quant à elle, elle ne prétendait qu’à retrouver la confiante amitié de son au-
1. Les détails en sont retracés de main de maître par M. Cousin dans son intéressante étude sur Mme de Chevreuse. On éprouve seulement quelque peine à voir l’éminent écrivain admirer trop souvent en artiste celle qu’il condamne en honnête homme.
gusle maîtresse. Mais cette maîtresse, selon la judicieuse remarque de Mme de Motteville, « était devenue plus sérieuse et plus dévote, tandis que la favorite était demeurée dans les mêmes sentiments de galanterie et de vanité et ses rivaux et rivales dans la
faveur avaient dit à la reine quelle voulait la gouverner. » C'était là le grand argument de Mazarin pour combattre sa redoutable ennemie, à laquelle du reste il faisait toutes les concessions compatibles avec la sûreté de l'État et le maintien de son pouvoir. Cette lutte dura près de deux mois; plus d’une fois le cardinal se crut au moment d’y succomber, mais il n’y perdit jamais son sang-froid et sa patience; la duchesse de Chevreu6e fut la première à se jeter dans les moyens extrêmes pour précipiter le dénoûment.
Elle fit entrer aisément dans ses idées le duc de Beaufort, second fils du duc de Vendôme, que sa naissance et sa faveur d’un jour auprès de la reine avaient donné pour chef aux Importants. C’était, comme on l'a très-bien défini’, « un personnage composé à la fois d’extravagant et d’artificieux, mais d’une grande apparence de loyauté et de bravoure, se donnant pour un homme d’exécution, » et aspirant à reconquérir de haute lutte la place qu’il accusait l’intrigue de lui avoir fait perdre dans l’affection d’Anne d’Autriche. Plusieurs des conspirateurs émérites du dernier règne, Montrésor, Fontrailles, Saint-Ibal, etc., se mirent également à la disposition de Mme de Chevreuse pour tenter au besoin contre Mazarin un de ces coups qui