‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 2 sur 46 · M. le comte F. de Charapaguy dans le Correspondant · texte numérisé non relu

M. le comte F. de Charapaguy dans le Correspondant

cette puissance exorbitante des intendants, destinée à absorber toute la vie provinciale, à concentrer en ses mains tous les pouvoirs locaux et à exercer en certains cas jusqu’au droit terrible de rendre des arrêts de mort ; c’est lui qui, du haut en bas de la hiérarchie, fera participer ses agents, chacuD dans leur sphère, au privilège de l’omnipotence et de l’inviolabilité royales. Les parlements seront réduits au silence et les jugements par commission substitués à leur justice régulière, au moindre signe de la volonté du ministre-roi; la corde ou les oubliettes puniront les plus légères témérités de la plume et de la parole ; la main du maître se fera sentir jusque dans la littérature et dans les arts, et ce nesera pas la moins despotique de ses prétentions que celle de vouloir discipliner sous son joug le génie du grand Corneille. Et quand ce puissant homme d’État sera descendu au tombeau, l’impulsion par lui donnée au pouvoir royal ne s’arrêtera point; roi ni ministres ne s’aviseront un moment de revenir à la politique modérée et prudente de Henri IV; tout au contraire, l'effort constant de la royauté sera de faire devant elle table rase et de rester en France seule debout et partout présente par les mille yeux et les mille bras de ses commis; l’administration faible et décriée de Louis XV marchera aussi hardimept et aussi persévéramment dans cette voie que le fort gouvernement de Louis XIV, et au terme de ce grand travail de nivellement, le jour viendra où il n’y aura plus qu’un roi face à face avec

1. Ceci est démontré surabondamment dans le livre si justement admiré de M. de Tocqueville : L’ancien réyime et la révolution.

un peuple, au profit de qui toute l’œuvre aura été faite. Ce jour sera celui du 5 mai 1 789.

Il faut nous transporter au Louvre, le 1 4 mai 1 61 0, à l’heure où Henri IV y fut ramené mort. Nous n’admettons pas la tradition, plus que suspecte, qui fait entrer aussitôt Concini dans la chambre de Marie de Médicis, en prononçant cette seule parole : E ammazzato , il est assassiné, comme s’il lui eût apporté une nouvelle attendue; ce qui est certain et ce qui s’explique de soi-même, c'est qu’il n’y eut alors dans tout ce qui entourait la reine qu’une pensée, celle de lui remettre au plus vite entre les mains tous les pouvoirs de la royauté. L’absence de tous les princes du sang, jointe à la consternation et à la stupeur universelles, rendit la chose facile; ce fut l'affaire de moins de trois heures. Le principal acteur de cette scène si promptement jouée fut le duc d’Épernon. Avec ce sang-froid audacieux qui, dans les instants critiques, donne l’autorité à qui sait la saisir, il se prévalut de son titre de colonel général de l’infanterie pour prendre le commandement des gardes du roi, et poster sur divers points des compagnies armées qui le rendirent maître de Paris. Puis il courut au Parlement, où s’agitait déjà la question de la régence. L’arrogant favori de Henri 111, sans attendre de savoir où en était le débat, prit la parole et dit, en montrant son épée qu’il portait à la main : « Elle est « encore dans le fourreau; mais il faudra qu elle en

« sorte, si la reine n’est déclarée régente, avant que « la compagnie se sépare. » Le duc de Guise survint, qui, en des termes plus mesurés, adressa aux magistrats la même sommation. C’était faire au Parlement une assez douce violence que de lui attribuer ainsi le droit qu’il n’avait jamais eu de conférer le gouvernement du royaume; on se bâta d’opiner, et avant la fin de la soirée le vénérable Achille de Harlay , encore que malade , porta au Louvre l’arrêt de la cour qui instituait la reine-mère « régente en « France, pour avoir l'administration des affaires « pendant le bas âge du roi son fils, avec toute-puis- « sance et autorité. »

Pendant ce temps le chancelier Brulart de Sillery, le secrétaire d Etat Villeroy et le président Jeannin, réunis autour de Marie de Médicis, prenaient en toute hâte les mesures nécessaires à la tranquillité du royaume. Seul des ministres de Henri IV, Sully n’avait point paru au Louvre. Au premier bruit de l’assassinat du roi, il avait quitté l’Arsenal pour s’y rendre, ne sachant encore si le coup avait été mortel; mais des avis reçus sur sa route le détournèrent de la poursuivre. Il crut à un complot, qui menaçait sa vie, comme il avait tranché celle de son maître, et alla s’enfermer et se fortifier à la Bastille. Ce ne fut que le lendemain (15 mai) que, mieux informé de l’état des choses et cédant aux instances de la reine-mère, il consentit à se joindre à ses collègues. Marie de Médicis le reçut toute en larmes, et lui fit embrasser le jeune roi : elle ne voyait alors en lui qu’un appui nécessaire à son autorité. On jugea cependant que l’arrêt rendu parle Parle-

ment, dans la forme de ses délibérations ordinaires, n’investissait pas assez solennellement la régente de la plénitude du pouvoir royal, et il fut décidé que Louis XIII en remettrait lui-même l’exercice à sa mère dans l’imposante cérémonie d’un lit de justice. Le nombre très-grand des seigneurs qui étaient à Paris pour le sacre de la reine s’empressa de contribuer à l’éclat de cette autre solennité. Le prestigede la royauté était tel encore que toute cette assistance entendit avec respect un monarque, âgé de moins de neuf ans, déclarer qu’il lui plaisait de confier à sa mère, avec le soin de son éducation, celui du gouvernement de son royaume. Un nouvel arrêt, rappelant les termes de la déclaration rovale, confirma celui de la veille.

Le gouvernement de Marie de Médicis s’était ainsi établi sans rencontrer aucun obstacle. Mais ce n’était pas avec un empressement désintéressé que tous ces seigneurs avaient couru au-devant d’elle ; ils entendaient se faire payer leur dévouement, et ce fut à qui d’entre eux obtiendrait du sien le plus haut prix. Il fallut rendre à d’Épernon le gouvernement de la citadelle de Metz, que la prévoyante politique de Henri IV lui avait retiré, et assurer à ses trois fils la survivance de toutes ses charges. Il fallut payer les dettes du duc de Guise, et lui permettre, encore contre la volonté du feu roi, d ajouter à son immense fortune celle de la maison de Joyeuse, en épousant la veuve du duc de Montpensier. Survint le comte de Soissons, le plus dangereux des princes du sang pour la régente, arrivé trop tard (1 7 mai) pour lui disputer le pouvoir, mais, assez tôt pour faire acheter très-chèrement sa

soumission. Il exigea le gouvernement de la Normandie, joint à celui du Dauphiné qu'il avait déjà, la survivance de la charge de grand maître pour son fils, deux cent mille écus comptant et cinquante mille de pension. Ainsi commençait l’iinnjense et folle curée, qui devait promptement épuiser le trésor amassé par Sully à la Bastille, pour servir la grande politique de Henri IV. Marie de Médicis, en ne refusant rien aux exigences hautaines et cupides de tous ces grands du royaume, croyait s'en faire autant d'amis : illusion d’une intelligence bornée, qui devait bientôt se dissiper! Le souci qu elle avait d’affermir son pouvoir lui fit oublier jusqu’à ses répugnances italiennes pour les huguenots : non-seulement elle leur donna un gage de ses dispositions impartiales en maintenant Sully dans sa haute position, mais elle appela auprès d’elle le duc de Bouillon comme un de ses appuis, lui donna part à ses largesses pécuniaires, et le 22 mai publia une déclaration par laquelle le roi s’engageait à garder inviolablement l edit de Nantes « pour le bien et repos de tous ses sujets. »

Cependant le peuple, moins prompt que la cour à oublier le grand roi qui venait d’être enlevé à la France, attendait avec une impatience fiévreuse le procès de Ravaillac. On se refusait à croire qu’un événement, tel que la mort de Henri IV, pût être le crime isolé d’un obscur fanatique ; les révélations qu’on espérait de la justice étaient devancées par la rumeur publique, et les noms de l Espagne et des Jésuites, ceux même du duc d’Épcrnon et de Marie de Médicis étaient dans mille bouches. On a reproché à la.com-

mission chargée de l’instruction d’avoir à dessein mal dirigé ses recherches, de peur de découvrir d’aussi grands coupables; on a cité le propos du président de Harlay, rapporté par l’Estoile, « des preuves ! Il n’y en a que trop; il n'y en a que trop; » on a argué de ces mots du procès-verbal, « ce qui sc passa à la question est sous le secret de la cour, » pour prétendre que la cour supprima des aveux d’une portée trop redoutable ; on a enfin allégué contre la reine et contre d’Épernon une prétendue déposition, que l’assassin aurait faite au terme de son long supplice, et qui, éciite par le greffier en caractères illisibles, aurait été déchiffrée plus tard et aurait confirmé les soupçons populaires. Mais la dernière au moins de ces assertions est réfutée par la publicité qui fut donnée à l’effroyable scène de l’exécution de Ravaillac (27 mai); Paris se porta tout entier vers la place de Grève pour assister au spectacle des tortures inouïes infligées au régicide par l’arrêt du Parlement.

Lorsqu’il parut sur la charrette des condamnés, une clameur furieuse s’éleva de toutes parts , telle qu’il semblait, dit un témoin, « que la terre et le ciel se dussent mêler ensemble. » Ravaillac en témoigna de l’étonnement, et pour la première fois donna quelques marques de repentir : comme il avait cru plaire à Dieu, il avait crn aussi plaire au peuple par son attentat. Il n’en offrit pas moins courageusement sa main au soufre enflammé qui la consuma, et au milieu des cris que lui arrachèrent ensuite pendant deux heures les tenailles ardentes qui brûlaient ses chairs, il ne cessa de répéter que seul il avait tout fait et n’avait

point eu de complices. Au moment où il allait être livré aux chevaux qui devaient l’écarteler, son confesseur fit un dernier appel à sa conscience en déclarant ne l’absoudre que sous peine de la damnation éternelle, s’il avait menti à la justice : il protesta encore qu’il n’avait point menti. Le misérable implora alors, de la pitié du peuple, un Salve Reyina pour le salut de son âme; mais le peuple ne lui répondit que par cette malédiction épouvantable : « Qu'il soit damné comme Judas. » Et il fut impossible au bourreau d’achever son office en livrant au feu les lambeaux sanglants du supplicié; une multitude forcenée les lui arracha, et assouvit sa fureur en les traînant dans les rues. Le Parlement crut qu’il était de son devoir en cette circonstance de frapper d’une réprobation plus que jamais solennelle la doctrine trop accréditée encore de la légitimité du tyrannicide : il fit condamner par la Sorbonne et brûler de la main du bourreau un livre publié onze ans auparavant par le Jésuite espagnol Mariana à l’appui de cette doctrine. Le P. Cotton, confesseur du feu roi, protesta, au nom des religieux de son ordre, que ce livre avait été déjà censuré et désavoué par le général de la Compagnie, et la régente défendit que le nom des Jésuites fût mentionné dans l’arrêt du Parlement.

On ne pouvait s’attendre que Marie de Médicis continuât la politique de Henri IV; elle n’en avait pas plus la force que la volonté. Avec son esprit borné, son humeur violente et opiniâtre et ses affections tout espagnoles, c’était beaucoup qu elle ne se jetât pas dès l’abord dans une politique contraire. Les trois

ministres Sillery, Villeroy et Jeannin, fervents catholiques, mais Français de cœur, de même qu'ils lui avaient dicté la confirmation de l'édit de Nantes, obtinrent d'elle qu’elle maintînt les alliances conclues par le feu roi avec les princes protestants d’Allemagne, les gouvernements de Hollande et d’Angleterre. La puissante armée, levée par Henri IV pour sa grande guerre contre la maison d’Autriche, fut en majeure partie licenciée; mais on garda sous les armes un corps de troupes, destiné à assurer aux héritiers luthériens la succession de Clèves. Le vieux la Châtre, un des maréchaux de la Ligne, fut mis à la tête de cette petite armée; le duc de Rohan, gendre de Sully et chef futur du parti huguenot, commandait sous lui les bandes suisses. Avec l’aide de Maurice de Nassau, ils mirent promptement les princes de Brandebourg et de Neubourg en possession rie tout leur héritage (juillet-septembre 1610). Un autre hommage était rendu en même temps à Henri IV par la magnificence extraordinaire de ses funérailles : du Louvre à Notre-Dame et de Notre-Dame à la basilique de Saint- Denis, il y eut pour la cour, pour le Parlement et pour le clergé de Paris, cinq jours d’une procession lugubre et d’un deuil solennel; après quoi on laissa au peuple le soin de garder la mémoire du grand roi.

Ce n'étaient déjà plus les ducs d'Épernon et de Guise qui tenaient la première place auprès de Marie de Médicis ; le règne honteux et funeste des Concini avait commencé. Concini par lui-même n’était qu’un aventurier italien, d'un esprit ordinaire, vain, avide du bruit et de l’éclat, adroit aux exercices du corps

et d’une bonne mine qui, du vivant même de Henri IV, l’avait, dit-on, rendu trop agréable à la reine. Jamais toutefois la fortune de ce favori ne fût montée si haut sans son épouse Léonora Galigaï, femme de chambre d’abord et puis dame d’atours de Marie de Médicis, âme énergique dans une frêle enveloppe, esprit vif et consommé dans l’intrigue, dépositaire de tous les secrets de sa maîtresse, et la gouvernant par là autant que par la supériorité de son intelligence. La régence durait à peine depuis quelques semaines, que le couple florentin était tout-puissant à la cour : Concini, avec six cent cinquante mille livres reçues de la reine, avait acheté le marquisat d’Ancre, la lieutenance générale de Péronne, Roye et Montdidier, et la charge de premier gentilhomme de la Chambre. 11 n’aspirait à rien moins qu’à procurer à son fils une alliance royale, et déclarait insolemment qu’il avait moins besoin de l’assistance de Sully que Sully de la sienne.

Ce fut au milieu de ces circonstances que le prince de Condé parut à la cour. On se rappelle qu’il avait fui précipitamment en Belgique, avec la belle Charlotte de Montmorency, son épouse, pour la dérober aux obsessions de Henri IV. Se croyant ensuite menacé dans les Pays-Bas par l’approche des troupes françaises, il était allé chercher à Milan un asile plus sur. Le gouverneur espagnol Fuenlès, aussitôt après l'attentat de Ravaillac, lui offrit, au nom de sa cour, de le porter sur le trône de France. Il n’y avait de sérieux dans cette offre que le désir d’embrouiller les affaires du royaume : Condé la repoussa. 11 comptait se faire sa place lui-même. On apprit bientôt au Louvre qu’il

avait passé la frontière de Flandre et s’avançait vers Paris avec un nombreux cortège de gentilshommes accourus sur ses pas. La régente et ceux qui l’entouraient en prirent l’alarme ; le comte de Soissons surtout, qui allait être forcé de céder à son neveu le rang de premier prince du sang, crut devoir se mettre contre lui en défense. C’était mal connaître le prince de Condé que de lui supposer les audaces d’une grande ambition. 11 ne venait que réclamer sa part dans le pillage de la fortune publique. Arrivé à Paris, il se rendit aussitôt auprès de Marie de Médicis, et s'agenouilla devant elle en signe d’allégeance. Il en fut récompensé dès le lendemain par le don de I hôtel de Gondi, d’une grosse somme d’argent comptant et d une pension de deux cent mille livres, avec le comté de Clermont en apanage. C était assez pour ses prétentions du moment (17 juillet).

Tout semblait aller au gré des souhaits de la régente : son regard, qui ne s’étendait pas au delà de l’horizon borné de la cour, la voyait tranquille et satisfaite : elle jugea l'instant favorable pour ordonner le sacre de son fds. Les pompes en furent magnifiques (17 octobre); mais les inévitables disputes de préséance y devinrent parmi la noblesse le prélude de dissensions plus sérieuses. On n’entendit, bientôt plus parler soit au Louvre, soit dans Paris , que de querelles entre les grands et de coups d’épée ou de bâton échangés entre leurs gentilshommes et leurs valets : Marie de Médicis fut obligée de mettre aux arrêts ses deux favoris Concini et Bellegarde, qui s’étaient provoqués et avaient appelé à leur aide les bras de leurs amis. La discorde

était partout; elle fut bientôt parmi les conseillers de la régente. On s'étonne que Sully, en qui se personnifiait si éminemment le génie de l’ordre, ait pu garder aussi longtemps sa place dans une administration si prodigue et si désordonnée. Était-ce attachement vulgaire à des charges lucratives, était-ce plutôt amour persévérant du bien public et dévouement jusqu’au bout au fils de son glorieux maître? Quoi qu’il en soit, nous voyons le grand ministre pendant cinq mois condescendre, en frémissant, à toutes les profusions de la reine-mère. Les cérémonies du sacre, auxquelles sa religion ne lui permettait pas d’assister, lui fournirent l’occasion d’une retraite momentanée dans ses terres. 11 voulait, a-t-on dit, n’en plus sortir; mais ses collègues, trop faibles pour résister aux exigences pécuniaires de plus en plus démesurées des princes et des grands, invoquèrent bientôt l’appui de cette énergique et rude volonté qui savait refuser, et Marie de Médicis, en ôtant son gant pour lui toucher la main , s'engagea formellement à le soutenir. Vaine promesse ! Sully eut presque au lendemain à lutter contre ses collègues mômes qui l'avaient rappelé, et l’un de ses plus violents ennemis , le marquis de Cœuvres , frère de Gabrielle d’Estrées, se porta fort de réconcilier les partis qui divisaient la cour, si la reine leur livrait en victime le grand refuseur, objet de la haine commune. Marie de Médicis prit un jour au mot son importun ministre, toujours grondant et menaçant de se retirer; elle lui demanda sa démission (‘24 janvier 1611). Sully résigna ses deux charges de surintendant des finances et de gouverneur de la Bastille. Sa vie pu-

blique était finie, malgré quelques tentatives qu’il fit, sans beaucoup de dignité, pour la recommencer.

Pendant les trente années qu’ils vécut encore, il eut d’abord la patriotique douleur de voir se défaire pièce à pièce ce qui avait coûté tant d’efforts à son génie et à celui de son maître; il eut ensuite le dépit d’assister, en témoin inutile et impuissant, à l’œuvre de Henri IV reprise par une autre main que la sienne.

Quelle qu’eût été de tout temps la tiédeur de Sully pour les intérêts de la réforme, sa disgrâce n'en émut pas moins ses coreligionnaires. Le gouvernement de Marie de Médicis n’avait pas cessé d’être prodigue envers eux de ses ménagements; la veille même du sacre, il avait pris mille soins pour les rassurer contre l’antique formule du serment royal, par lequel le monarque s’engageait à chasser les hérétiques de sa terre. Peu après (mars 1611 ), Genève, leur ville sainte, avait été sauvée par la régente des mains avides du duc de Savoie; la plus sûre enfin de toutes les garanties qui leur eût été offerte était la réunion prochaine de leur assemblée triennale. Mais ils n’ignoraient point que la crainte seule inspirait ces dispositions modérées à Marie de Médicis, et que tout en elle et autour d elle leur était contraire. Aussi lorsque les soixante-dix députés de leurs seize provinces se réunirent le 25 mai à Saumur, sous la présidence de Duplessis Mornay, l’assemblée fut loin d’être aussi docile aux influences royales, qu’elle l’avait été sous Henri IV. Le duc de Bouillon, qui, par haine contre Sully, s’était fait l’agent de la cour, n’y eut, en dépit de sa haute position, que très-peu de crédit; Sully,

au contraire, sous le poids de sa disgrâce et de son renom de mauvais calviniste, vit la plupart des députés épouser chaudement ses intérêts. Il fut décidé qu'il ne se démettrait point de ses deux charges de grand maître de l’artillerie et de grand voyer de France, qui étaient autant de postes occupés par ceux de la religion dans le gouvernement. Ces dispositions de l’assemblée en faveur de Sully furent surtout l’ouvrage de son gendre, le duc de Rohan : ce fut alors que ce jeune seigneur, par la hauteur de son intelligence politique, par sa simple et mâle éloquence, en même temps que par la ferveur de son zèle religieux, commença à prendre dans le parti huguenot une influence prépondérante. La régente ne fit droit qu’à une partie des doléances consignées dans le cahier des états généraux de la religion, et les renvoya inquiets et mécontents (15 septembre). Ils ne se séparèrent toutefois qu’après avoir fortifié leur organisation par le rétablissement de leurs conseils provinciaux qu avait supprimés l edit de Nantes. Rohan, qui fit adopter cette mesure, ne songeait pas qu'en augmentant ainsi la force de son parti, il en rendait l’existence de plus en plus incompatible avec l'ordre régulier du royaume, et le désignait aux coups qu’une main puissante devait bientôt lui porter.

Marie de Médicis, qui, en puisant à pleines mains dans le trésor de la Bastille, s était flattée de rendre tout le monde content en France, commençait à reconnaître les difficultés croissantes qui s'amassaient autour de son gouvernement. La guerre du Parlement et de l'Université contre les Jésuites s’était rallumée. Le

cardinal Bellarmin ayant publié à Rome un livre qui attribuait eu certains cas au chef de l'Église une haute juridiction sur le temporel des rois, un arrêt du Parlement frappa sans ménagement le docte et saint champion du pouvoir pontifical. Le nonce du Pape protesta contre cette condamnation outrageuse pour le siège apostolique, et il fallut que la régente lui donnât satisfaction en suspendant l’exécution de l’arrêt. Il fallut de même qu’à deux reprises elle intervînt dans le procès toujours pendant entre l’Université et la Compagnie de Jésus, à qui sa vieille rivale contestait le droit d’enseigner à Paris. Il fallut qu’elle vît se réveiller contre elle les soupçons qu'avait fait naître la mort de Henri IV, pendant les six mois que dura un tout autre procès, celui de lad’Escoman, aventurière que les désordres de sa vie rendaient peu digne de créance, mais dont les dépositions n’en laissèrent pas moins bien des esprits convaincus que d'Épernon et la marquise de Verneuil avaient armé le bras de Ravaillac. Au milieu de ces embarras, et d'autres que lui suscitaient chaque jour les rivalités violentes qui l’entouraient, Marie de Médicis n’avait cessé de poursuivre, avec autant de secret que de persévérance, l’accomplissement d'un projet qu’elle avait conçu, sans beaucoup d’espoir de le réaliser, du vivant même de Henri IV. Elle voulait réconcilier les maisons de France et d’Espagne par un double mariage. Plusieurs de nos historiens ont reproche ce projet à la régente et à ses conseillers, comme une désertion de la politique nationale, comme une trahison envers la France. Nous ne pouvons nous associer à la sévérité de ce jugement, l’out iv 2

était bien changé depuis deux ans dans le royaume, et il ne pouvait plus entrer dans un esprit sensé de donner suite au grand dessein de Henri IV. A quoi bon dès lors perpétuer l’état de méfiance et de sourde hostilité où l’on était avec l’Espagne? Qu’y gagnait-on, si non de la donner pour alliée à tous les ennemis intérieurs ? Affaiblie comme elle l’était sous la main énervée de Philippe 111, une alliance matrimoniale ne pouvait avoir pour effet d’enchaîner et de subordonner la France à sa politique. La guerre de trente ans n’était point commencée; Ferdinand II , le Philippe II de l’Allemagne, n’était point encore monté sur le trône, et la branche impériale de la maison d Autriche, divisée par une querelle fraternelle, semblait moins que jamais menaçante pour la liberté germanique. II était donc permis, en de telles circonstances, à Villeroy et à Jeannin, tout en restant fidèles à l’intérêt national, de travailler à la conclusion de la négociation secrètement entamée à Madrid par la régente. Les préliminaires ayant été signés, un conseil extraordinaire des princes et des grands officiers de la couronne fut convoqué au Louvre le 20 janvier 1612, et le projet d'une double convention matrimoniale entre Louis XIII et l’infante Anne d’une part, entre l’infant I). Philippe et Élisabeth de France de l’autre, fut soumis à l’approbation de la noble assemblée. Cette approbation fut d’abord unanime : le duc de Bouillon et Lesdiguières s’étaient portés fort pour le parti huguenot, à qui l’alliance espagnole devait surtout faire ombrage. Mais le prince de Condé, et son oncle le comte de Soissons, qui venait de se réconcilier avec lui, se ru-

visèrent bientôt, et ils signilièrent leur opposition au double traité en quittant la cour (25 mars) avant qu’il fût signé et publié. Ce n’était chez l’un et l’autre qu’une bouderie intéressée : tous deux se laissèrent rappeler à Fontainebleau par la régente, et donnèrent l’adhésion qu’ils avaient refusée. Le comte de Soissons mourut peu après : Condé fit de son opposition d’un moment une arme de parti dont il se réservait de se servir plus tard. Cependant les deux contrats furent signés l'un à Paris le 22 août, l autre le 25 à Madrid : la célébration des mariages était remise à l’époque oû les parties contractantes seraient sorties de l’enfance.

Il faut renoncer ici à suivre les récits du temps à travers le chaos d intrigues qui se croisent , de prétentions rivales qui se heurtent, d alliances de partis qui se font et se défont, d’actes violents et de violentes représailles, dont la cour est devenue le continuel théâtre. On sent que dans les mains d’une femme, sans intelligence et sans caractère, les rênes du gouvernement flottent à l’abandon. 11 semble n’y avoir quelque esprit de suite en elle que pour faire monterchaque jour plus haut la fortune insolente des Concini. Tandis que Léonora s’enrichit scandaleusement par le trafic effronté de toutes les places, son mari, qu’on n’appelle plus que le marquis d’Ancre, en arrive à se faire donner le bâton de maréchal de France (septembre 1613). Il était sans exemple qu’un étranger, qui n’avaitjamaisporté les armes, fût ainsi parvenu de plein saut au faîte des honneurs militaires. Tour à tour allié des Guises contre Condé et de Condé contre les Guises , ami un jour et le lendemain ennemi des vieux mi-

nistres qui, parmi ces misérables agitations, se maintenaient à grand peine au pouvoir, le maréchal d Ancre finit par irriter contre lui tout le monde et isoler la régente au milieu de la cour. Marie de Médicis s’en aperçut, quand le prince de Condé, qui chaque jour affichait davantage son mécontentement, se détermina à franchir le pas qui séparait l’opposition de la révolte. Au mois de janvier 1614, ce prince, avec les ducs de Nevers, de Mayenne, de Longueville et de Bouillon, quitta la cour, en signe de rupture ouverte avec le gouvernement de la régente, et quelques jours après la ville de Mézières, enlevée de vive force à l'officier qui y commandait , devint la place d’armes des rebelles (13 février). Condé y publia un manifeste, assez semblable, selon la remarque d’un contemporain, à celui de la ligue du bien public sous Louis XL Les désordres de l'administration, l’abaissement des princes et des grands au profit d’agents du pouvoir obscurs et infidèles, la charge tous les jours croissante des impôts, les mariages espagnols enfin, étaient les principaux griefs contenus dans ce manifeste, qui concluait à la convocation des états généraux. Le prince, du reste, et ses adhérents protestaient contre la pensée de rien attenter contre la paix , « s'ils n’y étaient provoqués. » Jeannin etVilleroy, au reçu de la lettre de Condé, conseillèrent à Marie de Médicis de marcher droit à lui, pour le réduire par la force : la chose était facile; « les peuples demeuraient partout dans 1 obéissance, ainsi que l’écrit Malherbe, et de rien faire sans eux il n'y avait pas moyen. » Mais les avis pusillanimes du vieux chancelier Sillery et des deux Concini

prévalurent auprès de la régente effrayée elle-même; elle négocia; c'était capituler. Des places furent accordées aux chefs de la rébellion, avec quatre cent cinquante mille livres pour les indemniser de leurs frais, et les états généraux furent convoqués à Sens pour le 25 août. Ces concessions ne firent qu’encourager les princes à oser davantage; Condé et le duc de Vendôme relevèrent en Poitou et en Bretagne le drapeau de la révolte. La reine-mère obéit cette fois à de meilleures inspirations ; elle fit monter le jeune roi à cheval, le mit à la tête de sa maison militaire, et se porta avec lui contre les rebelles. 11 suffit de la présence de Louis XIII pour faire éclater partout le sentiment populaire en faveur de la royauté ; les deux princes, promptement convaincus de leur impuissance, furent trop heureux de voir leur soumission acceptée par la régente. Marie de Médicis, revenue à Paris, crut qu’elle consommerait le triomphe de l'autorité royale, en faisant déclarer majeur son fils qui allait entrer dans sa quatorzième année. Le 2 octobre 1614, le jeune monarque, accompagné de sa mère, de son frère, Gaston de France, duc d’Anjou, des princes du sang et des grands officiers de la couronne, se rendit au Parlement pour y tenir son lit de justice, et faire enregistrer solennellement une déclaration par laquelle il confirmait de nouveau l’édit de Nantes, renouvelait les ordonnances portées avant lui contre les duels, les jurements et les blasphèmes, et s’engageait à observer les bonnes et saintes lois publiées par ses prédécesseurs. Marie de Médicis, suivant le cérémonial accoutumé, prit la parole pour remettre le

gouvernement à son fils, et son fils lui répondit en la priant « de continuer l’administration de ses affaires. » Le lit de justice fut suivi immédiatement de la réunion des états généraux, ltien ne rendait cette réunion nécessaire; ce n'avait été qu’un mot d’ordre pour la faction des princes, et Condé avait offert à la reine-mère d’y renoncer. Mais cette offre cachait un piège , et Marie de Médicis, selon le témoignage de Richelieu, s’affermit à tenir les « états, d’autant plus que les princes la sollicitaient de ne le pas faire. « Toute l'importance des états généraux de 1614 tient à ce qu’ils furent les derniers de l’ancienne monarchie. Rien du reste ne s’y fit de sérieux, et l’esprit politique leur manqua plus qu’à d’autres de ces mêmes assemblées dans les siècles antérieurs. Point de réformes législatives, comme celle que l’Hôpital avait tirées des cahiers pour les consigner dans l’ordonnance d’Orléans; point de réformes financières, point de résolutions qui aient en rien influé sur la marche du gouvernement. Ce ne fut qu’un vain spectacle offert à la France inattentive. Le jeune roi fit l’ouverture de l’assemblée le 27 octobre, dans la grande salle de l’hôtel de Bourbon. Ce jour même commença à éclater la jalousie de la noblesse contre le tiers-états, représenté presque uniquement par des officiers de justice et de finance ; les paroles de dédain que l’orateur de l’ordre privilégié laissa tomber sùr les gens de robe devint le signal d’une querelle, qui est le plus intéressant souvenir légué par ces étatsà I histoire. Deux députés du tiers, le docte Auvergnat Savaron et le lieutenant civil de Paris de Mesmes soutinrent celte

querelle avec honneur. Le clergé et la noblesse réclamaient leur exemption de limpôt du fisc, en même temps que l’abolition de la Paulette *, droit annuel, au prix duquel les magistrats achetaient la transmission héréditaire de leurs offices. A ce coup qui atteignait grand nombre de ses membres, le tiers répondit en demandant la révocation des derniers édits bursaux, la réduction des tailles au quart et la surséance des pensions. C'était frapper au cœur l’aristocratie de cour, au profit de qui cette dernière charge de l’Etat avait été presque doublée depuis Henri IV. Savaron fut député auprès de la chambre de noblesse pour soutenir devant elle le vote de son ordre, et il ne craignit pas de dire en face à ces fiers gentilshommes « que si le peuple qui portait le fardeau de leurs pensions n’en était soulagé, il pourrait bien secouer leur joug, comme autrefois les Franks celui des Romains. » Ces paroles soulevèrent un tel orage, que le clergé fut obligé d'intervenir comme médiateur entre les deux ordres. Des excuses furent exigées .de Savaron; il se borna à protester qu’il n’avait point voulu faire injure à la noblesse, ajoutant fièrement qu’il avait porté cinq ans les armes, avant d’être magistrat, et qu’il était bon pour répondre à tout le monde en l’une et l’autre profession. Ce langage n’était guère propre à amener la conciliation; la pacifique intervention des députés ecclésiastiques devint encore une fois nécessaire, et le lieutenant civil de Mesmes fut choisi pour porter des paroles mieux sonnantes aux oreilles

1. Ainsi nommée du financier Charles Paillet, qui, sous Henri IV, avait inventé cette mesure fiscale.

de la noblesse. Il ne fit que l’irriter davantage, en comparant les trois ordres à trois enfants de la même mère, dont le clergé était l'aîné, la noblesse le puîné et le tiers-état le plus jeune. « A ce titre, concluait-il, le tiers avait droit de n’être point méprisé; » car « il arrivait souvent que les aînés ravalaient leurs maisons et que les cadets les relevaient et les portaient au point de la gloire. » L’orgueil des gentilshommes ne put tolérer cette prétention de la roture à une fraternité qui semblait l’égaler à eux; leur président, le baron de Sénecey porta au roi leurs doléances, en des termes dégradants pour l’ordre rival, et Louis XIII ordonna que ceux du tiers contentassent messieurs de la noblesse. Le tiers avoua de Mesmes de tout ce qu'il avait dit, refusa des excuses qui l’eussent déshonoré, et prétendit à son tour ne s’expliquer que devant le roi. Tout ce qu'on obtint de lui fut qu’il fit dire quelques jours après à la chambre de la noblesse qu’il n’avait eu contre elle nulle intention d’offense. Hâtons-nous de remarquer que ce qu’il y avait au fond de ce débat n’était nullement la revendication de l’égalité sociale, comme elle se fit à la fin du siècle suivant ; c’était seulement une autre noblesse, celle de la robe, qui signifiait à la noblesse depéeque désormais elle avait dans l’État une rivale en richesse et en puissance.

Avec une assemblée que de telles questions divisaient, la cour avait peu à craindre une action fortement concertée contre elle. Sur rien, ou presque rien, les trois ordres ne s’entendirent. Le clergé, assisté, de la noblesse, eût voulu faire recevoir dans le royaume

les décisions disciplinaires du concile de Trente : il trouva un invincible obstacle dans l’esprit parlementaire qui dominait sur les bancs du tiers-état. Le tiers avait inscrit comme loi fondamentale, en tête de son cahier, l’absolue souveraineté du roi, « tenant sa couronne de Dieu seul et ne pouvant, pour quelque cause ou prétexte que ce lût, en être privé par aucune puissance en terre, spirituelle ou temporelle. » Le cardinal du Perron fit rejeter par sa chambre et celle de la noblesse cette déclaration comme superflue et n’ajoutant rien aux garanties décrétées par le concile de Constance en faveur de la personne sacrée des rois. Un autre prélat, non moins respecté, Camus, évêque de Belley, s’éleva contre la demande faite par les députés du tiers de recevoir communication de l’état des dépenses publiques. « C’était, disait-il, ouvrir au peuple le sanctuaire dont l’entrée lui était interdite. » On lui répondit avec beaucoup d’à-propos que cette interdiction « n’existait plus sous la loi nouvelle, qui avait répandu la lumière du jour sur les mystères de l’Ancien Testament. » Jeannin, successeurmalheureux de Sully dans le maniement des finances, n’en fut pas moins mis à l’aise, dans les comptes qu’il eut à rendre, par la connivence des deux ordres privilégiés : il ne soumit aux trente-six délégués de l’assemblée que des états incomplets, qui ne leur permirent pas un contrôle efficace. Une seule mesure financière fut votée unanimement, ce fut l’institution d’une chambre de justice contre les partisans: sacrifice fait à un vieux préjugé également répandu dans toutes les classes de la nation. La cour sut de son côté se ménager, en fa-

veur « des mariages et alliances » conclus sou6 la régence , une apparente unanimité : on aima mieux en remercier Marie de Médicis que de donner raison à l’opposition factieuse et décriée du prince de Condé.

11 y avait plus de trois mois que les états étaient rassemblés, et ils avançaient peu dans la rédaction des cahiers que, selon la coutume, ils devaient laisser aux mains du roi avant de se séparer. Leur présence à Paris, au lieu d'y contribuer au respect de l’autorité publique, semblait n'y déchaîner que davantage le désordre et la violence; ce n’étaient qu assassinats, que duels, que scènes tumultueuses à la porte même du lieu de leurs séances. Marie de Médicis les fit presser, au nom du roi, de remettre au plus tôt leurs cahiers, promettant que cette remise n’entraînerait pas le renvoi de l'assemblée. On se bâta de la satisfaire : le clergé et la noblesse s’entendirent pour mettre en commun leurs vœux sur les matières les plus importantes. La suppression des pensions, la réduction des tailles et la diminution de la gabelle étaient autant de concessions que les deux ordres privilégiés faisaient au tiers, pour obtenir de lui la publication du concile et le rétablissement des Jésuites dans riJniversité. Le tiers ne leur concéda rien en retour, sinon l’abolition du droit annuel, déjà votée d’enthousiasme au milieu de novembre : son cahier était l’expression des vœux qui lui étaient propres, et s’attaquait avec une égale liberté à l’esprit de faction chez les princes, aux abus qui s’étaient introduits dans l’Eglise, aux usurpations de la noblesse sur l’autorité royale et à ses tyrannies locales sur le pauvre

peuple, aux empêchements qui gênaient la bonne administration de la justice , enfin à la gestion désordonnée des finances. 11 fut décidé que le jeune monarque recevrait ces cahiers dans toute la solennité d’une séance royale (23 février 1615). Le baron de Senecey, de la maison de Bauflremont, présenta celui delà noblesse; Robert Miron, prévôt de Paris, celui du tiers-état; mais leurs harangues furent à peine écoutées après celle qu'avait prononcée l’orateur du clergé, l’évêque de Luçon, celui qui devait être bientôt le grand cardinal de Richelieu. On fut frappé alors, comme on l’est encore aujourd'hui , de l’élévation des pensées, de la précision énergique du langage, de l’éloquence d’homme d’État, qui se révélaient dans son discours. Nous ne sommes pas toutefois de ceux qui ont cru y trouver l’expression de ses vues personnelles et, comme on l’a très-bien dit, « la prévoyance de sa propre fortune1. » Richelieu n’a fait là qu’agrandir par la supériorité de son intelligence la pensée dont il était l’organe.

Les députés du tiers-état, lorsqu’ils se présentèrent le lendemain à la porte de leur salle pour reprendre leurs délibérations, la trouvèrent fermée; les tapisseries avaient été détachées, les bancs enlevés, et défense leur fut faite de par le roi de se réunir désormais. 11 faut entendre ici les poignants regrets d’un membre de ces états, Florimond Rapine, qui en a raconté l’histoire ; il faut assister à la scène de douleur, de honte et de colère qui se passa alors et qu’il a

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