I. Voltaire
pour son fils le duc d'Enghien la charge de grandmaîtrc de France. Le duc de Lorraine était reçu par le roi frès-clirétien en sa bonne grâce, mais moyennant la cession du duché de Bar, du comté de Clermont en Ârgonne et des villes de Stenay, Jamelz, Dun et Moyenvic. Il devait en outre s'engager à démolir les fortifications de Nancy, et accorder passage à perpétuité sur les terres aux troupes françaises se rendant en Alsace. Trois mois étaient accordés au roi trèschrétien pour ajuster l’affaire du Portugal â la satisfaction de Sa Majesté Catholique, passé lequel terme la France n’interviendrait plus directement, ni indirectement dans cette affaire. La convention matrimoniale entre Louis XIV et l infante Marie-Thérèse formait enfin un acte séparé, par lequel Philippe IV assignait pour dot à sa fille cinq cent mille écus d’or payables par tiers, dans le délai de dix-huit mois, moyennant lequel payement l’infante devait renoncer en bonne forme pour elle et pour ses hoirs â toutes les parties sans exception de l'héritage paternel. Les précautions de langage les plus minutieuses étaient accumulées pour donner le caractère le plus solennel, le plus irrévocable à cet acte de renonciation, qui devait être signé par 1 infante avant le mariage, et après la célébration ratifié par Louis XIV et enregistré par le Parlement.
Tel fut le traité des Pyrénées, le plus avantageux que la France eût signé depuis plusieurs siècles. La gloire en appartenait au cardinal Mazarin, et après cette grande transaction, il lui était permis de dire « que si son langage n’était pas français, son cœur
l’était. » Ses ennemis n’en répétèrent pas moins qu’une année de guerre de plus eût assuré la conquête des Pays-Bas, et que les intérêts du royaume avaient été trahis par une paix trop peu profitable. II était étrange d’entendre cette calomnie débitée par quelques-uns des grands coupables de la Fronde, par ceux-là même qui avaient arrêté la France dans le premier élan de ses victoires, et amoindri les résultats qu’elle était en droit d’espérer de sa longue lutte contre la maison d’Autriche. Mais le jugement de ces détracteurs n'a été ni celui des contemporains ni celui de la postérité, et au nom de Mazarin reste attaché l’impérissable honneur d’avoir achevé l’œuvre de Henri IV et de Richelieu.
Philippe IV avait annoncé l’intention de conduire lui-même sa fille à la frontière de ses États, et sa santé languissante ne lui permettait pas d’entreprendre le vovage dans une saison aussi avancée. La célébration du mariage fut donc remise au printemps de l’année suivante. La cour de France en prit l’occasion de passer l’hiver dans les provinces méridionales du royaume. Louis XIV se montra successivement aux grandes cités de Toulouse, d’Aix et de Marseille. Ce fut par la brèche qu’il entra dans cette dernière ville, coupable d’avoir voulu maintenir ses vieilles franchises républicaines contre le duc de Mercœur, gouverneur de Provence, et contre le premier président d’Oppède. La ville d’Orange, enclave appartenant au chef de la maison de Nassau, fut peu après investie par le maréchal du Plessis Praslin, et les fortifications en furent rasées. Tout annonçait chez le jeune
roi, quoique encore tenu en tutelle par Mazarin, la ferme volonté de faire partout respecter son pouvoir. 11 était à Aix, lorsque l’arrivée deM. le Prince lui fut annoncée? « Quand je vous aurai entretenu une « heure, avait écrit celui-ci à Mazarin, vous serez bien « persuadé que je veux être votre serviteur, et je pense « que vous voudrez bien aussi m’aimer. » Le changement des circonstances avait bien changé le langage de l’altier transfuge. Il descendit chez le cardinal, qui le conduisit auprès du roi (27 janvier 1660). Louis XIV avait consenti à recevoir seul, avec sa mère, les soumissions de son cousin repentant. L'entrevue fut courte, et Condé en sortit instruit par ses propres yeux que la France n’avait plus un enfant pour maître. a Le lendemain, raconte Mademoiselle, M. le Prince était à la cour, comme s’il n’en fût jamais sorti. « Il lui fut permis cependant de ne pas assister au mariage du roi. On apprit, au même temps, qu’un autre témoin du sang royal manquerait à cette cérémonie : le duc d’Orléans venait de mourir à Blois (5 février). Ni Louis XIV, ni Mazarin n’oublièrent, dans cette ère nouvelle de prospérités, celui dont la glorieuse épée avait tant contribué à les procurer à la France. Turenne reçut le titre de maréchal général des camps et armées du roi, qui lui conférait toutes les attributions militaires de la dignité deconnétable (5 avril). Cette dignité même, lui fut, dit-on, offerte, moyennant qu’il abjurât le calvinisme. Mais Turenne avait l’âme trop droite pour se convertir autrement que sous l’empire d’une conviction sincère, et il n’avait pas encore entendu la grande voix qui devait le ramener à la vérité.
Au commencement de mai, les deux cours arrivèrent l’une à Saint-Jean de Luz, l'autre à Saint-Sébastien ; mais quelques arrangements relatifs à la fixation des limites de la Catalogne et du Roussillon retardèrent encore de près d’un mois les entrevues royales. Elles eurent lieu dans l’île des Faisans, qui avait échangé son nom contre celui de l’île de la Conférence. Après que D. Louis de Haro eut épousé 1 infante, au nom du roi de France, dans l’église de Fontarabie (3 juin), le roi d’Espagne, avec sa fille, se rendit dans le pavillon, agrandi et magnifiquement décoré, qui avait été le théâtre des négociations; ils y trouvèrent Anne d’Autriche. Le frère et la sœur ne s’étaient point vus depuis quarante-cinq ans ; Anne ne put résister à son émotion : Philippe crut de sa dignité de roi et de Castillan de n’en laisser voir aucune (4 juin). Le surlendemain, après toutes les précautions prises pour que tout se passât entre eux sur le pied de la plus stricte égalité, les deux monarques se rencontrèrent dans l’île, et jurèrent solennellement la paix. Après quoi, la reine Marie-Thérèse fut remise par son père aux mains de son époux. On lui trouva sans beauté beaucoup d’agrément. Les noces royales furent célébrées le 9 juin dans l’église de Saint-Jean de Luz. D. Louis de Haro n’avait pas oublié de faire signera la jeune reine, malgré le peu d’importance que semblait y attacher Philippe IV, l’acte de renonciation à l'héritage paternel; mais il oublia de payer à l’époque convenue le tiers de la dot, et le gouvernement de Louis XIV ne manqua pus de se prévaloir plus tard de cette négligence. La cour cependant ne tarda pas à
quitter Saint-Jean de Luz; mais le voyage du couple royal, des Pyrénées à Paris, eut toute la lenteur d’une marche triomphale. Louis XIV \it à Am boise le prince de Condé, à Chambord le due de Longueville, à Fontainebleau les ducs de Lorraine et de Guise, lui apporter leurs félicitations et leurs hommages. Il s’arrêta à Vinceimes. et y attendit plus d’un mois que Paris eût achevé les préparatifs de la réception splendide qui lui devait être faite. Le plus notable incident de ce séjour de Louis XIV aux portes de sa capitale fut la députation que lui envoya le Parlement, pour obtenir qu’il fut permis à l un des présidents, accompagné de conseillers pris dans toutes les chambres, de venir complimenter le cardinal Mazarin. Le roi n’eut garde de s’y opposer. Le fils de Broussel fut un de ces députés. La compagnie ne pouvait démentir avec plus d’éclat l’injuste violence des arrêts qu’elle avait portés contre le ministre. Tout fut prêt enfin le 2G août pour l’entrée royale, dont la magnificence fut incomparable; les particuliers de la ville de Paris se vantaient d’avoir dépensé 10 millions. On ignore si ce fut par un effet du hasard que ce triomphe delà royauté eut lieu à la date précise, où douze ans auparavant , ses humiliations avaient commencé par la journée des barricades. Le cardinal Mazarin, dont la santé déclinait rapidement , trouva assez de forces pour s’associer à la pompe de cette fête.
Nos historiens s’accordent tous à remarquer que le calme rendu à la France par le traité des Pyrénées fut accompagné d un retour semblable à l’ordre et à la
paix dans le reste de l’Europe. « Toutes les querelles s'apaisaient, dit très-bien M. deSismondi, ....le monde semblait revêtir une face nouvelle, et de nouveaux acteurs s’avancaient sur le théâtre. » L’Angleterre, qui n’avait échangé les déchirements de la guerre civile que contre la dictature républicaine de Cromwell, retourne en cette année même à la monarchie, et Charles II, rappelé sur le trône de ses ancêtres, entre à Londres la veille du mariage de Louis X1Y (8 juin 1600). A la même époque cessaient les agitations violentes du nord de l’Europe. Il y avait cinq ans que le roi Charles-Gustave, devenu roi de Suède par l’abdication de Christine, s’était élancé dans la voie des conquêtes, et que, selon l'éloquent langage de Bossuet, « il avait apparu à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. » Ramené en arrière par l’attaque combinée de l'empereur et du roi de Daneipark, il s’était jeté sur cette dernière contrée, et après lui avoir imposé en vainqueur le traité de Roscbild, il lui avait de nouveau déclaré la guerre, et prétendait conquérir, avec Copenbaguequ’il assiégeait, l’empire du nord. Mais, pour emprunter encore le langage de l’orateur chrétien, « le redouté capitaine tomba au plus beau temps de sa vie ; » la maladie l’enleva subitement (février 1660). La France intervint alors, comme médiatrice, avec l’Angleterre et la Hollande, pour rétablir la paix entre les deux couronnes Scandinaves, et seule elle eut l’honneur de négocier, dans l'abbaye d'Oliva, près de Dantzig, le traité qui mit fin à la longue querelle de la Suède et de la Po-
logne (mai 1660). Le bruit des armes qui, pendant près de quarante ans avait rempli l’Europe presque entière, ne se faisait plus entendre alors que sur deux points reculés, à la frontière de Portugal et devant Candie assiégée par les Turcs. C’est encore à cette époque que nous voyons luire à l’horizon les premiers rayons de la gloire littéraire du règne de Louis XIV. Bossuet, dont nous prononcions le grand nom tout à l’heure, commença à paraître dans les chaires de la capitale pendant le carême de 1 659 ; en 1 659 aussi la comédie des Précieuses Ridicules fut pour la France la première révélation du génie de Molière; la muse bien jeune encore de Racine débute enfin, en 1660, par Y OJe aux nymphes de la Seine, destinée à célébrer le mariage du roi. N’oublions pas une apparition bien autrement éclatante, qui s’élait faite, trois ans auparavant, celle de Pascal, dans l’ardente controverse du jansénisme. Ici quelques détails sont nécessaires : nous touchons à l'un des faits les plus considérables de l’histoire de ce grand règne.
L’ouvrage auquel Jansénius avait consacré les méditations de toute sa vie, son fameux Augustinus, avait été publié en 1640, deux ans après sa mort, et presque aussitôt il avait été censuré par le pape Urbain VIII, comme renouvelant les erreurs d’un docteur de Louvain, Michel Baïus, condamnées par le Saint-Siège soixante ans auparavant. Ni l’apparition, ni la censure du livre ne firent alors de bruit que parmi les théologiens. Il en fut autrement lorsque parut, en 164-3, le traité d’Antoine Arnauld sur la fréquente communion. L’effet en fut très-grand : c’était IV 27
une attaque redoutable dirigée contre la compagnie de Jésus. L’auteur, jaloux de restaurer dans toute son autorité le principe évangélique de la voie étroite, s’élevait, avec une grande vigueur de raisonnement, contre les directeurs à la morale relâchée, qui prodiguaient aux pécheurs, avec une indulgence sacrilège, l’auguste sacrement de l’eucharistie. Son zèle était légitime et sa démonstration d’une claire évidence; seulement l’excès de sa logique et le rigorisme outré de sa doctrine allaient, dans la pratique, à ne supprimer guère moins l’usage que l’abus du sacrement; il en détournait la plupart des âmes pieuses par l’effroi de leur indignité, et ouvrait au libertinage une large porte pour s’en éloigner entièrement. La guerre était ainsi déclarée, guerre héréditaire, entre les Jésuites et le fils de cet Arnautd, qui avait été contre eux, sous Henri IV, l’avocat de l’Université. Anne d’Autriche, émue du bruit que commençait à faire celte querelle, donna l’ordre à Arnauld d’aller à Rome rendre compte au pape de son ouvrage; mais Arnauld aima mieux se cacher que de s’incliner devant l’autorité pontificale, et il laissa le Parlement invoquer en sa faveur les libertés de l’église gallicane qui ne lui donnaient pour juge que l’épiscopat français. La reine céda au Parlement, et quelques années se passèrent durant lesquelles Port -Royal tranquille vil fleurir ses « petites écoles, » qui commençaient à disputer aux Jésuites l'enseignement de la jeunesse. On sait quels livres admirables (la Grammaire, la Logique , la Rhétorique ) furent le fruit de cet honorable antagonisme.
Cependant la controverse théologique, laissant de côté le traité de la fréquente communion , s’était retournée vers l'Augustinus et en 1649 le syndic de la faculté de théologie, Nicolas Cornet, dénonça à la Sorbonne cinq propositions qu’il en avait extraites, et qui formaient la substance de la doctrine de l’évêque d’Ypres. La Sorbonne n’eut pas à rendre d’arrêt; quatre vingt huit évêques s’approprièrent la rédaction de Nicolas Cornet, et dans une lettre qu'ils adressèrent à Innocent X, appelèrent sur les cinq propositions le jugement du siège apostolique. L’examen fut long et consciencieux, et trois ans se passèrent avant que fût prononcée la sentence (mai 1653). Elle était conçue dans les termes les plus clairs, les plus absolus. Les propositions étaient proclamées toutes hérétiques, et en partie impies et blasphématoires. Restait à savoir si ta bulle pontificale, envoyée en France, y serait déclarée exécutoire. La reine-mère et Mazarin n'hésitèrent pas à publier la déclaration royale qui lui donnait ce caractère; ils avaient vu, depuis le commencement des troubles, le jansénisme allié de la Fronde, et savaient avec quelle ardeur cette secte si austère embrassait les intérêts du prélat si peuédiûant alors renfermé à Vincennes. Un mandement du vieil archevêque, oncle du prisonnier, fut publié à l'appui de la déclaration, et la Sorbonne enregistra la sentence rendue à Rome comme règle de foi sur la matière pour l’avenir (août 1653). On ne manque pas au respect dû à Port-Royal en disant que cette illustre association de vertus et de talents donna un affligeant spectacle en cette circonstance. On vit ces grands es-
prits motiver leur refus de soumission sur la plus misérable des arguties, et soutenir que les cinq propositions n 'étaient pas dans Jansénius, parce qu’elles ne se trouvaient textuellement dans aucune partie de YAugustinua et que la citation n’en était pas rigoureusement littérale. Bossuet a tranché le débat en assurant qu’elles sont l’àme même du livre, il fallut une nouvelle déclaration de l’épiscopat français maintenant (pie les propositions étaient bien réellement dans Jansénius , et qu elles avaient été condamnées dans le sens adopté par l'auteur; il fallut une nouvelle décision du pape, confirmant celle des évêques français (20 septembre 1654). Arnauld n'en continua pas moins à nier l’existence réelle des cinq propositions dans V Augustinus , et il s'en appropria même la première qui établissait que .« les commandements de Dieu ne sont pas toujours possibles aux justes. » 11 fut cité devant la Sorbonne, et après de longs et orageux débats, il fut frappé d’un arrêt de censure pour irrévérence envers le pape et les évêques, et pour reproduction d’une doctrine proclamée hérétique. Tous les docteurs de la faculté, y compris le condamné luimême, étaient tenus d adhérer à cet arrêt par leur signature, sous peine de dépradation. Il se trouva soixante docteurs avec Arnauld pour encourir cette peine (18 février 1G56j.
Port-Royal était aux abois; Tordre allait être donné de fermer les petites écoles et d’enlever à la mère Angélique les jeunes lillcs élevées sous sa direction; Arnauld , quelque infatigable qu’il fût dans la lutte, sentait le terrain lui manquer pour la renouveler avec
avantage. Ce fut alors qu'il appela à son aide un laïque, disciple, comme lui, de Saint-Cyran, connu seulement jusqu’alors par la puissance merveilleuse de son esprit dans les sciences mathématiques. Nous n’avons pas à parler ici de la précocité de l'effrayant génie de Pascal, des cruelles souffrances de l ame et du corps qui remplirent loute sa vie, de l’épouvante qui lui prit au hord de l abîme du doute où il se sentait près de tomber, et de la grande pensée qu’il eut, pour préserver les âmes de ce péril, de rehausser et fortifier les barrières de la foi par une nouvelle apologie du christianisme. 11 avait trente-trois ans lorsqu’Arnauld lui mit la plume à la main pour la défense de la cause janséniste. Pascal reconnut au premier coup d'œil que, pour rester maître du champ de bataille, il fallait non point se défendre, mais attaquer, non point parler à l’école, mais au publie, et ses Lettres à un provincial , dirigées contrôles Jésuites, répandirent à pleines mains l’odieux et le ridicule sur la célèbre compagnie. Le succès en fut immense; comment ne 1 ’eût-il pas été? Jamais la langue française n’avait été écrite avec une telle perfection : c’étaient tour à tour la plus mordante ironie, les scènes de comédie les plus artistement arrangées , et les mouvements de l élo-* quence la plus véhémente, la plus passionnée. Pascal a mérité dans les Provinciales d’être appelé par Voltaire m le premier des satiriques français; » mais il a mérité aussi que l’on dît que son sarcasme a été le précurseur de celui de Voltaire dans la discussion des matières religieuses. Rien de plus légitime sans doute que de dénoncer les aberrations du probabilisme et de flétrir
les immorales décisions de quelques casuistes; mais il y avait injustice à imputer aux seuls Jésuites des maximes « qu'on aurait aussi bien déterrées chez des docteurs dominicains ou franciscains ; » il y avait surtout une mauvaise foi criante à rendre toute la société responsable des erreurs de quelques-uns de ses membres flamands et espagnols, et le grave Bourdaloue a été fondé à protester du haut de la chaire contre le scandale de celte éloquente diffamation1. Quoi qu’il en soit, les petites lettres se succédant l'une à l’autre pendant le cours des années 1656 et 1657, tombèrent, comme autant de coups de foudre, sur les Jésuites : les rieurs, toujours en si grand nombre dans le public français, étaient contre eux, et le jansénisme, appuyé sur la faveur de l'opinion, put se croire un moment victorieux.
Ce fut alors cependant que l’archevêque de Toulouse. Pierre de Marca, fit adopter par l’assemblée du clergé, séant à Paris, la rédaction d'un formulaire que tous les ecclésiastiques, les religieux et même les religieuses devaient souscrire, et qui imposait aux signataires l’obligation de reconnaître que les cinq propositions condamnées étaient réellement de Jansénius, tirées de son livre, et différentes de la doctrine de Saint- Augustin, dont elles avaient perverti le sens (2 septembre 1656). Peu après une nouvelle bulle, émanée du pape Alexandre Vil, successeur d'innocent X, renouvela et aggrava les censures portées par la précédente contre VAugustinus, en prohiba la lecture, et
l. Voltaire, Si>c/e de Louis XIV.
défendit aux fidèles d’en tenir la doctrine, de la prêcher, ou exposer, publiquement ou secrètement ( 1 0 octobre). À cet acte de l'autorité pontificale, pour qu'il fût valable en France, le concours de l’autorité royale était nécessaire; mais telles étaient, à cette époque, les préoccupations de la politique et de la guerre, qu’il se passa plus d’un an, avant que lût tenu le lit de justice dans lequel Louis XIV alla ordonner l’enregistrement de la bulle et de la déclaration qui la rendait exécutoire (19 décembie 1657). Mazarin, on le suppose aisément, n’avait point de parti- pris dans la querelle tbéologique; mais détail importuné du bruit qu’elle faisait, et espérait que pour cette fois elle allait finir. 11 s’inquiétait d ailleurs de trouver toujours au fond de l’opposition religieuse des jansénistes l’action du cardinal de Retz. Depuis deux ans que ce prélat avait quitté Rome, il ne cessait, au milieu de sa vie errante, de remuer par les intrigues le diocèse de Paris, sous le prétexte d’y maintenir sa légitime autorité, et ses agents les plus dévoués étaient les curés imbus de la nouvelle doctrine. 11 fallait donc s’attendre à voir le gouvernement venir en aide aux évêques pour obtenir l’adhésion universelle au formulaire qu’ils avaient dressé : le moment approchait où allaient éclater les grandes résistances de Port-Royal, et les persécutions qui en furent la suite.
Le cardinal Mazarin cependant ne tenait plus les rênes de LÉtat que d’une main défaillante : il avait usé le reste de ses forces dans les conférences des Pyrénées, et la vie commença à lui manquer quand l’oeuvre de sa politique fut accomplie. Depuis quelque
HISTOIRE DK FRANCE.
temps déjà il initiait chaque jour davantage Louis XIV à la pratique du gouvernement : ses entretiens avec le jeune monarque devinrent plus longs et plus fréquents dans les derniers mois qu'il vécut, et il le prépara par ses instructions à se passer de premier ministre. Il alla jusqu’à lui signaler formellement <i le danger qu’il y a pour un roi à mettre un homme dans cet état. » Mme de Molteville ajoute qu'il lui laissa « des conseils et des préceptes estimables , que le roi luimême écrivit, afin de s’en souvenir pour sa conduite. » S’il était vrai que Mazarin, comme on le lui a reproché, avait eu sa part dans le tort de l’éducation trop négligée de Louis XIV, il s’efforça de la réparer alors en le formant « au grand métier de roi » par les lumières de sa longue expérience. 11 lui laissait pour ministres Letellier et Lionne, dont il lui garantissait la capacité : il ne donnait pas moins d’éloges à celle du surin tendant Fouquet, mais, pour conti ôler les opérations de ce ministre, il recommanda au roi son intendant Jean-Baptiste Colbert. La défiance pour Fouquet et la confiance pour Colbert entrèrent dès lors dans la pensée de Louis XIV.
Quoique Mazarin ne se fît aucune illusion sur le déclin de sasanté, et qu'il vît avec une sorte d’indiflërenoe philosophique approcher la mort, rien n’annonçait chez lui le détachement de la vie. Il avait encore l’œil et la main aux affaires, et le 28 février 1661, neuf jours avant d’expirer, il signa le traité de la France avec le due de Lorraine, complément final de la paix des Pyrénées. Ce qui est moins honorable pour lui, c’est qu’il donnait à son immense fortune la plu-
part de ses pensées. Il lui en coûtait de se séparer de ses tableaux, de ses statues, de ses meubles précieux pour lesquels il avait une passion de connaisseur italien. Il lui en coûtait de se séparer de son or, qu'il aimait en avare, recherchant encore, au bord de la tombe, les profits accoutumés du jeu. 11 fallut pourtant qu’il songeât à dresser l’acte où étaient déposées ses volontés dernières. La honte lui vint alors de déclarer authentiquement l’énormité de cette fortune si mal acquise, et il imagina un triste expédient, sinon pour rassurer sa conscience, au moins pour donner à sa possession une apparente légitimité. II fit donation de tous ses biens au roi qui les lui rendit. Un seul neveu lui restait, le moins digne de son affection : il lui donna le duché de Nivernais, avec une somme considérable. Mais ce ne fut pas à Alphonse Mancini qu’échut, avec le nom de Mazarin à perpétuer, la part principale de ce prodigieux héritage. Soit par un témoignage suprême de reconnaissance envers Richelieu, son bienfaiteur, soit, comme l’affirme Mme de Motteville,pour l'étrange plaisir d’entasser ses trésors sur la tête d’un homme déjà démesurément riche, le cardinal, en instituant comme sa légataire universelle, sa nièce Hortense Mancini, la maria au marquis de la Meilleraie, fils du maréchal, lequel devenait duc de Mazarin par le fait de ce mariage. Ses six autres nièces reçurent de lui en capital ou en revenu des sommes qui égalaient leur fortune au rang où les avaient fait monter leurs illustres alliances1. Les plus considérables de