‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 33 sur 46 · Créquy, d’Humières et Bellefonds · texte numérisé non relu

Créquy, d’Humières et Bellefonds

partageant en trois grands bras de noms différents, enveloppe la Hollande de ses eaux. Le prince d’Orange, capitaine général des forces de terre néerlandaises, avait jugé que le plus considérable de ces bras, le Wahal, se défendait assez lui-même par sa largeur et sa profondeur; c’était au nord, sur l’Yssel, là où les eaux moins hautes et moins rapides opposaient à l'ennemi une plus faible barrière, qu’il s'était posté derrière, une longue ligne de retranchements. Restait le bras intermédiaire, le Leck ou Rhin proprement dit, qui, par l'île du Betau, donnait entrée sur le territoire batave, et qui, moins facile à franchir que l’Yssel, avait aussi un moindre coips de troupes pour sa défense. Ce fut là que, d’après le conseil de Turenne, le roi se décida à tenter le passage (12 juin). Un gué, praticable à la cavalerie, avait été indiqué en face de Tolhuys. Le régiment des cuirassiers, sous les ordres du comte de Guiche, s’y lança hardiment, et atteignit l’autre rive presque sans coup férir. Il n’y avait là qu’onze cents hommes d’infanterie, prêts à se rendre, si le duc de Longueville et quelques gentilshommes emportés, comme lui, par l’ardeur de leur âge, ne les eussent chargés l'épée à la main. Il en coûta la vie au jeune prince, et Condé, son oncle, fut blessé à la main en courant à son secours. En quelques instants, les bords du fleuve furent libres d’ennemis, et un pont de bateaux livra peu après passage à l’armée tout entière. Quelques heures suffirent ainsi pour ouvrir à l’invasion française le cuiur de la Hollande. « Je fus présent à ce passage, qui fut hardi, vigoureux, plein d’éclat et glorieux pour

la nation. » Ces deux lignes de Louis XIV réduisent à «ajuste mesure une action de guerre beaucoup trop vantée par la flatterie contemporaine, et dont la grandeur réelle fut dans ses résultats.

Il sembla en effet que l’entrée des Français dans le Bétau eût frappé à mort les Provinces- Unies; aucune place ne leur opposa de sérieuse résistance. Doesbourg se rendit au roi, Deventer au duc de Luxembourg, Arnheim, ainsi que les deux forts deKnotzembourg et de Sehenek à Turenne; le marquis de Rochefort, maître d’Amersfors et de Naërden, poussa les avant-postes de sa cavalerie jusqu’à la petite ville de Muyden, sur le Zuiderzée. Rochefort n’avait pas été instruit, à ce qu’il paraît, de l’importance de cette place, où se trouvaient des écluses destinées à retenir les eaux toujours prêtes à submerger le terrain bas sur lequel s’élève la capitale de la Hollande. Il négligea de s’assurer de Muyden, et laissa aux citoyens d’Amsterdam la ressource désespérée d’inonder leur patrie pour la sauver. Telle avait été la rapidité des coups de Louis XIV, que Jean de Witt et les États généraux avaient sènti le cœur leur faillir, dès le premier jour de la lutte, et qu ils avaient résolu d’envoyer au roi des députés pour lui demander à quelles conditions il leur accorderait la paix. Le chef de cette ambassade, Van Groot, fils du célèbre Grotius, se présenta le ‘22 juin au camp français. Il lui fut répondu qu’on n’entrerait en négociation avec lui que lorsqu’il apporterait, au lieu de vagues offres de soumission, des propositions nettement formulées et des pleins pouvoirs pour conclure. Pendant que, la dou-

leur dans l'âme, il retournait à la Haye pour y chercher des instructions, le peuple d’Amsterdam, par son attitude menaçante, détermina ses magistrats à ouvrir les écluses et à percer les digues qui empêchaient la mer de se répandre dans les campagnes (23 juin) : résolution magnanime qui déconcerta alors les orgueilleuses espérances de Louis XIV, mais que plus tard il sut admirer. Cependant ni le secours que celte inondation protectrice avait prêté à une partie de leur territoire, ni la gloire que Ruyter venait de donner au pavillon hollandais dans la sanglante et indécise bataille de Sole-Bay (7-9 juin), n’avaient rendu la confiance aux États généraux; ils voyaient les provinces de Gueldre, d’Over-Yssel, de Groningue et d’Utrecht presque entièrement aux mains des Français; ils entendaient chaque jour parler de nouvelles places qui ouvraient leurs portes à la première sommation d’un ennemi vainqueur sans combat : ils se décidèrent donc à renvoyer Van Groot avec les termes d’une véritable capitulation. Ils offraient de céder à LouiB XIV tout ce qu’on appelait le pays de la Généralité, c’est-àdire toutes les conquêtes faites sur les Espagnols en dehors des sept provinces, Maeslricht avec une partie du Limbourg, le Brabant hollandais et la Flandre hollandaise : ils s’engageaient en outre à payer dix millions d’indemnité pour les frais de la guerre. Jamais Richelieu, ni Mazarin, dans l’essor le plus hardi.de leurs pensées ambitieuses, n’avaient autant espéré pour la France; ce résultat eût justifié la guerre de Hollande; il eût laissé les Provinces-Unies abaissées et les Pa\ s-Bas espagnols sous la main victorieuse

de Louis XIV. Ces conditions ne suffirent cependant ni au monarque, ni au conseiller dont il subissait la fatale influence : Louvois, associé à Pomponne dans la négociation, exigea des cessions de territoires bien plus étendues, la liberté du commerce français et l’exercice public du culte catholique dans toutes les possessions hollandaises, vingt millions d’indemnité de guerre, et le tribut annuel d’une médaille d’or offerte au roi pour le remercier de la paix rendue par lui pour la seconde fois aux Provinces-Unies. C’était ordonner au plénipotentiaire hollandais de souscrire à la ruine et au déshonneur de son pays. Le roi et son ministre, qui, dans leur égale ignorance de l’esprit des hommes libres , avaient cru la Hollande trop heureuse d'accepter de semblables conditions, virent se dissiper très-vite les illusions de leur orgueil (29 juin-2 juillet).

A cette heure même, un vaste soulèvement se propageait d’un bout à l’autre des Provinces-Unies; le peuple des villes, prompt à passer de la peur à la colère, renversait partout le gouvernement de la bourgeoisie qu'il accusait de trahison, et faisait proclamer par la force le rétablissement du stathoudérat. Un vague instinct avertissait les masses populaires qu’en l’état de crise où se trouvait leur patrie, une dictature militaire pouvait seule la sauver, et tout jeune, tout inconnu qu’il fut encore, le prince d’Orange se trouva ainsi porté par une révolution à la tête de la république néerlandaise. Malheureusement ce généreuxélandu patriotisme fut accompagné des excès trop ordinaires aux multitudes déchaînées, et le nouveau stathouder

consulta plus son intérêt que son honneur en leur laissant un libre cours. Parmi les chefs de l’aristocratie bourgeoise, déchue du pouvoir, que poursuivaient les haines conjurées de la soldatesque et de la populace, les deux plus éminents et les plus menacés étaient Jean de Wilt et son frère Corneille. Corneille portait autant de vigueur et de fermeté dans l’action que legrand pensionnaire portait de lumières dans le conseil, et tout récemment, dans la lutte gigantesque soutenue à Solebay contre les escadres de France et d’Angleterre, il avait prêté à ltu y ter une héroïque assistance. 11 se trouva un misérable pour l’accuser de complot contre la vie du prince d’Orange. On demanda contre lui des preuves à la torture, et il la subit, quoique malade, avec une stoïque intrépidité. Les juges s’étant refusés à le condamner à mort, un autre moyen fut imaginé pour tuer d’un même coup les deux frères. Jean de Witt, sous un faux prétexte, fut attiré dans la prison où Corneille étailencore détenu, et, à un signal donné, les portes en furent enfoncées, les deux grands citoyens percés de coups, et leurs corps sanglants accrochés à la potence (29 août). Guillaume de Nassau pouvait prévenir cet attentat; il nele fit pas, et en récompensa au contraire les auteurs. Il laissa avec la même indifférence l’échafaud se dresser pour les autres chefs du parti républicain. Comme on l’a très-bien dit, « il ramassa la dictature dans le sang',» il se fit le complice d’un grand crime pour devçnir le sauveur de son pays. Pendant trente ans, à partir de ce jour, nous

l. M. Henri Martin.

allons voir Guillaume jouer en Europe le rôle d'antagoniste de Louis XIV et d'organisateur des coalitions contre la France, général presque toujours malheureux, mais n’avant jamais eu le cœur abattu ni lintelligence troublée par ses revers; politique profond, préparant de loin et attendant avec patience le succès de ses habiles combinaisons; génie tout de calcul et froidement opiniâtre, qui par sa ténacité fatigua à la longue son puissant adversaire, et finit par recueillir dans la défaite les profits de la victoire.

Au moment où le prince d'Orange se saisit du gouvernement, les affaires des Provinces-Unies semblaient déjà moins désespérées. Le patriotique exemple d’Amsterdam avait été suivi dans toute la province de Hollande, et les digues percées avaient couvert la campagne d’une vaste inondation, devant laquelle s’était arrêté le progrès des armes françaises. En même temps, une tempête de quatre jours avait empêché un débarquement tenté sur la côte du Texel par le duc d’York et l’amiral d’Estrées (16-20 juillet). Peu après, enfin, le départ de Louis XIV pour Saint-Germain (26 juillet) apporta aux Hollandais une sorte de trêve qui leur permit de respirer. Le roi, reconnaissant la nécessité d’attendre les glaces de I hiver pour achever sa conquête, laissa le commandement de l’armée à Turenne, avec l’ordre de ne rien entreprendre. Il eut le malheur, avant de partir, de ne pas écouter un sage conseil que lui donna le grand capitaine. Turenne étaitd’avisd’envoyer les vingt mille prisonniers faits sur l’ennemi travailler en France au canal du Languedoc : il parut à Louvois plus noble.

plus digne de la grandeur de Louis XIV de les rendre moyennant une rançon dérisoire. Orgueilleuse bravade que le stathouder punit tout aussitôt en armant ces vingt mille bras contre la France. Non content de renforcer ainsi son armée et d’y rétablir durement la discipline, Guillaume commença alors à appeler l’Europe à son secours, et l’Europe commença à lui répondre. L’électeur de Brandebourg, engagé, comme on l'a vu, dans la cause de la Hollande, remua tant qu’il entraîna l’empereur, retenu jusque-là par sa parole donnée à Louis XIV. Un traité fut signé le 25 juillet, qui assura aux États généraux le secours des troupes impériales jointes à celles du Grand Électeur, et vers la fin du mois d’août ce prince se mit en marche vers le Rhin, en même temps que Montécuculli s’ébranlait avec une armée autrichienne. Turenne, qui, sur l’ordre du roi, s’était porté au delà du fleuve pour y surveiller ces mouvements hostiles, le repassa bientôt, n’ayant pas assez de forces pour faire face à quarante mille hommes. Heureusement il y eut désaccord entre l’électeur, presséd’aller donner la main au prince d’Orange, et Montecuculli que retenaient les hésitations de son maître. Turenne triompha de la supériorité du nombre par celle de ses manœuvres, et les Allemands, au lieu de franchir la Meuse, rentrèrent sans avoir rien fait sur les terres de l’Empire (décembre). Le mécompte du prince d'Orange fut cruel ; il avait cru, avec les forces de l’Allemagne jointes aux siennes, écraser les Français et délivrer la Hollande : il ne parvint même pas à reprendre sur le duc de Luxembourg les deux places de Naërden et de Woêrden , et ce hit avec aussi

peu de succès qu’aidé de dix mille Espagnols, que lui avait prêtés le compte de Monterey, il entreprit le siège de Charleroi (1 5 à 22 décembre). Luxembourg répondit à cette malencontreuse tentative par un coup d'audace qui ne réussit pas mieux. Il se flattait de surprendre, à la faveur des glaces, la ville de la Haye et les États généraux qui y siégeaient, lorsqu’un soudain dégel arrêta sa marche (28 à 30 décembre). Ici se trouve une page effroyable dans l’histoire de ce capitaine, destiné à une gloire militaire si éclatante; ses troupes, en se retirant, commirent sur leur passage les excès les plus monstrueux; l’affectation de plaisanterie avec laquelle il raconte à Louvois ces horreurs fait frémir, et Louvois n’est pas moins odieux lorsqu’il les redit sur le même ton à M. le Prince. Celuici du moins trouva le courage d’écrire au ministre : « Je ne sais s'il est de l'intérêt du roi de continuer cet affreux système. » M. le prince avait raison ; le politique Guillaume, quoique lui-même bien peu humain à la guerre, tira habilement partie de ces barbaries de l’armée française. Le récit qu'il en publia alluma chez les Hollandais une soif dévorante de vengeance, et commença à soulever contre la France l’opinion européenne.

Le beau rêve de Colbert s’était dissipé; il ne croyait plus à une fin si prompte de la guerre, et sa douleur fut profonde, lorsque pour les besoins d’une seconde campagne il reçut l’ordre de revenir aux mesures financières dont il croyait avoir fermé l’ère désastreuse. Louvois n’exigeait rien moins que les moyens de porter encore une fois plus de cent mille hommes

en Hollande et sur le Rhin. L'antagonisme, chaque jour plus violent des deux ministres ne nuisit point au service du roi; il y eut entre eux rivalité à qui ferait de son mieux, et tout fut prêt au printemps pour reprendre les hostilités que l’hiver avait à peine interrompues. Louis, toutefois, avant de rentrer en campagne , sembla vouloir s’arrêter dans la voie où il s’était déjà trop avancé ; il offrit la paix aux Hollandais, non plus aux conditions exorbitantes sous lesquelles il avait prétendu les écraser, mais dans des termes, tels à peu près que ceux auxquels ils s’étaient résignés eux-mêmes. C’était méconnaître et le changement des circonstances, et le génie de son nouvel adversaire; ses propositions ne furent pas acceptées (avril 1673). Deux fois réitérées et toujours avec de nouveaux adoucissements par le monarque victorieux, dans le cours de cette même année, elles ne furent pas mieux accueillies : « Je maintiendrai » était la devise des Nassau , et Guillaume n’entendait rien sacrifier ni de l’indépendance, ni de la puissance hollandaise. Loin de l’effrayer, la lutte lui plaisait parclle-même, et il lisait dans l’avenir plus clairement que son puissant ennemi. L’heure approchait où la guerre de la France contre les Provinces-Unies allait devenir la guerre de 1 Europe contre la France.

Un brillant succès ouvrit la campagne de 1673. Le roi alla en personne assiéger et prendre Maastricht : il s’était mis fièrement hors de la tutelle de ges deux lieutenants, en déclarant à Louvois « ne pouvoir plus être que seul à commander une armée. » L’essai lui

réussit, grâces à Vauban qui dirigeait tout en ne paraissant qu’obéir. Il est juste d’ajouter que l'esprit exact et méthodique de Louis XIV entendait mieux les sièges que toute autre partie de l’art de la guerre. Celui de Maëstricht ne dura pas plus de vingt jours (10 à 30 juin). Pendant ce temps, un nouvel effort était tenté par les escadres combinées de France et d'Angleterre pour jeter par mer un corps d’armée en Hollande. Guillaume ne se repentit pas d’avoir sacrifié à l’intérêt public sa haine contre Ruyter, en laissant l’illustre amiral à la tête de la flotte des Provinces-Unies. Deux fois, le 7 et le 14 juin, sur les côtes de la Zélande, ce grand homme de mer soutint avec un nombre de vaisseaux inférieurs l'attaque des escadres ennemies, et les contraignit à renoncer à leur entreprise. Ni Charles II, ni Louis XIV ne se découragèrent, et au mois d’août le prince Rupert et d'Estrées reparurent en vue du Texel, pour y rendre la mer libre à une armée de débarquement commandée parSchonberg. Cette tentative ne fut pas plus heureuse que les deux précédentes : les Français qui, dans les combats de juin, avaient été plus hardis que leurs alliés à s’exposer au feu de l'artillerie hollandaise, laissèrent cette fois aux Anglais presque tous le poids de l’action, et des récriminations violentes échangées entre les deux flottes furent l’unique fruit de leur commun effort. La Hollande n’avait plus désormais à craindre d être assaillie par mer : son élément lui était resté fidèle {'2 1 août). Ce fut alors même que triomphèrent à Vienne les puissantes menées du prince d Orange : les dernières hésitations de l’empereur avaient été vaincues ;

son plénipotenliaire à la Haye avait reçu l'ordre de signer avec les Provinees-Unies un nouveau traité d’alliance, où étaient entrés en même temps le roi d’Espagne et le duc de Lorraine (30 août). L'électeur de Brandebourg, réconcilié depuis quelques mois avec Louis XIV, ne se fit aucun scrupule d’adhérer peu après à ce traité; l'Empire de proche en proche y accéda presque entier, et ainsi se noua la première des grandes coalitions formées contre la France au dix-septième siècle. L’Angleterre seule y manquait, mais lorsque son Parlement se réunit au mois d’octobre, des protestations tumultueuses y retentirent contre l’alliance française , qui en annonçaient l’inévitable rupture.

Tout était bien changé pour Louis XIV; ni la prise de Maëstrieht, quelle qu’en fut l’importance, ni celle de Trêves par Vauban, ni l’entrée en possession des dix villes impériales de l’Alsace, Colmar, Schelestadt et autres ne compensaient le grave échec diplomatique que venait d’essuyer la France. 11 n’y avait plus rien à attendre des conférences ouvertes à Cologne, sous la médiation de la Suède, pour y amener à la paix les États généraux : Guillaume ne respirait que guerre et vengeance, et la recouvrance de Naërden, premier succès qu’eussent obtenu ses armes, rendit ses compatriotes aussi déterminés et aussi confiants qu’il l’était lui-mème. Amsterdam s'illumina de mille feux de joie en se sentant libre du voisinage des Français (7 septembre). Turenne, pendant ce temps, manœuvrait sur le Rhin pour empêcher Monteeuculli de passer ce fleuve et de se joindre à l’armée hollan-

daise. Avec des forces inférieures, il put retarder, non empêcher ce résultat, et au commencement de novembre, Guillaume eut la satisfaction de donner la main aux impériaux sous les murs de Bonn. Cette ville, de l'électorat de Cologne, quoique bien défendue par un officier français, ne tint que neuf jours : ce fut le dernier fait d’armes de la campagne ; l’honneur en resta aux ennemis de la France. Ils triomphèrent bien davantage lorsque commença à s’exécuter la sage résolution prise par Louis XIV d’évacuer la Hollande. Rendons ici un juste hommage au courageux sang froid du monarque et de son ministre qui, sans se soucier de l’opinion du dedans ni de celle du dehors, surent accomplir à temps ce sacrifice nécessaire. C’était condamner leur propre politique, c’était reculer et se donner, devant amis et ennemis, les apparences delà défaite. 11 en coûta à la gloire du grand roi; mais l’acte n’en fut que plus digne de louange. Plût au ciel que Louvoie eût toujours ainsi conseillé son maître ! L’évacuation des places hollandaises, préparée avec un secret admirable, s'opéra dans les mois de novembre et de décembre avec autant d’ordre que de célérité. On ne garda que Grave et Maastricht. La reconnaissance des Provinces-Unies n’eut point de bornes envers le prince d'Orange, à qui elles rapportaient à juste titre l'affranchissement de leur territoire : Guillaume fut proclamé stathouder et capitaine général héréditaire de Hollande et de Zélande.

Si ce prince n’eût été qu’un citoyen jaloux de l’honneur et de la prospérité de sa patrie, il eût saisi cette occasion de lui rendre la paix. Louis XIV con-

sentait à restituer Grave et Maëstricht, et à renouer des relations sinon amicales, du moins pacifiques avec la Hollande, à la condition qu elle le laissât vider seul à seul sa vieille querelle avec la maison d'Autriche. Il ne demandait que de rentrer, après un écart momentané, dans la politique de Richelieu et de Mazarin. Mais Guillaume jouait avec passion, quoique à froid, le jeu des batailles, et ce n’était pas assez poür lui d’avoir affranchi son pays, il voulait encore affaiblir et humilier la France. 11 ne se montra que plus actif à la combattre par les négociations et par les armes. Rien ne lui tenait plus à cœur que d’enlever à Louis XIV l’alliance de l’Angleterre. Ce ne fut pas à son oncle le roi Charles qu’il s’adressa pour obtenir ce résultat; il remua par ses intrigues la chambre des communes, et quand le Parlement ouvrit ses séances au mois de janvier 1674, un acte d’accusation fut déposé contre les ministres Buckingham et Arlington, prévenus d’avoir vendu à la France les intérêts de la Grande- Bretagne. Charles II n’eut d’autre moyen de sauver ses ministres que de rompre ses engagements avec Louis XIV, et de conclure la paix avec les Provinces- Cnies (19 février). Guillaume, pour le moment, n’en voulait pas davantage; il se tenait pour assuré d’entraîner plus loin la nation anglaise, en dépit de son roi.

On était encore en hiver, et déjà les combats avaient recommencé; déjà un détachement envoyé par Lou- Vois s’était saisi du poste de Gerinei'sheiin sur le Rhin pour empêcher l’électeur palatin de le livrer aux troupes impériales ; déjà aussi le duc de Navailles

«»tait entré en Franche-Comté, pour satisfaire l’impatient désir du roi de rattacher enfin cette province française à la France (28 février). La conquête n’en fut pas toutefois aussi facile qu elle l’avait été en 1 G68 ; il en coûta quatre mois de sièges successifs, au bout desquels la comté de Bourgogne fut à jamais perdue pour l’Espagne (juillet 1 G73). Mais e était sur un autre théâtre que les grands coups devaient se porter. Les alliés, forts de leur nombre, avaient projeté d’attaquer la France à la frontière du Rhin et à celle des Pays-Bas. Le duc de Lorraine, toujours rôdant autour de ses états pour y rentrer, n’attendait que les généraux impériaux le comte deCaprara et le duc de Bournonville, pour envahir l’Alsace; Turenne lui fut opposé. Le prince d’Orange avec les Espagnols du comte de Monterey et les Allemands du comte de Souches, joints à ses troupes hollandaises, se flattait de réunir sous son commandement quatre-vingt-dix mille hommes, et « d’aller, disait-il, traiter les dames à Versailles et hiverner en France. » Coudé fut chargé de déjouer ce superbe calcul. Depuis deux ans qu’avait commencé la guerre, M. le Prince n'y avait pas eu un rôle digne du vainqueur de Rocroy. Le grand gagneur de batailles n’avait eu qu’àfaire des sièges sans importance, à surveiller les mouvements d’un ennemi qui ne remuait pas, adonner des conseils qui n’étaient pas toujours suivis. Il était mécontent, Pt sa santé qui s'altérait rendait son humeur chaque jour plus chagrine. Louvois, pour l’apaiser et le relever aux dépens de Turenne qu'il haïssait, lui donna une belle armée, forte surtout par son infanterie. On s’étonna de voir le grand capitaine,

avec dépareillés troupes, resterdurant six semaines indécis et inactif, en face d'un ennemi qui n’agissait pas lui-même parce qu'il n’avait pas réuni toutes ses forces. Ce fut seulement au mois de juillet, quand le prince d Orange, rejoint par ses renforts, commença son mouvement aggressif, que M. le Prince prit une résolution dans laquelle on reconnut le grand homme de guerre. Il s'établit au nord-ouest de Charleroi, dans son fameux campement du Piéton, position défensive, qui , au dire d'un des généraux ennemis, valait mieux pour lui que quinze mille hommes. Guillaume crut qu’en venant offrir aux Français la bataille, il les attirerait hors de leur camp : ils demeurèrent immobiles. Ce fut à lui de se retirer, mais il le fit avec une singulière négligence, par une marche de flanc, qui , à travers des chemins étroits, faisait défiler son armée, en longues et minces colonnes, à la vue et presque sous le feu de l’armée française. L’imprudence était grande devant un général tel que Condé. En un moment il est à cheval, se met à la tête des vaillants escadrons de la maison du roi, et va charger un corps d’infanterie et de cavalerie hollandaise qui occupait le village de Sénef. L’action est vive, mais courte : Sénef reste aux mains des Français. Mais les fuyards n’ont pas tardé à rallier, près du prieuré de Saint-Nicolas-au- Bois, la queue d’une de leurs colonnes, qui arrête sa marche, les reçoit dans ses rangs, et fait face à l’ennemi. Ici s’engage un second combat, soutenu principalement par le comte de Monterey et ses Espagnols : ils sont rompus à leur tour, après une vaillante résistance : la mort du brave Fourilles paye malheu-

reusement ce nouveau succès. Une partie de l’armée coalisée était détruite; tous ses bagages et ses munitions, avec trois mille prisonniers, étaient aux mains des Français. Nous répétons ce qu’ont écrit la plupart des historiens militaires en disant qu’après un tel résultat Turenne se fût arrêté. Mais savoir s’arrêter n’était pas dans le génie du grand Condé, et la force qui se contient n’était pas la sienne. Il avait retrouvé dans l’action tout le feu de sa jeunesse; il voulut compléter, ou, comme on l'a mieux dit, il voulut outrersa victoire, et il alla chercher au village du Fay le prince d’Orange, qui, avec ses débris ralliés et son avant-garde intacte, attendait les Français dans une position formidable. Là s’engagea la véritable bataille de Sénef, bataille acharnée et indécise, qui continua jusque dans la nuit, à la lumière de la lune, et ne finit que par l’cpuisement des deux armées. Condé voulait la recommencer le lendemain au point du jour; mais il fut seul à le vouloir, et déjà Guillaume était en retraite sur Mons. Trois mille morts et quatre mille blessés français furent relevés sur le champ de bataille : la perte de l’ennemi était d’un tiers plus considérable (II août 1674). Il est juste d’ajouter que dans cette sanglante journée M. le Prince, avec quarante cinq mille hommes, en avait combattu soixante mille. Si la France n’avait pas à se glorifier d’un succès décisif, encore, moins les alliés avaient-ils atteint le but de leur grand effort . Ils se séparèrent mécontents les uns des autres; les Espagnols allèrent se renfermer dans leurs places, le comte de Souches, avec les impériaux, se porta sur la Meuse, où il occupa

Huy et Dinant, pendant que le prince d Orange obtenait pour tout triomphe la reprise de Grave, héroïquement défendue par Chantilly.

La guerre sur les bords du Rhin eut un tout autre caractère, et jamais mieux que dans cette campagne n'éclata la différence du génie de Turenne et de celui de Condé. Louvoie, comme on vient de le voir, avait mis la plus forte partie des troupes françaises sous le commandement de M. le Prince : c’était pour lui un motif, peut-être n’était-ce qu’un prétexte, pour refuser à Turenne les renforts que celui-ci réclamait avec instance. Heureusement la masse entière des forces de l’Empire que Turenne allait avoir à combattre fut peu prompte à se mouvoir, et le vieux guerrier, chez qui l'audace croissait avec les années, profita de cette lenteur pour frapper sur chacun des corps séparés de cette puissante armée des coups aussi rapides et aussi terribles que ceux de la foudre. Vers la fin du mois de mai, il apprend que le duc de Lorraine et le comte Caprara n attendent pour envahir f Alsace que l’arrivée duducde Bournonviile et des contingents des Cercles. Malgré Louvois, qui prétend le rappeler sur la Moselle, il franchit le Rhin, pousse vers le Necker, et va surprendre l’ennemi dans sa position de Sintzheim. L’engagement fut vif et le succès quelque temps incertain ; mais à une troisième charge de la cavalerie française, les Allemands rompus se débandèrent : ils avaient perdu deux mille cinq cents morts ou blessés (IC juin). Il en coûta alors à f électeur palatin et à ses sujets de s’être engagés aussi avant qu’ils l’avaient fait dans la cause impériale : leur contrée fut

cruellement ravagée. Turenne, selon sa propre expression, « mangea» systématiquement le pays, pourempêcher l’ennemi de subsister, tandis que Louvois punissait par l'incendie le refus des habitants d’acquitter les contributions de guerre qui leur étaient imposées. On sait comment l'électeur indigné adressa un cartel à Turenne (27 juillet), et comment celui-ci répondit, en termes mesurés , par une vague apologie de sa conduite. 11 avait de bien autres soins. Le chef des contingents des Cercles réunis à Francfort venaient de décider de se porter en avant, sans attendre l'électeur de Brandebourg, et la ville libre de Strasbourg, violant les lois de la neutralité, leur avait livré le passage pour entrer en Alsace (20 septembre). Encore quelques jours, et le grand électeur, arrivé sur le Necker, allait amener vingt mille hommes de plus à cette armée déjà double de celle de Turenne. Il fallut par prudence tenter un nouveau coup d’audace , et la journée d'Entzheim, justifiant les calculs du grand capitaine, donna encore une fois la victoire aux Français (4 octobre). Un jeune capitaine anglais, du nom de Churchill, s’y couvrit de gloire : Turenne enseignait l’art de vaincre au futur duc de Marlborough. Cependant ni les Allemands n’avaient été rejetés au delà du Rhin, ni l'électeur de Brandebourg n’avait été arrêté dans sa marche pour les rejoindre. 11 était impossible que Turenne, s’il n'était puissamment renforcé, continuât à soutenir la lutte. Louvois le reconnut et s’empressa de lui annoncer l’envoi de vingt bataillons et de quatre vingts escadrons des meilleures troupes de M. le Prince. On s’attendait qu’avec ce secours un

effort immédiat serait tenté pour disputer l'Alsace à l’ennemi, qui déjà s’y établissait en conquérant, et s’apprêtait à y prendre ses quartiers d’hiver. Quel triste étonnement n’y eut-il pas en France, quelle joie à Vienne et à Bruxelles, lorsqu’on apprit que M. de Turenne, malgré les renforts qu'il avait reçus, abandonnait l’Alsace aux impériaux, et se repliait sur la Lorraine! Louis XIV et Louvoie seuls avaient le secret de ce mouvement. Pendant que les Allemands le croyaient prêt à hiverner au delà des Vosges, Turenne franchissait ces montagnes, malgré les neiges et les glaces, et le 27 décembre débouchait à Béfort, où il avait donné rendez-vous aux divers corps de son aninée. Le temps manqua aux ennemis surpris pour réunir les leurs, et un premier coup fut frappé tout aussitôt à Mulhouse sur la cavalerie de l’Empereur et du duc de Lorraine qui fut mise en déroute (29 décembre). Huit jours après, le Grand Électeur est assailli avec la même vigueur et le même succès à Turkheim, alors qu’il rappelle autour de lui les troupes éparses de la coalition pour protéger Colmar, dépôt de ses magasins (5 janvier 1675). Turenne vainqueur se préparait pour le lendemain «à une bataille générale où toutes les chances étaient en sa faveur : il n’eut pas à la livrer; l’armée allemande en retraite précipitait sa marche pour se mettre en sûreté sur l’autre rive du Rhin. Il y eut un cri universel d admiration et de joie dans le royaume en apprenant le résultat prodigieux et soudain de cette manœuvre, une des plus belles qu’aient jamais enregistrée les fastes de la guerre. Le retour du modeste héros à travers les provinces orien-

laies de la France eut quelque chose de triomphal ; le roi l'embrassa devant toute lu cour, lui prodigua les louanges et les récompenses et obligea l'orgueilleux Louvois, qui lui avait donné de trop légitimes sujets de plainte, d’aller lui demander son amitié. La réconciliation ne fut peut-être pas très-sincère, mais Turenne obtint du moins de n ôtre point gêné par le ministre dans les opérations de la prochaine campagne.

Les Hollandais s’étaient flattés d’avoir bon marché de la marine française que n assistait plus celle de l’Angleterre; une de leurs escadres fut mise sous les ordres de Ruyter pour* aller assaillir la Martinique, pendant que ïromp, avec l’autre, fut chargé de jeter des troupes et d’exciter des soulèvements sur les côtes de France. Ni l’un, ni l'autre ne réussirent; Ruyter tenta sur le Fort Royal une attaque qui fut vigoureusement repoussée, et Tromp obtint pour tout succès l'occupation momentanée de l île de Noirmoutier. Le prince d Orange savait les provinces occidentales du royaume mécontentes du poids des impôts aggravé par la guerre, et on l’avait leurré de l’espoir qu’à la vue des vaisseaux hollandais des mouvements populaires éclateraient en Normandie, en Bretagne et en Poitou. Rien ne remua ; un complot, formé par le chevalier de Rohan et un certain Latréaumont, officier sans emploi, pour livrer Quillebœuf à l’amiral hollandais, fut découvert et puni (novembre), et Tromp rentra au Texel après une campagne de peu de profit et de peu de gloire. Le cabinet de Madrid, déshabitué depuis longtemps des faveurs de la fortune, put croire un

instant qu elle lui revenait en Roussillon, où le Bret, commandant des troupes françaises, leur laissa enlever le poste important de Bcllegarde. Mais Scbfinherg arriva bientôt pour réparer cet échec, et la régente d Espagne reçut alors une nouvelle qui troubla profondément sa courte joie. Messine s'était soulevée, et le chevalier de Valbelle, avec quelques vaisseaux français, était venu en aide aux révoltés. Une partie des troupes espagnoles entrées en Roussillon en fut retirée en toute bâte pour aller combattre l'insurrection sicilienne; mais, au même temps, le duc de Vivonne, général des galères, était envoyé des côtes de Catalogne à Messine pour porter des secflurs aux insurgés ( janvier 1675). Les Messinois ne tardèrent pas à reconnaître la souveraineté du roi de France, et Vivonne prit possession avec grand éclat des fonctions de la vice-royauté (28 avril 1675.)

Avant de recommencer les hostilités suspendues depuis le retour de Turenne, Louis XIV tenta encore un effort pour détacher les Provinces-Unies de la coalition, et n’avoir plus à soutenir que son ancienne querelle contre la maison d’Autriche. 11 y eut un échange de procédés courtois entre Louvois et le prince d 0range par l'intermédiaire du comte d'Estrades; la France fut même invitée à proposer les bases sur lesquelles elle entendait négocier. Mais le roi et son ministre croyaient la nation hollandaise plus fatiguée qu elle ne l'était réellement de la guerre, et leurs propositions furent telles que Guillaume eut peu de peine à les faire repousser. Loin d’avoir la sérieuse pensée de traiter avec la France, le dissimulé stathou-

der no songeait alors qu’à lui susciter un nouvel ennemi, en entraînant, malgré Charles II, le peuple anglais à la guerre. 11 ne lui fut pas encore donné d’v réussir. La diplomatie de Louis XIV, au contraire, obtint à ce moment même un succès d'une grande importance : les Suédois et leur roi Charles XI, depuis trois ans soldés par l'or de la France sans rien faire pour elle, se déterminèrent enfin à agir dans le nord de l'Allemagne contre l’électeur de Brandebourg. C’était un ennemi de moins que devait rencontrer Turenne. Le roi, cependant, s'était réservé durant cette campagne la tâche de couvrir trois sièges importants: les places de Huy et Dînant, que le comte de Souches avait l’année précédente enlevées presque sans coupférir, furent assiégées et reprises par le maréchal de Créquy et le marquis de Rochefort(19 mai, G juin), et Limbourg, ville plus forte et mieux défendue que les deux autres, capitula quinze jours après (20 juin). Le cours moyen de la Meuse passa ainsi tout entier au pouvoir des Français. Louis XIV se porta de là sur le Brabant, avec le projet d’y entreprendre de sa personne quelqu'un de ces sièges, dont Louvois et Vauban savaient lui assurer le succès ; mais comme l’ennemi attendait avec frayeur de savoir où se porteraient ses coups, on le vit à l improviste repartir pour Versailles (17 juillet). Il y étaitrappelé parde fâcheuses nouvelles reçues des provinces de l’ouest et du sud-ouest du royaume. L’accroissement de l’impôt de la gabcllo en particulier avait excité des troubles violents à Bordeaux, et le maréchal d’Albret, gouverneur deGuyenne, effrayé par les souvenirs encore récents de l’Ormée,

s’était vu forcé de capituler avec la sédition. Le roi luimême avait accordé une amnistie aux chefs de la révolte. Leur audace s’en accrut; ils envoyèrent des agents à la Haye et la proposition fut faite au prince d’Orange d’ouvrir la Gironde à une flotte hollandaise (avril 1675). La Bretagne, au même temps, n’était pas moins agitée; Rennes était le théâtre d’actes nombreux de violence contre les percepteurs des nouveaux impôts (18 avril), le mouvement s’était propagé de proche en proche dans d’autres villes, et l’on avait vu dans les campagnes des scènes qui rappelaient celles de la Jacquerie. Il fallut sévir. Des troupes furent envoyées à Bordeaux, les habitants furent désarmés, la potence se dressa, et le silence de la terreur remplaça le bruit de l’émeute (novembre). En Bretagne, la répression fut plus longue et plus rigoureuse encore. On s’attriste de voir Mme de Sévigné raconter avec tant de légèreté les « penderies » trop nombreuses par lesquelles le duc de Chaulnes rétablit l’ordre dans cette province.

Mais la France n’avait guère d’yeux ni d’oreilles pour ces événements domestiques, quel qu’en fût le triste intérêt; l’attention publique était tournée vers le Rhin, là où la guerre avait tous les caractères du drame le plus émouvant.

L’empereur avait rappelé Montecuculli à la tête de son armée, et le vieux capitaine, malgré ses infirmités, avait accepté l’honneur et le danger de se retrouver en face delurenne. Leurs opérations commencèrent vers la fin du mois de mai : le général impérial se flattait de leur donner l'Alsace pour théâtre; il avait cru trop

aisément que le pont de Strasbourg lui serait livré. L’ hésitation des magistrats de cette ville laissa à Turenne le temps de lui en fermer les approches. Montecuculli, trompé dans son espérance, descend la rive droite du Rhin, et repasse le fleuve en face de Spire, faisantmined'allerassiégerPhilippsbourg; mais Turenne a deviné la feinte de son adversaire, et uniquement occupé de le séparer de Strasbourg, il jette un pont de bateaux à Altenheim, et en prenant position sur la rive droite, rappelle Montecuculli à sa suite. 11 avait obtenu pour premier avantage de fixer la guerre en Soualie. Alors s’engagea entre les deux illustres guerriers une lutte qui depuis lors a fait l’admiration de tous les gens de guerre. Pendant six semaines on les vit manoeuvrer dans l’étroit canton de l’Ortnau, avec des forces à peu près égales, l’œil toujours fixé sur le Rhin, dont l’un voulait forcer, l’autre défendre le passage. Vers le milieu du mois de juillet, un torrent grossi par les pluies, le llenchen, séparait seul les deux armées. Turenne trouva un gué pour le franchir, et en menaçant de tourner le camp des impériaux, il les contraignit à se mettre en retraite vers les montagnes. Montecuculli, pendant que ses bagages filaient sur le Wurtemberg, prit position au village de Sasbach, ne pouvant plus éviter la bataille et se retranchant fortement pour la mieux recevoir. C’était le 27 juillet 1675. Turenne venait de découvrir un défilé par lequel il pouvait tourner la gauche de l’ennemi, et avec une assurance qui ne lui était pas ordinaire : « Je les tiens, avait-il dit, ils ne pourront plus m’échapper. — Je ne veux pas être tué aujourd'hui, »

ajoutait-il quelques moments après, comptant sur un jour de victoire. Ce fut le jour de sa mort. On sait comment, en visitant une batterie que venait d’établir le commandant de l’artillerie, Saint-Hilaire, il fut atteint d’un boulet qui le renversa mort, le visage sur l’arçon. On sait aussi le mot admirable adressé par Saint-Hilaire à son fils, qui pleurait à la vue du bras de son père emporté: « Ce n’est pas moi, c’est ce grand homme qu’il faut pleurer. » Montecuculli rendit à son glorieux adversaire un hommage, s’il est possible, plus précieux encore: «11 est mort aujourd'hui, dit-il, un homme qui faisait honneur à l’homme. »

Depuis la fin tragique de Henri IV, jamais mort n’avait ému la France aussi profondément que le fit celle de Turenne. Le deuil ne lut pas seulement chez les soldats qui perdaient en lui « leur père; » ce fut un deuil vraiment national. La France avait oublié les erreurs passagères du grand homme au temps de la Fronde; elle ignorait les faiblesses privées qui avaient pu jeter quelque ombre sur l’éclat de sa vie héroïque ; ce qu’elle connaissait de lui, c’était sa modestie, sa simplicité, sa bonhomie, sa probité, son désintéressement et toutes les autres vertus qui ajoutaient un relief incomparable à sa gloire militaire. La popularité lui était venue, sans qu’il la cherchât, sous un gouvernement qui la comportait peu. Aussi lorsque, au milieu « des cris lamentables de toute une armée, » ses restes quittèrent les bords du Rhin pour être transportés à leur demeure dernière, la douleur publique éclata partout sur leur passage; partout on vit les populations apporter au cercueil du héros le tribut de leurs

larmes et de leurs prières. Louis XIV témoigna par ses actes et par ses paroles à quel point il sentait la perte qu'il avait faite : il ordonna que la dépouille de Turenne allât reposer à Saint-Denys, parmi les sépultures des rois de France.

On s’étonne que ni le jour ni le lendemain de ce triste événement, alors que les soldats consternés se regardaient « comme des enfants sans père, » Montecuculli n’ait ordonné l'attaque du camp français. A rabattement des troupes se joignait la mésintelligence des chefs; le marquis de Vaubrun et le comte de Lorges se disputaient le commandement. L’armée le déféra au dernier, parce qu il était neveu de Turenne.

A Lorges revint le pénible devoir d’ordonner la retraite de l’armée. Elle commença (31 juillet) sans que l’ennemi la contrariât; mais le 1er août, comme les Français traversaient la petite rivière de la Schutter, ils furent assaillis à la fois sur les deux rives par les Allemands qui voulaient les couper de leur pontd’Altenheim. Un moment l'armée fut en péril; mais le * désespoir et la soif de la vengeance inspirèrent aux vieux régiments de Turenne une sorte de vigueur surhumaine, et ils firent au général qu’ils pleuraient de dignes funérailles par le carnage de trois mille impériaux. Sanglante hécatombe, à laquelle F armée ne gagna que de repasser tranquillement le Rhin! Louis XIV, afin de prouver sans doute à 1 Europe que la France, après la perte qu elle venait de faire, ne manquait pas d’hommes de guerre faits pour commander ses armées, créa alors huit maréchaux de France, qu’on appela par raillerie, la monnaie de M. de Tu-

renne (30 juillet). Aucun d'eux toutefois n'obtint le périlleux honneur de succéder à l'illustre défunt : ce fut à Condé que cette mission fut confiée. M. le Prince exprima en partant son regret de ne pouvoir causer seulement deux heures avec l’ombre de M. de Turenne, nouvel hommage rendu à son rival de génie et de gloire ! Avant qu’il fûtarrivé en Alsace, une désastreuse nouvelle lui fut apportée. Le maréchal de Créquy, chargé de protéger Trêves contre le vieux duc de Lorraine et le duc de Brunswick-Zell, se laissa surprendre dans son camp de Kona-Saarbrück, au confluent de la Sarre et de la Moselle, et fut mis en déroute, comme général français ne l'avait pas été depuis vingt ans (I l août). Créquy répara noblement sa faute en s’enfermant dans Trêves, et y faisant une défense héroïque. Ce ne fut pas lui, ce fut la garnison mutinée contre lui qui rendit la place, après vingt-cinq jours d une résistance désespérée. Son honneur était sauf, et il devait reprendre bientôt sur les Allemands des * revanches éclatantes. Mais l échée n’en était pas moins grave, et si les vainqueurs eussent su pousser leurs avantages, le vieux duc Charles IV, avant de mourir, serait peut-être rentré à Nancy ; tout au moins en se portant sur le Rhin, eussent-ils forcé Condé de se replier sur la Lorraine et d abandonner l'Alsace à Montecueulli. Heureusement n'osèrent-ils rien de semblable ; le prestige de son nom suffit à M. le Prince pour tenir son adversaire en échec et conserver f Alsace. Montecuculli se borna à tenter, et sans succès, les sièges de Haguenau et de Saverne, et ce qu'il y eut de plus singulier, Condé risqua moins encore que Montecu-

culli. On eût dit que les deux grands capitaines, tous deux malades et chagrins, tous deux affectant peu de confiance en leurs troupes, craignissent également de mettre leur renommée aux hasards d'une bataille. Au commencement de novembre, ils prirent, comme d'un commun accord, leurs quartiers d’hiver, destinés à ne plus reparaître l'un ni l'autre à la tête des années.

Turenne mort et M. le Prince retiré à Chantilly laissaient Louvois seul auprès de Louis XIV pour diriger avec lui les opérations de la guerre. Les conseils qu’il donna au roi furent sages; c étaient ceux de Vauban. L'illustre ingénieur ne cessait de représenter au ministre l’importance qu’il y avait, après une campagne sans résultat comme la dernière, à resserrer et à systématiser l’action militaire de la France, de manière à compléter la frontière du nord, et « à faire ce pré carré tant désirable, sans lequel le roi ne pourrait jamais rien faire de considérable ni de solide’ » Il proposait en conséquence d'entreprendre au plus tôt l’attaque des places qui, comme Condé, Bouchain, Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer, étaient pour l’Espagne autant d'enclaves qu elle conservait en France. Vauban fut écouté, et le siège de Condé, pour lequel toutes ses études étaient faites, fut résolu. Louvois sut, avec son habileté ordinaire, tromper l'ennemi sur le point où les coups de l’armée française devaient se porter, et les Espagnols se préparaient à défendre Mons, lorsque Condé fut investi (18 avril 1676). Leroi

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