CHAPITRE XV
DEPUIS LA DESTRUCTION DU PARTI HUGUENOT JUSQU’A LA DÉCLARATION DE GUERRE A L’ESPAGNE
On se sent triste et presque humilié lorsqu’on passe du récit que nou9 venons de tracer à celui des luttes déplorables, dans lesquelles nous allons voir le grand homme d'Etat user les forces de son génie et amoindrir sa gloire. Les succès éclatants de la politique de Richelieu n’avaient fait qu'accroître l’aigreur de Marie de Médicis contre lui. Il en était devenu plus nécessaire à Louis XIU, et elle ne pouvait le lui pardonner. Elle s’était mise en outre sous l’entière direction du saint cardinal de Bérulle, qui dans son dévouement absolu à l’Église et sa pieuse ignorance des intrigues espagnoles, n’admettait pour la France d’autres alliances que les alliances catholiques. Le garde des sceaux Marillac, mêlé de plus près que Bérulle au maniement des affaires et mieux éclairé que lui sur l’hypocrite ambition du cabinet de l’Escurial, n’en était pas moins opposé, comme lui, par conscience à la politique du cardinal d’État, et dévoué aux intérêts de la reine-mère. Derrière eux se rangeait une partie considérable de la cour, les uns par le même principe
d'une dévotion sincère, le plus grand nombre par une haine jalouse contre le tout-puissant ministre. Leduc d Orléans enfin, toujours ambitieux par fatuité et mécontent par caprice, venait de quitter le royaume, où il prétendait n'être pas en sûreté, et il avait porté sa bouderie plus dangereuse encore que puérile à la cour du duc de Lorraine.
Richelieu lut dans les regards de Marie de Médicis, en paraissant devant elle, les colères amassées contre lui dans cette âme violente, et pour en détourner l’éclat, il s’empressa de lui adresser une lettre respectueuse, par laquelle il la priait de faire agréer au roi sa retraite, « maintenant que les affaires étaient remises au point de pouvoir être conduites par tout le inonde. » Louis XIII n’eut pas un moment la pensée de se séparer de son ministre, et, à force de larmes et de prières, il obtint de sa mère qu’elle reçût en grâce le cardinal. Il fit plus, et ce fut alors qu’en le déclarant principal ministre d’État, il lui donna de droit le rang que de fait il occupait dans ses conseils (2 novembre 1629). Richelieu, pressé d’agir en Italie, ne voulut néanmoins le faire qu’après avoir ôté l’alliance du frère du roi aux ennemis de la France. 11 ne fallut pas moins de quatre mois pour ramener à la raison ce misérable prince; avec le gouvernement de l'Orléanais et de nouvelles largesses pécuniaires, avec des satisfactions données à l’ambition et à la vanité de ses deux favoris, on obtint de lui une sorte de suspension d’hostilités; sans voir le roi, sans donner le moindre gage de réconciliation au cardinal, il consentit seulement à rentrer dans le royaume (janvier
1630). Richelieu était déjà en route vers les Alpes; il partait avec la patente de lieutenant général, représentant la personne du roi pour tous les faits principaux et accessoires de la guerre, autorisé de plus à traiter de paix, trêves et alliances avec tous rois, princes et républiques. Ce n’était rien moins qu’une délégation complète de la royauté.
Jamais, depuis la mort de Henri IV, la France n’avait été mieux en état de faire sentir sa puissance au dehors; mais jamais aussi les circonstances ne lui avaient commandé plus impérieusement de le faire. L’empereur Ferdinand II, qui ne trouvait plus d’ennemis en Allemagne, venait à cette heure d’envoyer en Italie des troupes autrichiennes au secours de la domination espagnole. Il avait dû, dans ces dernières années, les prodigieux succès de ses armes à celui qu’on a appelé le dernier et le plus grand des condottieri, au fameux Albert de Waldstein, qui, en livrant en proie à cent cinquante mille soldats d'aventure non pas seulement les états protestants, mais tout le sol germanique, avait partout donné la victoire et une souveraineté absolue à son maître. Ernest de Mansfeld et Christian de Brunswick, quelque tempe rivaux de Waldstein, avaient tous deux succombé dans la lutte; le roi de Danemark, Christian IV, après quatre années d’efforts pour relever en Allemagne le drapeau abattu de la réforme, avait été trop heureux d’acheter, en sacrifiant ses alliés, la paix de Lubeck (mai 1629); et si Ferdinand eût écouté son audacieux généralissime, il eût pu, en s’obstinant à la conquête de la Baltique, menacer le luthéranisme jusqu’en
Scandinavie, il aima mieux accorder ses secours à l’Espagne qui les réclamait en Italie. 11 n'entrait pas plus dans la politique du cardinal de Richelieu de laisser le corps germanique écrasé sous les pieds de l’empereur, que de laisser le roi catholique maître unique au delà des Alpes. Mais, tandis qu’il s’apprêtait à franchir ces monts à la tête d’une armée, c’était par la voie des négociations qu’il avait commencé dans le nord à agir contre la maison d’Autriche. Un diplomate français d’une rare habileté, le baron de Charnacé, avait été envoyé à Munich pour tenter l'ambition du duc de Bavière, comme l’avait fait Henri IV, en lui offrant la translation dans sa maison du sceptre impérial. Maximilien, chef de l’union catholique, gémissait, comme les autres princes allemands, de l’oppression que le redoutable lieutenant de l’empereur faisait peser sur ses états; mais Ferdinand II le tenait par l’appât de la restitution des biens ecclésiastiques à laquelle il contraignait alors les luthériens. La mission de Charnacé eut donc peu de succès en Bavière. Elle en eut davantage auprès du roi de Suède Gustave-Adolphe. « Ce prince, dit Richelieu, était un nouveau soleil levant, qui, ayant eu guerre avec tous ses voisins, avait emporté sur eux plusieurs provinces; il était jeune, mais de grande réputation; il s’était accru de plusieurs conquêtes faites sur les Moscovites, les Polonais et les Danois, et se montrait déjà offensé contre l’empereur.... » Charnacé eut bien vite reconnu le restaurateur prédestiné de la liberté germanique dans ce guerrier de trente ans. luthérien fervent, qui avait su
animer l’armée suédoise de sa passion religieuse, en même temps que lui donner une nouvelle et puissante organisation. 11 reçut du cardinal des pleins pouvoirs pour négocier avec lui, et son premier soin fut de faire cesser, par une trêve de six ans, la guerre que soutenait Gustave contre le roi de Pologne Sigismond, prétendant catholique au trône de Suède (15 septembre 1629). Cette transaction n’était que le prélude d’un traité, dont les bases furent fixées six mois après, et en vertu duquel Gustave, soldé par la France, s’engageait à faire la guerre à l’empereur. Richelieu, aussi longtemps qu’il le put, enveloppa la négociation et le traité même d’un profond mystère : il sentait ce que Rome et toute la catholicité auraient à dire d’un prince de l’Église, ministre du roi trèschrétien, aidant la cause vaincue de l’hérésie à se relever en Allemagne. L’excuse qu’il trouvait dans sa conscience et que les historiens catholiques ont admise généralement en sa faveur, est que, depuis un siècle, cette politique contre nature était imposée à la France par l’ambition obstinée de la maison d’Autriche, qui ne se lassait point de donner les intérêts de la religion pour prétexte à ses projets d’usurpation et de conquête.
Au moment où le cardinal s’acheminait vers les Alpes, les troupes de Ferdinand II, parties des bords de la Baltique, les avaient passées pour appuyer la sommation faite aux Français d 'évacuer les fiefs impériaux d’Italie. Le comte Colalto, qui les commandait, avait envahi le Mantouan, pendant que l’illustre Spiîiola, nommé gouverneur de Milan, se jetait avec les
Espagnols sur le Montferrat. Comme l'année précédente, le premier obstacle rencontré par Richelieu fut la politique double du duc de Savoie. 11 eût désiré attirer entièrement ce prince dans les intérêts delaFrance, et lui offrait pour récompense de l’aider à la conquête du Milanais ; mais Charles Emmanuel, que le souvenir du traité de Monçon rendait défiant, évitait de s’engager, et ne songeait qu’à se ménager le rôle d’arbitre entre les parties belligérantes. Le cardinal, après de longs pourparlers, s’étant bien assuré de ses mauvaises intentions, n’hésita plus à se porter contre lui pour le contraindre à se déclarer. Peu s'en fallut qu’au passage de la petite Doire (14 mars 1630) les Français n’enlevassent le duc de Savoie et son fils : ce fut, diton, le duc de Montmorency qui les sauva par un secret avis qu’il leur transmit. Repliés sous les murs de Turin, ils s’y fortifiaient et avec les secours de Spinola et de Colalto, s’apprêtaient à livrer bataille à l’armée française, lorsqu’ils apprirent que par une brusque manœuvre, elle s’était reportée vers les Alpes et avait investi Pignerol (20 mars). Charles Emmanuel arriva trop tard pour secourir cette place, et la France recouvra la clef de l’Italie que Henri III avait avec une si folle incurie laissé tomber de ses mains (30 mai). Le coup ne frappa point seulement le duc de Savoie, mais ses alliés avec lui ; tous s empressèrent de parler de paix, et le légat du pape Antonio Barberini se fit leur organe. Richelieu en référa au roi. Louis XIII, après avoir mis en défense la frontière de Champagne, avait quitté Paris, et venait d’arriver à Lyon avec les deux reines dans les première jours du mois de mai. Lecar-
dinal qu’on avait vu à la tête des troupes, la cuirasse sur la poitrine et le chapeau à plumes sur la tête, reprit alors son vêtement d'église pour se rendre à Grenoble, où le roi s'était avancé à sa rencontre. Il lui fut aisé de faire comprendre à ce prince le peu de sûreté que présentaient des offres pacifiques qui n’avaient pour but que de rentrer en possession de Pignerol, et il fut résolu que Louis, avec les troupes qu’il avait amenées, envahirait la Savoie. Ce fut une conquête facile : en trois semaines le pays tout entier, sauf le château de Montmélian, fut occupé par les armes françaises. Mais rien n'était changé par là aux affaires d’Italie. Toiras était toujours resté dans Casai, et Mantoue était au moment d’être livrée par trahison aux deux lieutenants de Colalto, Altringer et Gallas, qui firent disparaître toutes les richesses et les magnificences de celte belle cité dans les horreurs du pillage et de l'incendie (1 8 juillet). Les impériaux n’apportaient pas seulement à l’Italie l’affreux système de guerre que depuis douze ans ils pratiquaient en Allemagne; la peste les avait suivis, et elle étendait ses ravages sur tout le théâtre des hostilités. Richelieu, pas plus que les deux reines, ne voulait exposer la personne du roi à ce fléau, et il s’empressa de faire rétrograder Louis XIII de Saint- Jean-de-Maurienne à Lyon : mais ce que prétendaient les deux reines, Marie de Médicis surtout, et ce que n’entendait pas Richelieu, c’était de conclure la paix en toute hâte et à tout prix. U ne consentit à de sérieuses négociations, que lorsque la supériorité lui eut été rendue par la victoire d’Avigliana, due à la hra- \oure héroïque du duc de Montmorency et par la con-
quête du marquisat de Saluces, vieille possession française, dont la reeouvrance flattait 1 orgueil national. Ces deux derniers échecs conduisirent Charles Emmanuel au tombeau (‘26 juillet). 11 y avait cinquante ans que ce prince, à qui ses peuples ont donné le surnom de Grand, n’était que le grand perturbateur de l’Europe par son inquiète ambition. Un autre ennemi de la France, d’une plus illustre renommée, Spinola, mourut peu après lui (25 septembre). La paix cependant semblait fuir devant tous les efforts faits pour la conclure; les ravages même de l’épidémie, qui désolait également chacune des armées, ne faisaient point cesser la guerre. Une trêve de quelques semaines avait seulement apporté une courte interruption aux hostilités, et comme elle venait d’expirer, Espagnols et Français se trouvaient en présence sous les murs de Casai, au moment de se livrer bataille. Déjà quelques volées de coup de canon avaient été échangées et l’action allait devenir générale, lorsqu’un cavalier s’élança au milieu du feu des deux armées, agitant un mouchoir blanc au bout d’un bâton, et criant de toute sa force : « la paix ! la paix ! » C’était un gentilhomme du pape, Giulio Mazzarini, qui, depuis plusieurs mois n’avait pas cessé d’aller d’un camp à l’autre, négociateur également actif et intrépide, aussi peu effrayé par la peste qu’il ne l’était alors par les décharges de l’artillerie. Il était porteur d’un arrangement en vertu duquel les Français et les Espagnols devaient évacuer en même temps Casai et tout le Montferrat, et le remettre au second fils du duc de Mantoue. Mantoue devait être également restituée au duc de Nevers,avec
l’investiture impériale, aux termes d'un traité entre la France et la maison d’Autriche signé depuis quelques jours à Ratisbonne (13 octobre 1630).
11 faut retourner ici de quelques pas en arrière pour assister en Allemagne à cette importante transaction, qui se compliqua pour Richelieu d’une crise intérieure, la plus périlleuse peut-être que sa fortune ait eu à traverser.
Ferdinand 11 , en apprenant le débarquement de Gustave-Adolphe à Stralsund (4 juillet), avait commencé à se repentir d’avoir envoyé une partie de ses forces au delà des Alpes. 11 n’en devint que plus pressé d’obtenir de la Diète de l’Empire, qui venait à celte époque même de se réunir à Ratisbonne, la reconnaissance de son fils, comme roi des Romains. La politique française, de son côté, déploya toutes ses ressources pour empêcher cette élection. Les agents du cardinal, Brùlart de Léon et le fameux P. Joseph, affermirent les princes de l’Empire dans leur résolution de n’élire un roi des Romains qu’après le licenciement des bandes de Waldstein et la destitution de leur chef. En vain Ferdinand s’efforça-t-il de ramener à lui le Bavarois, chef de l’union catholique et complice d’une de ses plus criantes spoliations ; en vain Waldstein lui conseilla-t-il d'asservir par la force la Diète à ses volontés : le cri de l’Allemagne, unanime dans sa plainte et passant déjà de la plainte à la menace, contraignit l’empereur de céder : il licencia une partie de son armée et renvoya dans ses terres de Bohême le superbe duc de Friedland. Avec ses forces ainsi réduites, il lui était impossible de continuer ses
secours à l’Espagne et les électeurs catholiques, à qui il avait besoin de complaire, le pressaient d ailleurs de rompre des engagements contraires aux intérêts de l’Empire. Il s’employa donc sérieusement à rétablir la paix en Italie. Il offrit au duc de Nevers l'investiture du Mantouan et du Montferrat, sauf indemnité pour son protégé, le duc de Guastalla, aussi bien que pour le duc de Savoie , et promit d’évacuer les Grisons et la Yalteline, exigeant en retour que le roi très-chrétien s’obligeât à ne prêter aux ennemis de l’Empire aucune assistance directe ou indirecte. II était difficile pour les envoyés français de souscrire à cette dernière clause, au moment où l’on était en négociation avec Gustave- Adolphe; ils se retranchaient dans leurs instructions et refusaient de conclure, lorsque subitement ils consentirent à signer le traité dont on expédia des copies à Lyon où était le roi, en même temps qu’aux armées d’Italie ( 1 3 octobre). Ce brusque changement était, à ce qu’on a présumé, le contre-coup de la lutte violente engagée alors entre la reine-mère et le cardinal.
Louis XIII était tombé malade à Lyon quelques semaines après son retour de Savoie. Tout porte à croire, d’après les récits du temps, que les prescriptions d’une médecine absurde aggravèrent son mal, à ce point qu’au bout de peu de jours, il demanda lui-même le saint viatique (27 septembre). Aussi longtemps qu’il fut en danger, les deux reines rivalisèrent auprès de lui de tendresse et de dévouement. Quand leurs alarmes furent dissipées, le long état de faiblesse où resta le malade les laissa maîtresses de son lit, et elles en
prirent avantage pour obtenir de lui la promesse de disgracier le ministre, auteur de tout ce qu'il y avait à la cour de divisions et de défiances. Louis XIII se réserva seulement d’attendre la paix conclue pour donner cette satisfaction à l’impatiente haine de Marie de Médicis. Ce fut pendant cette crise, le lendemain du jour où le roi venait de se remettre en route pour Paris, que fut apporté au cardinal le traité signé à Ratisbonne. 11 en affecta une vive colère et renvoya le P. Joseph comme un agent infidèle dans son couvent; il eut soin toutefois de l’excuser, ainsi que Brûlart, auprès de Louis Xlll sur ce que « dans l’extrême danger où la cour l avait vu, il avait cru devoir traiter, selon l'état où la perte d’un si grand monarque mettrait la France, et non selon la puissance que sa vie conservait au royaume. » Brûlart, encore que désavoué, ne quitta point Ratisbonne, où il était censé poursuivre le redressement des clauses du traité non acceptables pour la France, et où il travaillait en effet à ce que la Diète se séparât sans avoir fait l'élection désirée par l’Empereur. Elle se sépara ainsi le 13 novembre.
Pendant ce temps, la grande intrigue, ourdie par Marie de Médicis, suivait son cours. Tant, que dura le voyage de Lyon à Paris, elle affecta d'observer fidèlement l’espèce de trêve que son fils lui avait imposée. Couchée dans la barque sur laquelle elle descendait la Loire, elle accueillit avec un faux semblant de bienveillance les soumissions par lesquelles Richelieu, à genoux près de son lit, s’efforçait de la regagner; elle y répondit même dans un langage dont la familiarité affectueuse était d’un autre temps. Ce
ne fut qu’à Paris que la guerre éclata. Là encore Louis XIII avait obtenu de sa mère de ne pas trop presser, dans l’intérêt de l’État, le renvoi du cardinal ; mais elle ne put prendre sur elle de tenir longtemps cette promesse. Seule dans sa chambre avec son fils, qui l’était venu visiter au palais du Luxembourg, elle avait défendu que personne vînt l’interrompre, et avait commencé contre celui qu’elle voulait perdre une attaque qu elle comptait rendre décisive, lorsque s’ouvrit à limproviste une porte donnant sur la chapelle et qu’apparut Richelieu, de qui cette entrée particulière était connue. « Le voici ! s’écria le roi troublé. — Votre Majesté parlait de moi? — Oui, reprit la reine, nous en parlions comme du plus ingrat et du plus méchant des hommes. » Et à cette première apostrophe succéda un torrent de reproches et d’injures, que le cardinal reçut dans le plus humble silence. Lorsqu’il put prendre la parole, ce fut pour se justifier dans un langage plein de larmes et de prières, mais qui n'eut d'autre effet que d’ajouter aux fureurs déchaînées de son ennemie. Le dernier mot de Marie de Médicis fut de sommer son fils de choisir entre elle et un valet. Louis XIII était trop bouleversé de cette scène pour se décider sur-le-champ; il sortit avec le cardinal sans rien dire autour de lui de ce qui s’était passé (10 novembre).
La journée du lendemain est celle qui, dans l’histoire, a pris le nom si connu de journée des dupes. Louis XIII, ayant fait un dernier et inutile effort pour apaiser sa mère par la double entremise de son confesseur le P. Suffren et du nonce Bagni, lui accorda
la première des satisfactions qu’elle exigeait, celle de donner au maréchal de Marillac le commandement suprême de l’armée d’Italie; puis il partit brusquement pour Versailles, rendez-vous de chasse au milieu des bois dont il affectionnait la solitude. Le garde des sceaux eut seul l’ordre de le suivre; c’était lui que Marie de Médicis destinait pour successeur au cardinal. On triomphait au palais du Luxembourg; Anne d’Autriche, le duc d’Orléans et le gros des courtisans s’associaient à la joie de la reine-mère ; tous voyaient déjà fuyant vers sa forteresse du Havre le ministre, objet de la haine universelle. Quelques récits du temps attribuent en effet cette pensée à Richelieu et font honneur à son ami le cardinal de la Valette de lui avoir rendu le courage. La chose est peu vraisemblable. 11 connaissait trop bien Louis XIII et la force du lien par lequel il le tenait pour quitter aussi aisément la partie ; il était assuré en outre du jeune Saint-Simon, compagnon inséparable du roi et dépositaire unique des secrets de cette âme chagrine et ennuyée. Seul avec son maître, Saint-Simon l’entendit bientôt gémir du fardeau accablant que la retraite du cardinal allait jeter sur lui. C’était le moment de lui dire que le cardinal était là toujours prêt à l’en soulager. Richelieu en effet, sur l’avis du favori, avait pris la route, non du Havre, mais de Versailles. S’expliquer avec le roi et le reconquérir fut pour lui l’affaire d’un seul entretien. La nouvelle en parvint le soir au palais du Luxembourg, et le flot des courtisans reflua vers le Louvre. Le premier usage que le cardinal fit de sa victoire fut d’expédier
un courrier à l’armée d'Italie. Une dépêche arrivée le 19 novembre au quartier général de Folizzo, avait mis le maréchal de Marillac à la tête de cette armée; une autre dépêche, reçue le lendemain, ordonna son arrestation et transmit le commandement à Schomberg.
Cependant le grand orage de la cour (c’est ainsi que Richelieu l’appelle dans un journal écrit de sa main) était loin d’être entièrement dissipé. Marie de Médicis ne respirait que vengeance, et ce fut à grand ’peine qu’après plus de six semaines de négociations le roi obtint d’elle de se retrouver au conseil en face de son ennemi. Monsieur avait été de plus facile composition; la duché-pairie promise à Puy-Laurens, et l’une des présidences du parlement donnée à Lecoigneux, l’avaient momentanément satisfait; mais il n’y avait jamais avec lui à compter sur le lendemain, et Richelieu, avec son espionnage partout présent, ne le surveillait pas de moins près que la reine-mère. Dès le lendemain de sa victoire, il avait puni et récompensé. Le garde des sceaux Marillac n’avait pas été seulement destitué, mais emprisonné, et son office transféré à Claude de l’Aubespine, marquis de Châteauneuf, personnage également remarquable parla fermeté de l'intelligence et par celle du caractère. La comtesse du Fargis, dame d’honneur d’Anne d Autriche, aussi intrigante que décriée pour ses mœurs, avait été bannie de la cour, et la duchesse de Chevreuse, qu’on supposait corrigée par quatre ans d’exil, y avait été rappelée. Le cardinal crut aussi à de meilleurs sentiments chez le duc de Vendôme,
prisonnier au fort de Vincennes, depuis le procès de Chalais : il le rendit à la liberté. En même temps il créa trois maréchaux de France : le duc de Montmorency, dont le haut rang ne gagnait rien à cette dignité; le surintendant d’Effiat, pour qui elle était le prix du plus utile dévouement, et le comte deToiras, trop bon serviteur du roi pour que le ministre consentît à voir en lui un ennemi. 11 eût voulu alors retourner son attention vers les grandes affaires de l’État ; mais deux mois ne s’étaient pas encore écoulés, et le frivole et incorrigible Gaston était venu lui faire une nouvelle déclaration de guerre, lui annonçant qu’il se retirait dans son apanage, où, si on le pressait, il se défendrait fort bien (30 janvier 1G3I). Marie de Médicis, de son côté, était dans un perpétuel accès d’irritation contre le cardinal, interrogeant sans cesse ses astrologues sur sa destinée et celle de son ennemi, sans cesse complotant avec l’ambassadeur d'Espagne Mirabel, sans cesse fatiguant le roi de ses emportements et de ses clameurs. La crise était trop violente pour durer plus longtemps : Richelieu suggéra au roi l’idée départir pour Compiègne (17 février). Si la reinemère l’y suivait, éloignée comme elle le serait de ses funestes conseillers, peut-être la ramènerait-on à des pensées plus raisonnables; si elle restait à Paris, elle renonçait à la part qui lui était faite dans le gouvernement et s’annulait elle-même. Marie ne l’entendait pas ainsi ; elle arriva bientôt à Compiègne. Là un dernier effort fut tenté pour obtenir d'elle l’engagement de se séparer des personnes qui agissaient contre l’État; cet effort fut inutile. Quel fut son étonnement iv 9
lorsque le lendemain, à son réveil, elle apprit que Louis et le cardinal étaient partis, et qu'il lui était enjoint de rester, sous la garde du maréchal d Estrées, jusqu'à ce que le roi lui eût fait connaître ses volontés (23 février). Elles lui furent bientôt signifiées. Une lettre de son fils l’invita à se retirer pour quelque temps à Moulins. Le même jour, ce qui venait de se passer était publiquement annoncé par une déclaration royale adressée aux parlements et aux gouverneurs de province. Louis XIII faisait savoir que a de méchants esprits ayant aigri sa mère contre le cardinal, comme il ne pouvait consentir à laisser un tel serviteur s’éloigner de sa personne, il avait été contraint, après une longue patience, de se séparer de sa mère, espérant que la bonté de son cœur la ramènerait bientôt. » Richelieu, en le disant, n’y comptait pas; il punit par l’exil la princesse de Conti qui avait accompagné Marie de Médicis à Compiègne, et enferma à la Bastille Bassorn pierre, courtisan si fin et si délié, qui n'avait pas su pressentir à qui, dans cette lutte à outrance, devait rester la victoire.
11 fallait maintenant aller demander compte au frère du roi de sa séditieuse équipée. Monsieur se fortifiait dans Orléans, levait des soldats, amassait des armes et des munitions; il se croyait assuré des secours des ducs de Bellegarde, d’Elbeuf et de Guise, gouverneurs de Bourgogne, de Picardie et de Provence ; il était enfin entré en secrète intelligence avec l’Espagne. Louis XIII lui envoya des paroles amicales, avec la permission d’épouser la princesse Marie de Gonzague, qu’il poursuivait depuis quatre ans de sa folle
passion. Monsieur n’en tint compte, et, informé que le roi s’acheminait vers Orléans, il en partit en toute hâte, s’écriant « que le cardinal le faisait sortir de sa maison, mais qu’il perdrait la vie ou le ferait sortir honteusement hors du royaume. » (14 mai.) Sur les assurances de Bellegarde, il s'était flatté que la Bourgogne, mécontente de la suppression de ses franchises provinciales, se soulèverait sur son passage. Ni ville ni village ne remua, et Bellegarde ne put pour lui autre chose que de l’accompagner dans sa fuite auprès du duc de Lorraine. Louis XIII, dès qu’il sut son frère hors de France, porta au parlement de Dijon une déclaration de lèse-iuajesté contre tous ceux qui l’avaient accompagné (31 mars); et le parlement de Paris s’étant refusé à enregistrer cette déclaration, sous le prétexte qu’elle avait été présentée d’abord à une cour sans compétence pour procéder contre des pairs du royaume, un acte souverain de l’autorité royale brisa cette maladroite résistance (13 mai). La même vigueur fut déployée contre le duc de Guise, qui avait fomenté dans son gouvernement de Provence le mécontentement excité par l’introduction des élus : on déféra au vœu des peuples en leur restituant leurs privilèges provinciaux ; mais on ne pardonna point au puissant chef de l’émeute qui, sommé de venir à Paris rendre compte de sa conduite, aima mieux s’exiler en Italie (juillet), où il devait terminer ses jours. Triste fin pour le prince qui, aux jours de la Ligue, avait cru toucher à la couronne de France! Restait le dernier embarras causé par le séjour obstiné de Marie de Médicis au château de Compiègne. A au-
eunprix elle ne voulait se rendre à Moulins, craignant de faire par là un premier pas sur la route de Florence. Il lui parut beaucoup plus sûr de se procurer, au nord du royaume, une retraite d’où elle fût en communication facile avec les Pays-Bas, et elle obtint du marquis de Vardes la promesse de la recevoir dans la petite place de la Capelle, dont il était le gouverneur. Mais elle fut devancée dans cette ville par le père de Vardes, que Richelieu avait dépêche en toute hâte pour en reprendre .le commandement , et qui en avait chassé son fds. Voyant ainsi se fermer devant elle l’asile qu’elle s était choisi (18 juillet), Marie de Médicis ne se donna pas le temps de délibérer sur le parti qu’elle avait à prendre; elle franchit en toute hâte la frontière des Pays-Bas, qu elle ne devait plus repasser. Elle comblait par là les vœux de Richelieu. Rien de plus froidement sévère et de plus accablant que la réponse de Louis XIII à la lettre qu’elle lui avait adressée d’Avesnes. « L’action que vous venez de faire, Madame, ne me permet plus d'ignorer qpelles ont été ci-devant vos intentions, et ce que j’en dois attendre à l’avenir. Le respect que je vous porte m'empêche de vous en dire davantage. » Elle avait écrit deux autres lettres, l’une au Parlement et l’autre au corps de ville de Paris; il y fut répondu par une déclaration royale qui, comme celle qu’avait enregistrée le parlement de Dijon, atteignait toutes les personnes coupables d’avoir suivi la reine-mère ou aidé à son départ. Leurs actes étaient qualifiés de crimes de lèsemajesté, leurs biens confisqués et toute correspondance avec elles interdite (13 août 1631).
Les longs malheurs qui commencèrent alors pour Marie de Médicis ont appelé sur elle une juste pitié; doivent-ils pour cela appeler le blâme sur Richelieu? S’il eût été un de ces favoris vulgaires qui, dans l’intérêt de leur mesquine ambition, sèment la discorde au sein des maisons royales; s'il eût déclaré la guerre à sa bienfaitrice et l’eût poussée hors de France pour s’enrichir de sa dépouille et se grandir par sa ruine, il n'y aurait pas de termes assez sévères pour flétrir son ingratitude et sa bassesse. Mais il n’en était pas ainsi : c’était Marie de Médicis, qui, dans sa jalousie de pouvoir, s’était faite l’ennemie de Richelieu; c’était elle qui avait fait mille efforts pour le renverser, et pour rendre à la France le gouvernement misérable qu’elle lui avait infligé pendant sept ans; et vaincue, comme elle venait de l’être en cette lutte insensée, l’intérêt de l’Etat exigeait ou qu’elle s’éloignâtdes affaires, ou qu’elle s’éloignât du royaume. Elle eut le tort de se faire à elle-même ce dernier partage. Pendant ce temps, le cardinal recevait du roi de nouvelles grâces qui semblaient destinées à mieux constater sa victoire; sa terre de Richelieu était érigée en duché-pairie, et l’important gouvernement de la Bretagne lui était confié. Celui de la Bourgogne fut mis aux mains du prince de Condé, qui, par intelligence politique non moins que par intérêt, s’était subordonné sans retour au grand ministre; la Picardie, dépouillée du duc d’Elbeuf, passa au duc de Chevreuse, dont on espérait par cette faveur enchaîner l’intrigante épouse ; la Champagne enfin devint le lot du comte deSoissons, autre dangereux personnage, que
Richelieu s'efforcait de s’attacher. Les rigueurs ne restèrent pas en arrière des grâces : une chambre du domaine fut iustituée pour procéder à des arrêts de confiscation contre les rebelles sortis du royaume, en même temps que la commission dite de l’Arse'nal instruisait le procès de ceux qui étaient sous la main de leur terrible vainqueur.
Richelieu avait dit que « le cabinet de Louis X1H et son petit coucher lui donnaient plus d’embarras que l’Europe entière. » Il lui en avait plus coûté en effet pour échapper au grand orage de la cour, que pour conclure les deux importantes transactions de Bernwald et de Cherasco. Par la première étaient établies les bases de l'alliance de Gustave-Adolphe avec la France (23 janvier 1631), au moment où ee prince allait, comme la foudre, tomber sur l’Allemagne; par la seconde (16 avril 1631), était réglé définitivement le litige de la succession de Mantoue. Le successeur de Charles Emmanuel, Victor-Amédée Ier, avait recouvré tous ses États, agrandis même de quelques villes du Montferrat; il laissait seulement pour six mois aux mains de la France Pignerol, que Richelieu se proposait de ne jamais lui rendre. Cette fraude hardie du cardinal eût pu, à tout autre moment, produire un grand éclat; mais les Hollandais donnaient alors trop de soucis à Olivarès et les Suédois à Ferdinand II pour qu’on lui en demandât compte à Madrid ou à Vienne. Les grandes opérations de Gustave avaient en effet commencé; PAllemagneluthérienne, depuis six années foulée sous les pieds de Waldslein et de Tilly, hésita d abord à se déclarer pour son nouveau défenseur, et
le sac effroyable de Magdebourg (10 mai 1631) vint encore ajouter à l’effroi qui la tenait immobile. Mais Gustave, en apprenant cette destruction, comparée avec joie par son farouche auteur à celle de Troie et de Jérusalem, s’enflamma à la vengeance. Sans tenir compte du nombre de ses ennemis, il se porta en avant, reçut dans les rangs de son armée l'électeur de Saxe, forcé de choisir entre son alliance et celle de l’empereur, et le 7 septembre il se trouva dans la plaine de Leipsig, en face de Tilly, le barbare destructeur de Magdebourg. Le triomphe des Suédois fut complet; la maison d’Autriche perdit en un jour le fruit de onze ans de victoires. On s’attendait que Gustave, qui n’avait plus d’ennemi devant lui, allait s’élancer jusqu’à Vienne, et y dicter la paix à l'empereur, ou lui ôter la couronne. 11 jugea plus sûr de se porter sur le Rhin pour y briser l’union catholique, et rendre au parti protestant son organisation et sa force dans l’ouest comme dans le nord de l’Allemagne. En moins de quatre mois ce but fut atteint ; il était parti avec vingt-cinq mille hommes du champ de bataille de Leipsig ; il arriva avec soixante mille devant Mayence (13 décembre), entraînant à sa suite la belliqueuse jeunesse de la Saxe, de la Thuringe et de la Franconie, qui avait répondu à son cri de liberté et de victoire. Encore un pas, et les Suédois, répandus sur la rive gauche du Rhin, allaient toucher à la France et l’inquiéter de leur voisinage. Richelieu fut obligé d'intervenir auprès d’un allié qui le servait au delà de ses désirs, et il arrêta Gustave-Adolphe sur la frontière de la Lorraine.
Le duc Charles IV, en même temps qu’il avait reçu Monsieur à sa cour et se mêlait à toutes les intrigues de ce prince, venait d’attirer sur lui la colère du roi de Suède en conduisant ses troupes sur les bords du Rhin au secours des troupes impériales. Menacé à la fois par Gustave qui s’apprêtait à le châtier, et par Louis XIII arrivé à Metz pour lui demander compte de ses pratiques déloyales, il courut dans cette ville pour y implorer à la fois le pardon et la protection du roi de France (26 décembre). 11 obtint l’un et l’autre, mais à de dures conditions. Richelieu avait suffisamment appris à connaître ce jeune prince, inconsé quent et léger, qui fut toute sa vie un coureur d’aventures, se jouant de tout et de sa parole avec plus de facilité que d’aucune autre chose. Il détermina Louis XIII à ne le recevoir à merci que moyennant la remise temporaire de la forte place de Marsal aux mains de la France, le passage accordé à travers ses duchés aux troupes royales, et le double engagement de ne conclure aucune alliance sans le consentement du roi et de ne point marier à Monsieur sa sœur Marguerite. Au moment même où était signé ce traité (6 janvier 1632), le mariage de Gaston et de la princesse était célébré secrètement par l’évêque de Toul, frère du duc de Lorraine. 11 n’était guère possible de pousser plus loin la déloyauté. Mais Richelieu, eût-il été informé alors de cette tromperie, n'en eût pas moins protégé Charles IV contre les Suédois dans l’intérêt supérieur de la politique française. Il convenait à Louis XIII de donner à Gustave-Adolphe l’exemple de la modération, et le marquis de Brézé, beau-
frère du cardinal, envoyé auprès de ce prince, lui fit entendre que l’épée de la France suffisait à couvrir la Lorraine et l’Alsace contre les impériaux. Le redoutable capitaine comprit ce que signifiaient ces paroles, et se retournant avec rapidité contre la Bavière, restée fidèle, pour son malheur, aux engagements de l’union catholique, il alla, sur les bords du Lech, porter le coup de lamort à l’armée de Tilly et à son chef (5 avril). Ferdinand 11, tremblant dans Vienne, n’eut d’autre ressource que de se remettre à la discrétion de VValdstein, qu’il avait si cruellement offensé. 11 y eut alors un temps d’arrêt dans la fortune de Gustave-Adolphe.
Louis XIII et Richelieu étaient pendant ce temps retournés à Paris. 11 fallait se mettre en défense contre les menées perverses du duc d’Orléans, qui avait repoussé encore une fois les offres du pardon royal, et était allé rejoindre sa mère à Bruxelles. La vigilante police du cardinal l’avait informé qu’au dedans comme au dehors de dangereux projets se formaient contre le royaume; mais tous les fils de cette grande intrigue n’étaient pas encore entre ses mains. 11 n’en de\ int que plus pressé d’effrayer ses ennemis par un des coups de sa justice sans miséricorde. Le procès du maréchal de Marillac fut poussé avec activité par les soins du garde des sceaux Châteauneuf, chargé de l’instruction. On ne pouvait reproche.'* à Marillac de crime contre l’État : il fut poursuivi comme concussionnaire. La commission nommée pour le juger fut composée de magistrats dont plusieurs étaient notoirement ses ennemis; elle se réunit à Ruel, dans la maison de plaisance même du cardinal, comme pour mieux être sous sa main, et
à une seule voix de majorité elle prononça un arrêt de mort (10 mai 1632). On a prétendu que les lettres menaçantes de Marie de Médicis et du due d’Orléans rendaient nécessaire l'exécution de cet arrêt, conforme du reste à la législation d’alors contre lepéculat. Tout n’en fut pas moins inique et odieux dans ce procès : il apparaît trop manifestement que Richelieu y cherchait avant tout la vengeance. Le supplice de Marillac, simple gentilhomme, qui devait son élévation à la faveur, n’avait même pas l’excuse d’être un avertissement donné à la haute aristocratie du royaume. Son frère, l’auteur du code Michau et le pieux traducteur de l'Imitation de Jésus-Christ , enfermé depuis la journée des Dupes , mourut deux mois après lui dans sa prison.
Le jour même de l’exécution du maréchal de Marillac, Louis XIII partit pour Calais, afin d’en ôter le gouvernement au commandeur de Valençay, suspect d’intelligences avec Monsieur. Monsieur, en effet, s’agitait en tous sens, pour se faire un parti armé dans le royaume et y attirer ensuite les Espagnols. Il avait rassemblé un petit corps de troupes en Lorraine, d’où il comptait entrer en France. L’ordre fut aussitôt donnéaux maréchaux de la Force et de Schombergde marcher sur Nancy, et le 26 juin Charles IV fut contraint de signer un second traité qui ajoutait aux stipulations rigoureuses de celui du mois de janvier la remise pour quatre ans des places fortes de Stenay et de Jametz, ainsi que la vente forcée du comté de Clermont en Argonne, une des portes du royaume. Le duc de Lorraine ayant été ainsi désarmé, les deux maréchaux se portèrent par deux routes différentes contre Gaston,
qui avait pénétré en Bourgogne, précédé d’un manifeste dirigé contre le cardinal. Il trouva la province aussi immobile qu’elle l’avait été lors de son départ, et s’il put, sans rencontrer d’ennemi, arriver jusqu à la frontière du Languedoc, nulle part il n’y eut non plus un seul bras qui s’armât en sa faveur. Sinistre augure pour le succès de sa déplorable çampagne! En Languedoc, il s’était assuré un allié, mais qui l’attendait plus tard et mieux accompagné. Le duc de Montmorency n’en crut pas moins son honneur engagé à tenir la parole qu’il avait donnée au duc d’Orléans de s’unir à lui contre Richelieu. Une triste fatalité pesait sur ce seigneur qui, étranger jusque-là aux criminelles intrigues ourdies contre la sûreté de l’État, allait compromettre sa haute fortune, sa belle renommée et sa vie dans une entreprise désespérée, en faveur d’un prince sans courage et sans foi. On l’avait entraîné presque malgré lui en invoquant sa pitié chevaleresque pour la reine-mère, en faisant briller à ses yeux l’épée de connétable, en l’effrayant enfin des rigueurs du cardinal, prêta le rechercher, comme Marillac, sur les faits de son administration. Surpris, comme il l’avait été, par l’arrivée de Monsieur, le duc de Montmorency prit à la bâte les mesures nécessaires pour se créer une armée, et pour engager avec lui dans la révolte la province qu’il gouvernait. Les états rassemblés à Pézenas lui donnèrent leur adhésion, et votèrent des subsides pour la guerre civile : mais le parlement de Toulouse rendit un arrêt contre les états et le gouverneur rebelles, et les principales villes du Languedoc restèrent toutes fidèles au roi. Montmorency n'en
trouva pas moins les moyens de lever quelques régiments d infanterie pour les joindre aux dix-huit cents chevaux anlenés par Gaston, et Gaston, de son côté, expédia le comte du Fargis à Madrid pour presser l’arrivée des secours promis par l'Espagne. Mais, au premier bruit de la rébellion du Languedoc, le cardinal avait agi avec sa promptitude et sa vigueur ordinaires. Le parlement de Paris avait renouvelé la déclaration de lèse majesté rendue contre les adhérents du duc d’Orléans, ne donnant à ce prince lui-même que six semaines pour n’en pas encourir les effets (12 août); puis le roi était parti pour Lyon, dirigeant devant lui de nouvelles forces destinées à agir contre les rebelles. Les premiers d’entre eux qui dans le Yivarais furent pris les armes à la main, eurent la tête tranchée sans procédure, par leseulfaitdu flagrantdélit. Lajusticcde Louis XIII, non moins sévèreque celle de son ministre, s’annoncait ainsi à l’avance au duc de Montmorency.
L’abîme vers lequel ce seigneur avait fait si étourdiment les premiers pas parut alors se découvrir à ses yeux dans toute sa profondeur, et il essaya de reculer. Il eût voulu entrer en négociation avec Richelieu, mais la réponse faite à ses ouvertures fut la déclaration royale qui le dépouillait de tous grades, honneurs et dignités, et le renvoyait, sous le poids ducrimedelèse-majesté, devant le parlement de Toulouse (23 août). Il n'y avait plus qu’à combattre. Le maréchal de Schomberg était entré dans le Haut-Languedoc avec une armée peu nombreuse, mais bien organisée et bien commandée. Celle du duc d’Orléans se composait des mercenaires belges, lorrains, polonais, croates qui l’avaient suivi.
Ul
et des milices languedociennes de Montmorencv, troupe sans cohésion, à qui le désordre faisait perdre les avantages du nombre. Et comme c’est la coutume dans ces rassemblements tumultuaires, la discorde des chefs s’ajoutait à l’indiscipline des soldats. Aussi lorsque les deux armées furent en présence, le 1" septembre, près de Castelnaudary, l’action ne fut-elle ni longue, ni douteuse : il y eut une folle émulation de témérité entre le comte deMoret, l’un des lils naturels de Henri IV, qui se fit tuer à la première décharge des cardinalistes,et Montmorency qui, après avoir traversé sans s’arrêter, un chemin étroit sous le feu de la mousqueterie ennemie, alla se jeter au travers d’un escadron de chevau-légers du roi, dans les rangs duquel il tomba percé de dix blessures. On le prit, et ce fut la fin du combat. Quelques récits prétendent que Monsieur dit en sifflant, avec une froide insouciance : « Tout est perdu » et fit sonner la retraite; d’autres, plus croyables, lui attribuent la résolution de se porter en avant pour délivrer Montmorency. Mais le désordre était déjà dans ses troupes : les milices languedociennes, qui n’avaient pris les armes que poursuivre leur gouverneur, s’étaient débandées; il n’y avait plus qu’à abandonner à l’ennemi le champ de bataille.
11 y eut dans les jours qui suivirent un échange de messages entre le roi et son frère. Gaston commença par prendre un ton presque aussi haut que celui d’un victorieux; il réclamait, comme prix de sa soumission, la liberté de Montmorency, des places de sûreté pour lui et Marie de Médicis, la restitution des villes enlevées au duc de Lorraine, et le rétablissement dans
leurs biens et leurs charges de tous ceux qui avaient pris les armes pour lui. Des conditions bien différentes de celles-là lui furent offertes : il devait renoncer à toute intelligence avec l'Espagne, le duc de Lorraine et la reine sa mère, tant qu’elle serait hors du royaume; il devait se retirer et vivre en bon frère et sujet dans le lieu que le roi lui prescrirait; il devait recevoir de la main du roi ceux qui rempliraient les charges de sa maison, avec l’engagement pris par ceux-ci de révéler toute infraction commise par leur maître à la présente convention; il devait enfin « ne prendre aucun intérêt en celui de ceux qui s’étaient liés à lui et ne
se point plaindre quand le roi leur ferait subir ce qu’ils avaient mérité. » On ne pouvait exiger de lui en termes plus clairs l’abandon du duc de Montmorency. 11 y souscrivit, comme à tout le reste, et s’obligea de plus à aimer particulièrement M. le Cardinal. On le laissa prendre la route de la Touraine, pendant que Richelieu, pacifiant le Languedoc par un mélange habile de sévérité et d’indulgence, s’acheminait avec Louis XIII vers Toulouse. C’était là qu’allait se passer la dernière scène, scène si tragique, de cette coupable et folle insurrection.
Le duc de Montmorency, tout sanglant de ses blessures, avait été transporté du champ de bataille de Castelnaudary au château de Lectoure en Gascogne ; oa craignait qu’en Languedoc le dévouement des populations ne fit effort pour le délivrer. Ce ne fut que lorsque toute une armée fut réunie à Toulouse qu’on l’amena dans cette ville (25 octobre). L’intérêt excité par sou sort était universel. Sa bravoure chevaleres-
que et ses exploits l’avaient rendu cher aux gens de guerre; nul seigneur n’était mieux accueilli des dames pour les grâces de sa personne et son exquise galanterie; parmi les courtisans même, son grand nom lui marquait si naturellement sa place, et il la tenait avec une dignité si simple et si bienveillante, qu’il y avait contre lui peu ou point de jalousie. 11 n’y avait pas jusqu’au commun peuple dont il n’eût gagné les coeurs par ses manières affables et les largesses de sa charité. Aussi le roi et le cardinal prirent-ils soigneusement toutes leurs mesures pour ne se pas laisser surprendre aux émotions de la pitié. Les portes de Toulouse avaient été fermées à toute la famille de l’infortuné duc. La princesse de Condé elle-même, sa sœur, ne put que prier pour lui dans une chapelle du voisinage. Il en coûta moins à Louis XIII, affranchi de ces supplications, de repousser celles de sa cour et de la population de la ville qui faisait entendre sous ses fenêtres le cri de « Grâce! miséricorde! » L’ordre cependant avait été donné par le roi que, contre les usages, le parlement de Toulouse fût présidé par le garde des sceaux Châteauneuf. Le crime avait été flagrant : l’instruction fut courte et sommaire. Montmorency, dans l’interrogatoire qu’il eut alors à subir, montra quelque faiblesse et eut le tort de ne point avouer toute la vérité. Il s’en repentit, et ayant obtenu de ne paraître que le surlendemain devant ses juges, il employa la journée de grâce qui lui fut laissée à se préparer à la mort, comme s'il eût déjà entendu son arrêt. Le P. Arnoux, ancien confesseur du roi, lui prêta son ministère, et, après lui avoir donné
l’absolution, lui administra la sainte eucharistie. Réconcilié avec le ciel, le noble accusé ramena ses pensées vers la terre, et il donna le reste de ce jour au règlement de ses affaires temporelles, à l’acquittement de ses dettes et à des dispositions testamentaires, parmi lesquelles il y eut le legs d’un tableau pour le cardinal de Richelieu. Lorsque le lendemain, 29 octobre, il fut appelé devant le parlement, il s’y montra comme transfiguré par la paix chrétienne que les sacrements avaient fait entrer dans son âme. Plus de réticence; confession sincère et repentante de ce qu’il avait nié d’abord; pardon de son crime demandé à Dieu et au roi; promesse, si la vie lui était laissée, d’employer le reste de ses jours et de son sang à réparer sa faute. Et il eût tenu assurément cette promesse. Mais tout émus que fussent ses juges, ils ne pouvaient l’absoudre, et l’arrêt de mort, avec privation de ses états, honneurs et dignités et la confiscation de ses biens, fut prononcé contre Henri de Montmorency, le dernier de l’illustre branche des connétables. Louis XIII lui accorda pour toute grâce d’avoir la tête tranchée u en lieu particulier, ainsi qu’il fut accordé en pareil cas au maréchal deBiron. » (30 octobre 1632.) Richelieu, dans ses mémoires, prononce aussi le nom de Biron, mais c’est pour mettre à couvert sa rigueur et celle du roi derrière le grand nom de Henri IV. Il était fondé à le faire. Sans doute il eût mieux valu pour sa mémoire comme pour celle de Louis XIII, que le sang d’une aussi noble victime eût été épargné : la clémence est rarement une faute devant la postérité. Mais il n’en serait pas moins injuste de reprocher au
roi et à son ministre d’avoir écouté la voix sévère de la raison d’État quand le crime était si grand et l’exemple si nécessaire.
Onze jours après l’exécution de Montmorency, Monsieur quitta de nouveau la France (10 novembre). On aimerait à faire honneur de cette résolution au trouble de sa conscience, mais il n’eut même pas ce triste mérite. Le duc, avant d’être conduit au supplice, avait révélé le secret du mariage de Gaston, obstinément nié par ce prince et par son favori Puy-Laurens : ce fut pour se mettre en sûreté que l’un et l’autre retournèrent aux Pays-Bas. En vain Monsieur prétendit-il donner pour prétexte à son départ la violation de la promesse qui lui avait été faite d’épargner la tête de son infortuné complice; le roi n’eut liesoin, pour le confondre, que de lui rappeler les circonstances et les termes mêmes de sa soumission. « Chacun sait, ajouta-t-il, en quel point vous étiez, et si vous pouviez faire autre chose. »
Louis cependant, pressé de retourner à ses chasses d’automne dans les forêts royales, avait quitté Toulouse le lendemain de l’exécution; il laissait derrière lui Anne d’Autriche, à qui le cardinal préparait des fêtes splendides dans ses deux gouvernements du Brouage et de la Rochelle, et dans son manoir seigneurial de Richelieu. Mais, à peine arrivé à Bordeaux, il y tomba malade, et, pendant quelques jours, on le crut en danger de mort. Le cardinal la Valette, le P. Joseph et le secrétaire d’État Bouthillier demeurèrent pleins d’anxiété auprès de son lit; mais ni la reine, ni le reste de la cour n’interrompirent leur voyage, îv 10
égayé plutôt qu’attristé par cet événement. Anne d’Autriche, en particulier, se mit peu en peine de dissimuler sa joie, et le garde des sceaux Châteauneuf, qui l’accompagnait, dansa, dit-on, devant elle en témoignage de celle qu’il éprouvait lui-même. Châteauneuf devait au cardinal sa haute fortune, mais il était tombé sous le joug de la duchesse de Chevreuse, pour qui il ressentait, à cinquante ans, comme on l’a si bien dit, « une de ces passions fatales qui précèdent et qui marquent la fuite suprême de la jeunesse*. » Cette passion le rendit ingrat envers son bienfaiteur et infidèle envers l’État. 11 paya bien vite et bien cher sa folie et sa déloyauté. 11 fut arrêté le 25 février de l’année suivante; ses papiers saisis livrèrent le secret de ses intrigues, et il fut enfermé au château d’Angoulême, pour n’en sortir qu’après la mort de Louis XIII.
Le cardinal s’était rétabli à la grande confusion de ses ennemis, et Louis XIII était allé au-devant de lui jusqu’à Étampes, pour l’embrasser et lui témoigner sa joie de le revoir (3 janvier 1633). Au dedans comme au dehors, il y avait pour eux à prendre de graves résolutions. C’était un grand vide dans les conseils du roi que celui que venait d’y faire la mort de l’habile et fidèle Schombcrg (1 7 novembre), suecé • dant à celle du maréchal d’Effiat, non moins fidèle et peut-être plus habile encore (27 juillet 1632). 11 y avait aussi à remplacer Châteauneuf, dont l’énergie avait été si utile dans la lutte continuellement renaissante avec le Parlement. Richelieu donna à celui-ci
l. M. Cousin, Mme de Chevreuse.
pour successeur le président Pierre Séguier, à qui il promit, en lui remettant les sceaux, la dignité de chancelier* dès que la mort d’Étienne d’Aligre la rendrait vacante, et qui s’engagea en retour à mettre au service du grand ministre toutes les ressources de son intelligence. 11 ne faillit point à cet engagement. Une mesure politique et judiciaire de la plus haute importance fut prise alors (janvier 1633); ce fut l’institution d’un parlement à Metz. La juridiction impériale qui subsistait encore dans les Trois-Évêchés, était par là abolie sans retour, et la France annonçait sa résolution de donner au nouveau parlement un ressort égal en étendue à celui des autres parlements du royaume.
Mais c’était en Allemagne que venaient de se passer des événements qui devaient être pour le cardinal le sujet de ses plus graves préoccupations. Depuis que Waldstein, devenu le chef des armées impériales, avait marché contre Gustave-Adolphe, l’Europe attentive avait eu constamment les yeux fixés sur ces deux capitaines, l’un, rénovateur de l’art de guerre dans les temps modernes, l’autre la personnification la plus puissante des condottieri du moyen âge. Pendant trois mois entiers, ils étaient restés sous les murs de Nuremberg, se tenant l’un l’autre en échec et abandonnant leurs armées immobiles aux ravages de la famine et des maladies. Le bouillant Gustave perdit le premier patience et alla se jeter sur la Bavière ; Waldstein s’ébranla contre la Saxe et força le roi de Suède de revenir à la défense de l’électeur Jean-Georges, son allié. Une bataille était devenue inévitable : elle s’engagea le 16 novembre 1632. Ce fui cette journée de
Lutzen dans laquelle le monarque suédois, frappé à mort, sembla laisser à ses soldats son courage et son génie pour vaincre un ennemi jusqu’alors invincible. L'armée impériale était en déroute, Waldstein ne put qu’en rassembler les débris; mais la perte de Gustave était pour le protestantisme en Allemagne bien plus grande que celle d’une armée ; elle préparait en outre au cardinal de Richelieu un nouveau rôle à remplir. La direction de la guerre de Trente ans allait fatalement échoir à la France. Tout en le pressentant, Richelieu ne s’en appliqua pas moins à reculer, autant qu’il le put, le moment où il aurait à prendre une initiative aussi redoutable. Jamais sa diplomatie n’avait été aussi active et aussi habile qu’elle le fut alors, il sut deviner que la Suède n’était pas morte avec Gustave- Adolphe, et s’empressa de renouveler les traités delà France avec cette belliqueuse contrée ; il sut rendre surtout un juste hommage au génie du chancelier Axel Oxenstiern, homme de guerre et homme d État également supérieur, et parvint, malgré les efforts contraires de l’électeur de Saxe, à le porter à la tête de l'union protestante d'Heilbron. Il agit avec moins de succès, mais non moins d’activité auprès de l’union catholique, travaillant à la détacher de l’empereur et à amener entre les deux ligues une réconciliation qui eût contraint Ferdinand lui-même à transiger. Enfin, il se jeta à la traverse des négociations entamées entre l’Espagne et les Provinces- Unies et remit aux mains des Hollandais leurs armes que la fatigue était à la veille d’en faire tomber. Ils renouvelèrent leurs anciens traités avec la France, en se contentant
de l’assistance indirecte qu’elle leur avait prêtée jusqu’alors (août 1633). Cette dernière transaction fut l'ouvrage de Charnacé : c’était le marquis de Feuquières qui avait négocié avec l’Allemagne.
En emprisonnant Châteauneuf, en exilant à Dampierre Mme de Chevreuse et en sévissant contre d'autres agents secondaires de leur dangereuse intrigue, le cardinal ne s’était qu’à demi vengé. Restait à châtier un incorrigible ennemi, qui avait la main dans toutes les trames du dedans et tournait au dehors sa malfaisante activité contre les alliés de la France. Richelieu décida sans peine Louis XIII à appesantir son bras sur le duc de Lorraine, de manière à l’empêcher désormais de nuire au royaume. Charles IV avait résisté depuis neuf ans à toutes les sommations qui lui avaient été faites de venir rendre hommage au roi pour son duché de Bar: un arrêt du Parlement en ordonna la saisie (31 juillet 1633), et Louis se mit en marche avec une armée pour l’exécuter. En vain le cardinal de Lorraine, au nom du duc, porta-t-il à Louis XIII les assurances de soumission les plus humbles, consentant à livrer la princesse Marguerite et à céder trois nouvelles places fortes, chargé même d’offrir l’abdication de Charles IV en sa faveur si sa personne était plus agréable au roi que celle de son frère; il lui fut répondu qnela remise de Nancy serait le seul gaged’une soumission sincère qui serait accepté, et Richelieu en annonçant l'intention de Louis de rétablir la monarchie en sa première grandeur, ne dissimula même pas les vues ultérieures de'sa politique sur le duché de Lorraine. 11 n’y eut subterfuge dont
n’usa le due Charles pour gagner le moment où le duc de Feria le viendrait secourir avec une armée espagnole; mais il avait affaire à qui ne se laissait pas jouer, et comme il était venu au quartier du roi, en apparence pour tout conclure et remettre lui-même Nancy aux troupes royales, en réalité pour obtenir de rentrer dans la place assiégée et s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité, Richelieu ne se fit nnl scrupule de le retenir prisonnier sousgarde honorable, jusqu’à ce que la ville eût été livrée au maréchal de la Force (24 septembre). Louis XIII entra en maître à Nancy, où Anne d’Autriche vint le rejoindre, et ce n’est pas le trait le moins caractéristique du misérable personnage de Charles IV, d’être allé se montrer alors à la cour de France tenue dans le palais de ses pères. La princesse Marguerite, sa sœur, n’avait pas attendu que la reddition de Nancy fût convenue pour en sortir. Elle avait échappé, déguisée en homme, à la surveillance des avant-postes français, et était allée trouver Monsieur à Bruxelles, où ils déclarèrent publiquement leur union devant l’archevêque de Malines. Louis XIII ressentit cette bravade de son frère, comme une atteinte au droit souverain de sa couronne, et il résolut de poursuivre surle-champ l'annulation de ce mariage. Le duc de Lorraine fut ajourné devant le parlement de Paris, comme coupable de rapt envers la personne de Monsieur, qu'il avait enlevé pour lui faire épouser sa sœur, contre la volonté du roi (4 janvier 1634). Charles IV s’était retiré pendant ce temps dans sa petite ville de Mirecourt, et il y attendait le succès d’une attaque combinée contre l’Alsace entre le duc de Feria et le général
des impériaux, Altringer. Cette attaque échoua, et le duc Charles, à bout d’illusions, prit le soudain et singulier parti d’abdiquer en faveur du cardinal son frère. 11 préférait à un vasselage humiliant le rôle aventureux de condottiere dans l’armée impériale. Les peuples de la Lorraine lui conservèrent leur fidélité et leur amour même, malgré tous les maux qu’il avait attirés sur eux. Le cardinal François, pour confondre, ainsi que l’avait fait son frère, ses droits avec ceux de la ligne féminine de sa maison, se décida immédiatement à épouser sa cousine Claude. Il se donna à lui-même, comme évêque, la dispense des bans, se promit celle du pape pour la consanguinité, et se présenta, avec le vêtement laïque, à la cérémonie nuptiale qui fut célébrée le 1er février. Les deux époux, arrêtés par le maréchal de la Force, lui échappèrent bientôt par une romanesque évasion (1" avril) et se retirèrent à Florence, dans l’attente d’une restauration qui ne devait jamais arriver pour eux.
Si l’occupation de la Lorraine était un important résultat obtenu par la politique française, on n’en est pas moins obligé de reconnaître qu’il y avait eu dans cet acte abus de la force et déloyauté. L’état de guerre où se trouvait Richelieu, de toutes parts entouré d’ennemis, le rendait trop aisément indifférent aux moyens qu’il employait pour réussir. Il est difficile de savoir ce qu’il y eut de réel dans plusieurs complots qui furent formés alors contre sa vie, et dont il fit remonter le crime à Marie de Médicis. Les coupables furent exécutés; mais ce que le fait eut de plus grave, fut la décision du conseil du roi, par laquelle toute récon-
filiation était déclarée impossible avec la reine-mère, tant qu’elle n’aurait pas désavoué sa participation aux tentatives contre les jours du cardinal, et livré les auteurs nommément désignés au procès. Le P. Chanteloube, son plus intime confident, était du nombre : c’était lui donner le choix entre le déshonneur et la continuation de son exil. Le coup, qu’il fût ou non mérité, était terrible. Richelieu en frappa alors un autre qui n’eut pas dans le royaume un moindre retentissement. Le vieux duc d’Épernon, presque octogénaire, mais n’en conservant pas moins la violence hautaine encouragée chez lui pendant trente ans par la faveur de Henri 111 et la patience de Henri IV, venait de se porter à un outrage public contre l’archevêque de Bordeaux qui l’avait excommunié. L’ordre lui fut donné aussitôt de quitter son gouvernement et de se retirer dans une de ses terres en Saintonge; puis, survint un arrêt du conseil du roi « statuant que le duc, ayant été valablement excommunié, demeurait suspendu de toutes ses charges, jusqu’à ce qu’il eut obtenu son absolution. » Cette absolution, sollicitée par lui à Rome, se fit attendre quatre mois, et l 'orgueilleux seigneur fut obligé de la recevoir, à genoux, sous le portail de l’église de Contras, de la bouche même de celui qu’il avait outragé S’il restait encore en France des prétentions à l’indépendance féodale, elles furent aussi profondément atteintes par cette humiliation du duc d’Épernon, qu’elles l’avaient été par le supplice du duc de Montmorency, et il y eut de moins l’écliafaud.
Plus Richelieu voyait approcher l’inév itable néces-
eité d’engager la France dans la guerre de Trente ans, plus il travaillait à avoir les bras libres pour cette grande affaire, et il y subordonnait toute sa politique. Il lui importait peu que Marie de Médicis exilée fît retentir l’Europe de ses violentes doléances; il l’eût crainte dans le royaume, à portée de l’oreille de Louis XIII : à Bruxelles, il ne la craignait pas. 11 en était autrement de Monsieur, ennemi méprisable par lui-même, mais héritier présomptif de la couronne, et pouvant devenir très-redoutable dans les rangs espagnols. Loin d’aigrir le roi contre ce prince, le cardinal, au contraire, eût voulu amener entre les deux frères une réconciliation sérieuse. De nouvelles avances furent faites à Gaston; une déclaration, portée au Parlement le 18 janvier 1634, lui laissa trois mois pour se soumettre, avec promesse d’abolition entière pour lui et ceux de sa maison; il y eut enfin une négociation suivie entre Puy-Laurens, qui disposait toujours des volontés de son faible maître et des agents de Richelieu. Un guet-apens dont Puy-Laurens faillit être victime et qu’on attribua aux gens de la reinemère, rejeta le prince et son favori épouvantés plus avant que jamais dans les bras des Espagnols. Le traité conclu alors (1 2 mai 1 634) par Monsieur avec le marquis d’Aytone, gouverneur des Pays-Bas, a été pour un fils de France un tel monument d’infamie, qu’il ne pouvait avoir, comme on l’a très-bien dit', « qu’une seule excuse, la résolution bien prise de ne pas l’exécuter. » On eut, à ce qu’il semble, peu de