LE ROI, LA COUR ET LA NOBLESSE
Portrait de Louis XIV. — Louis XIV avait, au physique, un air de grandeur, de gravité majestueuse, qui le désignait tout naturellement aux hommages el qui en imposait aux moins embarrassés. Si son intelligence était médiocre, il avail un grand bon sens, une intensité d'application inlassable, une volonté persévérante. Maître de lui, il répliquait avec beaucoup de sang Froid à ses contradicteurs. Il ne s'emportait presque jamais, et il jeta un jour sa canne par la fenêtre pour ne pas être tenté de châtier une insolence de Lauzun. Doué d'une bonne mémoire, il avait suppléé par la lecture et par la conversation aux lacunes de son éducation première : il s'exprimait bien, posément et avec justesse. Il aimait l'ordre, la régularité, l'exactitude ponctuelle (1), la précision dans le commandement.
11 était pour tous d'une politesse parfaite, toute en nuances et « par degrés », ayant, selon le rang, le mérite, l'âge ou le sexe des personnes qui se trouvaient devant lui, des formes différentes de saluer, de recevoir les révérences ou de répondre à ses interlocuteurs. « Jamais, dit Saint-Simon, il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu'il connaissoit pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly. » Son abord était facile : à Versailles, le « plus subalterne de tout état » pouvait, tout aussi bien que le gentilhomme, lui parler librement quand il allait à la messe ou en revenait, quand il montait en carrosse ou passait d'un appartement dans un autre.
Sa personnalité fut obscurcie par l'éclatante renommée de Colbert
(1) On raconte que, ses voilures n'étant un jour arrivées qu'à l'heure précise où il les avait demandées, il aurait dit en regardant sa montre : « J'ai failli alleiul/r! » Ce mot n'est sans doute pas authentique. Louis XIV était au contraire patient pour ses gens, et, lorsqu'il lui arrivait par hasard de sortir plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, il poussait la courtoisie jusqu'à dire à son capitaine des gardes que « c'était sa faute, à lui, d'avoir prévenu l'heure, non celle du capitaine de l'avoir manquée ».
Louis XIV et les dames de la Cour (Estampe de la Bibliothèque nationale)
Louis XIV, par Hyacinthe Rigald (Louvre).
et de Louvois, mais il est certain que, dès le début de son règne, comme le prouvent les Mémoriaux du conseil de 16G1, il eut une pensée constante, des conceptions propres qu'il indiqua à ses collaborateurs. S'il ne fut pas toujours exempt de « cette royale vanité qui oublie le génie des ministres et s'attribue les conseils de leur expérience » (Ghéruel), il sut réellement faire concourir à la grandeur de la monarchie les talents les plus divers et parfois les plus opposés.
« Le roi, écril en lGT'i un Italien qui fréquenta la Cour de France, veut tout savoir : par les minisires, les affaires d'État; par les présidents, celles des Parlements; par les juges, les moindres choses; en somme, dans une journée il arrive peu d'événements dont il ne soit informé, et il y a peu de personnes dont il ne sache le nom et les habitudes. Il a l'œil perspicace, connaît lintime de chacun, et une fois qu'il a vu un homme ou entendu parler de lui, il s'en souvient toujours.
« En outre, dans les actes de la vie, il est très réglé; il se lève toujours à huit heures, reste au conseil de dix heures jusqu'à midi et demi, moment où il va à la messe, toujours en famille avec la reine. Grâce à cette volonté continuelle et intense de présider à toutes les affaires, il est devenu habile. Chaque question est pour ainsi dire digérée quand elle lui parvient, avant été préparée d'avance par les intéressés, [mis par les commis et en dernier lieu par les ministres qui en font le rapport; mais il a un talent merveilleux,
LA MONARCHIE AHSOLUE
La reine allant à Fontainebleau accompagnée de ses gardes (Estampe de la Bibliothèque nationale).
et souvent arrive à éclaircir ce que ni les ministres ni leurs commis
n'ont su débrouiller Il a réparti les heures du jour et de la
nuit entre ses affaires, ses plaisirs, ses dévotions et ses devoirs, de telle sorte que l'on sait par les courtisans à quoi il est occupé et où on peut lui faire sa cour.
« En public, il est plein de gravité et très différent de ce qu'il est en son particulier. Me trouvant dans sa chambre avec d'autres courtisans, j'ai remarqué plusieurs fois que, si là porte vient par hasard à être ouverte, ou s'il sort, il compose aussitôt son attitude et prend une autre expression de figure, comme s'il devait paraître sur un théâtre; en somme, il sait bien faire le roi en tout. En outre, il a détruit les chefs et les partis, aboli l'usage de toutes les recommandations; les moindres charges de la Cour et du royaume sont réservées à sa disposition. Enfin, il n'y a pas d'intermédiaires; si on veut quelque chose, il faut s'adresser directement à lui et non à d'autres. Il écoute tout le monde, reçoit les mémoires et répond toujours avec grâce et majesté : « Je verrai! » et chacun se retire satisfait.
«Toujours il fait quelque chose, passe des revues, fait marcher des soldats, élever des fortifications, fait remuer la terre; il encourage la navigation, et par ses entreprises tient en continuel mouvement ses amis et ses ennemis et toute l'Europe. Une robuste constitution et une belle santé le favorisent, et la santé et la fortune paraissent concourir à I'envi pour faire en sorte qu'à lui tout seul il tienne tout le monde en haleine. C'est un beau spectacle de le voir sortir du château avec les gardes du corps, les carrosses, les chevaux, les courtisans, les valets et une multitude de gens tous en confusion, courant avec bruit autour de lui. Cela me rappelle la reine «L-s abeilles, quand elle sort dans les champs avec son essaim » (1).
Sa bravoure n'était pas moindre que sa force morale, dont il donna des preuves éclatantes dans 1rs dernières années de son règne, assombries par les revers militaires et par 1rs deuils.
Si l'on veut porter un jugement impartial sur Louis XIV, il ne faut jamais perdre de vue qu'il se considère comme investi d'un pouvoir d'origine supérieure qui le place tout près de Dieu, au-des-
sus des lois humaines, et qui fait de lui le maître de ses sujets (1). Cette conception de la souveraineté et de la fonction monarchique, acceptée par les contemporains, exaltée et exploitée trop souvent par les ministres, entretient chez lui un sentiment exagéré de son mérite : elle explique son orgueil immense aussi bien que la soumission avilie de ses courtisans; elle explique aussi cette recherche incessante de la gloire, cette soif du grandiose, ce besoin de triompher des obstacles, qui ne le quittèrent jamais.
Est-ce l'orgueil qui donne la clef de la sécheresse de cœur qu'on a pu trop souvent reprocher à Louis XIV? Voulait-il paraître insensible et tenait-il pour indigne de la majesté royale de trahir quelque' émotion? Il semble bien que l'égoïsme perce à travers sa froide impassibilité. Quant aux désordres «le sa vie, à l'étalage de ses galanteries et de ses faiblesses, il est impossible de les excuser.
La Cour. — La Cour vil dans le magnifique palais de Versailles ou encore à Marly. Elle suit le roi dans ses déplacements à Fontainebleau, à Compiègne. Mais le vrai cadre de la mpnarcbie absolue, c'est le château de Versailles, siège du gouvernement et des services publics. « Ces merveilleux entassements de verdure el cette hiérarchie de bronzes, de marbres, «le jets et de cascades échelonnés sur la montagne royale, depuis les monstres et les tritons qui rugissent au bas le triomphe «lu grand roi, jusqu'aux ludles statues antiques «pu couronnent la plate-forme de la paisible image des dieux, il y a dans tout cela uni; image grandiose «le la monarchie elle-même. » (Michelet.) C'est là «|iie \ii Louis XIV, éloigné du tumultueux Paris, mais aussi de son peuple, dont il ignore les besoins et qui désapprend à le connaître. Il règne sur son entourage, mais il perd de vue que la Cour n'est pas toute la France et qu'un fossé se creuse entre la nation et, son chef.
Versailles a été construit tout exprès pour que le monarque
1 Primi Visconti, Mémoires sur la Cour de Louis XIV, traduct. de .Jean Lemoine(1908j, p. 31-35.
Histoire de France. — II.
(1) La devise de Louis XIV. — C'est un antiquaire, du nom.deDouvrier, qui imagina en liiii-2 pour Louis XIV l'emblème d'un soleil dardant ses rayons sur la terre, avec la devise : Nec pluribus impar, signifiant que l'aclivité «lu roi pouvait suffire à plusieurs mondes. Dès lii.ii;, dans une fête donnée au Palais-Royal, Louis XIV avait pris le soleil pour emblème.
puisse y exiger des honneurs presque divins; les cérémonies du palais ont an caractère liturgique et nue pompe théâtrale ; le courtisan qui traverse [a chambre du roi, même absent, et qui passe devant son lit, fait une génuflexion comme devant un autel. L'architecture, la sculpture, la peinture, comme la poésie, se donnent pour tâche la divinisation du roi, du « Roi-Soleil ».
Comme l'a dit Boileau, « le courtisan n'a plus de sentiment â soi - : d'où l'abaissement des caractères, l'effacement des person-
tribune de la chapelle. D'abord, il y avait une musique, puis des tailles pour toutes les pièces, toutes prêtes pour toutes Bortes de jeux : un lansquenet où Monseigneur et Monsieur jouaient toujours, \tti billard; en un mot, liberté entière de faire des parties avec qui on voulait et de demander 4es tables si elles se trouvaient toutes remplies. Au delà du billard, il y avait une pièce destinée aux rafraîchissements, et tout parfaitement éclairé. Au commencement que cela fut établi, le roi y allait et y jouait quelque temps ;
Le jeu de cartes dans les appartements du roi, gravure de A. Trouvain.
Le roi jouant au billard (Versailles), gravure de A. Trouva in.
nalités, le relâchement des mœurs. Dans les antichambres de Versailles viennent mourir les dernières prétentions de l'aristocratie féodale.
Louis XIV n'accorde rien à ceux qui ne font point acte de courtisan. Quand on lui recommande quelqu'un : « C'est un homme qu'on ne voit jamais, répond-il, je ne le connais pas. » Et la noblesse de province, tournée en ridicule, abandonne de plus en plus ses terres pour venir à la Cour.
Les moindres actes de la vie du roi, dont le goût s'impose à tous, sont l'objet d'un minutieux formalisme. Les écrivains du xvne siècle, Saint-Simon, Dangeau, et surtout Y État de la France, font ressortir la place prise par l'étiquette dans cette Cour de Versailles où aucun pas ne se faisait qui ne fût réglé par un cérémonial strictement observé.
Le roi se levait à l'heure qu'il avait marquée le soir précédent à son coucher : c'était le petit lever. Il ordonnait ensuite la première entrée ou petite entrée, suivie du grand lever, auquel pouvaient assister ceux qui avaient leurs grandes entrées (1). Les prières faites, le roi commençait à donner ses audiences, recevait ceux qui avaient à prêter serment entre ses mains, et se rendait, suivi par une multitude de seigneurs et par le capitaine des gardes du corps, responsable de sa personne, dans son cabinet, où un grand nombre de ses officiers attendaient ses ordres.
A l'issue du Conseil (le roi entendait la messe avant de le tenir ou après l'avoir tenu) avait lieu le dîner. Tantôt le roi mangeait à sonpetit couvert, c'est-à-dire seul, dans son appartement; tantôt il y avait grand couvert, et alors la reine et les princes mangeaient avec lui, mais non à la même table ; les premières dames de la Cour venaient tenir compagnie à la famille royale; les princesses et les duchesses s'asseyaient sur des chaises pliantes ou des tabourets, les autres restaient debout. Dès que le roi se levait de table, les assistants faisaient une profonde révérence et le suivaient dans son cabinet : il saluait e1 chacun se retirait.
Le soir, lorsqu'il y avait appartement, les salons de Versailles étaient remplis de seigneurs, de magistrats et de femmes qualifiées. « Ce qu'on appelai! appartement, dit Saint-Simon, était le concours de toute la Cour, depuis sept heures du soir jusqu'à dix que le roi se mettait à table, dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la grande galerie jusque vers la
(1) « Les plus précieuses sont les grandes entrées, dit Suint-Simon, c'està-dire le droit d'entrer dans tous les lieux retirés des appartements du roi, et à toules les heures où entrent le grand chambellan et les premiers gentilshommes de la chamhre. »
dans la suite, il n'y alla plus, mais il voulait qu'on y fût assidu, et chacun s'empressait à lui plaire. »
A dix heures commençait le souper du roi, pour lequel il y avait toujours grand couvert.
Le coucher du roi était réglé aussi minutieusement que son lever. Le roi, en entrant dans sa chambre, trouvait un des maîtres de la garde-robe, qui recevait son chapeau, ses gants et sa canne, poulies donner à un valet spécial, tandis qu'un autre prenait l'épée des mains du grand maître. Après qu'il avait dit ses prières, le premier homme de chambre recevait le bougeoir; le roi lui donnait sa montre et la petite bourse où se trouvaient ses reliques, et se plaçait dans son fauteuil; le maître de la garde-robe lui tirait la veste, le cordon, le justaucorps, la cravate, et remettait le tout entre les mains des officiers de la garde-robe. Le premier valet de chambre et le premier valet détachaient les jarretières, les bas, le haut-de-chausses et les souliers; deux pages donnaient les mules. C'était toujours le plus grand prince ou officier qui donnait la chemise au roi : le premier valet de chambre l'aidait à passer la manche droite, et de l'autre côté le premier valet de garde-robe aidait pareillement à passer la manche gauche. Le premier valet de chambre reprenait le bougeoir au seigneur que le roi avait désigné pour le tenir (ce qui était un honneur insigne), le donnait à l'un de ceux qui avaient les entrées du petit coucher, et les huissiers de la chambre criaient : « Allons, messieurs, passez! » Toute la Cour se retirait, à l'exception du capitaine des gardes, qui ne prenait le mot d'ordre qu'au retour du souper du roi. C'est là ce que l'on appelait le grand coucher.
Il ne restait plus dans la chambre que ceux qui avaient le droit d'y être le matin quand le roi était encore dans son lit, ceux de la première entrée, les officiers de la chambre et de la garde-robe, le premier médecin et les chirurgiens, quelques particuliers à qui le roi avait accordé la grâce d'être à son petit coucher. Enfin, l'huissier ayant fait sortir toutes les personnes présentes, le roi se couchait; les garçons de la chambre allumaient le mortier dans un coin de la chambre et aussi une bougie : ces deux lumières devaient brûler toute la nuit. Le premier valet de chambre tirait alors les rideaux du lit, puis fermait les portes au verrou, éteignait le bougeoir et se couchait.
Lorsqu'il ne s'occupe pas des affaires publiques, le roi chasse, donne des fêtes, des ballets, des collations, des comédies, des divertissements de toute sorte, des camps de plaisance ou de parade, où il offre aux dames de la Cour une représentation fidèle de la guerre : tel fut le célèbre camp de 1698, où Louis XIV fit faire le siège de Compiègne en présence de Mme de Mainlenon.
LA MONARCHIE ABSOLUE
Le marquis de Dangeau, par H. Rigaud.
Versailles, Fontainebleau, Saint-Germain, Chambord étaient le
théâtre ordinaire des fêles do la Cour. En 1664, on inaugura le palais de Versailles par un divertissement divisé en sept journées. Déjà le carrousel de 1662 avait étonné l'Europe (voirpl. XV, fig. 5). Le divertissement de Versailles, qui reçut le nom de Plaisirs de Vile enchantée, éclipsa tout ce qu'on avait vu jusque-là. Molière avait composé pour la circonstance une comédieballet, lu Princesse d'Élide;i\ représenta, en outre, les trois premiers actes de Tartufe. Décorateurs, musiciens, artistes, comédiens, rivalisaient d'inventions fastueuses ou bizarres. La fête s'ouvrit le 7 mai, devant huit cents personnes, par des courses de bagues où l'on avait fait intervenir tous les personnages de l'Arioste.
Le second jour, on entendit Molière voirpl. XV, fig. 2); le troisième, la Comprit place sur les bords du grand bassin qui représentait le lac sur lequel était bâti le palais d'Alcine (voir pi. XV, fig. 4). Le samedi 10, le roi voulut courre des têtes. Le cinquième jour, il y eut une promenade à la Ménagerie, suivie d'une collation et de la représentation des Fâcheux de Molière. Le sixième jour fut consacré à une loterie. Le septième jour, nouvelle course de têtes. Molière, comme toujours, termina la journée.
Le roi, voulant s'offrir le spectacle d'une réduction de ce qui se faisait dans les ports, avait fait établir sur le « grand canal » du parc de Versailles une flottille, d'abord destinée à l'élude, non à la parade, et qui était manœuvrée par une élite de Vénitiens. Ces gondoliers, logés dans un groupe de bâtiments dénommé la Petite Venise, furent constitués en une corporation comprenant des charpentiers, des calfats et autres corps de métiers. Les promenades sur l'eau, les fêtes de nuit sur les bords du canal, d'abord accessoires, finirent par prendre la première place; leur organisation et leur exécution devinrent la principale occupation du corps des gondoliers de la « Petite Venise ».
Les courtisans. Ruine politique de la noblesse. — Il faut lire, dans les Lettres de Mme de Sévigné, la description des « samedis » de Versailles pour avoir l'exacte impression de ce que Louis XIV avait mis dans sa Cour d'éclat et de magnificence : impression de grandeur majestueuse, de haute ordonnance, de solennité rituelle et théâtrale. C'est là que règne la grâce, que se forme le goût et ce que Molière appelle 1' « esprit du monde »; mais c'est là aussi, par contre, que se donnent libre cours les moins nobles passions et les fureurs de l'intrigue.
La souplesse des courtisans, qui égale leur frivolité et qu'entretiennent les calculs de l'ambition, n'est pas sans provoquer les censures plus ou moins acerbes des gens de lettres, des moralistes et des prédicateurs. Ils attendent parfois pendant des années, se ruinant au jeu ou en dépenses somptuaires, le ^-ste du roi qui b'S pourvoira d'un commandement militaire ou d'une pension. Quelques-uns — et le fils de l'auteur des Maximes est du nombre — favorisent complaisamnvnt les désordres du monarque, que tous s'ingénient à flatter exagérément. L'abbé de Polignac affirme bravement qu'il ne pleut jamais à Mai ly, i ésidence du Roi-Soleil, et le duc d'Uzès répond à la reine, qui lui demande l'heure : « Madame, l'heure qu'il plaira à Votre Majesté! » — « Un
homme qui sait sa Cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit, contre ses sentimenls; tout ce grand raffinement n'est qu'un vice, que l'on appelle fausset/; quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise,
la sincérité et la vertu. » ( La Bruyère.) Les prédicateurs tonnent contre les faux dévols qui encombrent les antichambres royales.
L'étiquette, les fêtes, les chasses, les promenades à Versailles, au Grand Trianon, à Marly, fournissaient au roi autant d'occasions de distinguer les courtisans, d'entretenir par une adroite distribution de ses grâces une émulation jalouse à le servir. Ses attentions, ses sourires et jusqu'à son regard avaient pour eux un prix inestimable, et il rejaillissait sur ceux auxquels il adressait la parole un surcroit de considération. Les grands considéraient comme particulièrement honorable d'obtenir, au fur et à mesure des vacances, le justaucorps à brevet, bleu doublé de rouge, avec parements et veste rouge, magnifiquement brodé en or et en argent.
Quelques courtisans sont restés particulièrement célèbres : Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau (1638-1720), qui fut le confident de la correspondance du roi et de Mme de Maintenon et dont les Mémoires sont le fidèle journal de la Cour; — le duc de Lauzun (1632-1723), type de l'intrigant, laid mais insinuant, adroit, célèbre par ses bonnes fortunes, et dont la « Grande Mademoiselle » s'éprit au point de lui offrir sa main; --le fils de l'auteur des Maximes, François VII, duc de La Rochefoucauld (1634-1714), grand maître de la garde-robe du roi, grand veneur, confident intime de Louis XIV, à qui il amena M"8 de Fontanges; — le maréchal François d'Aubusson, duc de LaFeuillade (1625-1691), qui, ayant acheté l'hôtel de Senneterre, le fit abattre pour construire la place des Victoires,, sur laquelle on éleva à ses frais une statue en bronze de Louis XIV (1686), du prix d'un million; — le fils unique du mar-
Le duc de Lauzun (Collection du duc de La Force).
La place des Victoires, construite en 1686 par le duc de La Feuillade, gravure d'A vei.i n a.
HISTOIRE DR FRANCE
quis et de la marquise de Montespan, le duc d'Antin, homme d'une très grande valeur, apte aux grands commandements militaires, mais d'une invraisemblable poltronnerie, le plus ingénieux, le plus consommé de tous les courtisons, qui pendant la nuit fail abattre, à Petit-Bourg, une grande allée de marronniers pour que le roi, à qui ils cachaient la vue de la rivière et qui s'en était plaint, ait la
surprise de ne plus voir à son réveil les arbres qu'il avait condamnés.
La noblesse a bien conservé 1rs grands offices de la couronne, mais ces offices ne sonl plus que des titres; elle ne joue plus aucun rôle politique el administratif, si le roi la comble d'argent, de privilèges, de marques de considération, les représentants des anciennes familles n'ont plus de part au gouvernement, dont ils sont exclus par système. Louis XIV veut des hommes nouveaux, ne tenant leur autorité, leur puis sance et leur anoblissement que de lui, qu'il puisse dominer à son gré, et se défaire sans les redouter.
Les gouverneurs n'ayant plus de postes importants à donner, et les grands seigneurs de province ne vivant plus sur leurs terres, chacun songe à « ne mériter de grâces que celles du souverain ».
La famille royale. — Louis XIV, né à Saint-Germain-en-Laye
le 5 septembre 1638, avait épousé, en 1660, Marie-Thérèse d'Autriche (1), née au château de l'Escurial le 10 septembre 1638, fille du roi d'Espagne Philippe IV et d'Elisabeth de France, fille de Henri IV. Marie-Thérèse reçut constamment du roi tous les honneurs dus à sa condition, mais elle ne joua jamais aucun rôle etfut voilée par la gloire de son mari autant qu'éclipsée par des favorites. Elle partageait son temps entre la dévotion et de puérils divertissements. Elle avait autour d'elle une demi-douzaine de bouffons, pour lesquels elle était peu généreuse, et toute une meute de petits chiens, pour lesquels elle dépensait beaucoup; ces animaux privilégiés avaient, pour les promener, des valets et des carrosses. Le soir, avant le dîner, la reine jouait à l'hombre, au grand profit de ses dames d'honneur, qui la gagnaient sans cesse.
Lorsque mourut à Versailles, le 30 juillet 1683, cette reine falote
Le duc d'Antin, gravure d'AuDRAN.
Marie-Thérèse d'Autriche, gravure de Gole.
(1) La reine Marie-Thérèse donna au roi six enfants : 1° Louis, dit le Grand Dauphin, né à Fontainebleau le 1er novembre 1661, mortàMeudon le 14avrill711; — 2° et 3° Anne-Élisabeth, née le 18 novembre 1662, el Marie-Anne, néele 16 novembre 166i, qui ne vécurent que quelques semaines; — 4° Marie-Thérèse, née le 2, janvier 1667, morte le 1er mars 1672; — 5° Philippe, duc d'Anjou, néle 5 aoûtl668, mort le 10 juillet 1671 ; — 6° Louis-François, duc d'Anjou, né le 14 juin 1672 et mort la même année, le 4 novembre.
Le Grand Dauphin, marié en 1680 à Marie-Anne-Christine de Bavière (1660- 1690), en eut trois enfanls: Louis, duc de Bourgogne (6 août 1682-18 février 1712); Philippe, duc d'Anjou (1683-1746), roi d'Espagne sous le nom de Philippe V; Charles, duc de Berri (1686-1714), qui épousa la fille aînée de Philippe d'Orléans, uniquement connue par ses vices. Le duc de Bourgogne eut de Marie-Adélaïde de Savoie (1685-1712) : Louis, duc de Bretagne (1704-1705); Louis, duc de Bretagne (1707-1712) ; Louis, roi de France sons le nom de Louis XV.
el insignifiante: - Voilà, s'écria le roi, le premier chagrin qu'elle m'ait donné ! <
Le Grand Dauphin. Louis de France, d'il le Grand Dauphin 1061- 171 li, avail eu pour gouverneur Montausier et pour précepteur Bossuet. D'une médiocrité extraordinaire, sans esprit, opiniâtre sans mesure, sans crédit auprès du roi, ce prince n'exerçait aucune infiuence sur les affaires. Il avait
les défauts de son père sans en
avoir les qualités, el son inertie, son insouciance faisaient redouter, après son avènement, le règne des subalternes. Il vivail surtout pourla chasse. Très avare, il s'occupait avec minulie de ses comptes particuliers. Retiré au château de Meudon, que lui avait donné' Louis XIV, il y tenait une sorte de Cour. Au parti de Mme de Maintenon el des princes légitimés, < { 1 1 i était celui du roi et qui affectait une dévotion extérieure dont Saint-Simon a écrit :
« La Cour suait l'hypocrisie, »
s'opposait la coterie du Grand Dauphin, où les premiers rôles étaient tenus par Philippe d'Orléans et les Vendôme.
Le Grand Dauphin avait en effet une sorte d'aversion pour tous les favoris de son père, pour Mme de Maintenon, pour le maréchal de Villeroi et même pour son fils aîné, le duc de Bourgogne. Malgré son incapacité, Louis XIV crut devoir lui confier des commandements militaires en 1688 sur le Rhin, en 1693 dans les Flandres. Pendant la guerre de la Succession d'Espagne, il entra au conseil de la guerre et prépara avec Villars les opérations de 1709 et 1710.
Il avait épousé (1679) Anne-Marie-Christine de Bavière (1), princesse d'une beauté contestable, mais distinguée, spirituelle, aimable et d'une piété qui ne se contentait pas des pratiques extérieures de la dévotion. On la trouvait compassée et un peu sauvage
malgré toute sa bonne grâce, et elle vécut à l'écart, occupée de musique et de lectures. Après la mort de sa femme (1690), le Grand Dauphin eut de nombreuses intrigues et prit pour favorite en titre une fille d'henneur de la princesse de Conti, Marie-Emilie Joly de Choin (1670?- 1719), fille du gouverneur et grand bailli de Bourg-en-Bresse.
Mlle de Choin, qui présidait aux réceptions de Meudon, mit au service de l'opposition l'ascendant qu'elle exerçait sur le Grand Dauphin, ascendant tel qu'elle fut peutêtre unie au fils de Louis XIV par un mariage secret.
La mort imprévue du prince, le 14 avril 1711, délivra la France d'un règne dont on ne pouvait espérer rien de bon et fit de son fils aîné, le duc de Bourgogne, l'héritier présomptif de la couronne.
Le duc et /a duchesse de Bourgogne. — Louis, duc de Bourgogne, était né avec un naturel dur, opiniâtre, orgueilleux et violent, mais aussi avec une intelligence pénétrante et un esprit très fin, une aptitude merveilleuse à acquérir les connaissances les plus abstraites.
Sous l'influence de son gouverneur le duc de Beauvilliers et surtout de son précepteur Fénelon, il
Louis de France, dit le Grand (Ver
Dauphin, par Hyacinthe Rioaud sailles).
(1) Marie-Anne-Christine-Vicloire de Bavière, fille de l'électeur Ferdinand, née à Munich, morte à Versailles (1660-1690).
LA MONARCHIE ABSOLUE
se transforma au point de devenir patient, accessible aux raisonnements et aux conseils, doux, affable et pieux. Conscient de ses devoirs et de ses responsabilités futures au point d'en être inquiet, il consacra à L'apprentissage des choses de son état tout le temps qu'il ne donnait pas à la piété. Il s'enfermait dans son cabinet pour travailler et pour prier, se demandant toujours si le chrétien était en règle avec Dieu et le prince avec sa conscience.
Eu 1708, il fut mis à la tête de l'armée de Flandre, mais ses dissentiments avec Vendôme aboutirent à la défaite d'Oudenarde et à la perte de Lille. Vendôme était toujours prêt à l'action ; le duc avait peu d'ardeur et, il faut bien le dire, peu de goût pour les armes.
Après la mort de son père (1711), Louis XIV l'appela à siéger au Conseil et autorisa les ministres à travailler avec lui.
On le vit étudier les affaires les plus compliquées, rechercher la conversation des gens d'instruction et d'expérience, charmer tout le monde par l'agrément de la sienne, la force de son jugement, l'équité de ses sentiments. Saint-Simon le conseillait. Ses amis, les ducs de Beau-
villiers et de Chevreuse, centre du « petit troupeau », donnaient à la Cour l'exemple d'une vie sévère et tournaient leurs regards vers Fénelon, confiné depuis douze ans à Cambrai, où il « vieillissait sous le poids inutile d'espoirs toujours déçus » (1).
« Les rois, disait un jour le duc de Bourgogne en présence de Louis XIV, sont faits pour leur peuple et non les peuples pour les rois, ni aux rois ». Son gouverneur avait fait rédiger par les intendants des mémoires sur les généralités, qui constituent un tableau des plus documentés de la situation administrative et économique de la France à la fin du xvne siècle (2). Fénelon avait, de son côté, composé à Fin-
Louis, duc de Bourgogne, gravure d'ÉDEi.ixcx.
tention de son élève ses Fables, ses Contes, ses Dialogues des morts, ses Aventures de Télémaque, où le roi crut voir une satire de son règne et de son gouvernement : ces ouvrages un peu prolixes, mais écrits d'une plume facile et abandonnée, sont en effet remplis de maximes sur l'art de gouverner. Fénelon voulut préciser pour l'héritier présomptif du trône quelques-unes de ses idées, en appliquant
la morale chrétienne à la politique, avec des idées d'ailleurs fort différentes de celles de Bossuet : les Directions /mur la conscience d'un roi sont des questions rangées sous les trois chefs de l'instruction, de l'exemple et de la justice, et d'où ressort qu'il convient de restaurer le pouvoir royal, de mettre le prince en contact avec la nation, de revenir aux principes de la monarchie tempérée. Fénelon, de caractère aristocratique, condamnait pourtant l'absolutisme de Louis XIV.
Le duc de Bourgogne épousa le 7 décembre 1697 Marie-Adélaïde de Savoie, née le 6 décembre 1GS5. Fille de Victor- Amédée II et d'Anne-Marie d'Orléans, nièce de Louis XIV, Marie-Adélaïde fut conduite à Versailles en novembre 1096 pour y être élevée jusqu'à ce qu'elle fût en âge de se marier.
Elle avait beaucoup d'esprit et, docile aux conseils de son père, elle s'efforça de gagner le cœur de Mme de Maintenon autant que celui de Louis XIV. << Bégulièrement laide, comme l'affirme Saint- Simon, mais le visage éclairé par « des yeux les plus ardents et les « plus beaux du monde » et par le « sourire le plus expressif », elle avait un «port de tète galant, gracieux, majestueux » et une « marche « de déesse sur les nuées. » Aimable, empressée à plaire, gaie, vive, elle animait de sa légèreté et de sa grâce toujours agissante la Cour
Marie-Adélaïde de Savoie (Musée de Versailles).
(1) François de Salignac de La Mothe-Fénelon, né au cliàleau de Fénelon (Périgord) en 1651, entré à Sainl-Sulpice, fut nommé, à vingt-sept ans, supérieur du couvent des Nouvelles-Catholiques et se lia avec les principaux personnages de son siècle, notamment avec le duc et la duchesse de Beauvilliers, qui, ayant huit filles, demandèrent à Fénelon de leur donner des conseils de pédagogie. Fénelon écrivit à cette occasion le traité àeX Éducation des filles. Il fut un des prédicateurs que Louis XIV adjoignit aux dragons pour sévir contre les protestants de Sainlonge. Recommandé dès lors aux faveurs de la Cour, il fut nommé, sur la proposition du duc de Beauvilliers, précepteur du duc de Bourgogne. Le reste de sa vie fut occupé principalement par sa querelle avec 11')— uet au sujet du quiétisme (voir p. 112). Archevêque de Cambrai (1695), il donna l'exemple d'une soumission très digne à la décision du Saint-Siège qui condamna ses Maximes des saints, d'un dévouement absolu aux devoirs de son épiscopat.
(2) Boulainvilliers les a utilisés pour rédiger son État de la France. Le mémoire sur l'Ile-de- France a été puhlié par A. de Boislisle, mais le surplus de cette suite inestimable de monographies attend un éditeur.
Histoire de Franck.
Mariage du duc de Bourgogne et de Marie-Adélaide de Savoie Estampe de la Bibliothèque nationale).
IIISTOIIU' 1)15 FRANCE
du vieux roi. Elle était l'âme des fêtes, des danses &t des plaisirs. Le duc de Bourgogne est débordant de qualités morales, mais triste, concentré, dépourvu d'attraits. La duchesse est au contraire vive, spirituelle, railleuse, H, désarme par ses fantaisies
l'austérité de M de Maintenon, heureuse d'être aidée dans sa tâche
ingrate el difficile d'amuser les jours du souverain. Il est bien vrai
Turin, fut lancé par ceux qui, au lieu de regarder le malheur en lare, L'expliquent par la trahison.
Les espérances que la France fondait sur le gouvernement de L'élève de Fénelon furent brutalement déçues en l'année 1712 : à six jours d'intervalle, Les 12 et \x février, la duchesse el le duc de Bourgogne descendirent L'un et l'autre au tombeau.
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Promeneuse du duc de Bourgogne Remueuse du duc d'Anjou
D'après des estampes de la Bibliothèque nationale).
Philippe, duc d'Orléans, gravure do Voligny.
Henriette d'Angleterre, par Mignard.
que, comme plus lard Marie-Antoinette, elle prêta le flanc à la médisance par ses coquetteries avec le marquis de Nangis, avec le marquis de Maulevrier, avec le futur cardinal de Polignac, mais rien ne prouve qu'elle ait oublié ses devoirs. Et, en tout cas, elle fut l'épouse la plus dévouée lorsque son mari éprouva des revers à l'armée du Nord : elle le défendit avec une chaleur impétueuse, rompit avec Vendôme, qu'elle rendait responsable des revers de nos armes, et releva le crédit ébranlé du duc de Bourgogne.
Après la mort du Grand Dauphin, pendant cette période de T « avant-règne » qui devait être si courte, elle apparaît comme consciente des devoirs qui vont lui incomber bientôt selon toute vraisemblance; car Louis XIV est âgé de soixante-treize ans, affaibli, malade, guetté par la mort. A l'enfant enjouée, frivole, folle de plaisir, succède une princesse sérieuse, au jugement sain, aux propos fins et sensés, aux sentiments équitables. Et cette princesse n'a pas trahi, comme on l'a dit, son pays d'adoption au profit de son père qui, une fois de plus, s'est retourné contre la France : ce bruit calomnieux, qui courut après l'échec de La Feuillade devant
La princesse Palatine, par Dii Troy (Versailles).
Philippe d'Orléans et ses mariages. — Le frère de Louis XIV, Philippe d'Orléans, né à Saint-Germain-en-Laye, mort à Saint-Cloud (1640-1701), ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit; il eût même été capable de quelque bien sans la coterie suspecte qui l'entourait dans son château de Saint-Cloud et dont le plus regrettable ornement était le chevalier Philippe de Lorraine, descendant des Guise. Par une étrange perversion du goût, il apportait à sa toilette des préoccupations ridicules et prenait un plaisir infini aux mascarades et aux travestissements féminins. « C'était un petit homme ventru, monté sur des échasses, tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant. » (Saint-Simon.)
Envoyé en Hollande en 1677, il battit Guillaume d'Orange à Cassel et prit Saint-Omer; son frère, jaloux de ses succès, ne l'envoya plus aux armées que pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg.
Il avait épousé en 1661 Henriette-Anne d'Angleterre, sœur du roi Charles II et de Henriette-Marie de France, fille de Henri IV. Née à Exeter en 16'i4, elle fut élevée par sa mère dans la religion catholique et fut fiancée en 1660 au frère de Louis XIV qui, jusqu'alors duc d'Anjou, reçut à l'occasion de son mariage le titre de duc d'Orléans. Elle n'était ni belle ni bien faite, mais la vivacité et la grâce expressive de sa physionomie lui donnaient beaucoup de charme. Elle s'entendit fort mal avec Philippe et le bruit courut qu'elle avait noué des intrigues avec le comte de Cuiche, puis avec le roi lui-même, mais tout se borna à des jeux de sentiment. Il n'y eut entre le roi et sa belle-sœur Henriette qu'une intimité purement platonique, malgré les critiques auxquelles donna lieu par sa coquetterie une princesse qui avait apporté à la Cour une politesse et des grâces raffinées.
On a vu qu'au retour de sa mission en Angleterre, Madame avait été enlevée par une mort foudroyante (1670), que les contemporains épouvantés attribuèrent, à tort, à un empoisonnement (voir p. 67).
Au bout d'un an de veuvage, Monsieur se remaria avec la fille de l'électeur palatin du Rhin, Charles-Louis. La princesse palatine Elisabeth- Charlotte (1652-1722), que l'on appelait couramment Liselotte, avait grandi dans cette cour singulière de Heidelberg où son père, marié à Charlotte de Hesse-Cassel, avait fait choix d'une « seconde épouse », Louise de Degenfeld, dont il eut quatorze enfants qu'il appelait ses raugraves.
LA MONARCHIE AKSOLUE
Elle avait, de sa septième à sa onzième année, été confiée à sa lante, la i lue liesse Sophie île Brunswick-Lunebourg, avec
laquelle elle s'entendit à merveille, niais qui lui donna le goût de ce langage grossier et même ordurier dont sa correspondance est constamment salie et qui s'alliait pourtant chez elle à une culture intellectuelle assez poussée. Contrairement aux affirmations partiales des historiens d'outre- Uhin, elle ne parait avoir souffert ni des mœurs de la Cour de France — à laquelle la Gourde son père n'avait rien à envier sous ce rapport — ni de la société de sou mari. Elle juge sans doute avec une juste sévérité l'entourage du duc d'Orléans, s'accommode mal de la cuisine nationale et du dédain des Français pour la propreté, déplore que les exigences d'une étiquette rituelle l'empêchent de vivre à sa guise, tout en Montrant très pointilleuse sur les prénces attachées à son titre; mais il n'en faut pas conclure que le séjour de la France lui ait été insupportable et qu'elle ait été tourmentée par la nostalgie du Palatinat.
Elle n'était ni belle ni même gracieuse. Elle avait l'apparence masculine, des façons brusques, un langage relâché jusqu'à la crudité. Toutefois, Louis XIV avant déclaré que ce « laideron d'Allemagne » avait de l'esprit, toute la Cour
s'était inclinée. Elle plaisait au roi par ses saillies mordantes qui lui firent tant d'ennemis, par l'indépendance de si n langage et de propos, par sa bonne humeur, son robuste appétit et son goût pour l'équitalion et la chasse, le soin qu'elle prenait de se tenir à l'écart des cabales et des intrigues. Entre eux s'établit une franche camaraderie, qui dura jusqu'au jour où, sous l'influence de Mme de M.iintenon, l'attitude de Louis XIV devint moins empressée. Liselotte, qui s'était attachée au roi par les liens d'un sentiment très honnête mais très tendre, fut blessée au vif, souffrit profondément et voua à la compagne de Louis XIV une haine injurieuse, la qualifiant dans sa correspondance de « vieille ripopée », « vieille ordure », « vieille gueuse », « chiffon », « sorcière ».
A la mort du duc d'Orléans, Mme de Maintenon fit les premiers pas, et les deux femmes se réconciliaient; mais Liselotte aimait toujours le roi, et la faveur de la âuchesse de Bourgogne fut pour elle une nouvelle source de souffrances. Pourtant, elle demeura à la Cour, jusqu'à la mort de Louis XIV, et, sous la Régence, alors que son fils était toutpuissant, elle remettait encore le grand roi et les splendeurs de Versailles (1).
La duchesse de Montpensier. — La i.iande Mademoiselle, la fille
de Gaston d'Orléans, la célèbre duchesse de Montpensier, née en 1627, représenta à la Cour de Louis XIV une époque dis parue : en elle survivait l'esprit agité, orgueilleux et ambitieux des princes de la fronde. L'héroïne du faubourg Saint- Antoine, qui, en faisant tirer le canon de la Bastille, avait tué du même coup ses projets de mariage avec Louis XIV, — elle avait refusé la main de Charles II, roi détrôné d'Angleterre, — s'était,
après le tri phe de Mazarin, retirée
dans sa terre de Saint-Fargeau, d'où elle ne revint qu'en 1657. C'est, alors que la petite-fille de Henri IV s'éprit de Lauzun; elle finit par épouser secrètement ce singulier cadet de Gascogne, qui la maltraita et qu'elle dul congédier, et elle acheva dans la dévotion une existence aussi romanesque qu'inutile.
Les favorites.
Le monarque si
Mlle de La Vallière, par Nœrbl (Versailles)
1 Philippe d'Orléans eut de son premier mariage quatre enfants, dont deux seulement vécurent : Marie- Louise 1662-1689 . mariée (1679 au roi d*Es- Cbarles II, et Anne-Marie 1669- 1728 . mariée 1684] à Viclor-Amédée II, duc de Sa* oie.
De son second mariage il eut : Philippe d'Orléans, le futur Régent ^ 1 674- 1723 ,etÉlisabelh-Charlotte(1671-1744 , mariée (I6'J8j à Léopold-Charles, duc de Lorraine.
scrupuleusement soucieux de la dignité royale la compromit par les désordres de sa vie privée. Les favorites furent ouvertement avouées et comblées de marques extérieures de considération.
Les fils de Mme de Montespan et du roi, légitimés et reconnus, furent, vers la fin du règne, déclarés habiles à succéder au trône de France. Des familles de la plus haute noblesse s'allièrent à la postérité bâtarde du souverain.
La duchesse de La Vallière (1). — Françoise-Louise de La Baume Le Blanc, née à Tours en 4644, fut nommée, en 1661, fille d'honneur de Madame, et céda, la même année, aux instances du roi, qui, en 1667, la fit duchesse de La Vallière et légitima les enfants qu'elle lui avait donnés. Blonde avec de beaux yeux bleus, aimable et gracieuse, elle boitait légèrement, mais dansait cependant fort bien.
Elle n'avait aucune ambition, aimait le roi avec désintéressement, uniquement pour lui-même, ce qui ne l'empêcha pas d'être en butte à toutes les jalousies, à toutes les méchancetés. Bientôt éclipsée par Mme de Montespan, elle est obligée de vivre aux côtés de sa rivale. Elle tombe gravement malade, se croit en danger de mort, crie au ciel miséricorde et, sauvée tout à coup, prend la résolution de vouer sa vie à Dieu (1670). Mais elle ne peut se consoler de ne plus voir le roi et lui écrit (1671): » Sire, j'aurais quille plus tôt la Cour, après avoir perdu l'honneur de vos bonnes grâces, si j'avais pu obtenir de moi de ne plus Nous voir; celle faiblesse a
été si forte en moi qu'à peine suisje capable présentement d'en faire
le sacrifice à Dieu.. le voulais p. nu
tant que le reste de l'affection que j'ai eue pour Voire Majesté servit à une pénitence, et je pensais qu'après vous avoir donné toute ma jeunesse, ce n'était pas trop du reste de ma vie pour le soin de mon salut. »
Le roi. ému, envoie Colbert
M"" de Montespan jouant de (Musée
la harpe, par Kaspar Net s cher de Dri
(1) Louis XIV eul de la duchesse de
La Vallière quatre enfants, dont deux
seulement suri écurent : Marie
di e M'1, de Blois 1666 17 19 , mariée
1680 a Louis Vrmand de Bourbon,
i et neveu du .
Condé : — Louis, comte de \ ■ dois 1667 1683 , amiral de France.
HISTOIRE DE F II A. NCR
chercher La Vallière aux Carmélites de Chaillot. Louise vientà Versailles; elle y esl reçue par le roi, mais aussi par M""' de Montespail, qui occupe sa place. Cependant, la mort tragique de Madame
affermit sa résolu lion. Le 20 avril 1674, elle va se jeter aux pieds de la reine, devant toute la Cour, voulant faire publiquement pénitence, et entreaux Carmélites du grand couvent de la rue d'Enfer, se sounieiiant avec joie aux règles les plus austères. Elle prend le cilice et l'habit de bure, chausse ses pieds nus de sandales tressées et devient sir-ur Louise de la Miséricorde. Le 3 juin 167.'j elle prononce ses vœux, et le voile noir bénit par Bossuet, présenté par la reine et posé par la prieure, couvre pour toujours le plus aimable visage. En 1710, elle meurt, après trenle-six ans de profession religieuse, à l'âge de soixante-cinq ans, « laissant la communauté aussi affligée de sa perte qu'édifiée de sa pénitence ». (Jules Luit.) Louis XIV ne manifesta aucune émotion de celte mort, disant seulement que, du jour où Louise s'était donnée à Dieu, elle était morte pour lui.
/W'»e de Montespan. — « Petite violette qui se cachait sous l'herbe » (Mme de Sévigné), Louise de La Vallière était incapable de tenir l'emploi de favorite influente. Pendant que sa grâce dans Finfortune et son sincère repentir attendrissaient jusqu'à la reine, la marquise de Montespan prenait sur l'esprit et sur le cœur du roi une influence tyrannique. Françoise-Athénaïs de Rochechouart, fille du duc Gabriel de Mortemart, gouverneur de Paris et de l'Ile-de- France, duc et pair, premier gentilhomme de la chambre, était née en 1641 au château de Tonnay-Charente. Élevée à Saintes, elle vint à la Cour en 1660, pour prendre rang, presque en même temps que La Vallière, parmi les filles d'honneur de « Madame ». En 1663, elleépousa un gentilhomme gascon, Louis-Henry de Gondrin, marquis de Montespan. Très belle, avec des cheveux blonds et des yeux bleus admirables, altière et orgueilleuse, spirituelle surtout dans la moquerie, elle ne tarda pas à gagner les bonnes grâces de la reine et celles même de La Vallière, qu'elle commença à supplanter dès 1666 dans la faveur du roi. En 1674, le roi ordonna que la séparation fût prononcée entre Mme de Montespan et son mari, qui vint dans un carrosse drapé de noir pour prendre solennellement congé de la Cour, porta « le deuil de son honneur », convia ses parents aux funérailles de sa femme, mais accepta ensuite que Louis XIV payât une partie de ses dettes (1). Le salon de la favorite fut le centre de la Cour et des fêtes; on lui prodigua des honneurs qui auraient dû rester le privilège de la reine. Lorsqu'elle revint des eaux de Bourbon-1'Archambault, en 1676, elle descendit l'Allier sur un bateau somptueux orné de banderoles aux armes de France, attention ingénieuse et flatteuse de l'intendant de Moulins. Pendant les promenades dans le parc de Versailles, elle montait dans le carrosse du roi, la reine et les princesses suivant dans une autre voiture. L'éclat de ses toilettes faisait sensation. La description de l'une d'elles par Mme de Sévigné est célèbre: « D'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et, par-dessus, un or frisé, rebroché d'un ormêlé avec un certain or qui fait la plus divine étoile qui ait jamais été imaginée ; ce sont les fées qui ont fait en secret cet ouvrage. »
Mansart a fait les plans de son château de Clagny; Le Nôtre en a dessiné lesjardins. A Versailles, la favorite occupe un appartement de vingt pièces au premier étage,
M11' de Fontanges, gravure de l'A r mess in.
(1) Sur la question de savoir si le marquis de Montespan fut ou ne fut pas un mari complaisant et sur l'altitude incohérente de Montespan, voir De La Vallière à Montespan, par Jean Lemoine et André Licutenberger (1904).
Les mêmes auteurs ont découvert le teslament du marquis et analysé ce document dans le Journal des Débats du 7 décembre 1907.
M"" de Maintenon et sa nièce, par F, Elle (Musée de Versailles).
tandis que la reine en avait seulement onze, et au second. La faveur de M"" de Montespan ayant coïncidé exactement avec l'apogée du règne de Louis XIV, avec l'appai ilion des plus grands chefs-d'œuvre de la littérature et de l'art, on. imagine la gloire où rayonna l'éblouissante favoi ite.
A ['encontre de La Vallière, M'"e de Montespan usa et tenta d'abuser de la passion du roi, humiliant sa rivale, obtenant la fortune et les faveurs pour el pouf les siens. Sa liaison fut traversée par de nombreuses crises, dont son humeur haulaine était la cause, mais elle dut au charme de son esprit, bien plus encore qu'à sa beauté, de retenir le monarque sous son empire et de le ramener à elle, après des caprices éphémères, jusqu'à la rupture définitive.
A partir de 1677, les remontrances de Bossuet et l'influence grandissante de Mme de Maintenon devaient mettre fin à ce long triomphe. En 16"9, Mme de Montespan cesse d'être invitée aux fêtes de la Cour.
En 1684, après la mort de la reine, son appartement lui esl retiré. En 16yl, elle quitte Versailles, sans abandonner encore l'espoir de ramener le roi et cherchant toutes les occasions de le rencon trer. Enfin, en 1700, elle renonce à la vie mondaine. Les historiens qui admettent sa culpabilité dans l'affaire des poisons (voir p. 106) expliquent par le remords le régime particulièrement dur auquel elle se soumit désormais. Elle mena une vie toute de piété et de dévotion, donnant presque tout ce qu'elle avait aux pauvres, travaillant pour eux plusieurs heures par jour à des ouvrages bas et grossiers, multipliant les jeûnes et les macérations; ses chemises et ses draps étaient de toile jaune, la plus dure
et la plus grossière; elle portail des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer qui lui faisaient souvent des plaies.
Elle redoutait tellement la mort qu'elle payait plusieurs femmes dont l'unique emploi était de la veiller; elle couchait ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies allumées dans sa chambre; toutes les fois qu'elle se réveillait elle voulait trouver ses veilleuses causant, jouant ou mangeant, pour se rassurer contre leur assoupissement. Elle mourut le 28 mai 1707 à Bourbon-l'Archambault, après une courte maladie.
Il serait injuste de ne pas parler, en terminant, des œuvres de bienfaisance que Mme de Montespan répandit autour d'elle avec autant d'intelligence que de libéralité, de ne pas rappeler que les plus grands écrivains, les plus grands artistes, trouvèrent en elle une protection éclairée, qu'elle adoucit la vieillesse du grand Corneille, et que Boileau et Racine lui durent leurs charges d'historiographes du roi.
Mlle de Fontanges. — Marie-Angélique de Scoraille de Roussille, née en 1661 d'une famille considérable de l'Auvergne, avait été attachée toute jeune (1679) comme fille d'honneur à la personne de la seconde duchesse d'Orléans. « Belle comme un ange,
LA MONARCHIE ABSOLUE
I or»
sotte comme un panier - Choisy), elle inspira au roi une passion telle qu'elle Liât en échec M°" de Montespan et [mil par la supplanter. Devenue marquise de Fontanges et enivrée de sa haute fortune, elle se montra d'une avidité si insatiable qu'elle aurait sans doute à la longue lassé la faveur <ln maître. Mais elle mourut le •28 juin 1681, à Port-Royal, d'une pleuro-pneumonie. Elle avait demandé à voir le roi, qui, s'élant l'ait transporter à l'abbaye, versa des larmes en voyant pâle, amaigrie et expirante la jeune fille qui naguère illuminait la Cour de sa beauté (1).
IM'»e de Maintenon. — Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, naquit le 27 novembre 1635 à .Niort. Son père. Constant d'Aubigné, tils du célèbre poète calviniste Agrippa. d'Aubigné, accusé d'entretenir des intelligences avec l'Angleterre, était dé-tenu au donjon de cette ville. Il avait mené une vie singulière, avait tué sa première femme, si l'on en croit Agrippa lui-même, et s'était remarié avec la fille d'un de ses geôliers, Jeanne de Cardillac, fille du gouverneur du château Trompette, à Bordeaux. En 1639, Constant obtint sa liberté et partit pour la Martinique, où il mourut; sa femme revint en France avec deux enfants, Françoise d'Aubigné et un tils, qui fut, comme son père, un fort mauvais sujet. La jeune fille ne fut pas. comme on le dit d'ordinaire, élevée dans la religion prolestante : son acte de baptême catholique a été retrouvé. Pauvre, orpheline à douze ans, elle fut reçue au couvent des L'rsulines dr la rue Saint-Jacques. Lorsqu'elle en sortit, à seize ans, elle retourna chez sa mère rue d'Enfer. C'est alors qu'elle connut Ninon de Lenelos, mais il ne semble pas que la société de cette femme célèbre l'ait détournée du droit chemin.
Le poète burlesque Scarron, voisin de Mme d'Aubigné, s'intéressait à l'orpheline, et, tout estropié qu'il était, cloué par la paralysie sur son fauteuil, il la demanda en mariage. Françoise d'Aubigné, qui venait de perdre sa mère et se trouvait sans ressources et sans appui, épousa Scarron en juin 1652. La maison du cul-de-jatte était le rendez-vous de la été polie.« Lorsque je fus, dit-elle, avec ce pauvre estropié', je me trouvai dans le beau monde, où je fus recherchée et estimée. Les femmes m'aimaient parce que j'étais douce dans la société et que je m'occupais beaucoup plus des autres que de moi-même. Les hommes me suivaient parce que j'avais de la beauté et les grâces de la jeunesse. »
Les gens haut placés qu'elle connut autour du pauvre estropié la servirent volontiers lorsque, Scarron étant mort (1660), elle retomba dans la détresse. Anne d'Autriche lui fît transmettre une rente de 2000 livres, au moyen de laquelle elle se réfugia aux Ursulines, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à aller dans le monde. Elle était assidue aux réunions de l'hôtel de Richelieu et surtout de l'hôtel d'Albret, où elle rencontra Mme de Sévigné, Mme de Coulanges, Mmo de La Fayette, la Montespan elle-même, qui lui réserva l'éducation d'un fils qu'elle avait eu du roi. Elle lui fit louer, rue de Vaugirard, une petite maison discrète, et on lui conduisit le jeune prince, qui mourut presque aussitôt (1669). On lui confia, l'année suivante, le duc du Maine, puis le comte de Vexin, M1'0 de Nantes et MUo de Tours.
Ce rôle subalterne fut pour l'ambitieuse le premier échelon des i buis. Après la légitimation du duc du Maine 1673), elle eut un appartement à Versailles; peu après, Louis XIV lui fit cadeau de la terre de Maintenon, érigée en marquisat, et lui ordonna d'en prendre le nom. Son esprit plaisait au roi qui, aimant beaucoup le dur «lu Maine, passait de longues heures chez elle; elle avait ainsi mille tsions de montrer au roi l'agrément et la solidité de son intelligence. Après la disgrâce de M"1" de Montespan 16N0), elle fut en bulle aux sollicitations du roi, mais lui résista. « Je le renvoie toujours désolé, disait-elle, et jamais désespéré. » Elle ne s'imposait pas, mais savait se rendre indispensable. Elle s'attacha même à rapprocher Louis XIV de la reine, qui s'écria que Dieu sans doute lavait
I Un soir, au retour d'une partie de chasse, « il s'éleva un petit vent, racoi te Bussy-Rabulin. qui obligea M11, de Fontanges à quitter sa capeline ; elle lit atlacher sa coiffure par un ruban dont les nœuds lomboient sur le front, el cet ornement de télé plut si fort au roi qu'il la pria de ne se
r point autrement <!<• tout ce soir. Le lendemain, toutes les dam la Cour parurent coiffées de la même manière. Voilà l'origine de ces grai coiffures qu'on porte encore, et qui, de la Cour de France, ont passé dans presque toutes les Cours de l'Europe. » Les fonlanges firent fureur.
suscitée pour cette bon no œuvre. La non i de Mai ie- 1 liérèse, • u 1683, lui permit de devenir la compagne légitime du roi : le mariage, resté secret, fut béni par l'archevêque de Paris, Du Harlay de Champvallon, en présence de M. de Montchevreuil et de Bontemps, premier valet de chambre du roi (décembre 1684 . Elle avait quarante-neuf ans el le roi quarante-six.
Rien ne parut s'être passé, mais la Cour reconnut à un certain nombre d'indices qu'un grand changement s'était consommé :
Vue de la maison royale de Saint-Cyr, gravure de Mariette.
MmG de Maintenon, dès ce jour, resta assise devant Monsieur ou Monseigneur; les princes du sang ne se présentaient devant elle que sur demande d'audiences; elle disait : « ma mignonne » à la duchesse de Bourgogne, qui la nommait « sa tante ».
Son rôle politique et religieux a été et est encore, comme son caractère, très diversement jugé. 11 fut certainement considérable, sans qu'il faille pourtant l'exagérer trop. Louis XIV la consultait dans toutes les circonstances graves : « Qu'en pense Votre Solidité' ? » lui demandait-il, au cours des délibérations importantes. Elle s'attachait à ne pas heurter de front les sentiments du roi. Elle l'encouragea dans sa politique à l'égard des protestants : si la révocation de Ledit de Nantes ne fut pas son œuvre, elle y applaudit sans réserve. Sous l'influence de l'évêque de Chartres, Godet des Marais, elle imprima à la vie de la Cour, par l'exemple de sa dévotion méticuleuse, une austérité inattendue et quelque peu superficielle. Tout à la fin du règne, elle aida à la faveur des bâtards, notamment du duc du Maine, qui avait été son élève, et elle fut la principale inspiratrice du testament de Louis XIV. Son élévation avait excité de telles jalousies que le premier soin du duc d'Orléans, devenu régent, fut de la reléguer à Saint-Cyr, où elle fut inhumée (1719).
Elle y avait fondé une maison d'éducation pour deux cent cin-
Religieuse de Saint Cyr Demoiselles de SointCyr
(D'après des estampes de la Bibliothèque nationale).
quante jeunes Qlles nobles et pauvres. La communauté, dite de Saint Louis, comprenait trente-six dames professeurs, et les élèves, admises de sept, à douze ans, y restaient jusqu'à leur vingtième année. La fondation de cette maison, la rédaction de ses règlements et la surveillance active de ses pensionnaires occupèrent la plus grande partie de la vie de M,uc de Maintenon, forl ennuyée de l'étiquette de la Cour el qu'attristait encore l'humeur sombre du monarque vieillissant. « Quel supplice, disail elle, d'avoir à amuser un homme qui n'est plus amusa h le ! » Elle était d'ailleurs comme surprise de sa haute fortune.
M"1" de Maintenon, qui avait fréquenté la société des précieuses et pris le goût des Ici 1res dans la compagnie de Scarron, introduisit à Saint-Cyr la poésie dramatique. Les jeunes filles représentèrent d'abord Andromaque, mais avec un feu, une ardeur qui parut dangereuse. Racine fut donc prié d'écrire une tragédie qui pût être représentée par ses élèves et dont le sujet fût tiré de la Bible : le succès d'Esther encouragea l'auteur à composer Athalie. « Mais Mme de Maintenon reçut, de tous côtés, tant d'avis et tant de représentations des dévots, qui agissaient en cela de bonne foi, et de la part des poètes jaloux de la gloire de Racine, qui, non contents de faire parler les gens de bien, écrivirent plusieurs lettres anonymes, qu'ils empêchèrent enfin Athalie d'être représentée sur le théâtre. On disait à Mme de Maintenon qu'il était honteux à elle d'exposer sur le théâtre des demoiselles rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducation chrétienne, et que c'était mal répondre à l'idée que l'établissement de Saint-Cyr avait fait concevoir. » [Mme de Cayi.us] (1).
Mme de Maintenon aimait à écrire. Ses Lettres, dont la plupart ont trait à l'éducation des jeunes filles, sont pleines de fine raison agréablement relevée de détails curieux, d'anecdotes, de récits gracieux et amusants. On y trouve des prescriptions minutieuses touchant le régime de Saint-Cyr, des plans d'études et d'éducation remarquables par la clarté, la précision des vues, une connaissance
très fine et très sûre de l'âme des jeunes filles. Ce ne sont pas des instructions dogmatique s , ni un traité ex professo, mais des propos familiers et pratiques, écrits jour par jour, heure par heure, suivant les besoins et les personnes, s'adressant tantôt aux dames de Saint- Cyr, tantôt aux demoiselles. La l'orme en est remarquable :
Mme de Maintenon y a us»'' à la perfection de ce « style
simple, naturel et sans toui entourage.
qu'clb- recommandait à son jeune
M"= de Blois et M"c de Nantes, par Vignon (Versailles).
Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine (Estampe de la Bibliothèque nationale).
(1) Voir Madame de
Maintenon et la poésie
française à Saint-Cyr,
par A. Gazier (Revue
hebdomadaire, 1908).
Les princes légitimés. De sa liaison avec Louis XIV, M100 de Montespan eut plusieurs enfants, notamment : Louis-Auguste de Bourbon, due du Maine (1670-1736), marié L692 à la petite-fille du
grand Condé, Anne-Louise de Bourbon; -- Louise- Françoise, dite Mlle «le Nanles l lfiT.'l-IT'i.'! , mariée 168S avec Louis II!, duc de Bourbon : — Françoise-Marie, dite .M11, de Blois I 1677-17 i9 , mariée 1692 àPhilippe duc d'Orléans, qui fut régent de France pendant la minorité de LouisXV; — Louis- Alexandre, comte de Toulouse 1678-1737 , marié; (1723) à Marie -Victoire- Sophie de Noailles, gouverneur de Bretagne.
Privé de presque tous ses enfants, le roi i eporta son affection sur le due du Maine et le comte de Toulouse, légitimés respectivement en 1073 et en 1681.
En 1694, il leur avait donné rang immédiatement après les primes du sang; en 171 1, il les admit aux honneurs dus à ces princes; en 1714, il les déclara habiles à hériter de la couronne, eux et leurs descendants, à défaut de princes du sang; enfin un édit de mai 1715 leur reconnut expressément la qualité de princes du sang.
Le duc du Maine fut, quelques semaines après sa légitimation, nommé colonel général des Suisses et Grisons (il avait alors trois ans); quand il eut cinq ans, on lui donna le régiment commandé par Turenne ; deux ans plus tard, il parut sous son nom un volume intitulé : Œuvres diverses d'un auteur de sept ans (Paris, 1678, in-4°) ; à douze ans, il fut nommé gouverneur du Languedoc, puis chevalier des ordres du roi et général des galères. Il était fort aimé du roi et, lorsque celui-ci disgracia Mme de Montespan, le duc du Maine prit parti pour Mme de Maintenon contre sa propre mère.
L'affaire des poisons. — L'affaire des poisons est, comme on l'a dit justement, « le scandale du règne et la grande escroquerie du siècle » (Paul Bourget). Elle éclate alors que la Fiance, après la paix de Nimègue, est au premier rang des nations et le roi à l'apogée de son règne.
Dès les premières années du règne de Louis XIV, un grand nombre de cas d'empoisonnement avaient attiré l'attention publique, et les pénitenciers de Notre-Dame donnèrent un jour avis que « la plupart de ceux qui se confessaient à eux depuis quelque temps s'accusaient d'avoir empoisonné quelqu'un». L'opinion, troublée et égarée, vit bientôt la main des empoisonneurs là où la maladie seule avait fait son œuvre, par exemple dans la mort de Henriette d'Angleterre ou dans celle de la duchesse de Fontanges. En 1676, le procès de
la marquise de Brinvilliers Louis-Alexandre de Bourbon,
eut un immense retentisse- comte de Toulouse
ment : convaincue d'avoir (Estampe de la Bibliothèque nationale).
LA MONARCHIE ABSOLUE
empoisonné son père, le lieutenant civil d'Aubray, et ses deux frères, puis d'avoir voulu faire subir le même sort à sa sieur et à sa beile-sœur, elle fut décapitée sur la place de Grève. L'émotion n'était pas calmée que des révélations encore plus atroces venaient de nouveau passionner la France.
Le '21 septembre 1677, la police apprit, par un billet trouvé dans un confessionnal, que les jours du roi et du Dauphin étaient menacés par îles empoisonneurs. Abandonnée par ordre de Louis XIV à la lin île l'année suivante, l'instruction île l'affaire des pois»ns fut reprise, bientôt après, à la suile d'un incident qui lit découvrir l'existence à Paris de maisons où, souscouleur de pratiques magiques, on fournissait aux gens dans l'embarras le moyen de faire disparaitre ceux qui les gênaient. La clientèle des marchands de .. poudre de su. cession > se recrutait dans la haute société. Le lieutenant de police, La Reynie, lit arrêter le 4 janvier 167'.' la femme Vigoureux, et le 12 mars Catherine Iieshayes, veuve du sieur Monvoisin, dite « la Voisin », l'amie du bourreau de Paris. Son mari s'étant ruiné dans le commerce de la joail- I rie, elle s'était adonnée, pour faire subsister le ménage, à la chiromancie, et, de la magie blanche, elle était tombée dans la magie noire, avec les horribles pratiques de sacrifices d'enfants et les infâmes profanations qui v étaient attachées.
Une commission spéciale, qui prit le nom de Chambre ardente ou de l'Arsenal, fut constituée par lettres patentes du 7 avril 1679 et chargée de taire le procès aux empoisonneurs et aux magiciens, rapidement et secrètement : elle tint sa première séance le 10 avril 1679, présidée par L. Bou- Cberat de Compans; les rapporteurs étaient L. Razin de Bezons et La Reynie, qui conduisit véritablement le procès.
Dans l'horrible drame, la Voisin tenait le premier rôle, secondée par la \ igoureux et la Filastre, par le magicien Lesage, par l'abbé Guibourg, qui joignait la profanation au meurtre en célébrant la messe noire.
Quatre cent quarante-deux personnes furent interrogées, et deux cent dix-huit maintenues en prison : la princesse Tingry, Mme de Dreux, le maréchal de La Ferlé, et jusqu'au maréchal de Luxembourg 1 ; trente-six furent condamnées à mort, cinq aux galères et vingt-trois au bannissement. Les plus coupables, dont il fallait ménager les relations, échappèrent aux lois; c'est ainsi que Mme de Dreux fut simplement admonestée, la présidente Leféron Éloignée de Paris, Marie Mancini, duchesse de Bouillon, exilée à Bérac, que Mm" de Poulaillon ne parvint pas à se faire condamner malgré ses aveux, que la marquise d'Alluye, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodève, le marquis de Cessac, la comtesse de Soissons purent s'enfuir facilement hors du royaume, que divers personnages éprouvèrent seulement les ennuis d'une simple citation ; par contre, des coupables d'un rang plus ordinaire, ci un me li veuve Brunet, furent traités avec une extrême rigueur. La Voisin 2 fut brûlée vive le 22 février 16X0.
La Voisin, au moment de marcher au supplice, déclara — et ses
itions furent confirmées par sa fille, Marguerite Monvoisin, el
parla Filastre — que Mm' de Montespan elle-même avail lait dire
sur son corps nu drs messes noir.--, pour menacer ainsi la \ ie de ses
rivales el conserver l'affection du roi.
La Voisin, gravure de Chasteau
1 Le maréchal de Luxembourg s'étail attiré la haine de Lonvois, el < esl !e minisire de la guerre qui l'impliqua dans l'affaire des poisons. Jeté à la le, il fut mis en liberté après qna orze mois de détention, mai momi n lancment lais-e sans emploi. Au commencement delà guerre de la Ligue d Angshourg, Louis XIV le rappela pour lui donner le commandement de l'armée de Flandre.
î Tnomas Corneille mil la Voisin sur la scène, dans la Devineresse, bous le nom de M'"' Jobin. Victorien Sardou a tiré de l'Affaire de
uu drame où sont adoptées les conclusions de Pran /. Funck-Brentano.
La question de savoir si la Montespan fut une des principales adeptes des pratiques de la Voisin a donné1 lieu à de vives controverses. Pourlesuns, la culpabilité n'esl pas douteuse. C'esl parce que Louis XIV vit le scandale rejaillir presque sur les marches du trône qu'il suspendit les séancesde la Chambre ardente le l«« octobre 1680 et se lit remettre tous les interrogatoires établissant qu'une femme avait voulu l'aire mourir M"" de l.a Vallière, plus lard M11- de Fontanges, el, dans un suprême accès de jalousie, le roi lui-même;
que, pour parvenir à ses lins, elle n'avait reculé devant aucun maléfice, n'hésitant pas à prêter son corps aux
hideuses céréi lies de la messe noire.
Il fallait à tout prix sauvegarder la dignité loyale, (aire le nom de la femme, que Louis XIV avait passionnément aimée. Toutefois, en magistrat soucieux de ses devoirs, La Reynie parvint à continuer sa lourde tâche, malgré' le roi et ses mi uist res, malgré l'opinion qui lui était défavorable, l.a Chambre ardente, qui avait suspendu ses séances le 30 septembre 1680, les reprit le 19 mai IlicSl pour les clore définitivement le 21 juillet 1682 : si le secret d'Etat élait respecté, la disgrâce de l'orgueilleuse marquise se trouvait consommée. On a, indirectement, une autre preuve de culpabilité de la favorite tant dans la rudesse, et le mépris avec lesquels le roi la Irai la après l'affaire que dans les macérations inouïes qu'elle s'imposa pendant les dernières années de sa vie et que la dévotion ne suffit pas à expliquer (1). D'autres considèrent la Montespan comme entièrement étrangère au drame. L'affaire de la Voisin a été dirigée par Louvois, qui, dans le but d'effrayer le roi et de se rendre nécessaire, a transformé une instruction purement judiciaire en une affaire d'État, en y mêlant de faux complots contre la vie du souverain et en essayant d'y compromettre plusieurs grands personnages devenus ses ennemis (particulièrement le maréchal de Luxembourg), ou bien des amis de Colbert. La Filastre, accusatrice de Mm0 de Montespan, s'est rétractée in articulo mortis, et, d'après une note de La Reynie, a déclaré « qu'elle ne voulait pas mourir sa conscience restant chargée de ce qu'elle a dit contre la dame »; si elle avait accusé Mme de Montespan, c'était seulement pour se libérer « de la peine et douleur des tourments et dans la crainte qu'on ne la réappliquât à celle question, après l'avoir tirée ». De l'aveu même de La Beynie et de Louvois, beaucoup de témoins du procès sont des fripons capables des pires parjures. Le lieutenant de police n'est qu'une créature de Louvois, dont on ne sait si on doit incriminer davantage l'aveuglement, l'entêtement professionnel du magistrat qui veut trouver partout des coupables, ou sa complaisance à l'égard du ministre dont il était l'obligé et l'ami (2). On peut ajouter que, lorsque le roi autorisa la Chambre ardente à reprendre ses séances, il lui enjoignit ■ de ne rien faire sur aucune dos déclarations contenues aux procès-verbaux de question et d'exécution de Filastre, que Sa Majesté, pour des considérations importantes à son service, ne voulait point être divulguées et portées à la Chambre ... La Chambre ai dénie semble n'avoir plus songé qu'à terminer ses
travaux, el le roi intervinl consta nt auprès des commissaires pour
les presser d'en finir au plus vile el peser sur leurs décisions. Lorsque
la lettre de cachel du 21 juillet vint clore les travaux de la Chambre,
elle n'avait pas encore statué sur les accusés les plus compromis :
. la fille Voisin, Guibourg, qui furent d'ailleurs incarcérés.
I.e ;;u août 10X2, un édil pion a les peines les plus Sévères
contre les empoisoi urs el réglementa la vente des matières qui
servaient à la fabrication des poisons.
1 Y. Franlz Punch Brentaxo, le Drame des poisons 1879
2 Y Jean 1. moini . Madame de Montespan ri l'affaire des poison*; l'Affaire Montespan (1908 ,