CHAPITRE PREMIER
^HISTOIRE de la Gaule gauloise se compose de deux grands faits, les émigrations des Gaulois, la conquête du pays par les Romains. Le premier nous est arrivé embelli, défiguré par les exagérations de la peur; il ne touche pas,' à proprement parler, la Gaule, quoiqu'elle lui doive en grande partie son illustration. Ce n'est que l'histoire des peuples qu'elle repousse en quelque sorte de son sein , et qui se lancent dans des expéditions d'un intérêt immense pour les peuples menacés , presque nul pour la mère-patrie, qui tout au plus en apprenait quehiues particularités par la re* nommée oa par les récils des fuyards. Le second fait nous est mieux connu, parce que c'est un morceau de l'histoire romaine. Par une espècede fatalité, nous ne savons bien qu'une chose de la Gaule, c'est son anéantissement ; après César, elle
n'est pins Gauloise , elle est Romaine. C'est à l'époque où s'accomplit cette grande révolution que se rapportent la plupart des données grecques et romaines sur la Gaule ; en remontant plus haut, tout manque , et même les fables. Ce n'est donc pas ici la place d'un tableau de la société gauloise ; le seul que l'on puisse présenter la dépeint telle qu'elle était un siècle et demi avant J.-C. , c'est-à-dire au moment où pour la première fois les Romains interviennent au delà des Alpes. Nous allons d'abord donner l'histoire des expéditions qui portèrent le nom gaulois depuis le détroit de Gadès jusqu'au Danube et aux rivages d'Asie, tandis que la Gaule elle-même, cet autre laboratoire des nations * pour le monde ancien, restait dans le lointain, environné de ténèbres , à peine connue de quelques marchands.
Emigrations des Gaulois. — Aussi loin que Ton peut remonter, on trouve la Gaule occupée d'une manière irrégulière par deux races distinctes , les Galls et les Kimris *, venues toutes deux de l'Orient , et qui conservèrent dans leur langue et leur religion des traces profondes de leur origine.
Ces deux races étaient ennemies l'une de l'autre, et la limite générale qui les séparait était la Loire, quoiqu'elle ait été dépassée à la fois en plusieurs points et par les Galls et par les Kimris. Il fallait néanmoins que cette séparation
* Jornandès, qui écrivait à l'époque de la grande invasion, appelle la Chersonése Clmbrique le laboratoire du genre humain. L'opinion commune d'alors était que toutes les nations barbares qui venaient d'envahir l'empire romain étaient sorties de là.
* Voyez, pour toute cette partie, la savante et consciencieuse Biitoire des Gaulois, de M. Amédée Thierry.
fût bien tranchée ; car, longtemps après les Romains, la Loire continua à être regardée comme frontière, et même encore aujourd'hui que tant de fusions se sont opérées sur l'ancien sol gaulois, l'habitant du midi n'a pas perdu toute son antipathie pour les hommes d'au delà du fleuve. Il parait que les Kimiis avaient envahi sur les Galls, anciens possesseurs de toute la contrée, les provinces qu'ils occupaient, et leurs tribus turbulentes continuèrent à inquiéter le peuple qu'elles regardaient comme vaincu. Les Kimris de l'autre côté du Rhin, car celte race occupait tous les pays aloi-s sans nom qui vont du Danube à ce fleuve, venaient de temps en temps refouler leurs anciens frères sur la population gallique en les envahissant à leur tour. Toute tribu kimrique pure qui passait le Rhin faisait passer la Loire à une tribu gallo-kimrique, qui, elle à son tour, envoyait par delà les Alpes et les Pyrénées une tribu de race gallique. Telle fut la première et principale cause des émigrations gauloises.
Le premier de ces grands mouvements de population, indiqué par les étrangers qui nous ont appris tout ce que nous savons des Gaulois, est une émigration des Celtes qui Oocupaient en Gaule les pays désignés aujourd'hui sous le nom^e Guyenne et de Gascogne. Ils passent les Pyrénées de l'an 1400 à l'an ItiOO, et de leur mélange avec la race ibérienne naît le peuple celtibérien.
Puis la confédération des Ambra {des vaillants) se jette sur l'Italie. Ils repoussent les Sicules en Sicile, se répandent jusqu'au Tibre, et se voient, en moins d'un siècle maîtres de toute la haute Italie (1200, 1300). Ils avaient ouvert la route aux autres tribus gauloises. Une invasion de Kimris vient précipiter sur l'Italie un nouveau torrent de Gaulois. Hésus le Puissant tombe avec sa horde sur le nord de la Gaule, vers l'an 581. De grands mouvements ont heu sur toute la surface du pays : les hommes du nord-est
reportent l'invasion dans la patrie des envahisseurs , et s'établissent sur les bords du Danube sous la conduite de Sigovèse. Ceux du centre, conduits par Bellovèse, vont retrouver les Ambra. A la suite de ces deux grandes émigrations galliques, paraissent quelques peuples gallo-kimriques, chassés par les Kimris d'Hésus le Puissant. Préférant les plaines d'Italie, qui leur sont ouvertes, aux contrées galliques, dont il faut faire la conquête, ils viennent prendre leur part de butin dans ce pays, qui depuis plusieurs siècles était livré à toute bande gauloise qui voulait passer les Alpes. Les Kimris semblent conserver dans leur nouvelle patrie la prédominance qu'ils avaient dans l'ancienne sur les Galls ; quand vient plus tard la grande lutte avec Uome, ce sont deux peuples de race kimrique, lesSénonsetles lioiens, qui jouent le principal rôle, et la Gaule cisalpine n'est pacifiée, pour nous servir de l'ironique expression des vainqueur, que quand tous les deux ont disparu de l'Italie. Les marches de populations continuèrent encore quelques années ; mais peu à peu l'agitation produite par la conquête d'Hésus se calmait, l'Itahe du nord regorgeait de Gaulois, et, les nouveaux venus ne trouvant plus rien à prendre, l'émigration s'arrêta. C'est vers l'an 521 que les Alpes virent passer la dernière bande de Gaulois.
Mais ceux qui sont passés vont toujours en avant ; ils s'étendent en tous sens, en lllyrie, en Pannonie, en Campanie; ils poussent leurs avant-postes jusqu'au Pont-Euxin, jusqu'aux Scythes et aux Thraces, et montrent pour îa première fois à la Macédoine ces hautes tailles du Nord, ces épées gauloises qui ne devaient pas s'effacer de sitôt de son souvenir. Sous leurs coups redoublés, le monde étrusque, qui avait dominé sur la haute Italie, croule de toutes parts ; avec lui disparaît cette civilisation, moitié grecque, moitié orientale, que ce peuple mystérieux avait répandue dans ce qui fut plus tard la Lombardie. Des cabanes s'élèvent où
étaient de grandes cités, et les fastueux Étrusques sont remplacés par des hommes sans meubles, ne vivant que de viandes et couchant sur l'herbe ou sur la paille. L'an 391, trente mille Senons assiégeaient Clusium; ils voient arriver dans leur camp trois jeunes gens qui leur enjoignent avec menaces de se retirer. Le brenn » Senon les avait reçus avec mépris. Ils se mettent à la tête des Clusins, et l'un d'eux tue dans une sortie un chef gaulois. Ces trois jeunes gens venaient de Rome, petite cité latine qui commençait à s'étendre, et entrait de son côté dans l'Étrurie, que les Gaulois attaquaient par le nord. « A Rome ! » s'écrient les Sennonais, et ils s'avancent sur la patrie des agresseurs. Ils battent les Romains, brûlent la ville (390), restent campés dix-sept ans sur son territoire, à Tibur, d'où ces guerriers, anéantis par Tite-Live, durent la tenir longtemps en respect ; on conçoit alors cet empressement des Romains pour aller s'établir à Veies, moins rapprochée de ces hôtes incommodes. Le pillage d'une cité qui ne leur avait pas offert grande résistance dut laisser peu de traces dans l'esprit des Gaulois ; plus tard , quand Rome devenue grande leur rappela cet exploit dès iongtemps sans doute oublié, ils se souvinrent, et adoptèrent avec avidité une tradition qui mettait à leurs pieds les maîtres du monde. Mais, cà coup sur, on en paria peu chez les Boiens et les Cénomans, encore moins au delà des Alpes, chez les Séquanes et les Bituriges.
Rome ne s'avouait pas vaincue cependant : remise de sa première terreur , elle attend de pied ferme les hommes devant lesquels elle a fui à Allia. Elle s'arme de toute sa force pour leur résister; un trésor se forme, uniquement
« Brenn en langue kimrique veut dire rot. C'est de ce mol que les Romains onl fail leur Brennus, à peu prés comme ils ont fail ud nom propre du Suréna des Parihes.
6 HISTOIRE DE FAA>CE
«onsacré aux guerres gauloises ; quand il y a tumulte gaulois, les vieillards sont forcés de marcher. Le dictateur Sulpicius habitue d'abord les Romains à l'aspect effrayant des barbares, les rassure par une guerre de détail (561-62), et, quand, huit ans plus tard, ils reparaissent dans le Latium, on ne craint pas de se mesurer avec eux ; ils sont battus près du mont Albano (550 . Découragés, peut-être occui)és ailleurs, les Gaulois sont cinquante ans sans se montrer aux Romains : l'an 299, une bande de Transalpins vient ranimer leur ardeur conquérante, et la lutte recommence. Rome fut en danger, on le démêle aisément à travers les phrases de Tite-Live, à travers le dévouement des Décius, et l'épisode du corbeau auxiliaire ; elle l'emporta cependant à la tin, imposa une paix aux envahisseui-s 28i), et fit une colonie romaine de Séna, bourg principal des Boiens. Néanmoins, sauf ce dernier article, ses succès jusque-là étaient peu alarmants, elle n'avait encore fait que se défendre.
Trois ans après cette paix onéreuse, la Cisalpine vit descendre des Alpes un nouveau peuple conquérant. C'étaient les Tectosages, tribu des Bolgs, nouveaux venus de la Gaule, que de violentes dissensions avaient forcés de s'expatrier. Soit antipathie de race, soit que la Cisalpine ne leur offrit plus de terres à prendre, ils passèrent outre et la traversèrent dans toute sa longueur. Ils arrivèrent ainsi, toujours marchant au milieu de populations gauloises, jusqu'aux portes de la Macédoine, que se disputaient Pyrrhus et Antigone. Ils s'y précipitent, enfoncent la phalange , et quand ils ont pillé le pays, descendent en Grèce. La pauvre Grèce des successeurs d'Alexandre se secoue un moment en présence d'ennemis plus redoutables que les Perees de ses vieilles guerres; Athènes parvient à former une ligue, et une armée se poste aux Thermopyles. Les barbares touruent le déliie, comme Xerxès et Caton , et entrent dans la
Phocide. Ce dut être un terrible spectacle pour cette nation dégénérée de la basse Grèce, si l'on peut parler ainsi avec ses mœurs douces jusqu'à la fadeur, ses tribunes, ses temples et ses écoles, de voir au milieu d'elle des hommes hauts de sept pieds, portant des armes gigantesques el d'une forme inconnue, dont le langage était un croassement, pour nous servir de l'expression d'un de ses historiens, et qui n'entendaient pas la prière du vaincu. Elle s'en vengea à sa manière : « S'il y avait quelques enfants, dit « Pausanias, qui parussent plus gras que les autres ou se « nourrir d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur « sang et se rassasiaient de leur chair... Mais ces barbares « impitoyables assouvissaient encore sur elles leur bruta- « lité, lors même quelles rendaient lame, et sur quelques- <c unes lorsqu'elles étaient déjà mortes. >> Les Gaulois avaient entendu parler du fameux temple de Delphes, soit aux prisonniers, soit à leurs frères du Danube, ils dirigèrent leur marche de ce coté : toute la Grèce s'y trouva. Les envahisseurs furent repoussés, et leur Brenn périt dans la retraite mais elle fut moins désastreuse que ne le disent les Grecs' Sortis de la Grèce, les Tectosages font la loi près d'un siècle au monde d'Alexandre. « m roi sur le trône ne s'y « croyait en sûreté, nul roi déchu n'espérait d'y remonter « s il n'avait pour lui le bras des Gaulois. » (Justin.)
Les Gaulois seiTaient alors comme mercenaires dans l'univers entier. Tandis que Pyrrhus les menait avec lui en Italie, qu'ils venaient s'offrir par vingt mille à Philippe pour 1 aider à repousser les Romains, que tout roi de l'Asie petit ou grand, avait sa troupe ou son armée de Gaulois Carthage venait recruter ses armées sur les bords du Rhône et les montrait tour à tour à toutes les contrées de l'Occident à l'Espagne, à l'Italie, à la Sicile. Les Cisalpins eux-mêmes avaient des mercenaires gaulois : c'étaient des bandes de Geisates (hommes armés de gais], accourues de la Transal^
pine, qui figurent dans toute la durée de la lutte que nous verrons s'établir bientôt entre les Gaulois de l'Italie et les Romains. Revenons à ceux du Danube. Une de leurs bandes passa le détroit et vint fonder au centre de l'Asie Mineure un royaume, ou plutôt un campement gaulois, assez semblable à celui qui fut établi plus tard, à peu près au même lieu, par les Turcomans, et d'où ils pillaient à leur aise les molles populations dont ils étaient entourés. Quand les légions romaines eurent brisé un à un tous les petits royaumes, débris du grand royaume d'Alexandre, elles reculèrent un moment devant les Gaulois de l'Asie. On. Manlius les ramena à la charge, et après une rude guerre, dont nous n'avons plus les détails, la Galatie fut enfin soumise ; mais on la ménagea. Ce ne fut que sous Auguste qu'elle fut réduite en province romaine ; et saint Jérôme nous apprend que, de son temps, la langue et les mœui-s gauloises n'avaient pas encore disparu de l'ancienne Galatie.
C'était le sort des Gaulois de faire trembler partout les Romains et de tomber partout sous leurs coups. Il n'y avait plus que deux puissances en Italie, Rome et les Gaulois : la première s'adjuge quelques terres senonnaises (264), et la lutte s'engage entre les deux peuples rivaux. Les Boiens, les Anamans, les ïnsubres, les Lingons, se rassemblent sur les bords du Pô, et deux rois transalpins viennent se joindre à eux. « Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples « les drapeaux relevés d'or qu'ils nommaient les immo- « biles : ils avaient juré solennellement et fait jurer à leurs « soldats qu'ils ne détacheraient pas leui-s baudriere avant « d'être montés au Capitole [Mkhclet). » A cette nouvelle, Rome se croit perdue ; un couple gaulois prend possession du sol dans le Forum Boarium ; sept cent soixante-dix mille soldats sont sur pied. Après quarante ans de combats, la victoire reste enfin aux Romains. Des tributs sont imposés, «t la Cisalpine se couvre de colonies : mais tout n'était pas
fini. Le secours vint encore des Alpes ; mais cette fois ce n'était pas un Gaulois, c'était Annibal. Les Cisalpins crurent un moment qu'ils allaient ressaisir à jamais leur ancienne supériorité : vainqueurs des Romains sous Annibal à Trasimène, à Cannes, ils avaient traversé en tous sens du Tibre aux rivages tarentins, le territoire de leurs rivaux' et étaient venus camper devant Rome. Le désenchantement fut cruel; Ils s'étaient jetés à corps perdu dans la cause de Carthage, et avaient même suivi Annibal jusqu'en Afrique (le tiers de l'armée de Zama était composé de Gauloisj • toute la haine qui s'attachait au nom gaulois et au nom carthaginois s'était accumulée sur leurs têtes, et Rome victorieuse leur déclare une guerre à mort :201 ). C'est encore un Carthaginois, Amilcar, soldat d'Annibal, resté parmi eux, qui les guide dans cette dernière lutte. Le fort de la guerre tomba sur les Boiens ; les Romains, vainqueurs dans un combat livré à ce peuple en 196, tuèrent jusqu'aux chevaux. Scipion Nasica, demandant le triomphe au sénat se vanta en pleine assemblée de n'avoir laissé vivant de la race boienne que les vieillards et les enfants. Il fallut céder à ces terribles conquérants : les débris de cent douze tribus boiennes abandonnent une terre où on veut les anéantir et se réfugient au fond des colonies gauloises du Danube (190;. Une fois les Boiens disparus, il ne restait plus en armes que les Ligures, race dure et féroce, qui se retranchait dans la guerre de partisans, où elle excellait : on l'extermina dans ses montagnes , et la Cisalpine fut pacifiée (187). Les Romains purent signifier aux Transalpins que la haute Italie, devenue province romaine, leur était désormais fermée : c'était leur annoncer que leur propre pays ne serait pas longtemps fermé aux légions.
Ici finit, avec l'indépendanœ du chef-lieu des émigrations gauloises, l'histoire de ces émigrations. Avant de passer à la conquête d'un peuple aussi éminemment conquérant, il est
nécessaire de présenter quelques réflexions sur ces expéditions lointaines dont nous n'avons encore donné que le récit. La première, la principale cause des émigrations gauloises, se trouve dans les invasions étrangères : c'était là une de ces grandes causes qui reviennent tout au plus de siècle en siècle; mais il en était une de tous les jours dont nous n'avons pas parlé, et qui n'a pas moins d'importance • c'était le besoin d'une terre plus riante, le désir du butin' l'ennui même d'une vie sédentaire, et le manque de guerre sur le sol natal. La horde gauloise qui brûla Rome avait passé les Alpes pour avoir en abondance de ces vins d'Italie que les marchands grecs et phéniciens lui avaient fait goûter : on sait que l'état de paix est un état violent pour les peuples barbares. Quand le conseil de la tribu avait décidé qu'il y aurait émigration, on amassait des vivres, on rassemblait de tous côtés des bœufs et des chariots, et l'on partait, femmes, guerriers, enfants, marchant devant soi, pillant quand il y avait à piller, combattant quand on refusait le passage, et s'arrêtant là où de belles plaines, de riches villes, invitaient la horde au repos. Cet instinct d'une vie meilleure fut pour beaucoup dans ce débordement presque continuel des peuples gaulois sur la Cisalpine, la Thrace et l'Asie ; il n'y avait là aucune idée de domination universelle, comme quelques-uns l'ont prétendu. Il ne faut pas non plus se représenter la horde émigrante marchant de dangers en dangers et l'épée haute pour ainsi dire. De proche en proche, cette longue bande déterre qui s'étend de la Méditerranée au Pont-Euxin, entre le Danube, la chaîne des Alpes et celle de l'Hémus, s'était peuplée de Gaulois ; et la troupe, partie des bords de la Loire ou du Khône, pouvait aller jusqu'en face de l'Asie sans sortir de la Gaule. Une dernière réflexion nous reste à faire relativement à la Cisalpine, petite Gaule de l'autre côté des Alpes, où se retrouvent les deux éléments Gall et Kimris qui se partagent la grande.
Elle, surtout, doit être considérée comme un prolongement de la Gaule ; c'est même plus qu'une colonie, c'est là que s'arrêtent de préférence toutes les tribus qui passent les monts : sans cesse ravivée, poussée en avant par les nouveaux venus, elle menaçait de ne s'arrêter qu'à la mer. Il fut heureux pour l'Italie que Rome eût grandi à propos et eût fini par les tenir en respect, la Péninsule entière serait devenue inévitablement gauloise ; et l'on peut supposer que maîtres de toute la contrée qui va du Danube à la mer lo^ nienne, de l'Océan au Pont-Euxin, les Gaulois eussent commandé à l'univers, et non les Romains.
Tableau de la Gaule au second siècle, avant J. C.
La Gaule des anciens était cette contrée qui s'étendait entre 1 Océan et la Méditerranée, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, limites qui sont les nôtres à peu de chose près. Cette vaste contrée, qu'un seul peuple occupe aujourd'hui, était loin d'être une à l'époque dont il s'agit : outre cette grande division du nord et du midi, déjà signalée, existaient encore quelques subdivisions. La partie nord éUiit coupée en deux ; l'une, qui allait de la rive droite de la Seine au Rhin, et qui était habitée par les Kimris purs, ceux de l'invasion d'Hésus le Puissant; l'autre, comprise entre la rive gauche de la Seine et la Loire, et que possédaient les Gallo-Kimris ou Kimris de la première invasion. Cette seconde partie passait la Loire, et comprenait encore l'espace compris entre l'Océan, la Garonne et une ligne imaginaire qui, suivant la Viennejusqu'à ce qu'elle fasse un coude, allait retrouver le Tarn à l'endroit de sa jonction avec la Garonne. Au détour de ce prolongement de la contrée Gallo-Kimrique, entre la Garonne, les Pyrénées et l'Océan, était le pays des
Aquitains, qui, chassés de leur pays par cette invasion de Celtes que nous avons assignée à l'an 1500, avaient passé les monts à leur tour, et s'étaient établis à peu près dans l'ancienne demeure des envahisseurs. Avec eux avaient passé en Gaule les Ligures, qui, suivant les côtes de la Méditerranée, étaient remontés jusqu'aux Alpes et au delà, et s'étaient avancés dans l'intérieur des terres jusqu'aux Vosges]: leur limite à l'ouest était le Rhône. Tout ce qui restait de pays entre ces diverses populations, appartenait aux Galls, anciennement seuls possesseurs de toute la contrée, et qui, refoulés de tous côtés par des invasions, s'étaient comme réfugiés dans le centre.
Chacune de ces grandes populations se divisait en plusieurs peuples * indépendants les uns des autres, unis cependant par certains liens. Le patronage des Romains existait en Gaule, non-seulement pour les individus, mais encore pour les peuples. Les cités faibles se groupaient autour des* cités fortes, et leur payaient un tribut : entre elles existaient les mêmes rapports qu'entre le client et le patron. Quelquefois les cités traitaient d'égale à égale et formaient une association libre : telle était la ligue armoricaine. Quelquefois aussi cette association n'était que momentanée ; elle commençait et finissait avec une guerre. C'est ainsi que nous voyons les Relges se coaliser sous Suession pour combattre César, et le
* Nous allons donner ici les noms les plus importants. Celaient !« Parmi les Kimris, — les Trévires (Trêves); les Bellovaquei (Beauvais); les Nerviens (Tournay); 2» Parmi lesGallo-Kimris,— les Carnules (Chartres); les Senons ( le Senonais; la ligue Armoricaine (Bretagne); — 3» Parmi les Galls, les Eduens (Bourgogne) et les Sequanes (Franche-Comté), toujours en gijcrre entre eux; les Arvernes (Auvergne); — 4» Parmi les Aquitains, les Auskes (Ausch) ; 50 Parmi les Ligures, les Sardes (Roussilion) , et les Salyes (Provence).
Vercingétorix de la grande révolte réunir un instant le commandement des forces de la Gaule entière pour résister à l'invasion. Tous les ans, des assemblées avaient lieu dans chaque association, et quand survenaient des affaires d'un intérêt universel, on convoquait une assemblée générale où toutes les cités devaient se faire représenter : preuve qu'un lien secret rattachait tous ces peuples divers, et qu'ils croyaient ne former qu'une seule nation.
Quel était ce lien sacré qui faisait le Ligure frère du Nervien, par lequel des populations différentes de langue, d'origine, de mœurs et souvent d'intérêt, se confondaient volontairement comme dans une seule nation? Le principal était sans doute leur position géographique qui leur faisait une loi de s'unir ; mais il en était un autre non moins actif, c'était la religion, la seule chose qui fût vraiment commune à tous.
La religion nationale, le druidisme, avait été apportée en Gaule par les Kimris, mais elle s'était étendue plus loin que leurs armes, et avait pénétré jusqu'à la Méditerranée et aux Pyrénées. Les deux dogmes fondamentaux du druidisme étaient la métempsycose et la croyance en une vie future ; mais une vie autrement prononcée que cette vie d'ombres dont nous parlent les Grecs. Les Gaulois se prêtaient de l'argent payable dans l'autre vie. Voici la définition que donne du druidisme M. Amédée Thierry : « Une religion « fondée sur un panthéisme universel, métaphysique, mys- « térieuse, sacerdotale , présentant avec les religions de « l'Orient la plus étonnante conformité. » Nous n'avons, comme on le peut voir par ce passage, que des idées incomplètes sur ce qu'était le druidisme ; la raison en est dans ce caractère mystérieux que lui reconnaît l'auteur qui vient d'être cité. Les druides ne communiquaient guère leurs doctrines aux étrangers. C'est seulement par les étrangers que nous les connaissons.
En face du druidisme, existait en Gaule une autre reliligion, le polythéisme gaulois. Tout l'Olympe de la Grèce se retrouve ici : Hercule, Mercure, Apollon, Diane, Jupiter, Mars et Minerve, sauf quelques modifications de noms et d'attributs, sont les mêmes en Gaule qu'en Grèce et en Italie ; la supposition la plus probable est que la Gaule dut cette religion aux Grecs de Massalie. On pourrait encore supposer que ceux des émigrés gaulois qui revirent leur pays, y rapportèrent ce qu'ils avaient trouvé dans leurs voyages*. Quand les Romains arrivèrent en. Gaule, ils res-
* A moins qu'on ne prétende avec les auteurs de l'Histoire uni- Tcrselle que c'étaient les Grecs qui devaient leurs dieux aux Gaulois; voici une note assez curieuse extraite du lorne xiii, page 31! dans laquelle ils donnent à l'appui de leur assertion les synonymes celtiques des noms grecs de ces dieux. Nos lecteurs en feront ce qu'ils voudront.
Mercure. Merkwr. Un marchand. Markwr, un messager.
Hermès. Armés. Devin.
Télamon. Telmon. Un grand homme.
Jupiler, Jovis. Jevanc. Un jeune prince.
Junon. Jevanc. Une jeune princesse.
Vénus. Ghwin. Bell.
Tonans. Taran. Qui lance le tonnerre.
Mars, Mavers. Mawrs-ruyik, guerrier puissant (d'où vient probablement le nom de Maurice).
Nofd-Dylz. Nageant sur les Hols.
Erchyl. Terrible.
Waelgin ou giuta. L'inventeur des armes d'acier. Aphaul ou Apheulin. Le fils du soleil.
Titaau. La maison de feu.
Trwylon. Qui se promène sur les flots.
Minarsau. Qui donne la Ircuipc aux armes. (Minerve éiait une divinilé guerrière. Elle sort du cerveau de Jupiler armée de pied en cap. — l'Égide ) Dianas. Chaste et sans lâche.
Neptune.
Hercule.
Vulcain.
Apollon.
Tlian.
Triton.
Minerve.
Diane.
Ces rapprochemenU sont quelquefois hasardés, mais aussi l'on
tèient comme stupéfaits d'y trouver tous leurs dieux. S'emparant avec avidité de cette découverte, ils en profitèrent pour abattre plus sûrement le druidisme, religion plus profondément nationale, et dont le caractère exclusif devait en fau'c un redoutable ennemi de la conquête.
Toutefois, tant que la Gaule demeura gauloise, il paraît à peu près certain que, dans le nord surtout, le druidisme fut la religion dominante. Au défaut du reste, le grand rôle politique que l'on voit jouer aux druides, le prouverait à lui seul. Autant qu'on peut le conjecturer en s'appuyant sur les vagues données de quelques Grecs, le gouvernement de la Gaule était, dans le principe, une vaste théocratie dont le siège était dans le pays des Carnutes, où se tenait l'assemblée générale des druides. « Les rois de la Gaule, dit Dion Chrysostùme, sur leurs sièges dorés, au milieu de toutes les pompes de leur magnificence , n'é-
esl forcé de convenir qu'ils ont souvent quelque chose de frappant. Au surplus, les auteurs que nous citons vont encore plus loin; ils prétendent que le lalin lui-même et les langues de l'Europe ne soni que (les dérivés du celtique, et là-dessus ils présentent quelques mois idenliques que nous allons rapporter ici pour donner une Idée a la fois et des rapports qui peuvent exister entre ces deux langues, et de la physionomie du vieux celtique. Tor. terra. Aur. aurum. Mur. murus. Anival. animal.
Arva. arma. Geviel gemeli.
Mor. mare. Avon, amuis. Mawr. mori. Tirm. turma»
Gayan. hyems. Priv. Primus.
Engel. ignis. Ghwrjdr. vilrurr. Trew. tribus. Terwim.
terminus. Liwz. liber.
Aror. aer. Fymnon. Fons. Offrait, offertorium. Galaw. calamus. Nyver. numerus.
C'est une opinion qui n'a pas encore été abandonnée de nos jours, et pour laquelle, comme dit M. de Neufchâleau, on a rompu plus d une lance à l'Académie. Ceux qui désireraient approfondir la question peuvent consulter l'Histoire universelle citée plus haut, ils y trouveront indiquée une masse de sources imposante.
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i6 HISTOIRE DE FRA>CE.
taient que les ministres et les [serviteurs de leur secte.» Le corps des druides, si puissant à cette époque, avait, comme lesdogmes qu'il enseignait, quelque chose de mystérieux et de terrible. Ses sanctuaires sont de ces vieilles forêts comme en décrit Lucain. « Lucus erat longo nunquam violatus ab aevo. » Ses monastères de vierges sont des îles inabordables, dont les rochers sont toujours battus par la tempête ; celui qui veut se faire initier à ce corps redoutable, doit s'enfoncer vingt ans dans une caverne. Que s'y passe-t-il durant ce long noviciat? Le peuple n'en sait rien. Puis, quand les vingt années d'épreuves l'auront purifié, il reparaîtra déjà vieux, maître de la religion et de la science, à la fois prêtre, magicien, homme politique et philosophe. Il y avait dans les druides, plus leur immense influence, quelque chose de ces prêtres égyptiens dont nous parie Hérodote, qui vivaient en corps, étaient à la fois comme eux, prêtres et philosophes, et faisaient un secret au peuple de la religion et de la science. Les druides gardèrent encore mieux leur secret que les prêtres égyptiens dont peut-être ils descendaient, puisque l'on s'accorde assez aujourd'hui à donner au druidisme une origine orientale : car du moins ceux-ci ouvrirent leurs trésore aux Grecs, et l'on ne voit pas que jamais druide ait communiqué ses doctrines à un étranger. Il y a une phrase de Cicéron {De divinat.), où il parle d'un druide qu'il a connu à Rome, et dont on s'est emparé pour conclure qu'il fut initié par lui aux mystères druidiques. La phrase n'en dit rien; et nous la rapporterons ici S et l'on peut voir de quoi
* Eaque divinallonum ratio ne in barbaris quidem genlibus neglecta est : si quidem et in Galliâ druides sunl, c quibus ipse Diviliacum aeduum , hospiteni luuin laudaloremque cognovi; quiet nalionerationem, quam physiologiam Grœci appellanl, nolam esse sibi proBtebalur; et partira auguriis, partira conjectura, quœ essent Tutura dicebat.
il s'agit précisément. On pourrait même trouver que dans ce profitebatur il perce un peu de dédain pour les prétentions du barbare.
Les rites du druidisme étaient sanglants. La volonté du dieu caché qu'il révérait, se faisait connaître dans les palpitations d'une victime humaine. On connaît ces immenses statues d'osier où l'on sacrifiait en grand, et qu'on avait probablement empruntées, comme le reste, à l'Orient : la phénicienne Carthage sacrifiait aussi en grand. Une de leurs principales cérémonies était la récolte du gui. Le gui sacré devait être pris sur le chêne, l'arbre par excellence, celui dont se composaient les forêts saintes, celui qui nourrissait leurs troupeaux de porcs et qui d'abord dut les nourrir eux-mêmes. Coupé avec une faucille d'or, recueilli sur un linge qui n'avait jamais servi, le gui était une panacée : en effet, son nom celtique signifie gucrit-tout. Il y avait encore bien d'autres superstitions dans le druidisme, et l'œuf des serpents qu'ils formaient avec leur bave, et la selace qu'on devait arracher de la main gauche, à un certain moment de la lune, et qui demandait une vierge pour la cueillir, et les sept vierges de Séna dont les chanis appelaient ou repoussaient la tempête. Néanmoins ce fut une religion puissante, et la preuve en est dans ces superstitions elles-mêmes ; il faut croire profondément pour croire dételles choses. Voyez ces monuments presque cyclopéen s, ces pierres druidiques dont il a parsemé les champs de la grande et de la petite Bretagne ; ce ne fut pas une main débile que celle qui souleva de telles masses.
Outre les druides, l'ordre sacerdotal comprenait encore deux ordres inférieurs, celui des ovales et celui des bardes. Les ovates étaient chargés du matériel delà religion, c'està-dire du culte ; les druides, eux, en possédaient l'esprit. Les premiers faisaient les sacrifices, les auspices et les conjurations magiques, mais n'agissaient que sous l'inspiration
HISÏOIBE DE FRANCE.
des druides. C'étaient en quelque sorte des instruments. Le barde était le troubadour de la société gauloise ; c'était lui qui sur sa rotte appelait les guerriers au combat, chantait les exploits des ancêtres et ceux des contemporains : les combattants avaient les yeux tournés sur le barde et redoublaient de valeur pour fixer son attention. Il parait que les Germains avaient aussi de ces poètes guerriers; leurs chants de combat, au rapport de Tacite, se nommaient bardits. Ces chants ont été perdus comme tout ce qui nous venait des Gaulois ; plus tard Charlemagne voulut les tirer de l'oubli et les lit ramasser dans le peuple : mais, par une sorte de fatalité qui semble s'attacher aux monuments de l'histoire gauloise, le livre qui les contenait n'est point parvenu jusqu'à nous.
Tant que la théocratie druidique fut forte et vigoureuse, les bardes furent des hommes importants : quand les grands se furent substitués aux prêtres, le barde tomba dans le mépris. Ce dispensateur de la honte et de la gloire ne fut plus qu'une espèce de ménestrel ; sa charge devint un métier. Il y a une belle page de M. Am. Thierry sur cet avilissement des bardes. Luern, le fameux roi des Auvergnats, venait de donner un grand dîner, un pauvre barde arrive pour en avoir sa part, il le trouve fini ; déjà le roi partait. Le chanteur court à côté du char, exécutant sur sa rotte un air triste et lugubre ; aloi-s le roi jette une bourse d'or; la gaité lui revient, les modulations s'animent : « 0 roi ! s'écrie-t-il, l'or nait sous les roues de ton char. » Il y avait un mot chez les Grecs pour désigner de tels personnages, parasite ; ils l'appliquèrent aux bardes.
Les grands que nous voyons remplacer les druides formaient un ordre à part. L'exploitation des mines, le butin rapporté des expéditions lointaines, avaient concentré dans leurs mains d'immenses capitaux ; ils s'en servirent pour acquérir la popularité et par là le pouvoir. Ce Luern que
nous venons de nommer, fit un jour enclore de vastes terrains, les couvrit de tables, et y traita pendant six mois tous ceux qui se présentèrent. De distance en distance on avait creusé des citernes qu'on avait remplies de cervoise et d'hydromel. Il faut avouer que ces grands repas de vingt-trois mille tables que Cassius et César donnaient au peuple romain pâlissent un peu devant cette magnificence barbare. En Aquitaine, les grands avaient des fidèles qui s'engageaient à vivre et à mourir avec eux ; César en cite un qui en comptait jusqu'à six cents. Un moment, des rois s'élevèrent dans toutes les parties de la Gaule, sans doute par des moyens semblables ; on ignore combien d'années dura celte période. On sait pourtant qu'au temps de César, le système des rois, renversé presque partout, presque partout luttait encore. Son histoire de la conquête des Gaules s'ouvre par les intrigues de deux grands, l'Éduen Dumnorix et le Séquanais Castic, pour s'élever à la royauté. Une preuve de l'existence d'un parti royal, c'est qu'un des grands moyens dont César se sert pour venir à bout d'un peuple, est de lui donner un roi.
Néanmoins, le parti qui se livrait à l'étranger était un parti vaincu; M. Am. Thierry fixe à trois le nombre des systèmes de gouvernement qui l'avaient remplacé. On peut les réduire à deux : gouvernement des grands ou du sénat, gouvernement du peuple ou de la place publique. Quelquefois on voit les druides appelés au sénat, quelquefois Taristœratie est mixte, et le peuple a le droit de se nommer un chef dont le pouvoir égale celui de l'élu des grands (du Vergobret).
Quant aux mœui-s gauloises, elles avaient quelque chose de singulièrement féroce et grossier. Nous avons déjà parlé de^ sacrilices humains et des grandes statues d'osier; les prisonniers faits à la guerre remplissaient ces machines, ou, attachées à un poteau, seiTaient de but aui llcclics.
On coupait la tête de l'ennemi qu'on avait tué, et on la suspendait au poitrail de son cheval. Il n'est pas étonnant après cela que les Gaulois aient été regardés par la Grèce des successeurs d'Alexandre comme des mangeurs de petits enfants. De retour en leurs villages, ils clouaient ces têtes à la porte de leurs cabanes, et comme ils en faisaient autant des animaux tués à la chasse, un village gaulois avait assez l'air d'un charnier. C'est Possidonius qui fait cette réflexion; il voyagea en Gaule, et ce qu'il rapporta de ce pays est d'autant plus précieux qu'il est peut-être le seul qui en parle pour l'avoir vu. C'est encore lui qui dit que, dans leurs repas, chaque convive saisissait à deux mains un membre d'animal et le dévorait à pleine bouche à la manière des lions (XeovxyiSov). La cuisse était le morceau du plus brave; quand on se la disputait, il y avait combat à mort. Les Gaulois étaient ivrognes, et Diodore de Sicile les accuse quelque part de s'adonner à des vices infômes.
Il ne faut pas se laisser abuser cependant : sous ces apparences grossières, la civilisation était réellement avancée en Gaule ; nous n'en voulons pour preuve que la rapidité avec laquelle elle se trouva au niveau de la civilisation romaine. Les vastes forêts du nord nourrissaient, il est vrai , de nombreux troupeaux, mais l'agriculture n'en florissaii pas moins. C'est en Gaule que furent inventés la charrue à roues, le crible de crins et l'emploi de la marne comme engrais. On estimait beaucoup en Italie le vin des Gaulois, eux qui d'abord firent la guerre à l'Italie pour avoir de soii vin ; ils tissaient et brodaient les étoffes ; l'étamage fut trouvé chez les Bituriges, et le placage chez les Éduens. Ils étaient surtout célèbres dans ce dernier art ; leurs ouvriers plaquaient des chars entiers avec une telle perfection, qu'on s'y trompait. Ils avaient une manière particulière de fortifier leurs villes : une rangée de poutres, puis une couche de mortiers et de pierres ; une nouvelle rangée assujettie
par une nouvelle couche, et ainsi de suite jusqu'à ce que le mur fût terminé. Ces poutres avaient souvent jusqu'à quarante pieds de long. Il fallait que les moyens d'attaque fussent bien redoutables pour qu'on ait eu recoure à des fortifications aussi solides. Disons enfin, pour compléter ce tableau, que les villes gauloises n'étaient autre chose que des bois fortifiés où ils s'enfermaient en temps de guerre avec leurs familles et leurs troupeaux, et que les riches Gaulois avaient hors de la ville, ou plutôt du fort, ce que les Romains appelaient des maisons de campagne, et dans lesquelles ils passaient la plus grande partie de leur vie. Ces maisons, grandes, rondes, faites de planches et de claies, étaient recouvertes d'une forte toiture de chêne : on y était assis sur de la paille.
Nous n'avons encore vu le Gaulois que chez lui, décrivons-le maintenant tel qu'il apparut aux Grecs et aux Latins : représentons-nous ces beaux et terribles fils du Nord, avec leur teint de lait, leur longue chevelure rouge et leur taille gigantesque, descendus en Italie ou en Grèce, en présence de ces hommes petits et noirauds, qui les craignaient sans les fuir. Chaque homme, sa botte de paille sur le dos, quelquefois nu jusqu'à la ceinture, couvert d'armures disparates, et chargé d'ornements en or, s'élance armé de cet énorme sabre sans pointe que ses ennemis n'auraient peut-être pu soulever, mais qui pliait dès le premier coup, et qu'il fallait à chaque instant redresser avec le pied. A ses côtés sont ses dogues de combat, hérissés de fer, race gigantesque s'il faut en croire les récits de Pline ; de tous côtés partent des flèches et des javelots qu'on lance enflammes au milieu des combattants ; c'est le barde chantant sur sa rotte et recueillant les exploits dont il est témoin ; c'est le chef qui parcourt les rangs, monté sur son char de cuivre ou d'argent; et derrière, on aperçoit le camp où repose tout le butin de l'expédition ; il est gardé par les femmes.
HISTOIRE BK FHA:\CE
qui, montées sur leurs chariots, attendent sans sourciller que leurs maris reviennent à elles vainqueurs ou vaincus et en tous cas tiennent à la main la hache et la lance
Tout cela devait disparaître : déjà dans un coin de la Gaule s agitait et grandissait le peuple par lequel devait commencer la ruine du nom gaulois. L'an «00 avant J C abordèrent en Gaule quelques centaines de Grecs asiatil ques ; Ils obtinrent un établissement au moyen, dit-on de l'amour que leur chef inspira à une jeune lille du pavs et fondèrent sur les côtes une ville qu'ils nommèrent Mas'salie. Bientôt ils voient arriver leure frères d'Asie ; assiéeés par les Perees, les Phocéens émigrent en masse, et se réréfugient dans leur colonie (335). Alors, la petite ville grecque lutte avec plus d'avantage contre les populations liguriennes qui menaçaient de l'écraser ; les Sé^obriges qui avaient recueilli les premiers colons, sont anéantis et' tranquille pour son existence, Massalie se livre tout'entière au commerce. Peu à peu elle étend son commerce ou plutôt ses comploire, sur toute la côte, depuis les Alpes us-
qu'enEspagne:ellelutteaveclescomptoirscartbaginoisetva chercher comme elle l'étain de Thulé sur les lieux • mais pour abréger le chemin, ses marchands traversent la Gaule' faisant le négoce sur la roule et traitant ' avec les peuple^ barbares qu'ils rencontrent sur leur chemin. Tout cela devait paraître bien petit aux Gaulois ; certes ce n'était pas de a qu'ils attendaient leur ruine, et cependant ce fut de là qu elle vint.
• Les traités élaienl rédigés m grec. Voilà forigine de ces Ir.ces de la langue grecque que Ion rencontre chez les Gaulois, et qui ont siforleiercélesérudits.