PHILIPPE-AUGUSTE
iiSO. — Philippe avait été surnommé Dieu-donné; c^t Dieu rayait donné aux prières du roi et de la France. De
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grandes destinées semblaient promises à ce prince. H . n*avait que quinze ans quand il fut sacré à Reims. On avait vu dans cette solennité Henri, roi d* Angleterre, mêlé aux grands vassaux de la monarchie, et tenant humblement un côté de la couronne sur la tête du roi de France, en signe de la soumission qu'il lui deeait^ tandis que tous les archevêques, évèques et grands de l'Empire, le clergé et le peuple , remplissaient le temple des chs de «ive le roi! vioe 2e rot ^ ! Son père put jouir avant sa mort des espérances de son règne. Son enfance avait été brillante et pure; de grandes qualités d*homme s'étaient révélées. On avait admiré surtout son amour de la justice, qu'U chéris^ saU , dit un historien , comme sa propre mère. U avait horreur des jurements ; il était fidèle aux lois de Dieu. Tout avait annoncé un grand caractère, un grand courage, une dignité forte et populaire. A peine sacré roi, il alla frapper du sceptre quelques seigneurs qui faisaient des désordres dans le Berri et dans la Champagne. Le système de la monarchie allait être repris et continué avec éclat.
Mais devenu roi, il ouvrit son règne par un coup formidable contre les Juifs.
L'histoire des Juifs dans le moyen âge est une histoire curieuse à faire. Cest l'histoire du monopole du commerce , concentré dans les synagogues ; monopole d'usure, de vexation et de crime, favorisé par les tendances militaires de l'époque, et qui avait fini par dominer toutes les existences, et par envahir toutes les fortunes.
Cette situation , née du trafic de l'or, dans un temps oU les chevaliers vendaient leurs terres pour se croiser, et oii Tenthousiasme de la gloire faisait négliger les soins matériels de la vie, devint bientôt odieuse, et une fois maudite, elle fut même calomniée.
On imagina contre les Juifs des accusations effroyables, et qui devinrent populaires. On disait entre autres choses qu'au temps de la Pâque , et surtout pendant celte sainte semaine consacrée par le deuil chrétien , les Juifs descen-
* Rigord. — Yiê de Philippe- Auguste.
IKO HiaVOlRB DE fBtfICB.
, daient tous los ans dans des retraites souterraines, et que là ils immolaient un enfant chrétien en haine de la reliigion de Jésus-X^hrist. Cette coulutoe eiécrable .remontait, disaiMm, à\ies tempséloignés, et sous ;le règne de Louis le Jeune on «avait souvent saisi les coupables pour les livrer au Ceu. Ainsi, dit Thistorien Bigord, « Saint Ri- •chârd, dont le corps repose dans Téglise de St-Vincent des >Cbampeaux,. avait été égorgé et crucifié par les Juifs, et il avait mérité par le martyre le bonheur de monter aux Gieux *. » Ces croyances répandues jetaient Fépouvante et Tborreur. Ce n'était sans doute qu'un crime imaginaire; le crime réel des Juife était d'avoir absorbé l'argent du ^royaume , de ruiner la bourgeoisie comme la noblesse , d'être maîtres du sol et des villes même , d'avoir en leur (Possession. la moitié des maisons de Paris, de trafiquer de tout et même des choses saintes, et ainsi de tenir en leurs mains la fortune publique et la fortune privée, et enfin 'd'avoir même en leur pouvoir, à titre d'esclaves, un grand nombre de Chréliens, scandale que l'Eglise avait souvent frappé de ses analhèmes, mais qui subsistait par la rude domination de l'argent, la plus cruelle et la plus sanglante •de toutes.
Philippe, dont l'imagination s'était depuis longtemps émue aux récits épouvantables des meurtres qu'on disoit eommis par les Juifs , résolut de les frapper dès le début do son règne. Il les fit saisir dans leurs synagogues, et les iit dépouiller de leurs richesses , longuement amassées .par des crimes ; puis il les chassa des villes où ils étaient établis. U pensait punir des barbaries infâmes ; en réalité , .il réprimait un brigandage commercial , qui déjà amenait la ruine et la dégradation du peuple.
Le caractère du roi se révélait à ce coup terrible comme à d'autres qu'il frappa de même , soit contre les blasphémateurs et Jes hérétiques, soit contre les seigneurs spoliateurs des églises.
Quelques vassaux voulurent éprouver si ce n'était là
• Vie de Philippe-Auguste,
•qtt^im eaptke de jeune roi , et ils âe mveiii à Aire -Ane ligoeeià ravager les taries de Philif^friAugiftste.Jâe^pnBae «coumt aux rebelie&« Biles -vainquit 4ans ttBe4)atailIe.
Hais ks intrigues priieaii un i autre : aspect. Cevoi .de quinze ans, ardent à manier .Fépée tsemûait^evotr ptas fiidlejnent être atteânt paries ambitions de^lais.:Laraiie .Adélaïde, sa m^e, le cardinal Gnillaume^ar/cheir&fiM de Reims, ie comte de ^ Biais et le comte de Saneesro, tans trois frères de cette <pfiaoesaa, et .Philippe, 4:oiBte de JEflaoadres, sediaputèrentlapnééminence. Deis gaefres.çivtbs pouvaient éclater. Déjà le jeune IHenri, iïLsdu r-0i<i*Angteterre., prenait parti pour la reine, et quelques seigneafs fusaient pour elle des levées d'armes. Le jeune rei laissa .%e déplojer ces intrigues, «e réservant de ks frapper au moment venu. Sa mère s'éloigna; et, pecdantce :temps, il se maria avec Elisabeth de Hainaut, nièce du cointefde Flandres. Ce mariage lui apportait tout k territoéceau sud de.la.ligae qui séparait'ks partiies Wâliomies-et Teutoniques ^ Puis, lorsqu'il vitl'intrigue s'enhardir par des apparences de révolte, il courut la réprimer par <dcsi»ataill€s. Déjà le roi d'Angleterre était arrivé avec une armée pour alimenter les factions. Philippe-Auguste alla.se montrertà lui avec la sienne du côté de Gisors. Le roi d'Angleterre, aguerri aux combats de la politique, demanda nne conférence. Il pensait vaincre aisément le jeune prince à des hataiUes qui ne demandaient que la ruse. Philippe avec la ^fermeté de sa parole déconcerta Thahileté du vieux roi. On voulait lui imposer la régence de sa m^e, avec des conditions qui l'eufisent fait Tesckve de ses oncles, et k jouet peut-être du roi d'Aagleterre. Philippe concilia le respect pour sa mère , avec son indépendaace de roi; :il la. rappela avec des booiaeurs , .mais il.garia son pouvoir lealier. Henri n'eut plus qu'à témoigner de l'estinie peur •MB caractère qui se révélait de la «erte , se réservaat de lui tendre au besoin de nouveaux pièges. £t« d'abord,. il yealut l'engager dans une guerre contre .l'empereur Ere-
' MisL de Iq FlattOre, par Warnkœalg. Tom. II.
ISS BI8T0I1B DB FIAHCB.
^éric. Philippe fit par la négociation ce quMl n*eût pas fait peut-être par les armes. 11 s'agissait de prendre parti pour le duc de Saxe, beau-père du roi d'Angleterre , qui avait •envahi quelques biens de Téglise de Cologne. L'empereur Vrédéric, alors réconcilié avec TÉglise, poursuivait par la guerre le spoliateur , et une diète de l'Empire l'avait con- -damné à un exil de sept ans. Philippe , secondé du pape, sollicita la clémence , et la paix fut rendue à l' Allemagne.
1181. — ^Haislui-mème eut des brouilleries avec le' comte de Flandres, dont jusque-là l'autorité avait prévalu entre les grands vassaux qui se disputaient la puissance. Le comte appela à lui les mécontents du royaume ; les oncles du roi entrèrent dans la ligue ; le duc de Bourgogne la prot^ea ; l'empereur même eut l'air de la seconder* Hais Philippe prit les armes, ravagea les terres des rebelles, entra dans la Bourgogne , gagna des batailles , fit prisonnier le fils du duc , et dispersa la coalition.
La paix fut faite et puis rompue ; seulement les oncles du roi revinrent à leur fidélité. La mort de la comtesse de Flandres, qui ne laissait point d'enfants, donna lieu à Philippe de revendiquer le comté de Vermandois, qu'elle avait apporté en dot à son mari , vaste territoire qui embrassait de grandes et riches cités : Montdidier , Roje , Nesle, Péronne, Amiens. La guerre reparut. Les Flamands se levèrent en masse pour défendre l'autorité du comte , menacée par un démembrement si considérable. La commune de Gand lui fournit vingt mille hommes. Les autres villes furent également empressées. Le comte eut bientdtune armée formidable , et il alla faire le siège de Corbie. Philippe , de son côté , faisait ses préparatifs de défense. Il envoya d'abord quelques troupes vers Corbie , et le siège fut levé. Mais le comte ayant passé la Somme , marcha vers TOise, pillant et ravageanl le pays. Il parut devant Senlis, qu'il n'osa attaquer. Il semblait surtout menacer Paris.
« Il n'y a encore rien de fait , disait-il , après s'être emparé de Dammartin , et avoir ravagé les environs , si je ne brise les portes de Paris avec les chevaliers de Flandres,
HISTOIIB DE FRANCE. 183
ti je n*établis mes dragons sur le Petit-Pont , et si je ne plante ma bannière au milieu de la me de la Ôilandre '. »
Cétaient de vaines paroles. Philippe, sur l'avis des princes et des barons , avait appelé à Compiègne tous les seigneurs de sa terre *•
Déjà il était entouré d^une armée de fldèles; ils cou- Traient la face de la terre , comme des sauterelles , dit lliistorien. 11 courut ainsi assiéger Amiens. Alors le comte de Flandres commença à regretter la guerre où il était engagé. Le siège fut pourtant soutenu avec courage par un seigneur de Boves , ûommé Raoul , et , pendant ce temps » le comte passa des provocations à la prière. Il avait feint d'abord de vouloir attirer le roi dans une bataille ; et quand il vit le roi déployer son armée , il s^éloigna avec terreur, n fit appeler auprès de lui Thibaut , comte de Blois , sénéchal de France, et Guillaume, ardievèque de Reims, et Û les chargea pour le roi de ces paroles de soumission : « Seigneur, calmez votre indignation contre nous ; venez vers nous avec des sentiments de paix, et disposez , selon votre bon plaisir, des volontés de votre serviteur. Mon seigneur et mon roi , la terre que vous réclamez, c'est-à-dire le Vermandob avec tous les villages et les châteaux de sa dépendance vous seront remis en entier , libremeitf et sans aucun retard. Cependant si tel est le bon plaisir de votre majesté royale , je désirerais que votre munificence me laissftt, ma vie durant , les villes de Saint-Qaentin et de Péronne , à titre de présent royal , en vous réservant pour vous ou pour vos héritiers au royaume de France le droit de les reprendre après ma mort sans aucune contestation'. »
Le roi appela en un conseQ tous les archevêques, évoques, comtes et barons qui s'étaient rangés sous sa bannière pour dompter la fierté de son ennomi^. Tous
' La PhiUppid», chant II.
' Rigord.— Fte de Philim^ÀugtàsU.
« Rigord.
IBi niSTOniE de FRàTICB.
fiurent d'avis d'accepleriasoumissiofii d«i«(uiile. Mon on le vit arriver sous 'h tente de Philippe « remettre «aliène, fit s'engager à la réparation des maux.de la guerre. Philippe n*avait que vingt ans [iiSS] lorqu'il obtenait. par iks armes ce premier retour des domatneB détacfaés deia ^souveraineté royale ^ Ainsi étaient fortifiés les présages de ce règne; et aussi ThistCKTien dit, dès le début^de-ses racola : m Notre prince, je puisle dire sans crainte d'être déneirti, est habile dansses discours, équitable dans sesjugeaieiilts, adroit dans ses réponses, plein de prudence dans aes conseils, de fidélité dans ses promesses, d^activilé dans ses entreprises. Ses ennemisjedoutent sa valeur, sessuiats chérissent sa douceur, tous vantent sa bonté, oar il réoaait en Uii réclat des plus hrillantes qualités*, m
Cependant le jeune roi Henri, fils du roi d^Angletene, était mort, et il ne laissait point d'entant de Marguerite de France, sœur de Philippe-Auguste. Le roi réclama son douaire, ainsi que les domaines qu'elle avait apportés en dot. Ce fut Tobjet d'une négociation; la question de la dot resta incertaine; mais le douaire fut assuré, et la paii fut maintenue.
Dans ces intervalles de paix, Philippe exerça sas armes à Textermination dos Coltcreaux. Lui-m^me cependant s'était servi de ces bandits vagabonds dans ses premières expéditions contre le comte de Flandres. Mais leurs brigandages étaient por losau comble . Ils égorgeaient les hommes, ils violaient les femmes, ils pillaient les églises, ils souillaient à plaisir les choses saintes, ils emmenaient captifs las prêtres et les religieux, s'amusant à leur faire subir des supplices raffinés, et à les faire chanter sous les coups. Chantez, chanteurs l leur 4isaientrils en les battant Je verges '. Plusieurs captifs étaient morts dans catte «spèce
* Rigord dit : « Philippe était dans la cinquième année de son règne et dans la vingtième de son âge.
Le p. Daniel a tort de rapyrter ces év^Mwats à Faïuiée 1102. ' Rigord.
* Clironique de Guillaume de Nangis.
MISXaiKE J>E SfiAKCS. \i:io
de maityre; les autres étaient rachetés à fnrixd'or; le bruit de ces atrocité&remplissait les peuples d'épouvante^ mais en quelques lieujc ils se levèrent en armes pour oombaltire ces bandes 4e scélérats. Dans le Berry on en égocgaa sept mille. Mais leurs barbaries en ayant été redoublées, TÛlippe-Auguste envoya contre eux une armée, etjpe^u de ces malfaiteurs échappèrent à r^exteimination.
H semble qu^en ce temps les passions méchantes.prireat une activité inaccoutumée; mais aussi la répression fut souvent terrible.
Les 7uifs continuèrent d*ôtre poursuivis. Leurs synagogues furent changées en églises. La plupart quittèrent le royaume, emportant le prix de leurs biens qu'on leur laissa vendre. L^esprit de persécution tenait à la foi d'une part, aux nouveautés de Tautre. « A la oième époque, dit Thistorien Rigord, un grand nombre d'hérétiques furent brûlés en Flandres par le respectable 6uil<lâume, archevêque de Reims, et par VUlAistre Philippe, comte de Flandres*. » L'admiration du chroniqueur s'attache à ce qui est violent et terrible. Tel était le mouvement de l'esprit humain ; il donnait lieu à des résistances qui souvent devenaient une guerre à mort.
Philippe-Auguste toutefois occupa la paix par des exercices d'un autre genre. Il s'appliqua à embellir Paris. II commença à paver ses rues. « S'eflorçant parla, dit un chroniqueur, de faire perdre à celle ville son ancien nom, car- elle avait été appelée autrefois Lutèee par quelquesuns, à cause delà boue dont elle était infectée*, s « Veil-
* Tû de Phth'ppe-iugiute. Ed.de H. Gnizot.
" •Guillaume de Nangis.
mgoitd 4lt le mènediose dams les mêmes termes : « Ayant oonvoqaé les bourgeois et leptéfôtdBJa «lUe» •Pliflippe-'AutsiHte ordomia , en vertu de son autorité royale « que tous les quartiers et les rues de Paris fassent pavés de pierres dures et solides, car le Roi Très-ChréUen aspirait à faire perdre à Paris son ancien nom. Getta ville avait &i #tiMnnà nemniée Lntèee on boueuse ,. à cause des boues pestUentiellei dont elle était rennplie. » — Rigord. Vu de Philippe-Auguste,
>Iltii«neore:
« Les habitants , choqués de ce nom qui leor rappelait toujours une
186 nsTOiu DB ntAHCs.
tant toujours, dit un autre, à raccroissement et à la périté de son royaume , il fit entourer d*un bon mur I* bois de Vincennes, qui sous le règne de ses n'avait jamais été fermé. Henri, roi des Anglais « appris cette nouvelle, fit ramasser dans toute la Normaocfie «t r Aquitaine des bètes sauvages, telles que des faons^ des biches et des daims, des chevreuik et autres» qu'il fit embarquer avec le plus grand ^oin sur un grand vmsseaa, «I les envoya au roi Philippe , son seigneur. Le Roi Tr&s« Chrétien reçut ce présent avec reconnaissance» fit en* fermer le gibier dans son parc de Vincennes, et y établit des gardes à perpétuité*. »
Celait entre les deux rois un signe de bonne amitiéj ai en effet le roi Henri avait fait hommage pour ses grands domaines de France. Hais la politique vint rompre Thar* monie.
La princesse Alix , fille de Louis le Jeune , fiancée i Richard, fils du roi Henri, était toujours dans Fattente de ce mariage, retardé toujours par des causes mystérieuses. Philippe le hâtait par ses instances ; mais Richard avait fini par en faire un autre : il avait épousé une fille de Fempereur Frédéric, qui était morte, et maintenant Pliilippe redemandait Faccomplissement des promesses.
D*autre part Geoffroy, duc de Bretagne, venait de mourir à Paris ; sa vie avait été pleine de rébellions contre son père , et en dernier lieu il avait sollicité Fappui de Philippe- Auguste pour obtenir Funion du comté d'Anjou à la Bretagne. Il laissait une fille de deux ans, nommée Éléonore, et sa femme enceinte. Le roi son père réclamait la tutelle pour la Bretagne , comme seigneur immédiat ; Philippe«> Auguste la prétendait comme suzerain : c'était une double ambition qui renfermait des germes de guerre.
hooe féUde, préférèrent l'appeler Paris , du nom de Paris Aletandre, fils de Priam, roi de Troie. • — Ibid,
X^ nom n'était pas nouveau. On trouve partent dans César : luUîiêf luietia Parisiorum, ParUii, etc.
' Guillaume de Nangia.
Enfin Richard, à la mort de son frère Henri, arait refusé rhommage pour la Guienne et le Poitou. Cétait une occasion de plus de rupture; et, sur ces entrefaites, des vassaux des deux rois ayant entre eux des querelles , cet incident, le plus faible de tous, amena la guerre. Elle ne fut ni longue ni violente cette fois.
Henri trouvait devant lui un roi résolu et prompt à pénétrer et à prévenir les mauvais desseins. Philippe alla s^emparer de plusieurs places au delà de la Loire, et assiégea Cbftteauroux , où se trouvait Richard , fils de Henri. Les légats du pape intervinrent pour la paix ; la négociation fui facile. Philippe garda les places qu*il venait de prendre , et les questions politiques qui avaient divisé les deux rois devaient être soumises plus tard i la décision fnne assemblée de seigneurs de FÎ'ance.
La fortune de Henri était diversement troublée. Son fils Richard, caractère mécontent et indomptable, fuyait son autorité , et il avait trouvé un asilo ouvert auprèsde Philippe-Auguste ; c'était une anxiété ajoutée aux autres adversités du roi d'Angleterre. Et pendant ce temps un fils naissait au roi de France, appui nouveau de son sceptre , espérance nouvelle ajoutée à ses premières prospérités.
Hais de plus grands événements allaient agiter les deux royaumes. L'isittention venait d'être reportée sur Jérusalem, que de fatales révolutions avaient tourmentée depuis la Croisade de Louis le Jeune. Le Soudan d'Alep, Noradin, que nous avons vu apparattre» avait suiri sa fortune. Raymond, prince d'Antioche, était mort sous ses coups. Joaselin, comte d'Edesse, était mort dans ses fers ; toutes les principautés chrétiennes avaient été détruites ou asservie^; puis Baudoin HI était mort, laissant le royaume aux mains de son frère Amaury. Ce n'était pas la même prudence, quoique la vaillance fût la même. Hais un autre nom avait paru, celui de Saladin, nom fatal aux chrétiens. La Palestine était pressée entre ces deux formidables ennemis. On fit appel à l'Europe, qui alors avait ses occupations et ses guerres. La Palesline fut abandonnée; Amaury mourut, laissant un enfant de treize ans pour roi.
iS8 HI8RMBB DB FSAUfS.
Il se tEDOvai mt comte de Tripob, petit-Sbda céltbra comte de Toiik>ase, Raymond, qui fat le- gardien de cette débile royauté. Mais le jeune roi, devenu mejear, fut alte* que de la lèpre, et il se choisit deux successeurs au lien d*un ; ce fut une source de plus de ruine. Guy de Lusignan, seigneur de France, avait, au temps des guerres de Henri d*Ang^eterre avec Louis le Jeune, attaqué le comte de Salisbury, qui commandait dans le Poitoui etil ramât tué dans un combat singulier. Aussitôt il s'était enfui misi Lieux-Sàints, pour éviter les vengeances; ce fut Toccasion de sBi destinée royale. C'est lui d'aboni qae désigna le roi Icprenx pour son successeur; mais, tous les grands du royaume de Jérusalem s'étant irrités de oe choir, il en fallut faîne on second. Baudoin, neveu duroi, enlnt de cinq ans, lut désigné, et alom mourut le roi, laissenl Tanarohie pour hérita^pe.
L'enfant mourut. Lo comte de Tripoliidispula le sceptre à Guy de Lusignan, et il appela à son aide le formidable Saladin, promettant de se iaire mahométan; Une épou«vantable machination fut tramée. Guy de Lusignan défen" dait >'uiUamment Jcrusalom, et le comte de Tripoli livrait sourdement Teoipire à Suladin. Une bataille fut livrée ; les cliroUens furent déUuils ; tous les chevaliers du Temple et ceux.de UHâpital furent tués sur place; Guy fut {ait pri^sonnier ; la roinc Sybille, sa femme, donna Ascalon pour sa délivrance; il ne resta de Fempire dos Croisés que quel* ques débris , et. tout ce sang versé pour la croix dans rOrient eut pour dernier résultat rignominic de Raymond et le triomphe d^ Soladin. Peu après, Bayniond mourait de rage; il avait espéré être roi de Jérusalem ; Saladii^ lui manqua de parole. Sa honte même lui fut inutile.
Alors vinrent en France de nouvelles supplications des chrétiens dOrient. Toute TÉglise s'émut en entMidanl la désolation dB Jérusalem. Trois papes s'étaient rapidement succédé, et tous avaient fait un appel aux rois et aux peuples. Cette fois la pitié fut plus gronde , et le sentiment de la Croisade fut plus prompt à s'éveiller.
Cependant les doux rois de France et d'Angleterre res-
HISTOIRE DB FHlIfCE. 159
taient engagés dam leurs débats. PhiDppe-AogasIe'Wnwit de déclerer que si le mariage de sa sœar AMx avecRkdted^ n'était enfin réalisé, il se jetterait' sar la Normandie «et la rarageraiS par lé fér et par la flamme. Oti bien* il denm* dait qu*oiT restituât les places convenues pour la dol; La guerre pourait éclater à chaque moment; mais Gufllèume^ archevêque de Tyr, rbistorien célèbre dès guerres saintes^
était arrivé en personne pour désarmer les colères
rois chrétiens, et tourner leur courage ver» TOrient. H
obtint une grande assemblée de seigneurs , oh panureat
les deux rois ; elle se tint le 13 janvier , fête dé Sfrint^-Bt^
laire , entre Trie et Gisors. Une trêve fut convenue ; et
Tenthousiasme de la Croisade s'étant ranimé , on décida
une expédition pour les Lieux-Saints : tout ce qu*il 7 aiv Mt
(le noms glorieux en France avait reparu dans cet élan
de chevalerie ; les deux rois donnèrent le signal de 1*
Croisade; chacun reçut la croix de Guillaume de Tjt;
puis« quand la multitude des' grands et des évéques^ pré--
sents Teut aussi reçue, on se sépara, et on planta- une
croix de bois dans le champ de la réunion : les deux- roi»
se jurèrent' une alliance éternelle , fondèrent en ce* lieu
une église, et lai donnèrent le nom do SmrU- Champ, Il
n'y eut plus qu'à hâter les préparatifs de la guerre sakile ':
L*ÂtIemagne avait été aussi ébranlée. Fhilippe-A^guate
eut une conférence à Ivois avec FempereurFtédéric. Towl
devait marcher de ooncert, et femperetnr, & soixante^seîze
ans, trouvait des forces pour reparaître en des combats^ où
8*était exercé son jeune âge ^.
1188. — Au mois de mars de Tannée suivante, Pbilippa* Auguste fit une assemblée nouvelle à Paris. Ueurôlement. de la Croisade croissait toujours. Pour subvenir aux besoins de la guerre, le roi décréta, ofcettasmiHmmtdU'pBHfê^ei du cl0r^, une dtme générale pour cette année seuldBieBt : on nomma cet impôt la dtoae de Saladla '. Tous Mus^qiii
• Bigorà. ^ Vie de Philippe-Àugmtt-
* Pfistf r. — HisL d^Àllemayne. Ut. u.
' Vovez k décret dans Tblstoiien Rtgord.
160 HI8T01BB DB FRAlfCE.
ne prenaient pas la croix, devaient payer la dtme de lear revenu, et de la valeur de leurs biens-meubles ; et sous le nom de biens-meubles on ne comprenait ni les armes, ni les vêlements, ni les livres, ni les joyaux, ni les vases sacrés, ni les ornements d* église. Les Bernardins, les Chartreux, les religieux de Fontevrault et les hôpitaux des lépreux étaient exempts de la taxe. Puis venaient des règlements sur la Croisade elle-même ; on avisait à toutes les nécessités, à celles du pèlerinage et à celles du gouver^ nement du royaume ; tout semblait prévu, et les Croisés n'attendaient que le signal du départ.
Hais à ce moment de nouvelles ruptures éclatent entre
les deux rois.
L'impétueux et capricieux Richard d'Angleterre se met tout à coup à faire la guerre à Raymond V, comte de Toulouse. Celui-ci appelle Philippe-Auguste à son aide. Le roi se précipite vers la Loire, s'empare de plusieurs places, met en cendres Hontrichard , parcourt le Berry et l'Auvergne, et s'empare de tout ce qui appartient en ces provinces au roi d'Angleterre.
Le roi Henri se plaint , et Philippe-Auguste , une fois lancé dans les batailles, demande la réparation de tous les vieux grieb, et surtout la restitution du Vexin Normand. La guerre devient acharnée. Henri fait des ravages à son tour. On essaie des entrevues pour la paix; elles sont inutiles. Une triste bizarrerie de ces luttes, c'est que la princesse Alix était toujours retenue par Henri, qui avait relégué sa femme Éléonore dans une sorte de captivité, espérant quelque jour épouser la fiancée de son fils, tandis que Philippe -Auguste réclamait toujours son mariage promis avec Richard. Au milieu de ces batailles et de ces entrevues, Richard offrit de soumettre ses démêlés avec le comte de Toulouse à la cour du roi ; et en même temps, par un caprice de plus« il fit hommage pour tous les pays de France, et jura fidélité à Philippe-Auguste. Le roi Henri était furieux. Les seigneurs de ces pays n'hésitèrent plus dans leurs rébellions contre le roi d'Angleterre, autorisés par l'exemple de son fils. La confusion était au comble, et
RISTOIBE DE FRANGE. 161
cependant la Croisade était suspendue. Le légat du pape, cardinal d*Âlbano, caractère ardent, intervint par Texcommunication de Richard; ce fut une irritation de plus. Un autre légat, plus politique, usa d'habileté et de souplesse, n amena les rois à une entrevue, et leur parla de la nécessité de la concorde. Mais Philippe-Auguste crut voir de la préférence pour le roi d'Angleterre, et sa parole devînt dure et hautaine. Le légat osa prononcer le mot d'interdit. Le monarque répondit par des mépris insultants ; et, dans ce démêlé, le fougueux Richard, fidèle au roi de France, tira Tépée pour en frapper le légat. On arrêta le terrible jprince, qui* alors se jeta aux pieds de Philippe- Auguste et lui renouvela son hommage, disant qu'il tenait ses domaines du roi de France, comme son seigneur , du roi d'Angleterre, comme son père. C'était le comble à tant de caprices, et aussi la dernière singularité de la constitution publique des royaumes, telle que la féodahté l'avait établie.
La négociation fut rompue. La guerre reprit son cours. Philippe-Auguste marcha vers le Mans. Les Anglais mirent )e feu aux faubourgs pour empêcher les Français do s'y loger. Le feu gagna la ville. Ce fut un affreux désordre; et pendant ce temps les Français tombaient sur les Anglais et les dispersaient au loin. Le roi Henri prit la fuite devant Philippe-Auguste, et s'alla enfermer à Alençon. Philippe retourna sur le Mans, et s'en empara. Puis il courut vers la Loire, occupant avec rapidité tous les châteaux; et enfin il se rendit maître de Tours. Alors le roi d'Angleterre soUicita de nouveau des conférences. Mais Philippe- Auguste était devenu maître de la paix ; il en dicta les conditions. Il vint à une entrevue pour les imposer. Dans cette entrevue, disent les historiens, éclata un prodige; le Ciel se déclarait pour la paix par des coups de tonnerre. La foudre tomba entre les deux rois, et leurs chevaux effrayés les emportèrent au loin en les séparant. Le roi d'Angleterre, épouvanté par ce présage, se soumit aux conditions de Philippe-Auguste. La rébellion de Richard était consacrée par l'intérêt de la monarchie de
T. II. il
France, et ce fut une grande politique de Philippe-Auguste de se servir de ce caractère indomptable, pour commencer la reconstruction de l'unité nationale, ou du moins pour en indiquer la pensée aux âges suivants. Le roi d'Angleterre ne put fiurvivre à cet échec. 11 se retira à Ghinon, où la douleur aggrava une maladie dont il fut pris peu après. Il mourut presque abandonné, et ceux mêmes qui l'avaient suivi, laissèrent son cadavre, après avoir pillé ce qu'il avait de plus précieux. Henri avait été un grand politique. Mais Dieu mit dans sa famille la punition de ses crimes. Ses enfants firent son supplice. Tous le désolèrent par leurs révoltes. 11 en avait un jusqu'ici peu «perçu de Thisloire, nommé Jean, dont la soumission lui paraissait plus assurée. Quand on lui montra la liste des seigneurs qui venaient de prendre part aux dernières infidélités de Richard, le .pre* mier nom qui le frappa fut celui de Jean. Alors il maudit le jour qui l'avait vu naître; il maudit ses enfants; il se maudit lui-même : c'est ainsi que se termina cette vie de triomphes et de perfidies. Tout lui avait prospéré sous Louis le Jeune; Philippe-Auguste, dit l'historien, fut le mors que Dieu mit à cette bouche œbelle.
1489. — Richard, devenu roi, rentra tout aussitôt dans une politique d'indépendance par rapport à la couronne de France, sans toutefois arriver soudainement à des ruptures. Il eut une entrevue avec Philippe-Auguste, qui réclama comme toujours la restitution, d'ailleurs convenue au dernier traité, de Gisors et du Vexin. Richard demanda des délais et donna de l'argent. Tout s'accommoda pour le moment, et l'on reprit des deux côtés le projet long^ temps ajourné de la Groisadc. Pendant ce temps les afiaire^ de Jérusalem ne s'étaient pas rétablies, etlesgémissemeoit nouveaux venus d'Orient appelaient le secours des chréliens d'Europe. Les deux rois dans une entrevue nouvelle, au gué de Saint-Remi sur la Somme, se tirent des serments d'amitié, jurant de se défendre et de se faire honneur mutuellement, et se remettant, l'un à l'autre, en cas de mort^ le soin de leurs trésors et le commandement de leurs armées; en même temps les barons qui n'allaient pas à la
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Croisade s'engageaient par des serments à la fidélité, et promettaient de ne point exciter de guerres dans leurs Étals *cl les évoques déclaraient d'arance excommunié quiconque violerait ces solennelles promesses. La réunion des Croisés avait été indiquée à Vezelay dans la Bout« gogne ; le comte du Perche avait juré sur Vâme du roi de France, son maître; le maréchal Guillaume avait juré sur Yâme du roi d'Angleterre, son seigneur, que leurs troupes seraient fidèles au rendez-vous. En effet, on vit arriver les deux armées au jour fixé; jamais ne s'était vu semblable appareil de guerre. Ce n'étaient plus des multitudes désordonnées, mais des troupes savamment conduites. L'art des combats avait grandi aux rudes batailles des derniers temps, et l'Orient allait voir la chevalerie militaire sous un aspect auparavant inconnu, si ce n'est que le génie serait encore rendu impuissant par les rivalités.
1190. — Cependant l'empereur Frédéric n'avait pas at* tendu la fin des démêlés des deux rois pour faire son expédition. Mais il aUa d'abord se heurter contre les perfidies de l'empire grec. Son fils, le duc Frédéric, le suivait dans cette guerre aventureuse. De glorieux exploits couronnèrent la vie du vieillard. Après avoir détruit une armée de Turcs, non loin d'Iconium, il s'avançait vers les plaines fertiles de l'Arménie. Lorsqu'on partit de Séleucia , l'armée eut à passer le fleuve Seleph sur un pont très-étroit. La marche était lente; l'empereur traversa le fleuve à gué, et alla dhier sur ses rives verdoyantes. L'eau pure du fleuve tenta le vieillard ; il s'y plongea pour se baigner. Il y trouva la mort * . La suite de la Croisade ne fut qu'une suite de calamités. La plupart des pèlerins de TAllemagne furent exterminés dans les déserts. Le duc fut plus heureux ; il devait trouverla mort dans la Terre-Sainte.
Enfin Philippe-Auguste put songer au départ. D'abord il alla prendre congé à réglite du bienheureux Martyr saint Denis, « C'était, dit Fbislorien , un ancien usage des rois de France, quand ils allaient à la guerre, d'aller prendre
* Pflster. ^ Hist. d'Allemagne. — Michaud. ^ HitX. des Croisades*
164 mSTOIRB DE FRANCE.
nne bannière sur Tautei du bienheureux Denis, et de l'emporter avec eux comme une sauvegarde et de la faire placer au front de la bataille. Souvent les ennemis, effrayés de cette vue et reconnaissant la bannière, prirent la fuite. Le Roi Très Chrétien alla donc se mettre humblement en oraison sur le parvis de marbre^ et recommanda son Âme à Dieu, à la bienheureuse Vierge Marie, aux saints Martyrs* et à tous les Saints. Enfin , après avoir prié, il se leva , fondant en larmes, et reçut dévotement la panetière et le bourdon des mains de Guillaume , archevêque de Reims, son oncle, légat du siège apostolique; puis, partant pour combattre les ennemis de la Croix de Dieu , il prit de ses propres mains, sur les corps des saints, deux étendards de soie, très-beaux, et deux grandes bannières ornées de croix et brochées en or, en mémoire des saints Martyrs et de leur protection *. »
Ainsi revôtu des armures saintes, Philippe-Auguste laissa son royaume aux mains de sa mère, Adélaïde, et de Tarchevôque Guillaume, Tun et T autre gardiens de son jeune fils Louis. Sa femme, la reine Elisabeth, était morte peu auparavant.
Tout avait été merveilleusement prévu pour cette régence, et Philippe-Auguste laissait avec son testament des règlements pleins de sagesse, et qui montrent la tendance de la monarchie vers toutes les choses légales et populaires. Les affaires, dans chaque localité, devaient être réglées de concert avec quatre hommes de bonne renommée , choisis par le bailli: c'est la première fois que ce nom paraît dans l'histoire ; c'était une institution récente, que le génie royal opposait à l'institution municipale des échevins. Le bailli devait représenter dans la distribution de la justice l'action monarchique, tandis que l'échevin
' Rlgord. — Vie de Philippe-Àugutie. ^ • Dans l'origine, les comtes do Vexln, dit M. Hurler, Hût. d Innocent IH, possédaient, en leur qualité de patrons de Saint-Denis et de feudataires pour le comté, le droit de prendre sur l'autel l'oriflamme; mais leur famille s'étant éteinte en lesi , dans la personne de Simon, les rois succédèrent à ce droit. •^^Art dB véri/iêr les dates, XI , 495.
HISTOIRE DE FRAUCE. 165
représentait Taction démocratique ou bourgeoise. C'est une étude profonde à faire que celle de ce travail d'unité qui se représente en France sous tant de formes. L'histoire ne peut que l'indiquer avec rapidité. L'tiistorien mo* derne de la Flandre assimile l'office des baillis à celui des préteurs dans l'ancienne Rome ^ Â Paris il devait y en avoir six^ tous preux et loyaux, et le roi les désignait d'avance. Tous les mois les baillis devaient avoir un joiur d'assises^ pour entendre toutes les plaintes et faire justice^ sans aucun délai. La reine et l'archevêque devaient avoir ^ aussi un jour d'audience générale tous les quatre mois. Tout était prévu dans l'intérêt du peuple; et l'administration du domaine royal était aussi réglée. L'emploi des* fonds du trésor était indiqué. Le droit d'élection des évoques et des abbés était laissé auxxhanoines et aux religieux. Défense était faite d'établir des impôts. Rien n'était omis, et en cas de mort la succession et la tutelle étaient assurées. Enfin le roi ordonna que la ville de Paris fût entourée de murs flanqués de tours; et nous avons vu, dit l'historien, cet ouvrage achevé en peu de temps. Il donna les mêmes ordres pour les villes principales et les châteaux du royaume. Et ayant ainsi avisé à tous les besoins de l'E^ tat, 11 alla joindre les armées de la Croisade.
Nous ne saurions suivre les détails de cette grande expé* dition. Il nous les faut indiquer avec rapidité.
Lorsque les deux armées furent arrivées en Sicile, la dissension commença de paraître. En cette lie régnait Tancrède, fils naturel de Roger, vaillant roi qui le premier avait porté ce sceptre. Le dernier roi, Guillaume, n'avait point laissé d'enfants. Mais il avait déclaré son héritière Constance, sœur de son père, laquelle avait épousé Henri M, roi des Romains, fils de l'empereur d'Allemagne *; Jeanne, sa veuve, était sœur du roi d'Angleterre. Tancrède avait pris la couronne au milieu des faî-
* Warnkœnig, tom. II. Marchantius, cité. 3 Hisî, d'Allemagne , par PH^ter, tom. IV. Le P. Daniel dit roi d'Allemagne. C'est une fausse désignation.
106 RisronB db feangb.
blesses (Fane snccession défendue par des femmes , et il tenait Jeanne captive , parce qu'elle favorisait le droit de Constance. Les rois croisés trouvaient la Sicile en cette situation. Tancrède alla au-4evant de Philippe-Auguste par des témoignages d'honneur, et il lui offrait pour son fils Louis une de ses filles. Mais le roi, lié d'affection à Fempereur Frédéric, évita une alliance qui eût fait d'autres ruptures. Richard, arrivé après lui, devait trouver plus de défiance. Bientôt les animosités se mêlèrent* Richard demanda la liberté de sa sœur, et Tancrède le désarma par de grosses sommes d'argent. Hais les Messinois ayant refusé de recevoir les Anglais dans leur ville, il y eut une bataille , et Richard fit violemment planter son étendard sur les murailles. Philippe, à cette vue, menace de s'armer pour la ville , et la bataille allait changer d'aspect. Richard offre d'enlever son étendard , pourvu que ce soit de son plein gré. Alors on laisse la ville aux chevaliers du Temple et de THÔpital, et Philippe se fait négociateur entre Richarri et Tancrède. Pais ta pentéa dea Croisés se retourne enfin vers la Terres-Sainte.
Cétait coinme une fatalité de voir la Croisade toujours travaillée par Tanarchie. Toutefois, les deux rois parurent sacrifier leurs colères, en cette rencontre, au sentiment quil es poussait à une autre guerre. Tamrède voulut les diviser par l'intrigue. Leur sagesse prévalut quelques moments , et ils firent des traités nouveaux; mais la confiance avait disparu. Philippe-Auguste, pressé de partir, avertit le roi d'Angleterre de se tenir prêt. Celui-ci annonça des délais. Philippe le somma, comme son homme-lige; Richard refusa de tenir sa parole : il attendait Bérengère, fille du roi de Navarre , qu'il devait épouser. Philippe n'acceptait point ce prétexte. Alors il somma les seigneurs français, vassaux de Richard; quelques-uns s'embarquèrent avec lui. On se sépara avec des ressentiments, et les vengeances n'avaient plus qu'à attendre des occasions pour éclater.
Ce fut toutefois une grande joie dans la Palestine, lorsqu'on sut Tarrivée prochaine d'une armée de Ërancu*
HISTOIRE DS FRATTCB. 167
Ptolémaïs était aibrs assiégée par les Chrétiens, et les Sarrasins la défendaient avec vaillance. Le siège durait dfepuis trois ans. D'abord commencé avec de fâibres res* sources par Guy de Lusignan, il était par degrés devenu imposant, par Farrivée successive de secours chrétiens accourus de divers lieux du monde , et le redoutable Saladin avait fini par déployer tout son génie à la défense de la ville de plus en plus menacée. Cent mille combatK tants enveloppaient Ptolémaïs; mais Tannée de Saladin, trois fois plus nombreuse, campait à la vue des assié» géants. Chaque jour amenait des combats , et chaquo* combat de glorieux faits d'armes. Une grande bataille venait d^ètre livrée, et les Chrétiens s'attribuaient la victoire, parce quMlsavaienttuéplusd* ennemis qu'ilsn'avaient perdu de frères. Ce fut donc au milieu des longues anxiétés de ce siège que parut le roi de France. Toute Tannée le reçut avec des transports d'allégresse; c'étaient de tons cAlés des hymnes et des louanges. On versait des larmes de joie : il semblait qu'on eût reçu du ciel un ange sanveur*.
1191. — Philippe-Auguste se mit aussiMti poarsmrre lé siège , en s' exposant aux premiers périls. Lorsqu'après un redoublement d^efforts la ville eut été tellement pressée d'attaques, qu'un dernier assaut devait suffire à Tenlever, tout à coup le noble roi déclare quil veut attendre le roi d'Angleterre pour partager avec lui la victoire. Richard pendant ce temps s^était occupé, chemin faisant, à prendre IHe de Chypre sur Isaac Comnène ; il arriva enfin. Mais il porta Tanarchie au lieu de porter des secours. Il refosa de combattre. On nomma dans le camp des espèces de dictateurs pour commander à toute Tarmée. Richard n'obéît point. Philippe al'ors reparaît seul au milieu des batailles. Une tour, longtemps funeste aux assiégeants, et pour cela ils Tappelaient la Tour Maudite, est le point où se portent tous ses efforts; bientôt elle cède aux attaques et menace ruine. Le capricieux Richard avait fini par se
* Rigord. ^ Vi9 de Philippe^AugustB
mêler aux périls. Les assiégés , partout serrés, demandent à capituler; mais, pendant les conférences, Saladin attaque le camp des Chrétiens avec toutes ses forces. Il est repoussé. Les Chrétiens triomphent, etPtolémaïs ouvre ses portes.
A leur entrée dans la ville, ils élevaient leurs mains aa ciel, et criaient à haute voix : Béni soit le Seigneur notre Dieu , qui a regardé en pitié nos travaux et nos peines, et. humilié sous nos pieds les ennemis de la sainte Croix ' ! Les armées se partagèrent les dépouilles de la cité fameuse* Les captifs furent réservés pour les deux rois; Philippe- Auguste donna lessiens au duc deBourgogne. Une foule de chevaliers avaient péri dans ces luttes sanglantes. Les plus grands noms de France se trouvent sur ces listes de morts» conservées par les histoires*. Cétait la France qui marchait la première partout où il y avait des périls et de la gloire.
Cependant Philippe-Auguste résolut tout aussitôt de quitr ter la Palestine. Sa santé venait d*être rudement atteinte par une maladie qui semblait laisser quelque indice de poison. £t aussi il n'espérait plus que son séjour aux Lieux-Saints fût profitable, à cause des dissensions que le roi Richard rendait inévitables par son caractère capricieux. Il le soupçonnait même d'intelligence avec Saladin» et il savait qu'il 7 avait eu entre eux des échanges de présents'. Philippe annonça donc son départ. Il régla les affaires de Tarmée, et, après beaucoup de pleurs, dit rhistorien , car alors encore les héros pleuraient, comme aux temps de foi et de poésie , se confiant aux vents et à la mer , il partit avec trois galères seulement qu'un Génois lui avait procurées.
Il laissait la Palestine dans une situation que la bonne inteUigence des Croisés eût pu rendre redoutable aux infidèles. Les rivalités de Guy de Lusignan et du marquis de
' Rigord.— Vie â$ Philippe^Àugustê.
* Le P. Daniel les a recueillis.
* Rigord.— Fte de FUilippe-Âugutie.
HISTOIRE BE FRANCE. 169l
Montferrat avaient été réglées par Farbitrage des deux rois d^Europe. Il ne restait qu'à reprendre avec sagesse le gouvernement de ce royaume demi-brisé. Philippe-Augusta laissait à Eudes, duc de Bourgogne, une armée de dix mille hommes , avec cinq cents cavaliers qu*il devait entretenir de son trésor. U remit au marquis de Montferrat la portion de la ville de Ptolémaïs qui lui était échue, avec les trois mille captifs qui étaient en son pouvoir. Sa puissante épée les eût sauvés; après son départ, Saladin n'ayant point ratifié la capitulation de Ptolémaïs, Richard' leur fit couper la tète. Il ne sauva que les cinq émirs qui avaient défendu la ville, pour en faire des échanges avec les captifs chrétiens. Cela ne donna lieu qu'à des échanges de> meurtres.
Philippe-Auguste aborda sur les cAtes de la Pouille ; il s'était arrêté pour recouvrer quelques forces , puis il s'achemina vers Rome, visita le temple des Apôtres, reçut la bénédiction do Célostin, pontife romain, et rentra eii^ Francs vers le temps do la Nativité du Soigneur ^
ii9i — 1193. — Son retour fut accueilli avec joie. Peu d'événements avaient rempli son absence. Toutes les pen-sées étaient restées tournées vers la Terre-Sainte. Les solennités pieuses avaient été multipliées dans les temples, et pendant que le roi combattait les infidèles, le peuple levait les mains au Ciel avec ses prêtres et ses pontifes pour le succès de ses armes. La même piété avait éclaté dans une maladie du jeune Louis, fils du roi. Laissons aux vieux récits^ leur simplicité. « Tout le monde désespérant de sa vie, dit l'historien (la maladie était la dyssenterie), voici le remède auquel on eut recours d'un commun accord : le saint monastère du bienheureux Denis s'étant mis dévotement en jeûnes et en prières, prit le clou et la couronne du Seigneur, avec le bras du saint vieillard Siméon , et marcha nu-pieds, fondant en larmes, accompagné d'une procession du peuple et du clergé jusqu'à l'église de Saint -Lazare, près^ Paris. On pria Dieu , on bénit le peuple, et bientôt tous les
«Rlgord.
170 nsTonts de fraugb.
couvents dé religieux de Pari», le vénérable Maurice, avec ses chanoines et son clergé, une multitude infinie d*éco«liers et d*habitants, accoururent pieda nus, les larmes aux yeux, portant avec eux les corps et les reliques des saints* Tout le monde se réunit, et la procesalon^ dont les cbants étaient entrecoupés de soupirs et de sanglots^ arrrra jos^ qu'au palais du roi, oùLouis était mdade; On fit un sermon au peuple, qui se mit ensuite à prier le Seigneur pour la jeune prince, en versant des larmes abondantes. On fil toucher à Fenfent royal le clou, la convonna d'épines et le bras de saint Siméon, qu*on lui appliqua: en- croix surtout le ventre, et le même jour il fut sauvé an danger où il se trouvait^. 9
Ç* avait été une grande nouveauté de voir les rdiqoeada saihti Denis portées* à Paris. Le périli du jeune- prinoe avait paru une calamité qui dépassait toutes les calaînités qu'on w(Èi jamais éprouvées. Et aussi le peuple et lea piètres élaientt empressés autour desreliqaes>saintes. On les porta dans la basilique dé Notre-Dame, puis on: les reconduisit «an portes de la vUle^ et les seligienc de Saini-Denis les flEmenèrant dans kup monastère. « Il ne faut: pas oublient ajaute: l!historient,. que la même' jour, grâce aux prières du. dergé et du peuple , la sérénité du ciel et. la salubrité derair furentlreiidue8iàruniver»;.car la Seigneur avait fiuk descendre :kiiig;teinps la pluie sur lai terre, au punition des péché» des hommas^ »
Un événement moinsi édifiant venait de eonstemer las Chrétiens db Fraoeft. L'évéopie'de Liége^ Albert,, frère de Henri', due de Iionm»,. fiijraat,. dit lîhiatoriaQ» la colère del'empeaeur Henriv avail trouvé o» asile auprè^de GuiL ktume, anehevêque' de Reims» La vengaancn Fy suivil. Des satellites da prince y se disant auasi poursuivia par sa colère, vinrent trouver le pnélal faile» accueillit. Peu après ils le perçaient de leurs glaives.. Se» crmie avait été d'avoir été éJiu et coaaaaaé, selon, lesi règlanumta cano-
Rigord. — Vie de Philippe-ÀugutU»
HISTOIBE DE FHANCB. 171
niques, contre le vœu de Fempereur ; les meurtriers se hâ< t&rent d'aller cbercher le prix du sang.
Cependant Philippe-Auguste, rendu à la France, imita le peuple, et courut à Saint-Denis rendre grâces pour tant de périls évités dans la Croisade, et pour gage d'amour et de eharité, dit Tbistorien, il déposa humblement sur Tautel on très-beau manteau de soie.
Peu après, des périls d*une autre sorte lui furent dénoncés, et ici les récits des chroniqueurs de France jettent sur la mémoire de Richard des accusations queFhistoire n*a point justifiées. Les deux rois s'étaient séparés à Ptolémaïs avec des témoignages d*amitié, et si le caractère pétulant et emporté de Richard avait fait des discordes, il n'avait pas donné lieu à des pensées de crime. Toutefois Philippe-Auguste reçut à Pontoise des avertissements sinistres. La renommée de ce personnage mystérieux de rOrient, que Ton connaissait sous le nom de Vieux de la Montagne, était partout formidable *. Des avis venus des Lieux-Saints annonçaient que deux de ses assissins avaient frappé à mort le marquis de STonlferrat, a Finstigation da> roi Richard, et on ajoutait que d'autres venaient en France pour firapper de même Philippe-Auguste. Ces inifices remplirent de trouble tout le palais, et le cœur du voi s'émut de frayeur. Sur l'avis de ses conseillers intimes, il envoya des députés au VieUlard, roi des Arsacides, pour s'assurer par lui-même de ces récits , et en même temps if institua autour de sa personne des gardes qui veillaient sans cesse, armés de massues d'airain. La réponse du Tieux de la Montagne dissipa ces alarmes. Quant au marquis de Montferrat, le terrible chef des Assissins l'avait fait tuer pour quelque injure, et le roi d'Angleterre resta pur de l'assassinat.
Mais lui-même allait bientôt avoir à se plaindre des infidélités et des perfidies. Avec son caractère bouillant et capricieux, il avait en Palestine blessé souvent les
• Voir \m wf unies at eariemei reobereliee de M. Wdïmié,^BibHoiM^iie des Cf«wod««.
17% HISTOIRE DB FRAKCB.
princes Croisés, les uns par des offenses, les autres par sa politique jalouse. On Faccusait d'avoir semé Tanarchie dans la Croisade et d'avoir nui à la victoire môme par la division des vainqueurs. Ces ressentiments restaient profonds, surtout dans Tâme du duc d'Autriche. Au siège d'Acre, Richard avait fait arracher et jeter dans la houe l'étendard d'Autriche que le duc avait dressé entre celui de France et celui d'Angleterre. A cette injure personnelle se joignait le souvenir de l'île de Chypre enlevée à Isaac Comnène, dont la femme était nièce du duc. L'Europe était pleine d'inimitiés de ce genre contre Richard. Cependant il dut se disposer à retourner dans ses États, et il laissa son armée et ses conquêtes à Henri de Champagne, son neveu, jeune prince de renom ; puis il s'embarqua» Une tempête vint jeter son vaisseau vers les côtes d'Istrie, entre Aquilée et Venise. 11 se sauva du naufrage avec quelques personnes. Bientôt la renommée répandit cette nouvelle, et il se fit comme une levée de peuple contre le monarque, qu'on accusait des désordresdelaTerre-Sainte^ L'hospitalité chrétienne fut déshonorée. On poursuivit le roi comme un ennemi. On lui prit d'abord ses chevaliers. Puis ayant erré^ dans la nuit , et s'étant dirigé vers les terres d'Autriche, il fut arrêté dans une pauvre cabane^ par les soldats du duc Léopold, qui le mena captif à l'empereur Henri*. Celui-ci, ûdèle ami de Philippe-Auguste» crut venger les injures du roi de France en retenant dans une prison le roi Richard. C'était une profanation de l'amitié même. Cette aventure est célèbre. L'histoire y peut voir une expiation des fautes et des caprices du roi d'Angleterre, mais sans atténuer l'odieux d'une vengeance qui souillait la gloire de la Croisade. Phihppe-Auguste eut le tort de profiter de la captivité
* Rigord.
* Voici le vieax récit : « Et tant erra à Osterriche et ta espiées et connus : quand il s'aperchiut, si prist la reube à un garchon, et semlst en la quieine à tourner les eapons. » Chr. de Reims. « Le malheureux roi, dit Vély, fut reconnu dans un cabaret , tournant la broche dani It cuisine. »
. HISXOIBB DB FEAIfCB. 173
de Richard. Le ressentiment des vieilles injures, souvent dissimulé ou tempéré par sa dignité de roi, sembla trouver toute sa liberté, et sa politique franchit toutes les bornes de fbabileté , pour ne ressembler qu*à de la colère.
Une des premières tentatives du roi de France fut de se faire céder les vieux droits du Danemarck sur TAngleterre. Sa première femme , Isabelle de Hainaut, était morte depuis peu. n demanda en mariage Ingeburge, sœur du roi Canut VI^ ne voulant pas d*autre dot que cette transmission de ses droits , et se croyant assez heureux de pouvoir quelque jour , par cette prétention, délivrer la monarchie d^une si formidable rivalité. Le roi de Danemarck n*osa concéder ce que demandait Philippe-Auguste ; mais à tout événement Philippe épousa Ingeburge, qui ne lui apporta que quelques sommes d'argent.
Alors Philippe-Auguste se tourna vers Jean, frère de Richard , que nous avons entrevu. Il essaya de le faire roi d* Angleterre , en lui faisant épouser sa sœur Alix, cette princesse d'une si singulière destinée , toujours gardée à Rouen , par Guillaume , sénéchal de Normandie. Les intrigues furent ardentes ^ Jean fit hommage à Philippe pour toutes les terres de deçà les mers , et quelques-uns disent pour FAngleterre même ; puis il passa en ce royaume pour Voccuper. Mais les seigneurs furent fidèles, et, de son côté, le sénéchal de Normandie ayant refusé de céder Alix et les terres toujours contestées du Vexin, le roi fut réduit à d'autres moyens de politique.
Peu s'en fallut qu'il n'obttnt de l'empereur Henri la remise en ses mains du roi d'Angleterre. Ce fut trop pour sa gloire de l'avoir sollicitée. Puis il se jeta en armes sur tous les pays de France qui appartenaient à Richard. Le ' Midi se mit en révolte, et ne fut contenu que par les secours de Sanche V , roi de Navarre , père de Bérengère , femme du roi captif. La ville de Gisors se livra à Philippe- Auguste; cette fois il reprenait son bien. U s'empara de force de plusieurs autres cités de la Normandie, et finit
* Yoyei le traité entre les deux princes dans l'historien Rlgord.
174 HISTOIRB DB FRANCS.
par mettre le siège devant Rouen [1198]. Ses succès furent mêlés de quelques revers. Il y eut des négociations et des trêves; et pendant ce temps la reine Éléonore , mère de Richard , les grands de son royaume , les évoques d'Ao* gleterre et de Normendie, Tarchevéque de Rouen surtout , ne cessaient de remplir FEurope de leurs plaintes , sur la détention arbitraire et odieuse du roi, s'adressant tour à tour à Tempereur et au pape , dénonçant à toute la chrétienté cette violation de la majesté royale, appelant Texcommunication contre les parjures , et intéressant à la fin les peuples mêmes à des malheurs qui ressemblaient à des mystères terribles et à des drames romanesques. L*enipereur parut se laisser attendrir. Il eut des confiérenees avec le captif, qui soutint son rôle d*infortune avec gloire. On lui reprochait encore des crimes et des assassinat» «n Orient. Il se défendait avec énergie. Toutefois il demandait la paix du roi de France , et fempereur hésitait a ae faire négociateur , lorsqu'il partit de Rome une excommunication contre les violateurs du droit des Croisés dans la personne de Richard. Ce fut un coup de foudre en Europe ; et cependant les fers du roi ne tombaient pas encore. L^empereur était retenu par des considérations de poUtique. Ce meurtre de Tévêque de Liège , que nous avons vu consommé par ses ordres, avait soulevé contre lui de puissantes inimitiés. La maison de Louvain avait trouvé des auxiliaires pour la vengeance , et elle pouvait à chaque momentsesoustraire àla dépendance de TEmpire. L'empereur avait donc besoin de ménager Tamitié de Philippe-Auguste : c'est ce qui rendait incertaines ses résolutions. Mais les amis de Richard redoublent de ferveur pour sa délivrance. Des scènes de larmes se mêlent aux négociations de politique. Le ménestrel Blondiau (Blon-* del) , en courant à la recherche de son maître , mtéresse à cette infortmie de roman toutes les imaginations de château, et même les sympathies populaires. Et lorsqu'il a découvert la prison de Richard et appelé vers lui les ba rons d'Angleterre , des envoyés arrivent tout à coup avec des flots d'argent et avec des promesses de toute sorte ;
RISTOIBB BB imARCB. 175-
et, en même temps, Guillaume , évoque d'Éli , son chancelier, allait solliciter Philippe-Auguste , avec des conditions très-favorables , offrant , au nom de Richard ;^ le renouvellement de Phommage pour toutes ses terres de France , avec vingt mille marcs d*argent au jour de sa délivrance, et, pour gage, la possession provisoire de Lo* ches et de Châtillon-sur-l'Indre pour le roi , et d'Arcis-sur- Âube et dcwDriencourt pour son oncle, Tarchevèque de Reims. Alors enfin la liberté de Richard est convenue , et, après un an et six semaines de prison, il part de rAUemagne pour regagner son royaume *.
id94i — Le diable est dé^tainéf écrivit aussitôt Philippe- Auguste au prince Jean. Tout aUait changer de face. Jean se réfugia en France, et Richard, s* étant fait couronner de nouveau, se hâta de passer la mer» pour raffermir partout son autorité. Jean acheta sa gr&ce par une sanglante perfidie. Il était dans la ville d*Evreux, que Philippe lui avait donnée en se réservant le chftteau. H invita à dîner les officiers de la garnison française , et, à la fin du repas , il les fit égorger, offrant à son frère ce sang pour gage de soumission.
En ce moment Philippe-Auguste assiégeait Vemeuil dans le Perche. La ville était près de tomber en son pouvoir, mais ajrant reçu la nouvelle de la barbarie de Jean, il laisse -son armée pour aller chercher des vengeances. Il arrive à •Évreux avec quelques troupes choisies , égorge tous les Anglais et met le feu à la viÙe. Mais son absence ayant été connue, les assiégés de Vemeuil appellent à eux Tannée de Richard , qui n^était pas loin. Les assiégeants sont attaqués et surpris, leurs travaux sont détruits, leurs machines l>rûlées , le désordre e%i au comble , et Richard entre dans Vemeuil, qu*il allait perdre. Telle était cette guerre deicolère et de représailles. R y eut d* autres rencontres, et
* Ce roman de Biehard et de Blondel , bout ent mis en doate , est désormais an point d'bistoire. Voir la Chronique ai Rains, eh. 8. Rien de plus charmant que la naïveté de ce récit. M. Louis Paris y a ajouté une note très-Judicieuse, p. 57.
17(i HISTOIRE D£ FRANCE.
d'autres villes enlevées par les Anglais. Puis des deux côtés on sollicita la paix. Mais les conférences furent inutiles, et les deux rois se trouvèrent en face Tun de l'autre avec leurs armées, vers Freteval, entre Ch&teaudun et Vendôme. Dans une attaque inopinée, Richard mit en déroute Tarrière-garde de Philippe-Auguste, lui fit beaucoup de prisonniers, s'empara de ses caisses, et lui ^nleva, chose bizarre, les archives du royaume qui alors allaient à la guerre, à ce qu'il semble, lorsque le roi marchait en personne et que l'expédition devait être longue. Ce fut une énorme perte; elle livrait à Richard les secrets de l'Etat, et il fallut par de longues et difficiles recherches suppléer à ces registres qui embrassaient toutes les affaires du royaume, et que Richard no voulut jamais rendre. Philippe-Auguste n'eut à se consoler de cet échec que par une victoire qu'il remporta peu après sur le frère du roi d'Angleterre et le comte d'Arondel , près de Vaudreuil.
Celle alternative de succès fit désirer la paix. Le légat du pape et Tabbé de Cîteaux se firent négociateurs. Il y eut une trêve, qui bientôt fut rompue , et cette fois par les intrigues de l'empereur, lequel voulait établir sa suprématie sur la France , et appelait à son aide les colères do Richard. De toutes parts les négociations étaient ardentes. La diplomatie moderne semblait apparaître avec ses ruses et ses tromperies. Quelques ravages éclatèrent. Cependant Philippe-Auguste garda sa supériorité, et un traité fut conclu, au moment même où la guerre semblait devoir se rallumer, plus sanglante que jamais. Le roi était àlssoudun.
« Par un miracle de la puissance divine, dit l'historien \ qui change, quand il lui platt, les conseils des rois, et confond les pensées des peuples, le roi d'Angleterre , contre l'attente générale, déposa les armes et vint dans le camp des Français avec une suite plus nombreuse. » Là il renouvela hommage, et le traité porta cette formule :
a Richard, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, à tous ceux
• Rlgard.
HISTOIRB DE FRAlfCB. 177
qui les présentes verront , salut en Dieu. Nous vous fal« sons savoir que telles sont les conventions de paix arié- Xées entre notre seigneur Philippe, illustre roi des Français, et nous, la veille de Saint-Nicolas, entre Issoudun et Charost. »
Par ce traité , le Vexin Normand , ainsi que plusieurs villes , tour à tour occupées par les armes des deux rois, revenaient à Philippe-Auguste. L* Auvergne lui était restituée. La séparation des domaines était déterminée. Une clause portait, qu'en cas de guerre nouvelle les biens des églises seraient respectés. Une autre engageait de nouveau le roi d* Angleterre au service qu*il devait au roi do France, son seigneur, pour les fiefs quMl tenait de lui, et euûn les prisonniers de part et d'autre étaient délivrés.
1196. — Cette paix était nécessaire aux peuples. Aux maux de la guerre s'étaient joints d'autres malheurs. Les fleuves et les rivières s'étaient débordés. Des inondations avaient enlevé des villages entiers avec leurs habitants. Les ponts de la Seine avaient été rompus. On ne parlait que d'affreux désastres. « Le clergé et le peuple de Dieu, dit l'historien , à la vue des signes et des prodiges qui les menaçaient dans le ciel et sur la terre, craignirent un second déluge *. » On se précipitait dans les temples avec des gémissements et des larmes. On faisait des processions, pieds nus, dans les cités. On avait vu Philippe- Auguste se mêler au peuple, dans ces solennités de pénitence, comme le plus humble de ses sujets. La paix fut donc bénie » comme un adoucissement à tant de fléaux.
Et cependant elle ne ût que se montrer. Richard rompit le traité en attaquant le seigneur de Vierzon, et rasant son château. Cétait une injure faite au roi de France, qui prit aussitôt les armes, et alla attaquer Aumale. Richard accourut. Il y eut des rencontres où les Anglais furent repoussés, et Aumale fut pris [1197-1199]. Tout se mêla dans la France. Pendant que Richard guerroyait contre Philippe, le comte de Toulouse s'était armé contre Ri-
* Rigord.— Vie de Philippe- Auguste.
T. II. Il
^8 H»TO»S B« FRAKCB.
chard-, potHT échapper à quelques clavisefl du traité qui le blessaient» Et, de leur e^té, les Rretons lui contestaient la tutelle de lecir jewM dyc Arthur, son neveu. Bientôt son activité fit face aux périls. Il désarma les inimitiés, et se fit des amitiés nouvelles. Puis il engagea dans sa cause le comte de Flandres *. Et à ce moment il se crut maître de la forttrne de Philippe; peu s*en fallut même qu'il ne devint le maître de sa personne. Philippe s'était aventuré dans une course de Mantes à Gisors, avec une suite de deux cents chevaux. Richard le surprit dans sa route avec une troupe de quinze cents hommes, et des multitudes de Cottereaux. Philippe semblait devoir être écrasé sous le nombre. Il paese, l'épée à la main, au travers des rangs pressés qui Tenveloppaient, et il entra dans Gisors, ne laissant que quelques prisonniers.
La guerre avait ses alternatives ; mais la France souf* *&ait également des victoires et des revers. Richard savait enrôlé les Cottereaux , ces terribles bandits du douzième siècle , qui alors avaient un chef redoutable nommé Merchadier. Partout le royaume était désolé ; et, chose singulière ! rhistorien attribue les désastres à une punition céleste, parce que Philippe-Auguste venait de laisser rentrer les Juifs, au mépris de son propre édit : Dieu vengeait TofTense faite à TEglise. Cependant les événements restaient indécis ; les deux rois prenaient et reprenaient des vâlles. Dans ces perpétuelles batailles parut un prêtre guerrier, Philippe de Dreux, évèque de Beauvais, cousin du roi. n tomba aux mains de Richard, qui lui fit subir une servitude cruelle. Dans les rangs contraires , Baudoin, comte de Flandres, se distinguait par une guerre de ravages. Philippe-Auguste courut à lui , mais avec témérité. Il se jeta dans ses terres, laissant derrière lui les rivières, et ne songeant pas à la retraite. Les ponts furent rompus , et le roi fut obligé d'envoyer au comte des pa«roles pacifiques, avec la promesse de lui re&tituer>des places qu'il avait autrefois perdues. Le comte se fit alors
' Voir le traité dans l'historien Risord.
msTonoB hb nisicB, 179
méduitmir entre les dem rois, et une trèTe^ fut evgnee. Mais ensdie la guerre réparai arec ses fiiveurs; et à la> guerre encore suecéda une trèv;e nouvelle, por reBlreonsa' da pepe. (Tétaent de rapides inlernrptionsdesl^aftaillies, qtxv n'arrachaient pas du cœurdes-deus roie k profonde anli^ patMe qui les dirisait; et aussi telle était la confusion des intérêts, que tout faisait des ruptures, le mélange des r^eaux amenant miRe incidents, que Famouri^oprei royal changeait tjrop aisénient en conflils armés.
Philîppe-Aiiguste , dans ces ciemplicatioiis ée paix «li de guerre , eii les haines de Richard avaient fini par ree^ sembler à du génie, se jeta dans les ruses des négocialiom.
L'empereur Henri était mort , laissant TËgliss troublétt par ses violences. Sen frère Phikppe, aspirant à rempire» rencontra poui obstacle te pape Innocent III, qui s» éé^ elara pour Othon, fils du duc de Saxe et nereu de Bieliaffd. Ce fut pour Philippe-Auguste une reison de s'attacher à PhîMppe, et il y eut entre eux un traité d'alliance ^ Mlififr cette poëtique ne lui pourait; être secoorable : elle F^ixposait à heurter les pensées du pape, et cela même était ua péril <)e phis.
Toutefois, le légat du pape s'efforçait pendant ce temps de changer la trêve obtenue entre les deux rois en une paix définitive. Mais un éTénemewt soudain fvt phis puissant que ces efforts de politique.
Richard , toujours prompt à tirer le glaive^ étiail allé assiéger un château , près de Limoges , tummi Chalui Chabrol pofr tes lAmoumm *, k l'occasion d'un tffésor qu'uA. soldat y avait trouvé, et que le prince aride aiait réclamé. Ge Irésor, dit rhistorier», d'après un bruit dm lom^s, c'était un «empereur de l'or le plus pur, assis avec sa. kmme, sesfils et ses filles à une table d'or. Le soldat avaii emporté. cet objet d'art antâque , et il s'était réfugié chez le vicomte de Limoges^ et Richard s-' était précipité pour les. punir l'un
' Voir le traité dans l'historien Bigord, * Rigord.
189 HISTOIRB DE FRANGE,
et Tautre; mais, dans le siège, un arbalétrier lui lança un trait mortel. L^historien anglais * raconte que Richard ordonna Tassant néanmoins , et le château fut pris. Tous ceux qui Tavaient défendu furent pendus; un seul fut amené chargé de chatnes devant le monarque mourant, ce fut Farbalétrier qui Tavait atteint.. Il se nommait Bertrand de Gourdon. — Que t*avais-je fait pour me tuer ? lui dit le roi. — ^Vous avez, lui répondit Bertrand, tué de votre main mon père et mes deux frères , et moi-même vous vouliez me faire pendre. Maintenant je suis en votre puissance ; vous pouvez vous venger; mais je mourrai content, puisque j*ai tué celui qui a fait tant de mal au monde. — Mon ami , je te pardonne , répondit le roi ; et en même temps Richard ordonnait qu'on lui remît une somme d'argent, pour qu'il pût se retirer aux lieux où il voudrait. Mais le chef des Cottereaux, Marchadier, le fit saisir peu après, à Finsu du roi ; on Técorcha et on le pendit. En même temps Richard voyait approcher sa mort, et, chose singulière! voici quels furent ses adieux à la vie. « Ah ! roi Richard, disait-il, tu mourras donc ! Âh I mort! comme tu es hardie d'oser toucher au roi Richard I Eh! chevalerie, comme tu iras à déclin ! Eh I pauvres dames de chevaliers , que deviendrez-vous I Eh Dieu! qqi gardera encore chevalerie, largesse et courtoisie I Ensi se complaignoU lé rois*. » Pea après il expirait, laissant un beau trait de vertu royale et de clémence chrétienne, à la fin d'une vie qui avait été pleine de méchancetés et de folies. « A un degré de force musculaire qui n'appartient qu'à peu de personnes, dit le sage docteur Lingard, Richard joignait un esprit incapable de crainte ; aussi nos anciens annalistes le représentent comme un guerrier supérieur à tous ses contemporains. Cette prééminence ne lui fut pas seulement accordée par les Chrétiens; cent ans même après sa mort, les cavaliers Sarrasins se servaient de son nom pour gourmander leurs chevaux , et les mères pour effrayer leurs enfants. Mais
* Roger de Hoveden.
• Chr. de Rains, publiée par H. Louis Paris, cb. 10«
HISTOIRE DE FRÀIYGE. i8l'
quand nous lui aurons accordé le prix de la valeur , son panégyrique sera tetminé *. »
Tel fut le rival de Philippe-Auguste. A sa mort , tout changea d*aspect. Philippe-Auguste semhla ne plus trouver d'obstacle ; il prit Èvreux , avec les forts voisins , et dévasta la Normandie jusqu'au Mans. On vit le jeune duc de Bretagne et la reine Éléonore, qui vivait encore, venir à Tours lui faire hommage, Fun pour son d.uché. Vautre pour la Guienne, cette fatale vassalité qu'elle avait transférée à l'Angleterre , et qui déjà avait fait tant de maux à la monarchie de France.
Cependant la politique n'était point sans confusion. Jean succédait à Richard; on l'appelait Jean-sans-Terre^ parce qu'il n'avait pas eu de part à la succession de son père Henri. Il n'héritait pas du génie de son frère, mais de ses haines ; et le comte de Flandres se décfarait déjà pour ses intérêts contre Philippe-Auguste. On garda les armes. Il y eut surtout en Flandres des combats acharnés. Le frère du comte tomba au pouvoir des troupes du roi, avec Pierre de Douai, un des vaillants capitaines du temps, et Pierre de Corbeil, son frère, évoque de Cambray. Leur captivité fut rude ; le légat du pape se plaignit pour Tévèque de Cambray; le roi répondit par des récriminations au sujet de l'évêque de Beauvais , lequel restait captif en Normandie. Le légat, pour rendre son intervention équitable, demanda la Uberté de tous les deux ; mais il fallut l'arracher par des menaces d'interdit. Des deux côtés les dis* positions étaient peu bienveillantes. Le légat obtint une conférence entre les deux rois, mais elle ne servit qu'à mettre en présence leurs prétentions , et l'état de guerre subsista, quoique avec un moindre acharnement dans les batailles.
D'autres déchirements avaient désolé le royaume.
Nous avons vu.Ie mariage politique de Philippe-Auguste avec Ingeburge, la plus belle des sœurs du roi des Danois, jeune princesse qu'embellissaient la sainteté et l'innocence
* ffift. <r Angleterre,
182 HISTOIBE J>B FIUNCE.
de'^06 oœiii» *«rPfailippe-AQguste avait espéré qu'elle lui apporterait des droits sur FAngleteire; mais, ayant été dé|^ dans «66 calouls, il fiit pris tout aussitôt d*une aversion tàXeie qponi la sainte xeine. Le jour même qu*il la reçut à Arras ^t la £11 eouronner , « jce jour-là , dit rhistorien , sans doute à rinstigation du diable, ou,, selon d'autres, par les maléfices de quelques sorcières , il ne vit plus qu'avec ihorreur cette épouse si longtemps désirée. » Peu de jours après, des tables généafogiques avaient prouvé la parenté des étp^oux, et le mariage était rompu. La reine Ingeburge refusa de retourner en Danemarck, et elle cacha, en France, ses larmes dans un lieu de prières; car elle aimait mieux conserver la continence conjugale et consacrer à la prière le reste de sa vie, que d'altérer la pureté de ses premiers engagements en acceptant un nouvel époux, a Mais ce fut là une source de grands malbeurs pour le roi inâdèle. Le pape Célestin protesta contre Hniquité de cette séparation « et il envoya des légats pour arracher le scandale de l'Église ; ses efTorts furent vains. Deux ans après, Philippe-Auguste prenait une autre épouse, Agnès, fiUe du duc de Bohême et de Méranie, et marquis d'Istrie *. Alors le scandale arrivait au comble; le roi de Danemarck fit des plaintes bruyantes ; il appela le pape à son aide. Toute l'Église s'émut. Le roi vit naître des périls qu'il n'avait pas prévus.
innocent Ul était monté au trône de saint Pierre, grand pape, qui venait en ces temps de d'cchirement et d'indépendance pour affermir l'autorité morale dans le monde. Le légat convoqua un concile à Dijon. Tous les évèqnes et les abbés de France y furent présents. Le légat annonça un niterditsur.le.royaume; cet arrêt devait rester secret quelque temps. Bientôt la nouvelle éclate. Aussitôt le roi, furieux^ se .mil à ifrapper de ses vengeances les évêques q^i avaient donné leur assentiment à cet acte redoutable; puis il entexma dans le château d'Étampes Tinfortunée et
• Rigord.
• Ibid.
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pieuse reine Ingeburge. Sa colère est aveugle ; il frappe au hasard le royaume entier. « Les clievallers, qui étaient accoutumés à jouir autrefois d'une entière liberté , furent tiercés aussi bien que leurs hommes; c'est-à-dire, ajoute rhistorien , que le roi les dépouilla violemment de leurs bi«ns. Il imposa aussi à s&s bourgeois des tailles insupportables, et les accabla parle poids d'exactions inouïes^, d La passion du roi avait égaré ses sens ; on eût dit un délire. La France fut alors dans une situation doublement funeste ; frappée d'un côté par la colère du monarque, privée de l'autre de l'exercice même de la religion : la nation expiait les fautes du roi, et le roi la punissait de ses calamités mêmes. La France semblait jetée en masse hors de l'Église. Les saints ofQces étaient suspendus, les temples étaient fermés, il n'y avait d'exception à l'interdiction des sacrements et des mystères que pour les enfants qui venaient au monde, et pour les malades qui en sortaient : le deuil était partout. Cette monarchie si chrétienne n'avait jamais offert un spectacle aussi lamentable ; et cependant cet excès de malheurs en devint aussi la fin. Le pape avait consenti à un examen nouveau de l'affaire du divorce : un autre concile fut convoqué à Soissons. Le roi de Danemarck y envoya des défenseurs pour la reine. Tous les esprits lui étaient favorables. Le roi s'effraya de cette unanimité d'^opinions, et il prit une résolution soudaine, ce fut d'éloigner Agnès de Méranie , et de reprendre Ingeburge. Il partit <lu concile , laissant cette nouvelle étrange aux évêques , et leur ûtant le prétexte de renonveler Tinterdit qui était tout prêt à éclater. Ce n'était pas une réparation chrétienne des scandales , mais la cessation politique des calamités. Le concile fut rompu [1201*]. Quelque temps après, Agnès de Méranie mourait , laissant un fils et une fille , que le roi fit légitimer , et la situation du royaume reprenait la simplicité de sa marche « si ce n'est qulngeburge resta longtemps encore, malgré la mort de la célèbre concubine , dans une situation ambiguë ; Philippe-
' Rigord.
186 HISTOI&E m FKANGB.
U suffit de noter câtte iastitutioii, aatérieure sans doule à Philippe-Auguste ;. c'était la Teprésenlatiioii la plus havte de la justice dans la. monarchie, et ce sont ces Pairs appar remment dont le coi d'Angleterre acceptait la juridictioD^ par droit d'appel, en sa qualité de yassal du coi de France.
(Tétait là une grande cause féodale; mais, au lieu* d'être jugée en cour du roi^ elle alla se décider par des batailles. Philippe-Auguste , toutefois , commença par user de tenkpéraments paciEques ; mais les délais du roi d'Angleterre le fatiguèrent, et à la fin il pfit les armes. En môme temps le jeune Arthur , duc de Bretagne , que la tutelle anglaise n'avait point satisfait sans doute, entrait dans la coalition des seigneurs contre lo roi Jean« Alors les combats éclatarent. Phihppe-Aiiguste , qui déjà avait pris plusieurs places en Normandie , assiégeait Gournay , où le jeune Arthur le vint trouver. Lorsqu'il y fut entré par un coup hardi, en jetant dans la place les eaux d'un vaste lac qui la ceignait, et forçant les habitants à fuir l'inondation, il y reçut chevalier le duc de Bretagne, reçut son hommege', et lui fU épouser Marie, sa fiUe, qu'il avait eue d'Agnès de Méranie. Par là, la fortune anglaise changeait de face en France; un incident la releva. Le duc Arthur, s'en étant allé assiéger dans le Poitou un château où était enfermée Ja reine Eléonore, mère de Jean , avec des forces insuffisantes, le roi d'Angleterre le surprit, le fit prisonnier et l'envoya en Angleterre. Philippe-Auguste , qui assiégeait Arques, se précipita vers le Poitou; il trouva la coalition des comtes détruUe. Un événement plus grave appela ses vengeances.
Le roi Jean, maître d'Arthur, voulut se servir de lui camme d'instrument centre le roi de Fiance% Le Jenne phnee répondit en réclamant la couronae d'Angtetom:. il était ffls de Geoffroy, frère de BSchwd; c'est donc à M quTelle revenait. Sur cette fière xéponse , Jean vit quel captif il avait dans ses^mains» D lexamena à Aauen pour le gtider plus sûrement. Ftm «fttès, Asthurmoarait Aan»
* Voir le texte de Yhommage dans Rigord.
HISTOIBE D£ FBAKCE. 187
sa prison, et des bruits sinistres, répandus dans les deux royaumes, accusaient Jean d'un assassinat. La Bretagne s^émut; la duchesse Constance, mère d*Ârthur , porta ses douleuf s à la cour du roi ; tous les seigneurs s'unirent à elle^ ce (ut de toutes parts un cri de vengeance. Le roi cita Jean à la cour des Pairs; Jean ne comparut point; et la cour le déclara aiteint et convaincu de parricide et de félonie , et déchu de tous droits sur les terres dépendantes delà couronne de France. Tous ses domaines étaient confisqués, et le roi se hâta d'exécuter par les armes Tarrèt de la cour.
1303. — Alors la guerre prit un caractère de naiionauté chevaleresque qu'elle n'avait pas eu toujours dans les conflits précédents. Le comte d'Alençon abandonna le Toi Jean pour passer au parti de Prance. Ce ûit comme le signal des batailles. Jean courut assiéger Alençon. Philippe était dans un tournoi , à Moret, dans le Gâtinais ; au lieu de jeux, il proposa à toute la chevalerie des combats réels. Tous les nobles du tournoi partent à cette parole et vont avec lui délivrer Alencon; puis on s'empare de pluÛMirs villes, de Couches, d'Andely, de Vaudreuil. Partout Jean fiut devant les armes de Philippe-Auguste. Un ioatant le pape Linocent III voulut se taire négociateur de la paix. Ce fut un effort inutile; la guerre était ardente, et cm Bentiment de courroux passionnait les peuples* Il y eut -des sièges célèbres, celui de Radepont d'abord, en* suite ceihA de Château-Gaillard^ ce dernier surtout. Châtaau -Gaillard était un château fort que le roi Richard s'était plu k construire sur une roche élevée qui dominait la Seine, près de l'Ile des Andelys. Rien ne manquait à ce cfaAtaau et i cette roche pour en faire un lieu formidable. On ^ojait une ceioture de tours plantées sur la colline et «nvelappAea eUes-mômes de fossés profonds creusés dans le roc. Richard. semblait avoir voulu faire un défi au géim de la guecre. Il s'était fait un palais dans l'île principale •4'Aiide]y,avecane tour énorme pour, le protéger^ laquelle communiquait au château par des ponts et par des travaux percés dans la roche. La description de ce lieu donne une
188 HISTOIRB DE FBAT!TCE.
idée eflrayante de la puissance du travail humain appliqué à Tart des combals. La poésie des romans n'imagina jamais rien de semblable à ces réalités pittoresques, que le narrateur contemporain étale à plaisir, comme la dernière expression de la science militaire du moyen âge *. El c'esl aussi une chose curieuse de voir la fidélité minutieuse que met le père Daniel à retrouver la trace de ces travaux gigantesques dans les ruines du vieux château et de la vieille tour. On dirait qu'il a vu le monument tout entier, et il le peint comme s'il était debout.
Toujours est-il que Philippe-Auguste ne craignit pas d'attaquer ce château à pic, cette roche effroyable, percée de cavernes et munie de bastions. H resta cinq mois autour de ces murailles hérissées de tours. U ne voulut pas tenter les assauts, mais essayer de vaincre les assiégés par la famine. A la fin, il enveloppa leurs tours par d'autres tours. En face du roc, il éleva des machines de bois, une surtout qui fut terrible aux défenseurs de la montagne, et qu'on appelait la Truie. L'ardeur du siège fut toutefois interrompue par l'apparition d'une flotte anglaise , qui pouvait être fatale à l'armée du roi , divisée entre l'attaque de rtle d'Andely et celle du Château-Gaillard. Des chevaliers. Montmorency en tôte, repoussèrent les vaisseaux du haut du pont avec des machines qui lançaient sur eux d'énormes poutres et les brisaient, et la flotte s'éloigna. Alors, faiigué des lenteurs, Phihppe-Auguste fit des attaques plus hardies avec ses pierriers , ses mangoneaux et ses tours roulantes. Les murs et les rochers même furent broyés par ces machines extraordinaires, dont le secret semble échappé aux âges qui ont eu le secret de la poudre et de l'artillerie, et au bout de quinze jours d'assauts répétés Château-Gaillard tombait au pouvoir du roi. On y fit prisonniers trente-six chevaliers, braves guerriers, dit l'historien, et qui avaient fait une belle défense; quatre de leurs compagnons étaient morts pendant le siège. Mais avee eux avaient péri un grand nombre de soldats, ainsi
* Guillaume le Breton.
filSTOIBE DE feaucb. 189
qu*iine multitude do peuple qui s*était réfugiée en cet asile. Philippe-Auguste avait sauvé pendant le siège un grand nombre de ceux que le commandant du château avait expulses pour épargner les vivres. Ce fut u&e partie de sa gloire*. Quand le château fut en son pouvoir, il continua d'honorer sa victoire , en comblant d'honneurs celui qui Favait si vaillamment défendu. Il se nommait Roger de Lacy. Le roi lui donna pour prison Paris et ses environs.
1204. — Pendant ce siège, le roi Jean n'avait point paru. Son inaction parut inexplicable ; ceux de son parti le disaient ensorcelé : il rr. i;ssa même en Angleterre, comme se dôfiant déjà de ses va^hauxdeNormandie .Alors la plupart des villes ouvrirent leurs portes devant Philippe-Auguste. La Bretagne en même temps rompait ses liens. Guy de Thouars avait épousé Constance,, mère du jeune duc Arthur, dont la mort avait été si déplorable. U aida aux vengeances, en s' emparant des lieux qui restaient sous la domination anglaise, et principalement du château du mont Saint-Hichel, qui fut emporté en quatre jours et incendié.
Tout cédait à la fortune de Philippe-Auguste. Il n'avait qu'à s'emparer de Rouen pour achever la ruine de la puissance de Jean. La ville fut assiégée , et au bout de quelques jours elle capitulait. La formule de la capitulation est remarquable; l'histoire la doit noter comme un monument des constitutions communales et bourgeoises à cette époque.
« Pierre des Prés et les autres chevaliers qui sont avec lui à Rouen, les jurés et la commune de ladite ville, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Toute notre ville saura que telles sont nos conventions entre le seigneur roi de France et nous, excepté le comte de Heulan, Guillaunîe le Gros, Roger de Thoëni et ses fils, que le seigneur roi de France a exclus de toutes les conventions suivantes. 9
* Il est permis de rappeler, comme un contraste, la conduite de César à Alise : Mais les nôtres les repouMaùnl/
190 fflSTOfBE DB raANGX.
La principale eonrention portait que k tîHo' serait MvTée au roi de Fk^anee^ si dans le détai de trente jours le roi d* Angleterre ne disait pas la pars aveo lut , on ae le repoussait pas parla force de ses armes. Les rn^rêts des bourgeois et des marchands étaient stipulés, tout anssi bien que les droits de possession du roi de France. La viOe donnait des otages, et des chevaliers jnraîent p(rar le nri. La bourgeoisie interrenait dans la convention , par cette formule : « Pour les bourgeois , ont juré, moi, Robert, maire; Geoffroy, changeur; Matthieu le Gros, Hfigua&, fils de la vicomtesse; Raoul do ChilHac, Jean Lacas, Raoul Gronmiet, Enard de la Rive, Jean de Pesant, Gleranifaaii«d, etc. » Tous les bourgeois devaient jurer de même *.
Telle était la constit^itîon communale et rmtorTeiition delà bourgeoisie dons on acte qui déferait la scoverainefé d'une ville en un cas déterminé.
Les secours du roi fcan ne parurent point. Rouen onvrit ses portes. Alors toul^ la Ncvmarndie revint à la France.
CTéiait là un grand évét^ement. « D y avait (rois cent seize ans, <fit rhistorien Rigord, que cette ville, avec tovte la Normandie, avait cessé d'apparionir aux rois de France. CTéCait le danois Rollon, qui, étant survenu avec ses païens, Favait enlevée par le droit des armas à Ckaries le Simple*. » Le retour de cette magnifique province était ira admirable comnrencement de la grande unité nelionale, si fatalement rompue. Philippe-Auguste euft la pnemiëre gloire de cette reconstruction. Il fit aimer aui Normands la souveraineté naturelle qu'ils retro«nu»iciit, en leur laissant leurs lois et leurs contumes; etknit dàs ]flr$ annonçait que sa conquête serait durable, mène quand des malheurs alors imiprévus en devraient, dans k suite des temps, troubler la possession.
Philippe-Auguste suivit sa fortune. H courut vers FAqui^
• Voir le texte dans R!gôrd.
* t Toute la Normandie fut soumise et réunie à la couronne Fan 1204, deux cent quatre-yingt-douze ans après qu'elle en eut été démembrée, en l'année 912, sous le règne de Charles le Simple, et cédée à RoUon, qui en fat le premier duc. » Le P. Daniel.
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tape avec une armée, et s^empara de Poitiers et de tous les domaines de sa dépendance. Toute la Touraine se soumit. Quelques villes seulement fermaient encore leurs portes. L'hiver l'empêcha de faine des sièges [1205]. Mais, au printemps suivant, il reparut en armes devant les cités rebelles.. GÛnon et Loches furient psis de £of ce. Bientât le roi n'eut qu'à râirdre grâces à Diect pour tant de vicboires, et on le vit s'^h aUer vers l^ banliique de Saint-Dems, por- ' Uni les saillîtes reliques que Bsudorn, empereur de ConstanÉiBople,. lui arait envoyées, et les déposant avec des chm» ni«ignifiqoes aux mains des religieux : « Béni soit le Seigneur en toutes choses, s'écrie le chroniqueur, lui dont la divkie bonté a permis h moi , son indigne serviteur, misérable pécheur déjà presque aecablé par la vieillesse, de voir encore un si beau jour • î »
Cependant la guerre continuait à se montrer ci «t là, par den tentatives éparses. Guy de Thouars, devenu due de MretAgae^ V07.aiiA PhîHpfKe-Augnste maître de la France, s'effcaya de cotte domination, et la crtrt évHer en écoutant les s^hettattoss du roi Jean, qui l'appelait à son aide. Un traité fiit fiût entre eux; le duc s^eogagcait à se déclar*er potrr le roi , d%s qne celui-ci reparaîtrait en armes. Philippe-Auguste, ayant découvert les conventions, alla les prévenir en ravageant la Bretagne, at s'emparaint de Nantes. Le dui: fût contraint de demarnder gràee. Alors paruX le roi le^n., secendé de quelques seigneurs qui lui regtaient fidèles. Il prit Angers, et commenta des ravages. Philippe- Auguste courut dans le Poitou pour maîntenrr, par la terreur, les fidélités douteuses. Le roi Jean s'avança pour une conférence. Mais le lendemain fl repartait pour l'Angleterre, laissant ses partisans dans la surprise, et Philippe-Auguste dans la liberté de ses triomphes,
«EigonL
19S HISTOIBB DE FKAIICB.