LES GAULES
Je fais partir l'histoire de France du sein des Gaules, et ne la vais point chercher exclusivement dans les forêts de la Germanie. La suite dos récits- expliquera ma pensée. Ce n'est point un système, c'est un ordre naturel. Pourquoi ne pas voir les ancêtres là où ils sont? La Gaule a été vaincue, mais elle a vaincu ses maîtres, sinon par les armes, du moins par les mœurs. C'est la Gaule qui est restée implantée en elle-même. On lui a changé le nom, mais elle a changé les habitudes et les croyances de ses dominateurs; elle n'a
s HISTOIIB DV flAlfCE.
subi les lois étrangères qu'en les modifiant , et enfin ce sont les dominateurs mêmes qui ont disparu
Ce, n'était point assez de faire dériver notre histoire de la Germanie ; ij s*est trouvé des atinalistea. qpii allaient la chercher dans les antiquités les plus cachées de l'Asie. L'art des généalogies se plaît aux fables et aux mystères ; il nous a donné pour ancêtres tantôt Apollon et Neptune, fondateur de Troie ; tantôt Pluton , dieu des enfers , ou bien Hercule qui vint dans les Gaules suivi des ParrhasienSj peuple d'Arcadie, et de là le nom de Parisiens. « Hercule, dit Diodore de Sicile, parcourant toute cette contrée, abolit des coutumes sauvages , entre autres celle de tuer les étrangers *.» C'est Hercule, selon le même historien, qui fonda la ville d' Alésia, destinée à une grande célébrité ; le nom d' Alésia était tiré des longues courses d'Hercule* : elle fiit longtemps imprenable ; c'était le dieu qui la protégeait, La fille d'un roi de la contrée , dit encore Diodore , célèbre par sa beauté, et qui avait refusé plusieurs prétendants, se livra à Hercule, et en eut un fils nommé Galatès,qui surpassa tous les Celtes par sa force et par son courage ; il devint le plus puissant des princes, et donna à ses sujets le nom de Galates, « duquel tout le pays reçut le nom de Galatie*. » Un savant est allé à des origines d'une autre sorte : il nous faisait descendre de Gomer, fils aîné de Japhet*, et tout cela sans doute, c'était un excès d'honneur ^.
Ecoutons comme quelques-uns de ces souvenirs étaient gardés dans les Chroniques du Moyen-Age.
Après la ruine de Troie , disent-elles , un grand nombre de fugitifs étaient allés chercher un asile sur les bords du Tanaïs, non loin des Palus-Méotides- Environ 300 ans après, vingt-trois mille de ces fils de Troie partirent de ces lieux qui leur avaient été un asile, pour aller, sous la conduite d'Ibor, chercher dans tout l'univers un pays qui leur
* Liv. Yî et V.
■ AAn , course vagabonde. (Nous retrouverons le nom de cette cité.) » Liv. v.
* Le P. Pezron, Antiquité de la nationet de la langue des Celtes^ 1703.
* Voyez Uubreuil, Antiquités de Paris.
fût agréable. Us traversèrent la Germanie et vinrent s' établir à Lutèce, 895 ans avant rincarnation de Notre-Seigneur, et prenant le nom de Paris Alexandre, fils de Priam, ils s'appelèrent Parisiens et conservèrent longtemps un genre de vie fort simple dansleur nouvelle patrie. D'autres traditions voulaient que ce nom de Parisiens vînt du grec »appïi«ri«., liberté, franchise, audace de parole. Et, sans doute, ces souvenirs d'antiquité avaient quelque racine profonde dans la nation. Car au xiii" siècle, un historien les recueille comme s'ils étaient encore tout vivants, et il les extrait, dit-il, de Grégoire de Tours et des chroniques d'Eusèbe et d'Idace , comme autant de monuments qu'il est utile de garder pour les âges à venir *.
Nous retrouverons tout à l'heure cette érudition. Mais nous n'aurons garde de nous jeter dans les hasards des théories, et de céder au penchant des fables.
Entre ces souvenirs obscurs, ce qu'il faut admettre, c'est que la Gaule dut ses premiers habitants à des migrations de l'Orient, qui y seraient parvenues par le Nord ou par le Midi, ou par les deux points tout à la fois.
La Gaule , très-anciennement habitée , civilisée même, n'a manqué que d'une histoire *. Les Romains , ses premiers maîtres , ne lui ont laissé que leurs récits de vainqueurs pour toute gloire.
Les populations gauloises ne furent pas marquées dès le commencement d'une empreinte d'unité nationale. <x La Gaule, dit Diodore, est habitée par beaucoup de tribus plus ou moins populeuses; les plus fortes sont d'environ deux cent mille hommes, et la plus faible de cinquante mille *. » César, dans l'infinie variété de leurs habitudes, reconnut trois races principales : les Belges, les Celtes et les Aquitains. Cette distinction semble survivre encore. Les Belges, race Cimbrique venue par le Nord; les Celtes, race
* Rigord, Tie de Philippe-Auguste , et, après lui, Guillaume le Breton.
* L'histoire de la Gaule a été écrite soigneusement de nos jours, par M. Amédée Thierry. Précédemment , elle l'avait été par un écrivaia moins connu, par M. Serpette de Marincourt. 3 yoI. in-8, 1822.
» Diod.de Sicile, Uv.v.
primitive ou indigène , dont le nom est générique et appliqué le plus souvent à toute la Gaule; les Aquitains, race méridionale , descendue apparemment des Pyrénées , et dont l'origine est commune aux anciens Ibères.
Un savant modeste a rassemblé de nos jours toutes les recherches faites depuis les temps les plus reculés sur la désignation générique de Gaulois, appliquée à ces races diverses , et sur Torigine et la signification même de ce nom * : curiosités amusantes pour l'érudition , peu instructives pour rhistoire.
Tout montre d'ailleurs de l'incertitude dans ces souvenirs ; la chimère s'y mêle à la vérité. Un témoignage est uniforme, c'est celui qui atteste la vaillance des Gaulois*.
Un signe aussi leur était commun, « c'est, dit Diodore, qu'ils sont grands de taille ; ils ont la chair molle et la peau blanche ; leurs cheveux sont naturellement blonds, et ils cherchent par des moyens artificiels à réchauffer cette couleur'».
On s'est plu à voir je ne sais quoi de sombre dans les mœurs gauloises ; le mystère des bois et l'âpreté du climat ont servi à accréditer ces imaginations de poésie.
« Comme la Gaule, dit le même Diodore, est en grande partie située sous la grande Ourse , l'hiver y est long et extrêmement froid * ». Et l'historien ajoute que les fleuves
congelés y deviennent des ponts naturels des armées
nombreuses , avec chars et bagages , y passent sur la glace en toute sécurité. »
Il dit encore que le vent y emporte des pierres grosses comme lo poing, et y soulève une épaisse poussière de gravier. Mais tout n'est pas aussi chimérique.
* M. Rey, Histoire du DrapeaUf !•' vol., ch. 2, 3, 4.
* « Nous avons beau nous aimer , dit Cicéron , nous ne ferons pas que nous surpassions les Espagnols en nombre , les Gaulois en vaillance , etc. » Or, de Harusp. responsis,
' Diodore décrit une liqueur de chaux avec laquelle ils lavaient leurs cheveux. C'est im détail curieux. Liv. v.
* ibid.
mSTOIRK DE VKAJSCE. 5
Les Gaulois ont une passion extrême pour le vin. « Les marchands italiens, dit toujours Diodore, leur en apportent soit dans des bateaux sur les rivières navigables , soit sur • des chariots qu'ils conduisent à travers le pays plat ; en échange d'un tonneau de vin, ils reçoivent un jeune esclave, troquant ainsi leur boisson contre un échanson ». D'autres observations méritent d'être notées.
« Il n'y a absolument aucune mine d'argent dans la Gaule , mais il y a beaucoup d'or natif, que les indigènes recueillent sans peine. Comme les fleuves, dans leurs cours tortueux, se brisent contrôla racine des montagnes, les eaux en détachent et charrient avec elles des fragments de roche remplis de sable d'or. Ceux qui se Hvrent à ces travaux brisenties roches , enlèvent ensuite la partie terreuse par des lavages, et font fondre le résidu dans des fourneaux. Us recueillent de cette sorte une masse d'or qui sert à la parur« des femmes aussi bien qu'à celle des hommes ; car ils en font des anneaux qu'ils portent aux poignets et aux bras ; ils enfabriquent aussi des colliers massifs, des bagues et même des cuirasses. Les habitants de la Celtique supérieure offrent une autre singularité au sujet des temples. Dans les temples et les enceintes sacrées de ce pays se trouve entassé beaucoup d'or offert aux dieux; et quoique tous les Celtes aiment l'argent, pas un d'eux n'ose y toucher, tant la crainte des dieux les retient * ». Je pourrais ajouter à ces témoignages ceux de Strabon ou de Pausanias. Tous attestent une nation forte, nombreuse, mais non gouvernée.
Mon plan ne saurait être d'éclairer des questions d'antiquité voilées de ténèbres. Mais il n'est pas sans intérêt de redire ce qu'il y eut de grand , d'aventureux ou d'héroïque dans l'existence de ces vieux peuples, que souvent on vit sortir de leur solitude ignorée , pour s'en aller au loin faire des conquêtes, ou bien pour se jeter au-devant de la domination romaine qui menaçait l'univers.
L'histoire mentionne principalement l'excursion loinlaine de deux frères jumeaux, Bellovèse et Sigovèse, qui
• Liv. V,
O HISTOIRE DB FRAHGE.
partirent du centre de la Gaule oîi les pressait apparemment Fexcès de population, et qui , traînant à leur suite de vastes migrations , se jetèrent, ceux de Bellovèse versTLtalie , ceux de Sigovèse vers le Nord de l'Europe, jusque dans la Silésie et la Bohème ^
Ces sortes de migrations furent plus d'une fois renou* velées. Toute la navigation du Danube finit par être envahie par des races gauloises. Il y en eut qui semblèrent un moment troubler Alexandre dans ses conquêtes orientales, en allant toucher la Macédoine , lorsque lui-même était à Babylone. On conduisit au roi conquérant quelques chefs de ces tribus aventureuses ; c'étaient des Tectosages partis du midi des Gaules. Le conquérant s'étonna de cette rencontre. Il demanda à ces hommes qui semblaient comime lui mesurer la terre , ce qu'ils crai^ gnaient le plusf Que le Ciel ne tombe! répondirentr-ils •. Alexandre avait attendu une autre réponse. Celle-ci l'étonna. Il leur fit des présents.
Plus tard les Gaulois se jetèrent sur la Grèce. Us gagnèrent des batailles. Mais leur entreprise sur le temple de Delphes leur devint fatale. Apollon était le dieu des Grecs; son temple, objet sacré de leur vénération, était renommé par ses oracle)s et par ses richesses. Les Gaulois voulurent en faire leur proie. Quatre mille Delphiens le défendirent avec courage; les prêtres les excitaient en leur parlant du dieu, qu'ils avaient vu descendre du sommet du temple, son arc à la main ; deux vierges armées le suivaient ; elles étaient accourues des temples voisins de Diane et de Mi«^ nerve ; et à ces prodiges tout le peuple s'était mis en armes. En même temps les tonnerres, les grêles, tous les fléaux tombèrent sur Tarmée des assiégeants Leur chef se frappa d'un poignard ; ce fut une vaste extermination. Les peuples y virent longtemps l'expiation d'un sacrilège \
« TU. Liv., lib. V.
Voir ane note curieuse de Gronovitu , apud Tacit. de Uottbui Gwm. Anutelodami , 1685.
' Arrian., in Alex,^\\b. i.
* Justin., liv. XXIV.
HISTOIRE BK F&AK<2fi. T
D'antres tribtis furent plus hcuTeuses. On •èfi t^ s'élîi*> blir sur les fronlièires du Pont, et fonder un état que fcfe Grecs nommèrent Gculatie.
Quant à celles cfSi avaient choisi l'Italie , elles s'y tin*rent longtemps paisibles en face de cette république qttï»^ par degrés, étendait son naissant empire. Le contact des deux peuples arriva dans le quatrième siècle de la fonda*tion de Rome [362], Les Gaulois avaient demandé queV ques terres à ceux de Clusium : on les refusa. Aus-sitdl ik marchèrent en armes. Les Romains voulurent seKîourir les Qusiens. Les Gaulois se retournèrent vers Rome. ÎJé choc des deux armées se fît sur TAllia. Les Romains fa* rent battus. Rome fut prise. Alors parut Camille qui artrêlA la fortune. Les Gaulois sortirent par un traité dont le génie romain nous a dissimulé rignominie dans ses histoires •« Ce que voulaient les Gaulois, c'était la hberté de lexM demeures. Leur prévoyance politique n'allait pas au ddè de cette ambition.
Les Gaulois occupèrent la plus grande partie de l'Italie; les Romains appelaient cette portion de territoire la Gaule Cisalpine ; la Gaule Transpadane était la partie du pays occupé au delà du Pô *.
Mais les Romains grandissaient par leur génie de domination lente et tenace, attaquant par la ruse ce qu'ils ne ne pouvaient dompter par k force. Le nom Gaulois restait pour eux un nom de terreur. Ils mirent soixante ans à éloigner le plus possible cet objet d'effroi. La victoire ne leur manqua pas toujours; et, à défaut de vicjoire, ïô crime et la perfidie '.
Bientôt Annibal se montre, et à sa suite les Gaulois. Lû% Gaulois furent pour beaucoup dans les premiers succès de ses batailles. On sait la vicissitude de ses armes : Rome devait l'emporter. L'Italie finit par lui être soumise^ etie
* « Ce n*est point avec les armes que l^es Romains tirèrent leur vflti des mains des Gavitois , mais avec de Tor. » Discours de Mithridâle à •on armée. — > Jt»tin.,Uv. xxxviii.
^ De iiallia Divis, Aléi ManuUi CommenU €td CtM, Klzcv., 166^^
• Tile-Live , pawm.
8 HISTOIBE DE FRANGE.
pays que les Gaulois avaient longtemps tenu en leur pou- Yoir garda le nom de Gaule Romaine : GaUia Togata. Mais ce nom de Gaule ne restait pas moins un objet d'épouvante, et déjà le génieromain songeait à venger une longue terreur par des expiations éclatantes et décisives.
Pendant ce temps , les Gaules se peuplaient et suivaient leur cours de civilisation demi-sauvage, sous la conduite d'un sacerdo«e dont la doctrine était mêlée de barbarie et d'humanité, d'atrocité et de sagesse.
L'histoire du druidisme ne saurait être faite d'une manière rigoureuse et précise. Elle manque à l'histoire des cultes et des opinions du monde, qui ont tour à tour disparu sous la lumière pénétrante du Christianisme ^
Le druidisme paraît avoir été une religion symbolique, mais sous des formes grossières et seulement faites pour parler à des imaginations incultes. On a dit et redit cent fois l'histoire du gui sacré. Quel était cet emblème? nous Tignorons. Il est assez manifeste que le mot druide dérive du mot celte deru (en grec «Tpw), qui signifiait ch^. Le chêne et le gui sacré étaient le fond de cette mythologie des forêts. Les druides y ajoutaient l'affreux mystère des sacrifices humains. Tentâtes était leur dieu ; ils l'apaisaient par des raffinements d'atrocité*.
* César a recueiUi des particularités carieuses. Liv. ti.
Le précis de M. Serpette de Marincourt , sur la Religion des Gaulois , mérite d'être lu. — Hist. de la Gaule, tom. 111.
' Voici quelques indications rapides , qu'il serait intéressant de rattacher au système général des croyances humaines.
J'ai dit que druide vient de déru. On fait aussi dériver ce nom de derouydd , mot gallois » compo&é de deux mots celtiques de ou dt (Dieu) et ràuydd (s'entretenant).
Les dieux principaux de la religion druidique étaient, avec Teutatès , Esus, Tarants, Tuiston. Teut, Theut, dans la langue celtique, signifie Dieu; de là Teutatès, Taut des Egyptiens. Esus ou Kesus dérive de Jéhu ou Jehova. ^Taranis, Dieu du tonnerre, du celtique taran, tonnerre. Dis, Dit, Taiston, mots analogues aux noms de la Mythologie grecque. — Dieu delà nuit ou des enfers.
César , liv. vi. Pline, xvi, c. 44. Un auteur moderne, M. Baillot Saint- Martin. , Hist. Chron. , ne croit pas au polythéisme des Gaulois. César mentionne ieur croyance à rimmortalité de Tàme. -^ Sur les druides , Toyei Tacite, Ann. IX. 14. — Hist. IV. Ô4.
HISTOIBE DE FRANGE. 9
Le druidisme ne paraît pas être né sur le sol gaulois; César dit qu'il lui venait des régions de la Grande-Breta^ gne. Toujours est-il quUl s'acclimata surtout sur les rivages de notre Océan. De tous les points de la Gaule on allait consulter les druides bretons. Le Morbihan surtout a gardé des monuments de leur culte, peut-être de leurs sacrifices; ce sont d'énormes pierres verticales qui sont plantées dans le sol; elles servaient, dit-on, de temple et de sanctuaire; le voyageur qui passe ne les aperçoit pas sans terreur *.
Les druides , par la puissance de leur sacerdoce , eurent l'action principale dans le gouvernement de la nation. Les sciences humaines leur étaient confiées comme un mystère ; ils ne les communiquaient qu'avec discrétion. Ds pratiquaient la médecine ; ils étudiaient la nature , mais comme des secrets de plus de domination.
« Dans la Gaule sont des druides , disait Cicéron au temps de César, et j'en ai connu un, Divitiac l'Eduen , lequel se vantait de connaître les lois de la nature , science que les Grecs désignent sous le nom de physiologie , et d'annoncer les choses futures, soit par des présages, soit par des conjectures •. »
Us avaient aussi le dépôt de quelques vérités qui sont le fondement de la morale. Ils apprenaient à la jeunesse à craindre les dieux , et propageaient le dogme de Timmortâlité de l'âme. Ainsi ils joignaient le bienfait à la terreur, et tout les rendait maîtres , le culte et la science.
Les druides nourrissaient , dans la nation » l'orgueil politique, autre manière d'exercer l'empire. « Ils chantaient, dit Tacite , c'est-à-dire dans notre langue vulgaire , ils annonçaient, par une superstition chimérique, que la domination des choses humaines était promise aux peuples Transalpins '. » £t tout peut-être n'était pas vain dans ce vieux présage.
* On trouve des pierres de ce geure , mais isolées , en plusieurs pays de France , notamment dans les.pays voisins des Pyrénées.
' Cic, de Divinat., lib.i.
' Poâsessionem rerum liumnnarum Trnnsaipanis genUbus portendl, •uperstitione vanà, Uruidae canebant. Tac, Hût., iv. 69.
10 HISTOIRE DB TKktfCR.
Bs étaient exemptés des charges publiques , et cette fa- Teur augmentait le nombre de leurs initiés. Ceux-ci passaient un très-grand nombre d'années è apprendre et à méditer les vers oh. étaient consignés les mystères druidiques. €es vers étaient confiés à la mémoire , mais ii''étaient point écrits. C'était un moyen de rendre le drui- «disme piiis formidable.
Toutefois , les peuples durent à la longue s'habitner à maudire oette religioii de terreur, et des révolutions se filial contre la théocratie du gai sacré.
Les Gaulois, du fond de leurs forêts, avaient aperçu
d'autres' peuples et d'autres mœurs. Leurs excursions lointaines avaient pu aussi les accoutumer aux nouveautés. Mais ce qui changea peu à peu l'aspect des Gaules , ce lut rétablissement d'une cité grecque sur son propre soi.
En même temps que se faisait cette migration hardie de Sigovèse et de Bellovèse , une colonie de Phocéeis venait toucher la Gaule et lui demander un abri. Elle avait laissé voguer sa petite flotte vers les beaux rivages de la Méditerranée , et elle avait salué cette terre que la langue romaine a depuis nommée du nom de Provence (Provinda), et qui était alor^ babitée par la tribu des Sygobri^es. Les Phocéens avaient été reçus. Ëuxène, leur conductear, avait même épousé Gyptis, la fille du chef gaulois , ifu'oo nommait Nann.
Ces étrangers étaient arrivés avec leur religion; une prêtresse , la seule femme qui fût parmi eux , portait la statue de Diane. Diane devint la divinité du lieu qui allait recevoir les fondements de la cité, Massilie fut fondée [600 ans avant Jésus-Christ] ^etla Gaule vit bientôt appitrattre une mythologie riante , qui fit contraste avec la radesse sauvage du druidisme. L'incrédulité se fit jour, et la politique subit des altérations : c'est l'ordinaire, dans la décadence des croyances humaines , qu'elles soient vraies ou qu'elles soient fausses.
La révolution qui se fit dans les Gaules , par suite de
* hnlln..lib. zLiiu
nwntm bb tkams. Il
cette cmlisation que lui apportait le contact des autres peuples , ne fut point d'abord funeste au pays. Elle ne fit qu'ébranler la puissance poËtique du druidisme ; mais au lieu des prêtres , les grands eurent le pouvoir. De son côté , le peuple se laissa aller à des ^oûts nouveaux , à Findustrie , au commerce , aux études môme. L'exemple de Massiiie se répandait comme une contagion. D'autres mœurs se formèrent; Tiesprit de cité se ût jour. Et comme il manquait à tout ce mourement social une force unique pour le régler, chaque canton eut son indépendance, chaque ville eut son propre empire. De là un germe fatal d'anarchie , ou une préparation malheureuse à la servitude.
Un siècle après , des révolutions nouvelles vinrent es effet. Le peuple , en quelques cités , se nodt en révolte contre les grands , ou bien des cantons se lurent la guerre» entre eux. Massiiie , qui avait iadt la première révolutîMi gauloise , devint en butte à des rivalités et à des attaques armées. Alors Rome parut avec sa terrible politique d'in* tervention qui, au heu de la paix, annonçait l'empire. Une armée romaine soumit les vodsins de Massiiie ; mais Mas» sihe perdit sa liberté. Le peuple Éduen avait voulu s'affranchir , et se voyait à son tovir pressé par une ligue de petits rois. Le Sénat déclara les Édûens alliés du peuple Bomain, parole de proitectiiefi qui cachait la conquête. Ainsi les armées romaines venaient s'essayer À la domination dans ce pays divisé eo létats rivaux.
Ce n'est point le lieu de raconter ces presmères expéditions. Disons seulement quetla RépuÛiique ayant une fois touché les-Gaules , ce fat uoe weitace de servitude qui tdt ou lard devait envelopper le pays entier, dar la potili«que du Sénat allait lentement, mAÎs sûrement à la doeait^ nation du monde.
La partie des Gaules ai&ii soitiBÂse, soit sous le titre d^alliance » soit aous le titre de proteolion « Cut nommée proomce rom«me. Dès ce moment Maasilie «ommea^a à déchoir ; il ne lui resta que ses arts. Son commerce disparut. Une colonie latine vint s'établir à Narbosne. D'autres ré*» volutions allaient bientôt «livre.
12 HISTOIBB DB F&AIfCB.
Du fond du nord de l'Europe commencèrent à sortir des tribus barbares que diverses causes poussaient au Midi. Cette fois, ce fut, dit-on , la Baltique qui, sortant de son lit , vint ravager les terres et pousser au loin les populations. Les Cimbres , les Teutons , les Ambrons se jetèrent à flots sur les Gaules, ravageant et pillant, et ils vinrent toucher à la province romaine. C'était un admirable prétexte à la politique du Sénat. Mais d'abord la barbarie fit reculer les armes romaines. Puis , Coppel, roi des Tectosages, qu'un instinct commun animait, s'unit à Boirix, chef des Cimbres. Il avait vu avec frémissement sa capitale , Tholosa, envahie par les Romains , pour la défense du pays. Une effrayante ligue se forma; elle osa menacer l'Italie , et déjà une grande partie de la province était occupée , lorsque le Sénat jeta au-devant de cette irruption une armée conduite par Marins , quatre fois consul. Le grand capitaine eut besoin de tout son génie pour lutter contre ces multitudes. Leur ignorance aussi le favorisa. Elles faisaient la guerre sans dessein. Il les laissa se précipiter dans ses embûches. Il sut exciter contre elles l'ardeur de ses soldats, et il profita enfin de leur confiance, de leur désordre et de leur ivresse pour les exterminer dans deux batailles. C'est au milieu de ses succès qu'il reçut la nouvelle de son cinquième consulat. Puis, la République lui décerna le titre de troisième fondateur de Rome , tant le péril avait été imminent. Il resta dans les Gaules pour affermir ses victoires ; le roi des Tectosages avait été pris ; tout son territoire fut ajouté à la province ; et comme la domination romaine avait plus d'une fois fatigué les peuples , Marius s'appliqua à la tempérer par une discipline inconnue et par des travaux utiles.
Cette présence de Rome parmi les populations gauloises était comme une préparation des révolutions qui devaient suivre. Les deux peuples se mêlèrent de plus en plus par le commerce et par le luxe. « La Gaule est encombrée de négociants romains, disait Cicéron, vers ce même temps; elle est pleine de citoyens romains. Nul Gaulois ne fait une affaire sans qu'il y ait un citoyen romain ; nul écu ne se
remue dansl es Gaules sans être enregistré sur les comptes des citoyens romains *. »
£t cependant les Gaulois n'avaient pas encore perdu leur caractère formidable, et Rome était impatiente de voir cette barbarie domptée comme toutes les autres. Dans leurs rapports avec les Romains , ils gardaient leur indépendance, et ils semblaient se souvenir de leur histoire. Le même Cicéron, parlant de ceux qui étaient allés à Rome se plaindre du préteur Fontéius , accusé de rapine , disait aux juges : a Pensez-vous que ces Gaulois, vêtus de sayes ou de brayes (sagatos brachatosque) , paraissent au milieu de vous d'un air humble et soumis, comme font ceux qui , blessés par quelque offense, se réfugient vers les juges et implorent leur appui? nullement. Vous les voyez, joyeux et le front haut , aller çà et là dans le forum , avec je ne sais quelles menaces, et de certaines paroles d'un ton barbare et farouche, qu'ils jettent pour inspirer la terreur; c'est une chose que je ne croirais pas, si, plus d'une fois, je n'avais entendu quelques-uns de ces accusateurs converser avec vous-mêmes, et vous dire de prendre garde que l'absolution de Fontéius ne donnât heu à quelque autre guerre gallique ■. »
Mais la République se hâtait dans ses destinées, et les peuples obéissaient à cette loi commune de fatahté. Marins allait à des révolutions politiques. Sylla, l'homme du vieux Sénat, lui jeta pour barrière sa propre ambition. La province gauloise avait pris parti pour Marius; Sylla, vainqueur , punit cette fidélité.
Il enleva la jeunesse gauloise, qu'il dispersa dans les légions de l'Asie , et tout le midi des Gaules , épuisé, resta sous un joug de fer.
Ces agitations avaient remué le reste des Gaules. Les factions populaires s'étaient accoutumées à voir le pouvoir passer de mains en mains. L'aristocratie retenait à
* Cfc, pro Fonteio, Fontéius avait été préteur dans les Gaules; on Tac» eusnit d'cxacUon et de rapine. An de Rome 684.
* Cic.9 pro Fonteio.
14 msroiEE de frasgh;
peine TEmpire. Des brigues troublaient les cités. Enfin, après de longues luttes, Félection fut maîtresse. On arriva a un système de fédération organisée , qui créa des espèces de sénats dans chaque canton, et donna Tautoritéà des chefs pris dans ces assemblées. Mais cette nature de pouvoir n'était pas de force à contenir les multitudes une fois sorties de leur repos ; et la fédération se tourna contre elle-même.
La ligue la plus formidable était celle des Éduens (ceux d'Autun , Bibracte). Elle avait humihé celle des Arvemes (les Auvergnats) , et elle semblait aspirer à la domination sur les Gaules.
Les Séquaniens (Francs-Comtois) réiûstèrent à cette usurpation. Ils tendirent la main aux Arvemes ; mais ils durent la pensée fatale d'appeler à leur aide les Germains, race d'hommes venus aussi de la Baltique , lors de Firrup* tion des Cimbres, mais qui s'étaient arrêtés sur la rive du Rhin. Arioviste, chef de ces barbares, accourut à la voix des Séquaniens. Les Éduens furent vaincus , et leur chef ^ Divitiacus (Divitiac) , ne put qu'échapper à la ruine de sa patrie , et s'en aller droit à Rome, pour lui demander des vengeurs. C'est ce druide que Cicéron accueillit comme un hôte , à cause de son éloquence et de son savoir.
Ainsi, la Gaule s'offrait d'elle-même à l'oppression.
A la vérité, les Séquaniens et les Arvernes ne tardèrent pas à déplorer la victoire qu' Arioviste leur avait apportée. Ils voulurent se la faire pardonner par un coup de har« diesse. Ils appelèrent à eux les Éduens , ces malheureux qu'ils avaient hvrés au glaive étranger.
Et tous de concert , vainqueurs et vaincus , prirent les armes pour affranchir le sol commun ; mais Arioviste les vainquit , et leur rendit sa victoire cruelle. Il ne resta d'autre espérance que la vengeance que Divitiacus demandait au Sénat de Rome, avec des larmes et des prières.
En ce moment, le Sénat était aux prises avec la conspiration de Catilina. Partout , le monde était sur son penchant. La politique romaine fut contrainte de temporiser;, mais ses coups n'en devaient pas être moins assurés. Ce
qu'elle pot faiire de plus habile , ce fut cTenvoyer des ambassadeurs à Arioviste , et de Tattirer à Rome , sous dtes semblants d'amitié : c'était disposer le barbare à attendre patiemment des traitements d'une autre sorte. Divitiacus Qie suspendait pas ses supplications, et peut-être avait-il le secret des honneurs qu'il vit décerner à son ennemi. César, consul, avait accueilli l'un et l'autre; Tun , pour ialter sa fierté de victorieux ; l'autre , pour avoir ses confidences de vaincu. C'était seulement une occasion meiîkure qui manquait à ces passions secrètes , à èes ambitions ennemies.
Cependant les Belvétrens (Suisses)* essayaient aussi d^ feireleur irruption dans les Gaules. Leur propre pays leur était venu en dégoût. Ils brûlèrent douze de leurs villes et quatre cents de leurs villages. C'était la barbarie sous une autre forme. Puis, ils se préparèrent à franchir leurs barrières en passant par la< Province Romaine. Cfe fut le bruit de cette invasion qui hâta la politique du Sénat.
César , qui avait , comme Cicéron , mais avec des pensées moins généreuses, reçu Divitiacus en hospitalité, s'était pendant trois ans nourri de la pensée de jeter dans les Gaules le fondement de sa gloire. Héritier de la polîlâque populaire de Marius, il retrouverait là son génie, et peut-être des souvenirs heureux pour sa destinée. Il se fit donner la Gaule pour province , comme proconsul , et dès ce moment s'ouvrit une carrière immense de révolutions.
La première opération de César fut de rejeter les Helvétiens dans leurs montagnes, et de les contraindre à rebâtir leurs cités. Ainsi^ il délivrait les Gaules d'une invasion redoutée, et cachait ses propres desseins de domination.
Arioviste vit sans crainte ces succès de César , et il resta en paix^parmi ses Germains, continuant à fouler le sol Gaukns qu'il tenait sous son glaive.
Mais tout à coup César paraît au nord des Gaules. Divitiacus le conduit. Il arrive en face du camp d? Arioviste , l'attaque, s'en empare, et ce roi que le Sénat avait appelé ami , s'enfuit dans ses déserts, au delà du Rhin, pour
16 HISTOIRB DE FRANCE.
y mourir bientât dans les déchirements da regret et de la douleur.
La Gaule était vengée^ mais par des expiations qui bien» tôt allaiefltlui devenir autrement fatales que les injures.
Ici commence le drame le plus magnifique qu'il soil donné à l'histoire de nous déployer.
Cette Gaule, malheureuse par ses dissensions, et que le génie atroce du druidisme n'avait su que souiller de sang ; cette Gaule , avide comme toujours de nouveautés dans le pouvoir , nourrissait pourtant au fond de ses entrailles l'amour de la liberté et l'amour de la patrie , ces deux puissantes inspirations des grands peuples. Quand elle vit César traverser avec rapidité ses cantons et ses cités, pour s'en aller au bord du Rhin surprendre, comme un ennemi , le roi qui avait reçu l'hospitalité du Sénat , elle ne sut pas d'abord , étourdie qu'elle était par un coup si soudain , ce que lui cachait à elle-même cette politique imprévue.
Divitiacus ne quittait point César ; il était comme sous le charme de son génie. Il lui avait attiré les Eduens , qui en étaient encore à l'impression des vieilles injures d'Arioviste et de ses Germains. Mais les Belges découvrirent, sous ces dehors de vengeance, la pensée de domination de la République. César aperçut leurs soupçons , et , dès ce moment, sa protection devint une menace et une guerre.
En ce temps-là les Gaules, toutes divisées qu'elles étaient par des ligues cantonales, étaient couvertes de cités magnifiques, et c'était pour l'ambition romaine une puissante excitation d'arriver à la conquête de ces contrées riches de populations, à la faveur même de la division qui les travaillait.
Telle était, ai-je dit, la pensée, depuis longtemps mûri€ par César; et, sous le nom d'amitié, Divitiacus lui devenail un instrument contre sa patrie. Par lui il avait connu les mœurs de la Gaule aussi bien que les vices de sa constitution, et le moment était venu de tirer profit de ces confia dences faites avec vérité, parce qu'elles devaient servir à la vengeance.
Avec sa promptitude ardente , mais réfléchie , César eut
bientôt son plan de conquête arrêté. Il alla lever des légions nouvelles dans la Gaule Cisalpine. Il se fît des auxî« liaires avec les Eduens; et tout à coup on le vil avec cent vingt mille hommes^ moitié Romains, moitié Gaulois, marcher contre les Belges qui avaient suspecté sa protection.
LesBelges n'étaientpas restés immobiles. Ils avaient sou< levé la fédération, et cent cinquante mille hommes étaient sur pied, en face de la conquête. Mais une forte autorité manquait à ces masses nationales pour les contenir et les précipiter avec ensemble contre l'agression. 11 y eut des défections produites parla rivalité du commandement. C'était l'espérance de César. On lui laissa prendre des cités sans les défendre. Noviodunum (Noyon) tomba en son pouvoir. Les Bellovakes (ceux de Beauvais) et les Ambiens (ceux d'Amiens) sortirent de la ligue ; il ne resta à combattre que les Belges avec leurs auxiliaires, les Nerviens (ceux de Tournay), et quelques peuples voisins, comme eux fidèles à leurs foyers. Le choc des deux armées ne fut pas moins formidable. Peu s'en fallut que César, avec son génie, ne fût vaincu par la colère désordonnée de ces peuples , attaqués dans leurs demeures et dans leur liberté. Mais la discipline resta maîtresse; les Belges, après une bataille acharnée, cédèrent. Eux-mêmes avaient écrasé plusieurs légions. Le Sénat, pour cette victoire si horriblement disputée, ordonna quinze jours de prières publiques; c'était un indice des périls qu'avait courus le vainqueur *.
Après les Belges , les Armoricains (peuples de l'océan Breton) s'offrirent les premiers aux armes de César, comme paraissant plus animés à repousser la domination. La politique de César avait pour objet de surprendre tour à tour les populations isolées, pour éviter une guerre universelle dans laquelle il aurait péri. Pendant qu'il frappait de ses coups les Armoricains, Cr^ssus, son lieutenant, frappaitles Pictones (ceux de Poitou). Cette rapidité , dans le défaut d'ensemble des Gaulois, ût tout le succès des batailles.
Cependant il vint un moment où le feu du patriotisme
' Aussi César dit : Quod ante id tempus acciderat nulli. LIb. i?. T.I. «
s*âlluma dans toutes les âmes , et ût de la Gaule entière un vaste corps armé contre la conquête. Alors encore l'unité manqua à ce grand peuple , et il ne put que produire des actes de résistance admirables, mais sans profit pour la liberté.
A ce moment, Divitiacus commença à sentir le remords de son amitié avec César; il le quitta sans bruit, et crut faire assez pour son pays en s' allant cacher dans les forêts druidiques.
César n'avait plus besoin de ses révélations : la Gaule lui était connue. Il n'eut plus qu'à faire face à tous les périls par l'activité prodigieuse de son génie. On le voyait passer du Nord au Midi avec rapidité ; et , tandis que les peuples le croyaient occupé à refouler le reste des Germains par delà les flots du Rhin , il était aux rives de l'Adour , au pied des Pyrénées, faisant tomber les armes qui avaient menacé ses lieutenants; ou bien , du pays des Allobroges il courait sur les Armoricains, toujours prêts à Jbriser leur joug; ou même il allait toucher la Grande-Bretagne , comme pour se créer des guerres nouvelles , et se montrer davantage au-dessus des périls présents.
Quelquefois la fortune parut sur le point de lui échapper. Quand une ligue semblait soumise , elle sortait avec fureur de son repos, et la guerre semblait renaître de la servitude. Les Carnutcs (ceux de Chartres) avaient reçu de César un roi vulgaire, nommé Tasget (Tasgetium). C'était comme une dérision ; ils le tuèrent. Tous les voisins du Nord vinrent à ce signal. Une légion romaine fut exterminée. César accourait pour la vengeance. Mais deux autres légions étaient enveloppées par les Morins (ceux de Térouane). Il lui fallut se multiplier pour prévenir de revers nouveaux.
Trois campagnes s'étaient passées à des prises de villes et à des destructions qui n'annonçaient pas encore la fin de cette guerre nationale.
H se forma des ligues nouvelles, et deux surtout qui parurent un instant devoir sauver les Gaules. La première fut celle des Carnutes, qui avaient un moment posé les
HISTOIRE DE FBANGE. 19
armes. Avec eux , les Eburons (ceux de Liège) et les Trevires (ceux de Trêves) , beaucoup plus puissants , voulurent tenter un dernier effort de liberté. Ambiorix , magistrat des Eburons, était à la tête de ce mouvement. César s'émut et appela encore les défections à son aide *. Les cent mille combattants qu'il faisait mouvoir sous ses ordres ne lui parurent pas suffisants pour lutter contre Tintrépidité résolue du fier Gaulois. Il mit sa tête à prix d'or; le crime répondit à cet appel. Ambiorix fut contraint d'errer de forêts en forêts; ses plus fidèles l'abandonnèrent, vaincus par les horreurs de la faim. Un seul lui restait, dit-on. « Va-t'en, lui dit son chef; nous ne pourrions nous sauver ensemble , et toi tu peux te conserver pour tuer encore quelques Romains. » Ambiorix resta seul, et après avoir vécu quelque temps dans les bois , il passa le Rhin. Son pays était dévasté , ses compagnons détruits. Il songeait à les venger ; il reparut plus tard.
A ce moment , il y eut quelques instants de repos , et César, dont le regard, du milieu de ses batailles, se portait sur Rome, s'en alla disputer la puissance aux factions de Pompée. Le germe des guerres civiles reparaissait. Marins et Sylla l'avaient laissé vivant dans les ruines et le sang de leur patrie. César brûlait de le féconder.
La deuxième ligue Gauloise se fit alors. Il ne restait que des lieutenants du proconsul. Les armées étaient affaiblies; César avait compté principalement sur l'organisation savante qu'il avait donnée aux défections. Mais le patriotisme survivait. Les chefs des diverses cités préparèrent un vaste soulèvement. Les Camutes furent les plus prompts. Ils tombèrent sur Genabum (Orléans) , et s'en emparèrent. Le soir du même jour, le bruit de ce succès parvint au fond des Arvemes. Les Gaulois avaient tout préparé, même les communications par des signaux rapides comme la pensée.
Aussitôt cette vaillante tribu prend les armes, ayant à sa tête Vercingétorix, un des plus grands noms de l'histoire,
* Parmi les alliés de César étaient ceux de Lutèce. Il s'établit dans leur ville.
80 HISTOIRE DE FUAXCE.
mais compté à peine dans nos souvenirs , tant le patriotisme même est oublieux, inégal ou ingrat. Il était fils d'un noble Arverne, nommé Cellil, en lalin Cellillus, qui, au temps des révolutions populaires, avait voulu rétablir la royauté : le peuple Tavait mis à mort *. Vercingétorix arrive à Gergovie , capitale des Arvornes , et là , avec la confiance que donne le sentiment du devoir comme celui du génie , il proclame l'indépendance des Gaules. Quelques-uns s'étonnent , et entre autres ses plus proches que César s'était enchaînés par 'des bienfaits. Mais le peuple entier répond au cri de la liberté. Vercingétorix profite de cet enthousiasme et répand des émissaires dans toutes les tribus. L'association est formée; toute la Gaule est en armes.
A ces nouvelles , César arrive , recueille ses restes d'armée , et se voit en présence du plus grand danger qu'il ait couru encore. Son activité rompit les premiers desseins de Vercingétorix. Il raviva les alliances qu'il avait dans les Gaules, et surtout avec les Eduens ; et tandis que Vercingétorix s'était avancé dans le pays des Bituriges (Berry)^ il tomba, traversant les montagnes des Cévennes, au milieu même des Arvernes. Vercingétorix courut dans son pays , mais César évita les rencontres ; il avait besoin de forces nouvelles. Vercingétorix , prévoyant les desseins de temporisation de son ennemi, osa les attaquer par une entreprise désespérée. Il proposa de ruiner le pays tout entier, villes et campagnes, pour envelopper les Romains dans cette vaste destruction, a Si ce sont là des remèdes graves, disait-il aux Gaulois ses frères, c'est quelque chose de bien plus grave encore de voir vos épouses et vos enfants tomber en servitude ou être égorgés. » En un seul jour, on mit le feu à vingt villes du Berry ; c'était un spectacle semblable dans les autres provinces ; la Gaule n'offrit plus que l'aspect d'un incendie.
Mais Avaricum (Bourges) fut épargné; c'était la plus
' On n décomposé ainsi ce nom Gaulois : Fercin-Coturus^ le généralissime.
HISTOIRE DE FBANCE. 21
magnifique cité des Gaules. Les linbitanls avaient juré de la défendre. César aussitôt voulut s'en emparer. Vercingéiorix vola à sa défense.
A ce siège fut déployé tout le génie des deux généraux ennemis. Yercingétorix s'était jelé dans la ville. Son ardeur passa dans l'âme des habitants. Ce fut une longue suite de combats mêlés de succès divers. Souvent les assiégés détruisirent les travaux de César. D'énormes tours avaient été dressées à la hauteur des remparts ; les habitants y mirent le feu; puis, au milieu de la nuit , ils se jetèrent dans le camp romain ; ce fut une bataille atroce , dans les ténèbres, et César ne reprit quelque avantage qu'au lever du jour. Mais ceux d'Avaricum ne rentrèrent qu'en se battant toujours. César parut étonné de tant de courage , et il est heureux que sa colère de vainqueur lui ait permis de noter un fait, auquel il n'a manqué que d'appartenir à k République Romaine , pour avoir de la célébrité dans nos études. Comme je fais l'histoire de la patrie , je dois répéter ce récit.
« Pendant qu'à l'approche du jour, dit César, on continuait à combattre de toutes paris, et que l'espérance de la victoire enflammait d'autant plus les Gaulois qu'ils voyaient les mantelets de nos tours brûlés , que nos soldats ne pouvaient approcher pour en éteindre la flamme, qu'enfin ceux delà ville pouvant remplacer tour à tour les combattants par d'autres tout frais , voyant le salut de la Gaule entière dans le succès de cette grande bataille, nous fûmes témoins d'un trait digne d'être transmis à la postérité, et que nous nous empressons de recueillir dans ces histoires. Un Gaulois placé devant la porte de la ville recevait en main des globes de suif et de poix, et les lançait au milieu du feu qui dévorait une de nos tours, pour rendre la flamme plus vive. Il fut atteint d'une machine et tomba mort à sa place. Celui qui le suivait s'avança sur son cadavre pour 'emplir le même office ; il fut également frappé. A celui-ci succéda un troisième Gaulois, à ce troisième en succéda un autre, et ce poste continua ainsi à être occupé par les assiégés jusqu'à ce que l'incendie fût
^2 HISTOIRS DE FRAIfCE.
éteint, et que les Gaulois, repoussés de tous côtés, eussent enfin cessé de combattre *. »
Tel était le patriotisme des Gaulois, patriotisme sans ostentation , et qui ne se doutait pas qu'il y avait là une histoire qui se faisait et qui recueillerait ces morts héroïques.
Les efforts des habitants d'Avaricum durent \ la fin fléchir. La ville fut prise ; femmes, enfants, vieillards furent égorgés. C'est la fin de tous les récits de César. Il raconte les meurtres comme un événement sans intérêt pour l'humanité. De quarante mille citoyens, huit cents s'échappèrent. Le bruit de ce carnage alJa porter l'épouvante dans toute la Gaule.
Mais chose étonnante ! Vercingétorix en fit un moyen nouveau d'excitation pour les peuples, et pour ceux-là même qui s'élaient longtemps tenus dans l'aUiance romaine. On le vit redoubler d'ardeur, appeler partout aux armes, se multiplier par son génie , rompre les ponts de-* vant César, ou bien le poursuivre dans ses marches, surprendre ses desseins , et à force de courage ramener la confiance dans les cœurs.
César, fortifié par la prise d'Avaricum, voulut reporter la guerre dans les Arvernes ; Vercingétorix l'y suivit , et lui livra bataille devant Gergo vie. La victoire cette fois fut aux Gaulois. Du haut des remparts les femmes d**mi-nues les excitaient; César accusa son armée de témérité, et il dut s'éloigner pour préparer sa vengeance.
La Gaule alors, dans une assemblée générale tenue à Bibracte * , proclama Vercingétorix général de toutes les forces nationales. LesÉduens, qui depuis trente ans étaient fidèles aux Romains, cédèrent à ce mouvement patriotique, et les Lutéciens imitèrent cet exemple. C'était le dernier effort d'un peuple pour la Uberté.
Vercingétorix harangua en peu de mots les chefs qui l'entouraient : « C'était le temps de venger la Gaule! Les Ro-
* Lib. vil.
* Beauoe, ou Bevrav d'Autun.
HISTOIRE DE FBAl^GE. 23
mains fuyaient déjà vers la Province; c'était à eux qu'était Téservée la gloire de délivrer pour toujours la patrie de la domination des oppresseurs! 9 »
A ces mots, les chevaliers s'écrient qu'ils doivent s'engager à ne rentrer dans leurs foyers , à ne revoir leurs enfants, leurs parents, leurs épouses, qu'après avoir passé deux fois au travers de l'armée ennemie *.
Le serment fut ainsi fait, et Ton marcha avec trop d'ardeur peut-être à la poursuite de César.
La bataille se livra non loin de Mâcon, au moment oii César gagnait le llhâne. L'acharnement des Gaulois était extrême. Le combat ne fut qu'une afineuse mêlée. César y perdit son épée. Lui-même y faillit périr. Ce fut un mouvement de sa cavalerie qui le sauva. Les Gaulois trop promptement effrayés abandonnèrent la victoire que leur semblait assurer le génie de Vercingétorix. L'admirable général ne put que protéger cette fuite. Il alla ramener son armée sous les murs d'Alésia (Alise), ville très-forte» placée sur une colline, l'une des cités les plus renommées de la Gaule , et consacrée par les temples et les gymnases druidiques *.
Vercingétorix avait trop facilement cédé à l'ardeur des chevaliers gaulois qui lui avaient demandé la bataille. Les renforts des tribus décrétés dans l'assemblée de Bibracte , n'avaient pas encore eu le temps de lui arriver. Il entra dans Alise pour les attendre. César de son côté vit bien que là était le dernier boulevard de la liberté des Gaules ; il y porta toutes sei forces.
Enfin la voix de Vercingétorix avait retenti dans les
' César., 11b. vn.
* « Cette ville , dit Diodore de Sicile, est jusqu'à noe jours rnhontreûf parmi les Celtes , qui la regardent comine le foyer et la intUropole û» toute la Celtique. Elle est demeurée libre et imprenable depuis Hercule Jusqu'à nos Jours. Hais enfin Caïus César , divinisé par la grandeur de ses exploits , la prit d'assaut et la soumit avec le reste de la Celtique à la puissance des Romains. » Liv. iv.
La trace d'Alésia parait perdue. Etonnante destinée ! Un commentateur dit qu'il ne reste que Tombre de son nom, nominis umhrfim, Cssar de Scaliger. ËIzevir; 1C67.
34 HISTOIEE DE FRANCE.
Gaules. Toutes les tribus s'ébranlaient. En lisantdans César le dénombrement de ces troupes qui arrivaient de toutes parts, on Cirait une bataille d'épopée, qui va se livrer. Mais ici tout est magnifique , parce que tout est vrai et rempli de la grande image de la patrie. Les Ëduens fournissaient trente-cinq mille combattants ; un nombre égal venaient des Arvernes et des cantons de leur dépendance ; douze mille du pays des Sénones (Sens), des bords de la Seine, du pays des Bituriges, des Carnutes et de quelques autres ; dix mille des Bellovaques (Beauvais) , autant des Lemoviques (Limoges). Les Pictones (Poitou) , les Turones (Tours), les Parisiens, les Suessones (Boissons), envoyaient huit mille hommes. Les Ambiens (Amiens) et les cantons voisins en envoyaient cinq mille ; les Aulerces (Evreux) , et les Cénomanes (Mans) , en envoyaient autant; quatre mille étaient partis du pays des Atrebates (Arras) ; trois mille des terres des Bellovasses (Bayeux), et desLexoviens (Lisieux) ; trente mille des pays des Bauraques et des Boïens (peuples des bords du Rhin) ; les Armoricains paraissaient au nombre de six mille.
« Un homme, dit un historien estimable, M. Mazas, représenta à lui seul la nation Eburone ; ce fut Ambiorix, dernier membre de sa nation, échappé miraculeusement aux recherches des Romains; il vint offrir à son pays le reste de son sang, dont une partie avait déjà coulé pour une si belle cause *. »
« Tel était le concours de la Gaule tout entière , ajoute César, pour venger sa hberté et pour recouvrer son ancienne gloire mihtaire , que les peuples n'étaient retenus ni par le souvenir de nos bienfaits , ni par celui de nos alliances. Tous se préparaient à la guerre avec ardeur , et y portaient tous leurs efforts , après avoir réuni huit mille cavaliers et près de deux cent quarante mille hommes d'infanterie. Ils s'avançaient vers Alise, continue l'historien , pleins de joie et de confiance, et il n'en était aucun parmi eux qui pensât, à l'aspect de cette immense multitude,
* Cours (TUisL de France»
que leur choc pût être soutenu par les Romains, qui auraient à résister à la fois aux sorties des assiégés et à des attaques de troupes d'infanterie et de cavalerie**. »
Quant à César, il avait, pour résister à ces flots de Gaulois, soixante mille fantassins et quatre mille cavaliers, tous aguerris par cent batailles, tous connus du grand capitaine qui les commandait, tous éprouvés dans la victoire comme dans les revers.
Cependant l'arrivée des Gaulois ne s'était pas faite avec la rapidité qu'avait désirée Vercingétorix. Le fier Gaulois sentait la nécessité d'aller vite en face de César , qui faisait mouvoir son armée au moindre signe. Mais peut-être quelque reste des rivalités anciennes survivait dans les nécessités de la patrie , et les Éduens n'avaient point oublié leurs inimitiés avec les Arvernes. Cela fit encore un défaut d'ensemble dans les mouvements et dans les attaques; et pendant ce temps , les assiégés commençaient à souffrir les horreurs de la disette : c'était une calamité que Vercingétorix n'avait pas prévue. Bientôt elle arriva à un tel excès, que la narration de César elle-même en est toute changée. Et lui qui raconte avec indifférence les batailles et les meurtres , prend tout à coup une parole dramatique et saisissante , pour dire ces effroyables infortunes d'un peuple qui meurt dans la faim. La dernière convulsion de la Gaule expirante a fini par émouvoir cette âme de fer.
Arrêtons-nous un moment à ce dernier spectacle. Il nous va montrer le caractère gaulois dans son énergie * sauvage . mélange de barbarie et dé grandeur que l'histoire n'a pas assez étudié , ce semble , par l'habitude fatale de ne porter l'intérêt des hommes que sur les vainqueurs , comme si les vaincus n'étaient pour rien dans la marche de l'humanité.
Pendant que la ville d'Alise souffrait tous les maux de la famine, Vercingétorix essaya plus d'une fois de la soulager par des batailles. Mais César opposait son génie mi-
* Comm,Aih, vu.
36 flISTOIRB DE FRAKCB.
litaire à Fardeur des assiégés ; tous ses soins tendaient à les emprisonner dans leur inexpugnable citadelle.
La ville était encombrée de populations , femmes et enfants, qui y avaient cherché un refuge. Quand tous les vivres furent épuisés , les pensées sinistres commencèrent à se faire jour.
Dans la déhbération des assiégés , entre antres résolutions fatales , il en fut proposé une qui fait frémir. Elle fut développée par Critognatus, un Arveme renommé; son éloquence fut celle d'un patriotisme désespéré. Il commençait par de graves paroles.
« Je n*ai rien à dire de Tavis de ceux qui appellent du nom de capitulation la plus honteuse des servitudes ; je pense qu'ils ne méritent pas d'être regardés comme des citoyens, ni d'être convoqués à vos assemblées. Qu'il ne soit ici question que de ceux qui conseillent de se sauver par les armes. Vous tous avez jugé que dans cette pensée seule respire encore le souvenir de notre ancienne valeur. Toutefois, ajoutait le terrible Arverne, c'est de la faiblesse et non pas de la force , que de ne pouvoir supporter un moment la disette des vivres. D est plus aisé de trouver des hommes qui s'offrent à la mort que d'en trouver qui supportent patiemment la douleur. « £t, par cette pré-paration oratoire , il disposait l'assemblée à entendre l'avis eilroyable qu'il allait ouvrir; c'était, disait-il, de faire ce qu'avaient fait déjà les aïeux dans une guerre contre les Gimbres et les Teutons , lesquels avaient prolongé leur vie en se nourrissant des corps de ceux qui étaient inutiles pour les combats, et ainsi avaient échappé à la servitude ^
Telle était la proposition du Gaulois ; César dit qu'U l'a fait connaître , à cause de son horrible et smgulUre cruatUé^ Mais lui-même allait lui opposer des actes non moins im*pitoyables.
Les malheureux assiégés décidèrent qu'ils n'arriveraient à l'exlrémité de Critognatus, qu'après avoir passé pat toutes les autres. Les multitudes gauloises commençaient
« Lib. vil.
HISTOIRE DE FRAKCE. 27
à se montrer. Elles pouvaient, elles devaient rompre les lignes romaines , et délivrer Alise. Dans cette espérance , on ordonna aux familles qu'on avait reçues pour les protéger, de sortir de la ville *. Ce fut donc un émouvant spectacle de voir ces troupes d'enfants et de femmes s'en aller au hasard, sans asile et sans pain. Mais elles devaient tomber droit au camp de César ; voici son récit en deux lignes. « Ils se présentent devant les fortifications des Romains , et les supplient avec des larmes de les recevoir en esclavage , et d'apaiser leur faim dévorante ; César , ayant déposé des gardes le long des tranchées, empêchait qu'ils fussent reçus dans le camp. »
Critognatus, l'Arverne, n'eût pas mieux fait et n'eût pas mieux dit.
Enfin, la grande armée gauloise est arrivée. Ce sont des multitudes vaillantes , mais qui n'ont pas eu le temps de se connaître , et de mettre de l'ensemble dans leurs opérations de guerre. César se hâte de leur offrir la bataille , elles l'acceptent. La victoire a de longues alternatives ; les assiégés se précipitent sur les Romains : il y eut un moment oîi Vercingétorix put croire avoir sauvé pour toujours sa patrie. Les Romains étaient écrasés partout. César allait courant parmi eux , et les suppliant de nepoint céder , s'ils ne voulaient perdre, en un jour et en une heure, le fruit de leurs longs œmbats. Ce fut la cavalerie auxiliaire des Germains qui le sauva. Voici comme il termine le récit de cette bataille.
« A l'arrivée de César , les ennemis le reconnaissent à la couleur de l'habit qu'il avait coutume de porter dans les combats , pour marque de son commandement. Ils aperçoivent , du haut de leurs collines , les troupes de ca-* Valérie et les cohortes qui le suivent , et se précipitent pour engager avec lui la bataille. Nos cris répondent à leurs cris , et le combat devient une mêlée. Mais tout à
' Ces familles appartenaient au territoire dépendant de la ville d'Alise^ César appelle ce pays le pays des Mandubiens , occupé depuis par les Bourguignons.
S8 HISTOIBB DB FRANGB.
coup on voit arriver la cavalerie ; le reste des cohorte» s'avance. A cet aspect, les ennemis commencent à fuir, et sont arrêtés par nos cavaliers ; le carnage devient horrible. Sedulius, chef des Lémoviques (St-Paul-de-Léon), est tué ; Vergasillaunus , général arverne , est pris vivant dans la fuite ; quatre-vingt-quatre signaux mihlaires sont rapportés à César; un petit nombre de Gaulois seulement parviennent à trouver un asile dans leur camp. Ceux de la ville ayant vu , du haut des remparts , celte défaite et ce carnage , désespèrent de leur salut , et retirent leurs troupes des lieux fortifiés. A cette nouvelle, tous les Gaulois s'enfuient même de leur camp ; et si nos soldats n'avaient été affaiblis par la dispersion de nos troupes en divers quartiers, et accablés par les fatigues de toute cette journée , toutes les forces des Gaulois pouvaient être détruites. »
Mais l'armée romaine avait elle-même souffert de grandes perXes par le courage acharné de Vercingétorix. César avait le cœur brûlé de vengeance , et déjà la rumeur était répandue, que la ville ne serait épargnée qu'au prix de la liberté du grand homme qui la défendait.
Vercingétorix alla au-devant de ce vœu. « Le lendemain de cette bataille, continue César, Vercingétorix ayant assemblé le conseil, déclara qu'il avait entrepris celte guerre, non pour ses intérêts particuliers, mais pour la cause de la liberté commune , et puisqu'il fallait céder à la fortune, il s'offrait à eux, également prêt à tout, soit qu'ils voulussent satisfaire les Romains par son suppUce , soit qu'ils voulussent le leur livrer vivant. Des envoyés se présentent à César pour cet objet. Il ordonne que les armes des Gaulois lui soient remises ainsi que leurs chefs. Lui- 'inême se place sur un siège à la tête du camp , les chefs lui sont amenés ; Vercingétorix est remis en son pouvoirles armes lui sont livrées *. »
Telle estla fin du récit de César. Nulle parole de généarosité et de grandeur. Vercingétorix tombe en esclavage
• Lib. V».
comme an criminel; le Romain lui réservait les flélrissures de son triomphe , et puis la mort pour dernière expiation de son patriotisme et de son génie. Quant à nos traditions historiques , à peine si elles ont accepté ce nom comme un héritage. On nous apprend à louer César; c'est une nouveauté d'admirer Vercingétorix.
Après la prise d'Ahse , les guerres de César ne furent que des expéditions de meurtre. Il y eut une quatrième ligue , formée par les Carnutes , les Bituriges et les Bellovakes. Le sang gaulois bouillonnait encore. Ambiorix parut dans ce dernier essai de liberté. Mais la plupart des tribus étaient soumises; rinfidéhté était partout. Déjà la cupidité trafiquait des trahisons. César connut tous les plans d'association. Il sortit de son quartier de Bibracte pour exterminer au hasard les populations. La Gaule entière fut ravagée , et Rome enfin régna sur des ruines.
L'énumération des massacres qui furent faits dans les Gaules révèle à la fois l'état de civilisation de ces contrées, qui étaient arrivées à une population voisine peut-être de celle de nos jours , et le caractère de la civilisation romaine , qui faisait la guerre aux barbares avec un luxe d'atrocité que les barbares mêmes ne "connaissaient pas.
Ce qui vous glace le cœur , c'est le sang-froid de César dans ces récits de destructions. — La ville entière fut livrée aux flammes. — Les habitants furent passés au fil de l'épée, femmes et enfants. — On en tua vingt mille, trente mille , cent mille, dit-il en vingt endroits. Quelquefois il ajoute; le reste fut vendu à l'encan. Souvent il se contente de donner un captif à chacun de ses soldats (comme il fit à Alise) ; jamais il ne fait grâce : et tout cela lui paraît chose naturelle. Jamais une larme, jamais une douleur, jamais une émotion ne se fait jour. Telle était l'humanité de la victoire romaine.
L'histoire n'a point le courage d'énumérer exactement toutes cesmorls. Pline, qui, en sa qualité de savant, avait de la patience, les fait montera un million cent quatre-vingtdouze mille. Plularque suppute que de trois millions d'hommes contre lesquels César eut à combattre, le tiers
30 HISTOIRB DE FRÂNGB.
seulement lui échappa : un million fut égorgé, un million fut fait esclave. Appien confirme ce compte, et, comme Plutarque , il ajoute que César prit plus de huit cents villes ; ce nombre seul est suffisant pour donner Tidée de l'extermination qui frappa les Gaules. On peut remarquer que César , dans le discours que lui prête JuUen l'Apostat, ne parle que de trois cents villes prises et de deux millions d'hommes vaincus ; et Velléius Paterculus, qui fait de César un demi-dieu, ne lui fait honneur que du massacre de quatre cent mille hommes. Ce qui est sûr, c'est que la conquête des Gaules soulagea Rome d'une longue terreur. « La guerre gallique, disait Cicéron , a été faite par César ; auparavant elle avait été seulement repoussée.... Marius lui-môme, dont le génie éminent et le divin courage arrêta les douleurs et les funérailles du peuple Romain , contint les multitudes de Gaulois qui débordaient sur l'Italie , mais ne pénétra pas dans leurs villes et dans leurs demeures.... Autre a été la conduite de César : il ne s'est pas contenté de frapper de ses armes ceux qu'il voyait armés déjà contre le peuple Romain, mais il a soumis la Gaule entière à notre autorité.... Nous tenions auparavant la route de la Gaule vie reste était aux mains des peuples ou ennemis de notre Empire, ou infidèles, ou inconnus, ou certainement farouches et barbares etprompts à la guerre.. . Attaqués , nous résistions ; et maintenant la limite de ces régions est la limite de notre Empire *. » Ainsi parlait Cicéron au Sénat. César parut avoir franchi les bornes du génie dominateuf de la République.
Laissons ces souvenirs de triomphe et ces tables de morts , et redisons quelques détails des mœurs gauloises , pour comprendre le passage qui allait se faire d'une civilisation à une autre.
Ce qui favorisa la conquête, c'est qu'elle vint en un moment de révolution intestine qui travaillait les populations. César trouva le pays divisé en factions; le druidisme avait perdu son action poUtique ; l'aristocratie tombait sous
* De Prov, eom. *
HISTOIRE DE FRANGE. 3i
les coups do Félection populaire; Tempire était sans nerf, et les rivalités de pouvoir ouvraient les cités à l'invasion.
U ne restait que T empreinte des .habitudes les plus générales et des goûts comnoiuns à toutes les tribus. C'est ce caractère qu'il faut saisir , car il a survécu aux révolutions depuis deux mille ans.
Nous avons vu que les légendes racontaient qu'Hercule avait aboli les coutumes sauvages dans les Gaules ; SU*abon attribue le même honneur aux Romains victorieux *. Il fallait à Rome des prétextes pour justifier sa domination. Mais rien n'annonce au temps de la conquête une nation inhumaine et dégradée.
Les lettres grecques y étaient connues, ainsi que les arts qui rendent la vie douce et commode. La manière même dont la Gaule défendit sa liberté durant sept ans contre le plus grand capitaine , atteste autre chose que la barbarie. Ses grandes villes, Bibracte, Avaricum, Alesia, indiquent surtout une puissance déjà forte et ancienne.
Le courage et l'inconstance, l'honneur et la frivolité, voilà ce que César trouva dans les mœurs gauloises. C'étaient encore des signes de civilisation.
Le Gaulois semblait né pour la guerre. Souvent son seul aspect effraya les légionnaires. U allait aux batailles en poussant des cris , son regard était fier , sa figure était couverte de moustaches ; sa main portait de lourdg javelots ou d'énormes glaives.
n y avait dans les Gaules une espèce de phalange Macédonienne, qui eût été invincible, si les soldats avaient connu la discipline de César.
Les Gaulois portaient à un point extrême le sentiment de l'indépendance et de l'honneur. Les Nerviens(ceux de Tournay), ayant été des plus ardents dans la guerre de Belgique^ soutinrent jusqu'au bout leur résolution de mourir pour la hberté. De six cents sénateurs il n'en resta que trois ; de soixante mille soldats qu'ils firent marcher contre César, il n'en survécut que cinq cents. Ainsi réduits
* Strab., liv. iv.
et exténués, ils trouvèrent encore le moyen de surprendre des légions dans leur camp ; ils les auraient détruites sans l'arrivée de César. Ils ne se soumirent qu*en faisant sentir au vainqueur qu'il ne leur restait plus rien, ni hommes, ni armes.
Voici pour l'honneur. César trouva chez les Aquitains une institution admirable de chevalerie. C'étaient six cents guerriers dévoués à un chef, et qui s'engageaient mutuellement à partager leur sort, soit dans le malheur , soit dans la gloire ; en sorte que si l'un d'entre eux venait à mourir, celui qui s'était consacré à son amitié devait mourir à son tour; et César observe qu'il n'y avait pas d'exemple qu'un de ces fidèles eût trahi son vœu. Il appelle cette association du nom de soldurii. Elle fit souvent trembler ses lieutenants.
César n'a point assez marqué la part des femmes dans l'organisation sociale de la Gaule. Il dit que la puissance des maris allait jusqu'au droit de vie et de mort. Cepen- >dant il ne note point de fait qui indique l'exercice d'un si énorme pouvoir. Au contraire, on voit les femmes se mêler au mouvement de la nation, suivre les hommes aux combats, les encourager par leurs supplications et par leurs exemples. On sait que Plutarque parle d'un sénat de femmes qui eut longtemps de l'autorité. Le druidisme détruisit cette puissance pour régner seul *.
Les assemblées gauloises étaient un spectacle d'agitation et de légèreté. Une rumeur changeait les décisions; une nouvelle bouleversait la cité.
Ainsi, tel fut le caractère national ; de grandes vertus et de grands défauts. César ne mentionne point de vices proprement dits. Rien n'annonce que la corruption eût encore souillé les Gaules. Elle commença à paraître dans les pays voisins de la Province. Les arts romains furent partout une partie de la servitude.
Mais, sans aller à des détails qui sonthors de notre objet, il importe à l'histoire de marquer exactement le caractère
* Plut., de Clar. MuL
gaulois que la conquête va sans doute altérer, mais qui sera plus fort que la conquête , une fois qu'il se sera retrempé à des croyances plus profondes et plus remuantes.
De la sorte, la patrie restera ce qu'elle est, et l'identité de la nation Gauloise , de cette fière nation qui s'opposa durant trois siècles à l'empire de Rome , pour ne fléshir que devant la destinée commune du genre humain, cette identité ne sera altérée par aucune des transformations sociales qui doivent suivre.
Donc à ce moment, pour la première fois, se découvre la pensée fondamentale de la présente histoire. Ce senties Gaules que nous faisons revivre. Voici que nous allons les voir se perdre sous l'autorité universelle qui enveloppe toutes les vieilles nations. Mais ce sera pour être aussi plus' prêtes à recevoir le grand renouvellement de leur civilisation sous une autorité d'une autre sorte , autorité dont les armes romaines n'auront été que Finstrument aveugle, et devant laquelle elles-mêmes seront brisées.
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