LOUIS XI
1461. — Le dauphin, que nouB allons â présent nommer Louis XI, apprit la mort de son père à Genep en Brabant. Il eut le malheur de mal déguiser sa joie. La royauté de sou père lui avait pesé; il reçut le sceptre comme il eût reçu un affrancMssement de la servitude. On savait d'avance iX)mment il exercerait Fempire^ ceux qui n'ont pu supporter l'obéissance comme sujets étant d'ordinaire disposés à mal supporter la lésistance comme maîtres.
Louis X! avait hâte d'aller régner. On célébra précipitamment à Âvesnes un service funèbre pour Charles VII, et on laissa à Tanneguy du Ghatel le soin de présider à ces derniers devoirs, et même d'en payer les frais ; puis le roi nouveau courut se faire sacr^ à Reims. Le duc de Bourgogne l'avait suivi avec un magnifique cortège. Autant il avait témoigné d'éloignement pour Charles Vil, par le souvenir du meurtre de Hontereau, autant il témoignait d'empressement à Louis XI, étranger aux haines bourguignonnes, et excusé aussi peut-être par ses propres rébellions. Le duc de Bourgogne, qui par la paix d'Arras avait stipulé qu'il ne ferait point hommage du vivant de Charles TU, n'hésita point de faire hommage à Louis X! avec des formes de courtoisie inusitées.
De là Louis XI se rendit à Paris. On lui fit une entrée solennelle avec tout le raffinement du luxe et toute la naïveté des pompes de ce temps *. Toutefois on attendait le début de sa royauté. Il avait alors trente-neuf ans : c'était la maturité de l'âge, et son premier acte serait, pensait-on, la révélation de tout son règne.
Quelques-uns craignaient sa vengeance, suite des antipathies qui l'avaient tenu dix ans éloigné de la cour. Le du« de Bourgogne voulut la tempérer par de bons conseils ; la haine l'emporta, si ce n'est que Louis XI maîtrisa sa colère
* Le cètâil en est très-curieux daii$ les Chroniques de Louis XI, dite Chronique scandaleuse»
encore par sa politique. Il évita les supplices^ et au lieu de multiplier les victimes, il les choisit. Il 6ta leurs charges à quelques ofiSciers suspects, et il fit faire sou procès à Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, dont le crime était d'avoir été chargé par Charles VU d'aller Farrôter, quelques années auparavant^ dans sa retraite. Des juges se trouvèrent pour condamner le comte à mort ; Louis lui fit grâce de la vie, et renferma à la Bastille, d'où il s'échappa plus tard.
Ainsi s'ouvrait le règne de Louis XL On entrevoyait le monarque calme et dissimulé, maître de sa colère et de ses souvenirs, capable de punir sans haine ou de pardonner sans pitié. C'était un caractère nouveau dans l'histoire de la royauté de France.
Tout d'ailleurs semblait propice à sa politique. La France était rendue à elle-même; la rivalité de l'Angleterre, vaincue d'abord par les armes, achevait de mourir dans les eiçpiatiens des guerres civiles. Quinze jours avant la mort de Charles YII, une révolution s'était consommée à Londres : Benri VI, ce roi couronné à Paris comme roi de France, et destiné, semblait-il alors, à un double sceptre, avait été chassé du trône par le duc d'York. La guerre ne se montrait d'aucun côté. Le duc de Bourgogne, aUîé douteux de Chartes VII, apparaissait comme un ami fervent de Louis XI. L'Espagne, ntalie, l'Allemagne, l'Ecosse étaient bienveil* lantes ou pacifiques. Le génie de Louis XI pouvait se déployer à l'aise; mais à force de finesse il fit des fautes, à force de domination il affaiblit l'autorité. Son début de règne pouvait être simple, 11 le compliqua par ses défiances et ses jalouûes. Exposons rapidement les premiers temps de ce règne célèbre et si diversement jugé ».
^ Tant que je n'aurai à conter que les évéuemeuts non contestés de rhistoire, jene citerai point les chroniques qui vont guider ou éclairer mon travail. Je renouvelle cette remarque pour ceux qui pensent que la conscience de l'historien se met au bas des pages en citations de textes et d'autorités. Qu'il me suffise de dire que je suis principalement les Mémoires de Gomines, l'ingénieux et subtil historien ^ les Chroniq^9i de Louis XT^ connues sous le nom de Chronique
342 vmoim X mè»G»i
Louis XI régla le douaire delà Teîaeea in^c^ al dont» à son frère Cbârles le duché de Btarjr, prà il ail» A Ioiqb oo» Trir la prison du duc d'Aleaçoe ; û cfaeoelHiit 1» p«pil«rtté de la clémence. U ne fit que se donner pour pkt^ tard une ocu^asion de rigidité.
Le comte de Cbarolais, fils du duc de BeufgogBe, caractère difîerenl de son père, celui^ doux et madénâ, le }em\tà homme ardent et aventureux, vini trouver Louis lîï à Toutti; îl était impatient de prendre sa part dans le mouvement des affaires; le roi le fit son lieutenant géfiiéral en Momaoïdie. U le dressait aux entr^)risies hâsardeoeses. Ma», en témofw gnani celte amitié à la maisiMi de Boiiffgog;iie, le m faîsaâl des alliances secrètes avec les yégêei&, ses efmewàB acb»^ nés. U pensait tempérer par cette ambigcfiiéie dwjjw <tes faveurs faites au comte de Gharolaiaw
Puis il s'avança vaii la Bretagne ; il voulait eaniisatve par lui-même ce pays indépendant. Il s-'en aHa iidàst des pè^* nages à Saint-Sauveur de Rhedon. Sa piété s^nM»! n'ètrci que de la politique. Le due aUa hii fmm homma^ff.
En môme temps une sédition édataèt à R6ii»« à casse den impôts. Le roi, à son sacre, a^ait praœds da iea foire din»* uuer. Lorsque le peuple vit qvi*oa tea pereevatt eomme êt»vant, il s'ameuta. Le roi leur envoya ime |DBtlc6 terrible. €olard de Moy s'iniroduîait dans la ville avec des sdldatt déguisés en marchands et en paysans. Le lendemam la» bourgeoisie répondait de l'émeute; (^uati^vhiglahabitaitUi eurent la tète tranctiée K
Une aff£ûre d'un ordre relî^eax, mais d'un intérêt pobUque^ occupait déjà Louis IL JHoiaa a^os entrevii ee i^stû y a^ait d'inaolite dans la proR»iigaliofi de la pragaMiiqae
scandaleuse, par Jean de Troyes, greffier de l'hôtel de vilJe de Paris ; V Addition à Vhistoire de Louis XI, par Naudé , «e savait et quelquefois minutieux annotateur, et enfin les TreuioeB e$ Otf$ertatfùns strr les Mémoires de Comincs, recueillies par M- Godefroy dans saa excellente édition de ces Mémoires, Olîviar tfe la Marche mo servira de contrôle par ses Mémoires toxii à fait bourguignons.
' Extrait à'nm athcienm ChrdmiffiHt. ^ Jddi^im m» Mémmm éa Gomiaes.
mmmkE ie ftams:. 343
saneti!ûn,ikoH 8iraiit«<»iii«urde IfiMiubDTâbtatkm eceléfriastîiqfue qui devait éelat» pten isié wmê d'mitt^ fonnes. Le pape Pie il, docte personnage, veM célèèfe soc» le nom d'CËnea» Sylvkid, avait pensive accrédité jadis de telles nmximes au concile âe B&ie; inaîa ïï en avait ensuite vu le p^l^ et depuis qu'il portait la tiare il vouk!t faire tomber ce» résistances isolées, qui^ poussées à l'extrême, devaient rbsupre Tunité. 11 avait déjà fait des âeotatives anprts de Charles Vii, et dans rassemblée de Mantoue, où il avait appelé les princes et les rois, il avait signalé te doctrine flrançaise camme mineuse et fatale à l'Église. Alors avait comnsacé à s'enraciner dans les opinions un certain droit d'!nd^ndance, propre a» clergé de France, mais plus encore an paa^ment et à l'univermlé. On ne roiBFpait pas avec le pape, mais on appelait de son autorité à ia suprématie du oondle.C'élalIfSÂire du gouvernement deffi^ise une théorie sans application. Pie fi avait été aux prises avec l6s lé^ gèretés de Charles Yll; il trouYa plus commode de s'adi^ * ser à la pditîque de Louis XI. La pragmatique fbt Tdbrjet d'une négociation diplomatique. On demandait au pape d'abandonner k maison d'Aragon et de protéger la maison d'Anjou, et puis d'établir dans le royaume un légat fran^ çfl» po«r la nomination des b^iéfices. Jean de louffroi, évèque d^Arras, était <^argé de conduire la négociation pour le roi. fi 7 uÂt du zèle; et, quand il parut à Rome, le pape le fit cardinal. Alors, s'il en faut croire les historiens, il ou^ blia d'imposer les conditions de la FVance ; mais la pragnïsttique était cassée, annulée, foulée aux pieds. Le peuple en iraina la charte par les raes avec des cris de joie, comme pour une vietolre, et le pape envoya au roi une épée qu'il avait bénite la nuit de Noêly et qu'il lui it offrir dans un loFurreau brillant de pierreries; Louis XI se crut dupe. H disgracia l'évêque qui s'étaitlmsséfâârealnsitardinal,m3!s plus tard il le retrouva pour d'autres intrigues.
Tels sont les récits de l'iiisioire *. Toutefois il existe des lettres dëPie Uet deLotûs XI qnisembLersûant Indiquer fne
' Voir le P. Daniel.
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ces raffinements ne sont pas exempts de chimères '. Le langage des deux souverains est plein de netteté, et il parait exclure toute pensée de ruse. Louis XI s'y montre avec une profession de foi qu'on dirait échappée à un souverain du moyen âge. « Vous nous demandez, d'isait-îl au pape, d'abolir la pragmatique sanction... Déjà avant d'avoir pris le sceptre un certain instinct de religion nous avait insiûré ce désir. Et maintenant, dirigés par votre autorité régulatrice de toutes les choses ecdésiastiques, nous nous appliquons avec une forte volonté à tenir notre promesse. » Et après ce début il reconnaissait que la pragmatique n'était qu'un instrument d'anarchie dans l'Églist». et de trouble dans TÉtat, et il déclarait l'abolir dans le royaume et dans toutes les terres de son c^éissance, vo«;iant, disait-il, être uni à la chaire de saint Pierre. « Et telle, ajoutait-il enfin, vos prédécesseurs Martin et Eugène IV, pontifes romains, avaient et exerçaient l'autorité relativement à la disposition •des choses ecclésiastiques dans notre royaume, telle et la même nous reconnaissons, rendons et restituons à notre protecteur le bienheureux Pierre et à vous son successeur, de notre pleine puissance, de notre libre jugement, et sans nulle contrainte de pouvoir quelconque *. »
Toute cette lettre de Louis XI est remarquable, et nulle parole ne trahit des conditions secrètes à Tabolition de cette pragmatique, qui pour Louis XI avait le tort de dresser^ comme il le dit, un temple de licence pour quelques prélats, et de briser l'unité du commandement, soit dans rÉgUse, soit dans l'État.
Quoi qu'il en soit, la pragmatique, ainsi annulée par des volontés restées douteuses, devait vivre encore comme doctrine nationale, même après qu'elle aurait été aboiie^par un acte plus formel des deux puissances. Louis XI au moins avait vu tout ce qu'elle recelait de discordes.
1462. •^- Cependant la politique commençait à grandir*
1 EpUtoUB et earii Traetat PU îl, pani. max. ad diioersos, reeaeii curieux; 1 vol. iii-4'', imprimé en 1518 à Lyon. ' Daium Tuf ont die xxvii nov. m.gccg.lxi.
Henri YI, vaincu par la faction dTork dans la sanglante bataille de Ferrybridge, s'était réfugié en Ecosse, et la reine Marguerite d'Anjou, femme intrépide, lui venait chercher des secours en France. Louis XI lui d >nna deux mille hommes, avec le vaillant Pierre de Brezé. C'était trop peu pour reconquérir un trône. On crut que Louis XI, ennemi secret de tout ce qui avait eu de l'éclat sous son- père, se proposait seulement d'envoyer périr Tintrépide sénéchal dans une entreprise inégale. Pierre de Brezé ne songea qu'à com* batti'e, et d'abord il s'empara de quelques places; mais les armes de Henri étaient malheureuses; il avait été encore battu, et Pierre de Brezé, avec ses deux mille soldats, ne put longtemps soutenir sa trî^^^'' fortune; il fut obligé de regagner la France. Henri restait captif, et la reine recommença ses courses aventureuses pour retrouver de nouveaux secours. Son père, René d'Anjou, avec sa royauté romanesque de Sicile, ne lui put donner que sa frêle inter* vention auprès de Louis XI, et Louis XI ouvrait peu son àme à l'émotion et à la prière. Tout ce qu'on obtint du roi, ce fut une somme de 20,000 livres, et encore il se réservait la ville et le château de Calais, au ca^ oti Henri YI reprendrait le sceptre. C'était mettre à trop bas prix l'entière libération de la France; Louis XI n'était pas généreux, et cette lois il n'était pas politique.
D'autres révolutions troublaient lé nord de FEspagne. Les rois de Navarre, d'Aragon et de Castille étaient mêlés en des querelles de succession, et déjà le poison avait été employé comme les armes. Louis XI se laissa nommer arbitre. Il offrit de se rendre à Bayonne, mais il se fit d'avance payer le voyage. Le roi d'Aragon lui assura le Roussillon et la Cerdagne pour trois cent mille écus d'or. Après cela il alla faire justice en Navarre. Les historiensracontentqueLouisXf ayant voulu voir le roi de Castille, qui avait tenu en échec le roi d'Aragon, l'entrevue produisit un double étonnemen dans l'esprit des Français et des Espagnols, les uns riant du langage trivial et des habitudes vulgaires dii roi castillan* * les autres voyant en pitié le méchant habit de Louis XI et son vieux chapeau, orné d'une peUte image de Notre-Dame
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en plomb pour toute parure. Louis XI, apvè» quelques mots de conférence, eut bientôt pénétré le peu de génicdo prince qui lui avait fût peur, et il s'en retourna plein de mépria, 86 conlentant de caresserses ministres, po^ir retrouver {âus tard le fruit de ses flatteries. Gomines prend an sérieux cetle douMe impression laissée en re^[>rit des deux princes par leur entrevue. « Ainsi pouvez voir qu'il est presque iaajpoii^* sible que deux grands seigneurs se puissent aocorder, pomr les rapports et suspicions qu'ils ont à chacune heune. Deux grands princes qui se voudroient bien entr'aymer, ne se devroient jamais voir, mais envoyer bonnes gens et sages les uns vers les autres, et ceux-là les entretîeDdFQient esa amitié ou amenderoient les fautes \ »
ii63. — Quoi qu'il en soit, le m s'en revenait avec une augmentation de territoire vers les Pyrénées; U availkùasé le duc de Nemours pour gouverner ces pays, et d^ il songeait à regagner de même dans la Picardie les pàaoes dea bords de la Somme (pie le traité d'Arras avait laissées an duc de Bourgogne. Un »rtide stipulât le droit qu'aurait M T(A de les racheter, moyennant quatre centmiUe écus é*oF* Louis XI alla en personne débattrece droÂL Le doc de Bour* gogne, d'un caractère et â*un âge facile, céda au monar* cpie; le comte de €harolaia frémissait au cootrdre ; mais la. politique de Louis XI s'étsdt, dit-on» délivrée de cet c^stade en brouillant le pèr0 et fils. Le comte de Cbandaisse ienait éloigné. Quand la négociation fut terminée^ le duc son père voulut l'amener à venir foire honneur au roi de France; le comte le refusa, disant qu'il ne voulait pas vok* de près les traîtres qui lui donnaient de ^ funestes consuls ^
Le comte de Oharolais en revient ssn irritation révéiaii cdle de tous les grands du royaume.
Dès les deux, premi^:^ années de sa royauté Louis Xi avait blessé tous les seigneurs, et d^ se manifestait un système arrêté de les tenir dans l'humiliation et rimpulssance. U y avait ea ce système une pensée d'unité qui se
<Comiii€0, liv. l, ek 14« )Moastrelet»t'' 9S.
Hismn» jm fiuskx. 347
raltacfaaît à la poUl^qae de Louk le Gros et de Philippe-An-^ gottte, mais cette ibis avec un canctère d^animonté per« sottnefie qœ les récents fûts éi'araies de la eheTalerle âe« nuâenl rendre odieux.
Les grands ôommes d'arroes^ les fidèles magistrats, tous les serviteurs éprourés du règne passé étaient diassés des emplois. Dunois sTsIt disfiaru de la cour, et même il n'y arait plus de cour. Ghabannes étaâtit la Basâlle. Le chance» Iter des Crsios était sans honneur. Le sénédtal Pierre Brezé était tout au plm tcMré dans son emploi de Normandie; maïs !1 gardait le sourenir de eette expédition d'Angleten*e où on Favait jeté comme à uneaiventnre oîi iJ devait périr. Ihiii, due dé Bourimn, a\!alt perdu le gouvernement de la Guyenne. La maison d'Orléans était à peine aperçue dans ta politique; et Loiâs XI venait de sacrifier ses prétentions sur le duc^ de Milan, en np déelarant proteetenr de la famille de Franç(^s SftN^ee qui Tavaât usurpé. Se là un sombre bouillonnement de colère dans les âmes des chevaliers et des geotiMoouiies. Et vainement la haine eût cherché à édater mr quelquemîiilstre puissant etoppresseur. Louis H était tout son conseil, et tout ce qu'il fallsit à sa poMti^pie (fêlait quelque h<»Dnie assez hal^ pour obéir à sa pensée, assez intrépide pour exécuter sa voknté. Il avait trouvé cet iBStrument. C'était lean de la Balne, évéque d'Êvreux, hoimne de condition <^scure, et pour cela même admirable auxifiaire de Louis XL fi n'était pmit sans génie; sa souplesse égalait œllede son maître; et quelquefois ces deux habiletés furent aux prises par des mojfiens semblables. Toutefois n n'eût servi de rien de faire du ministre tout Vcb* jet de la cr^re; car lel que Louis XI s'était révélé, les grands seiâaîent que lui scint avait tout le secret de sa poiitk}ue, et c'est droit à lui que devaient monter les idées de révolte.
Cependant le roi continuait ses voyages dans la Flandre. U visita Arras et Lille, donnai^aiii ducde Bourgogne de bons témoîgnagnas^ en racevant des honneure, mais se défiant du ecmte de Cfaarolais, Qo^a montrait à son père comme un ennemi.
Fendant es temps IfrHtatloa et lairol^vese propageaient
comme une contagion rapide dans le royaume. En un mo« ment une ligue se trouva formée entre tous les grands. Les daijnes et les demoiselles y entraient comme dans une conjaration de chevalerie. Mais tout se préparait avec mystère; on attendait une occasion propice pour éclater.
Louis revint à Paris; peut-être quelque lueur du grand secret lui était venue, mais il restait calme, k Saint^Cloud il reçut le duc de Savoie, qui lui conta les chagrins dont un de ses fils remplissait sa vie. Vous êtes trop bon! lui dit le roi; laissez-moi faire! Il envoie un sauf-conduit au jeune prince pour le réconcilier avec son père ; et à peine arrivé, il le fait%rrôter et conduire au château de Loche. Le duc de Savoie trouva la paix, mais par un moyen qui ne lui ôta paa ses douleurs.
i464. — Louis eût voulu pouvoir enlever de même le comte de Gharolais, dont Fhumeur lui était redoutable, autant que lui-même l'avait rendue importune et suspecte au duc de Bourgogne.
Le comte se tenait loin de son père, épiant de la Hollande où il vivait les événements et les intrigues^ et attendant rheure propice pour se mêler aux factions. On savait qu'il entretenait des connivences avec le duc de Bretagne, et son ardent génie grossissait les défiances. Louis XI essaya de le surprendre dans sa retraite au bord de la mer. 11 envoya un seigneur Picard, le bâtard de Rubempré, avec une cinquantaine d'hommes résolus ; mais Rubempré fit mal son rôle de police. Le comte de Gharolais sut sa venue, et fit mettre la main sur lui dans un cabaret. Tout se précipita par cette faute. Le comte manda â son père que le dessein du roi était de s'emparer de l'un et de Fautre. Le duc s'effraya et quitta soudainement Hesdin, oti il était allé pour attendre une entrevue nouvelle de Louis XL
Le j*oi courut au-devant de la plainte, en se plaignant luimême de l'enlèvement de Rubempré, et de l'outrage qui était fait â son caractère par de mauvais soupçons et des bruits inventés. Il fit une ambassade au duc de Bourgogne pour donner de la solennité à ses griefs. On eût dit un monarque jaloux de sa renommée d'innoœnoe. Cette ambas*
eade est curieuse dans les mémoires. Le comte de Gharelais s'était cette fois rapproché de son père, et leur cause devenait commune. On reçut à Lille les envoyés du roi; c'étaient Charles d'Artois comte d'Eu, le chancelier de Morvilliers, et Tarcbevêque de Narbonne, qui venaient chercher des réparatioi^s. Le duc de Gharolais ne se contenait pas dans l'audience qui leur était donnée, et plusieurs fois il troubla la harangue du chancelier par sa pétulance; car c'était lui qu'on accusait de troubler le royaume par des desseins de conspiration, au mépris des marques d'honneur qu'il avait reçues du roi. Le comte éclata, et le chancelier se contenta de lui répondre : « Monseigneur de Gharolais, je ne sui&pas venu pour parler à vous, mais à monseigneur votre père. » Le génie de Louis XI semblait présent. On désarmait le duc par la flatterie, et le duc ûnposa silence à son fils. Tout ce qu'on voulait c'était une apparence d'excuse, pour être dispensé soi-même d'apologie. Le duc fut obligé de se justifier d'avoir manqué à un rendez-vous du roi à Hesdin. Le lendemain le comte de Gharolais nia ses mauvais desseins et ses connivences avec le duc de Bourgogne; mais sa parole, à lui, restait superbe. Le duc demanda qu'on pardonnât au feu de son âge, et les ambassadeurs furent contents.
Us étalent chargés d'une galanterie du roi pour le duc; ils lui dirent en secret que le roi Gharles \n avait autrefois acheté le droit du roi de Bohème sur le Luxembourg pour vingt mille écus; Louis XI remettait ce droit gratuitement, en signe d'amitié, et en souvenir de ses bonnes grâces, lorsqu'il n'était que dauphin. G'était une générosité inattendue. Elle charma le duc ; mais elle toucha peu le comte de Gharolais qui, au départ des ambassadeurs, s'approcha de l'archevêque de Narbonne, et lui dit ces paroles : « Recommandez-moi très-humblement à la bonne grâce du roi, et lui dites qu'il m'a bien fait laver ic^ par le chancelier; mais avant qu'il soit un an il s'en repentira \ «
G'était une parole indiscrète, et qui pouvait, perdre la conspiration de France. Néanmoins tout restait secret. Les
"^ ComiaeSy iiv. U «h. 1.
SM nnreiins vr nums.
ccmJuTéB 96 ooniiftiflBaient an signe â*nne petite aiguiBeCte de soiequlle portaient à leur ceinture. Ite embrassaient dans leur eomplot toute la noblesse, et régHse leur servait de lendez-vou» pour recevoir les serments avec mystère.
Lerd cependant était brûlé de soupçons. Quelque chose de Yagne l'ayertissait qu'il y aviât des- trames. U avait fœil sur le duc de Bretagne ; c'était le {Ans redoutable et le plus suspect. 11 lui envoyvL son cbancdier de Mortilllers, comme pour tenter sa rébellion. On allait lui faire un crime soit de l'hommage qu'il recevait des seigneurs bretons, lesquels £f(^ligeaieiit à le servir contre tous ceux qui peuvent vivre m$ mmnrîr^ sans excepter le réi de France, soît du titre de duc par ta grâce de Dieu, qull s'attrlbuaft au mépris de la amrveraîiieté du monarque, eomme aussi dn droit de battre monnaie d'or, du serment de ses ëvèques, des levées extraordinahws, et de plusieurs autres griefs qui tenaient à la constitBtieii fiscale du royaume. C'était mi piège adroit. Le duc fat prudent : S ne répondit pas par des brusqueries ; il dit que la diose était grave, qu'elle demandait du temps, qu'il suppliait le roi de lui permettre de la méditer. B ne mailtiuait pas de bons conseillers; son diancelîer Chauvin était habile, et la haine et la crainte leur étaient à l^un et à l'autre une bonne ins^Hration. Tànneguy du Ch&tel, Tandeu ami de Charles yii, était aussi là, disant au dnc, dont il ét^t grand makre dli6tel, de mander au roi que c'était une affaire à traiter entre eux ; et il Pavertissait en môme temps qu'après cette démonstration ambiguë fL n'y avait plus qu'à se hftter. Dès que le roi épiait Toocasion des vengeances, les conjurés devûent le prévenir par un éclat inopiné.
Le chancelier s'en retourna avec de boimes paroles ; Q n'avait fait qu'animer la ferveur de la révolte. Les grands se communiquaient leurs impressions. Déjà ils avaient mis dans le secret de leurs desseins Gharies, frère de Louis XI, duc de Derry, et parla ils comptaient les accréditer aux yeux des peuples. Le comte de Chardais attendait le signal Le duc de Bourbon avait une armée toule ptéte ; le comte d'Armagnac était lié par ses promesses ; Dunoîs et le maréclial de Lohéac arrivaient en Bretagne pour hâter l'explosion. Enfin on prit
le p»^ 9miWfmtnn signai secret à toi» les eanjaréi, et ia FratKse se csouirrit d'émissaires^ haMllés es iraiies, pour appela aux armes.
i465. -^ Pendant ce temps le roi, qui avait pris au s^eux
la réponse évasive du duc de Bretagne, se mettait en marche, avec une armée, v^rs Poitiers. Nul bruit n'était Yenii à ses oreilles. A fîDiâera il reçut Tamieguf do Ghàtel et d'autres eiyfoyés de Bretagne qui annonçaient la produûne t6> nue du due et sa soumission. Le mystère était profond; puis tout à coup on apprend que le duc de Berry est sorti ée Poftîere et quil fuit vers la Bretagne. Le roi s'étonne; il veut se précipiter à sa poursuite. En même temps \kaat la nouv^te que le duc de Bourbon est à fat tète d- une armé» avec un drapeau de révolte. Âkrs tout se déckre ; le roi découvre enfin la vaste trame qu'il n'a £ût que piesseatîE; De toutes psff ta oa reçoit des nouvdUesfmiestes. G'estle duc de Berry dont te nom sert de lien aux conjurés. La ligua embrasse le royaume ; die a pour signal et pour mot d^ordre^ le BIEN vmuc. Tout s'émeut; la noUesse sort en armes de ses chftteaux, car le bien public c'est son drmt et son privilège qu'elle revendique. Par malheur les noms les ^us po* pulaires de la dieval^e se m^ent aux cris de révolte; ta* nois tire Fépée pour la même cause rpie le duc d'Àlençon ; Tanneguy du Châtel envoie de la Bretagne le signal de guerre au comte de Charolais. I>e frère du roi ouvre aux armes ennemies les portes delà France.
A tout ce bruit de rébellion Louis XI s'arrête et médite. 11 n'était pas homme de batailles, mais il n'était pas roi à laisser tomber le sceptre. La politique, était en aide à son épée. ^
te comte de Gharolais marchait déjà avec <]Kx mille hommes, laissant pour apologre a son père étonné un manifeste du duc de Berry. La Bretagne se montrait avec des levées formidables. Le Bourbonnais était en armes. Louis XF avait vingt-quatre mille hommes pour résister à toutes ces agressions.
D'abord il envoie à Paris Jean de la Balue. Le ministre ft empare de la bourgeoisie, et veille à la défense de la dté.
352 mSTOniB DR FEANCS.
Toutefois, dans la premîôre émotion des assemblées populaires, Chabannes s'échappe de la Bastille, et court porter son épée et sa colère aux rebelles du Bourbonnais ; mais la ville reste gardée par le peuple, comme si Tennemi éiait aux portes.
I^ roi envoie ainsi des serviteurs et des officiers aux diverses places de la Somme ; il répand des lettres et des manifestes dans les provinces ; il parle aux populations; et en accusant le crime des factieux, il ofiTre Tamnistie à ceux qui ne sont qu'égarés* Après cela il conmience à s'ébranler avec ses troupes. U visite d'abord les frontières de Bretagne du côté d'Angers ; il remet la défense de la Normandie à René d'Anjou, le roi de Sicile, et au comte du Maine son ministre, et il va de sa personne , avec la plus grande partie de ses troupes, tomber sur le duc de Bourbon, déjà entouré des principaux rebelles, entre lesquels se voyûent Jacques d'Armagnac duc de Nemours, le comte d'Armagnac, Alain d'Albret, avec leurs vassaux en armes.
Tout cédait devant le roi ; les villes s'ouvraient, et les factieux commençaient à fuir vers FAuvergoe. La duchesse de Bourbon, cœur de Louis XI, craignit l'extrémité de cette guerre et se fit suppliante. D un autre côté les nouvelles du comte de Charolaîs arrivaient pleines d'alarmes. Louis XI accorda la paix«Par un traité fait à Riom, il fut convenu que les princes déposeraient les armes et solliciteraient les autres rebelles à les imiter. Toutefois le roi ne se méprenait pas sur celte paix improvisée, et peu de temps après, en effet, le duc de Nemours trahissait sa parole ainsi qoe les autres. Mais il fallait rassurer Paris tremblant au bruit de la marche du comte de Charolaîs; Louis dirigea de ce côté toutes ses forces, affectant de donner de Téclat à cette paix du Bourbonnais qui ne voilait que des perfldies.
De son côté le comte de Charolaîs s'était arrêté à Lagny sur la Marne, et là il avait essayé d'entourer de popularité cette guerre du bien public , en brûlant les registres des impôts et faisant meltre le grenier à sel à la merci du peuple. De là il courut aux portes de Paris ; il devait y trouver les Bretons en armes, il n'y trouva que le vice-
chancelier du duc avec des excuses qui le remplirent de colère. Mais seul il voulut tenter d'enlever Paris par un coup de main. Le maréchal de Gamache et le seigneur de NantouîUet s'étaient jetés au milieu de la bourgeoisie; la défense fut intrépide ; rartillerîe des murailles fit éloigner les Bourguignons.
Le comte de Gharolais s'avança par la Beauce ; il avait appris que le duc de Bretagne arrivait enfin ; il alla Fattendre sous les murs de Montlhéry. Le roi était à Orléans. Déjà le duc de Milan avait fait marcher à son secours par les terres de Savoie cinq cents hommes d'armes et deux mille fantassins. La plupart se jetèrent sur le Bourbonnais ; le reste venait se joindre aux forces du rdi. Quelle que fût son aversîr'i pour la guerre, il était difficile de ne point aller cette fois à la bataille. 11 demanda l'avis du comte de Maine et du sénéchal Pierro de Brezé qu'il avait appelé près de lui. L'un et l'autre conseillaient de marcher droit au comte de Gharolais : Louis XI hésitait. Tout à coup dans la délibération il s'adresse au sénéchal : « Est-il vrai que vous avez signé la ligue? lui dit-il. — Oui, sire, répond le vieux chevalier y ils ont mon seing , mais vous avez mon corps. Le seing leur demeurera, et je vous servirai tout de mon mieux. » Louis XI aima cette franchise : « Eh bien ! reprit-il, je me fie à votre parole -, vous conduirez mon avant-garde; allons à Paris. »
Ce n'était pas la pensée de Pierre de Brezé , ami des coups d'épée. Il se charge de conduire en effet l'avantgarde , mais en disant : Je les mettrai aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les pourra démêler, pès le lendemain matin l'armée du roi était en face du corps de l'armée bourguignonne où commandait le comte de Saint-Pol.
Mors le roi trouva du courage. Le comte de Gharolais l'attendait dans une autre direction ; il accourut. La bataille s'engagea brusquement. Le roi renversa tout ce qui se trouva devant lui : et de son côté le comte de Gharolais, vaillant jusqu'à la témérité, pénétrait dans les rangs français ; il dispersa leur aile gauche. Il faillit périr dans cette
âCi iMflliftiM! M FJUMSEt»
ntfée ; il j fat deux fois blessé» Mais Id victoiie restait in<dédse. Des deux G6tés, après un $icharnement égal, on Mssa tomber le combat, et nul ne semblait s'en attribuer flK)nneur. Toutefois les Bourguignons avaient été plus ruieînent atteints, et une iispitession de peur les dominait dans leur camp. Déjà le comte de Saint-Pol conseillait de i^éloigner dès le matin, pour ue rester point sous la double attaque 4u loi et da maréchal de GainacbPt^qui pouvait accourir avec les troupes parisiennes; mais le roi qui ne songeait qu'à Paris se mit en marcbe dans la nuit même v^rs C(»pbeii. Alors 1^ Bourguignons s'attribuèrent la victoire. Tomt fut Hz^rre d«QS cette tâtaille ; elle avait été inpréyue et désordoniiée; Pierre de Brezé, l'impétueux se séchai, qui avait eaigagé Tafifaire par surprise, y avait été teé dès le début; deux ou lr(»s mille morts gisaient pêlcsiêle;^» en lit le triage j^ur tes i^nterrer; puis en même temps que les Bourguigooip» entraient dans le camp du ioi, l«}rs fuyards aombx)SU(| dispersés au loin^ annonçaient la défeite du comte de Claarolais. Quelques-unes de ses Iroupes occupaient Sàint-Mai^ence ; d'autres toucbaîent d^À le paat de SaintrClcNod; toutes s'enfuirent à ces nou- Vattes.
Cependant le roi arrivait i Paris; il y caressa le peuple, ^dx)lH quidqpcies impôts, reçut gracieusement les remontrances de l'évoque, et se laissa imposer le comte d'Eu, 0ouv<erneur de la ville, avec un conseil de six bourgeois, de six conseillers du parlement et de six docteurs de l*univ^iisité ; puis il courut assembler à Rouen la noblesse de Normandie*.
Les princes, de leur côté, s'étaient réunis à Etatnpes. Le éiac de Brets^ne avait enfin paru avec six mlDe cavaliers d'élite. Autour de lui marchaient les hommes d'armes qui «valent jeté tant d'éclat sur le dernier règne. On s'avança vers Paris. Dunois se faisait porter à l'avant-garde sur une
n y eut de petits comjmts au passage de la Seine ; mais ' Chron, de Jean de Troyei , mx Chutan^ êçi^ndaleuse.
les princes ToidiâeBl tenter Paris par la oorraptkm plutôt que de l'attaquer par la force. Le duc de Beny enyoya ua liéraiiit que le comle d'Eu n'oea arrêter, il prenaU, dans ses lettres à la bourgeoisie, au parlem^it, «i clergé et à Tuni^ versttd, ie titre ée régent dfu royaume. C'était remettre la Bionarcye m question , et rétrograder à l'anarchie du roî ieaa. Mais les lettres étaient flatteuses ; on parlait peu des griefs des princes, beaucoup des griefis du peuple. On vou** lait léfonner TEtat et rappder les bons usages de la naUen. On demandait des conférences avec les plus sages citoyens., et par leur conseil an esp^ait ramener Tordre dans tout le loyatiBie K
Les ^ands corps de Paris se laissant aînsî caressa, et peu après on délibérait à VhàtiA de ville sur les lettres des ^nces. Il fût résolu qu*«n leur «iverrait des députés^ Févêque en fête, CkiUlaume Chartîer. C'était toucber à la trahison ; on les reçut avec bonneur. Le duc de Berry ^^résidait l'àsseaiMée. Dunoid parlait; il sut coavaincxe les rebdles« Btentôl on eonféra des moyens d'entrer à Paris «as éclat. ^
Cependant le comte d'Eu avait averti le roi. Louis XI, à la nouvelle des défections qui se trameot, part de Rouen avec deux mille hommes d'armes ; la noblesse le suit avec tout ce qu'on a pu lever d'ardiers dans les villages de la Normandie. Il tremblait d*arriv(^ trop tard, et déjà il méditait des projets de fuite désespérée en Suisse ou à Milan ^ Mais ia d^bération des députés et des princes durait encore. Le roi pénétra dans Paria. Le p^iple capricieux lé reçut avep acdamalion; la rébdlioa ét^t déoooeertée. Cependant Louis XI ne se hâta pas de la frapper; il affecta de laïao*^ dérâtîon, et se contenta de quelques exUs.
Alors les con^ts reoean»eiioent. Le comte d'Armagpsaef le duc de NeiBoun et le seigneur d'Albret ont reparu avao six mille chevaux, au mépris de leurs senao^ts de Ri<HQ. La guerre devient menaçait. Toutef<»s la défense de Paria
^ Chron» de Jean de Troyes, ou Chron. scandaleuse, » Comines, liv. I, ch. 8.
et la présence du roi jettent du trouble dans Pâme des re>belles. Tout leur devient un sujet d'épouvante. Un matin le camp se réveille à la nouvelle que Tannée royale vient Venvelopper. Des éclaireurs l'ont vue déjà toute disposée dans la plaine. On s'avance timidement pour la reconnaître. Le canon tirait déjà à tout hasard vers les lieux occupés : c'était un champ couvert de chardons qu'au travers du brouillard on avait pris pour des lances *.
La négociation se mêla bientôt à cette guerre pleine d*a- ^armes. Les princes demandaient des conférences et faisaient des conditions d'apanages. Le roi les écouta, espérant faire d'un traité de paix une occasion de jalousie et de rupture. Et d'abord il affecta de la préférence pour le comte de Charolais. U voulut traiter avec lui directement, et au grand étonnement des deux partis, il s'en alla sur un bateau jusqu'en face du camp bourguignon avec un petit nombre d'officiers. Sa cavalerie le suivait le long de la Seine. Le comte de Cha« rolais s'avança sur le bord de la rivière avec le comte de Saint>Pol. « Mon firère, m'assurez- vous? » dit le roi. « Ouï, mon frère, » répondit le comte, ft s'appelaient mon frère, parce que le comte avait épousé en premières noces Gatlierine, sœur de Louis XI.
Le roi descendit de la barque. « Mon frère, dit-il au comte d'un air riant et confiant^ je connois que vous êtes gentilhomme, et de la maison de France. — Pourquoi, monseigneur? » répondit le comte. « Pour ce, reprit le roi, que quand j'envoyai mes ambassadeurs à Lille naguère, devers mon oncle votre père, et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous^ vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne que je me repentiroye des parolles que vous avoit dit Morvillier avant qu'il fust le bout de Tan. Yous m'avez tenu promesse, et encore beaucoup plus tost que le bout de l'an. Avec telles gens je veux avoir à besogner, qui tiennent ce qu'ils promettent *. » ^
Le début était gracieux. Louis XI se laissa faire des re-
' * Comines.
*lÀv, I, ch. 12.
HISTOIBB DE FRANGE. 357
merclments; puis on passa aux conditions de la paix. Or. demandait la Normandie pour le duc de Berry. Le roi dit qu'il ne la pouvait concéder ; mais volontiers il accordait au fomte les villes de la Somme, et en surcroît de bienveillance, il faisait connétable le comte de Saint-Fol, son ami. C*était plus que ne voulait le comte de Gharolais. Ce qu'il fallait à Louis XI, c'était de jeter entjre les rebelles un germe de discorde par cette exagération môme de confiance et d'amitié.
Déjà, en effet, les autres princes étaient furieux que le comte de Charolais traitât isolément pour son compte. L'intrigue commença à devenir perplexe; miUe passions étaient en jeu. Mais là-dessus la Normandie se déclara pour le duc de Berry ; la province estimait à honneur d'être l'apanage du frère du roi. Alors la finesse de Louis XI se crut vaincue. U persista néanmoins, et il se résolut à faire des traités, comptant sur des expédients imprévus pour les éluder.
11 y en eut un d'abord à Confians, puis un autre à Saint- Maur. Chaque prince de la ligue arracha ce qu'il put : le duc de Berry avait la Normandie, le comte de Gharolais les villes fortes de la Somme; Dunois reprenait les terres dont on l'avait dépouillé, le duc de Bretagne avait satisfaction sur les points litigieux de l'hommage; le duc de Bourbon était comblé de pensions. Les charges de l'État étaient autrement distribuées ; les fidèles étaient sacrifiés» la rébellion était payée, et Louis XI signa toutes ces stipulations, espérant du temps l'occasion de se venger. On stipula même la réformation de l'État; car il ne fallait pas que la ligue du bien public eût ràir d'avoir oublié le pays. 11 fut dit que le roi commettrait trente-six nota,bles du royaume pour aviser à la réparation des désordres; mais des deux côtés on savait la valeur de cet article, et quand il fut signé personne n'y songea plus. #
• Telle fut cette fameuse ligue du bien public, amenée peu^ être par une défiance extrême de Louis XI; car, à force de politique, son génie s'était fourvoyé. U n'était pas surprenant que les vieux chevaliers qui avaient si vaillamment tiré répée pour la royauté de Charles VU voulussent jouir de
358 HISTOIRE DE FRANCIT.
leur renoBomée et de leurs honneurs^ et tonîsXUen fesr ëîoîgnaot à outrance, ne fit que provoquer ces colères superbes, toutes prêtes à raviver Fanarefaîe féodale^ lorsqu'il était fticîle peut-être de les tenir domptées sous îe sceptre. La chevalerie avait été nationale : ce fut un danger de lui laisser croire que son dévouement n^avaîl été que de Tégoîsme; il eût été plus politique de faire de sa gbire un intérêt et un ornement ue la monarchie.
Au reste ces cabales avaient appelé diversement à leur aide les passions étrangères. Le comte de Charolais, ennemi Jusque-là de la maison d*York qui avait pris îe trône à Ta xnsûson de Lancastre, avait sacrifié sa haine à sa politique ; déjà le nom d'Angleterre était mêlé à ranarchîe chnîe qui menaçait de nouveau de ronger la France. De son côté te roi avait excité les révoltes des Liégeois, et leur avait ac^ cordé un traité; ils se répandirent sur les terres bourguignonnes. Cette ligue du bien public n'^avait été qn'\in signai d'extermination et de ravage.
Lorsque la paix de Gonfians et d^ Saînt-Haor parnt assu-rée, chacun s'en alla pour aviser aux expiations et aux vengeances. Le comte de Charolîaîs marcha sur tes Liégeois avec son armée. Ils se crurent perdus; ils suppRèrent te duc de Bourgogne de se faire médiateur auprès de son fila. Ils furent obligés de venir tomber à genoux devant le comte. On les écrasa de tributs; mais on n'arrachait pas la haine did leur cœur. Us continuèrent de compter sur Louis XF, qui ne sut plus tard que les trahir.
1466.— ËtLouisXIaussiavaît ses médilatfojisdèvengeance. Tout en signant le traité die Saînt-Maut, il' avait écrit, en préeence de quelques officiers du pariemeot, une protestation contre des conventions qui lui étaient arrachées par la. force» Par là il se croyait libre de les détruire par te poBtique. Il commença par s'assurer de Paris vpuis il alla faire d'Oriéans le siège de ses intrigues^ comme pour lès rendre moins suspectes. Son plan était d'arracher lia Normandie à son frère. Le jeune prince s'y était retiré avec la plupart des seigneurs, qui pensaient s'abriter près delulcontréla colère d'umonarmie\ mais déjà les rivalités de faveur avaient fait de cette
pelîte cour une horrîbre a^âttjliîe. touîs tl en détacfcâ Dr duc de Bourbon par desmariages de famille. L'envie ferîftett*' tait sourdement. Un parti se faisait protéger par le duc ié Bretagne, qui devait enlever le duc de Normandie pour vaincre le parti con traire. Le roi épiait toutes ces discordes. Enfin, quand le moment fut propice, il parut en armes. Alors le duiT de Bourbon se déclara; plusieurs places s'ouvrirent. Le rof prit le Pont de l'Arche, et de îà courut faire un autre traita avec le duc de Bretagne. Il ne stipulait rien de nouveau^; mais, en comprenant dans le traité la plupart des seigneursr, il ôtait de la confiance au duc de Normandie. La ^lle dfe Rouen, efifeiyée, l'abandonna; toute la province suivit. lA petite cour s'était dispersée; le duc de Normandie s'enfuil en Bretagne. C'était le second dénoûment de la guerre dtt bien public; dénoûment ridicule, qui laissait le frère du rof, sans titre et sans apanage, obligé de s'aller cacher au château de l'Hermine, près dé Cannes, après avoir été tristement éprouvé comme un génie inégal aux entreprises de la polîtfc que et aux aventures de la sédition.
Le roi s'appliqua à s'assurer le fruit de sa politique. Itpai^ courut la Touraine et la Normandie, faisant quelques punî- ^ tions, maïs aussi songeant à gagner les peuples par des ré^ formes. Dans ces voyages il expédia à Paris tmg mandement pour y estre scellé^ dont l'objet mérite d'être noté dans l'histoire. Paris avait perdu une grande partie de sa population parla guerre, par l'anarchie et par la peste. Louis Xî attsTchait de l'importance à rendre à la ville son antique éclat. Mais son expédient fut étrange. 11 ordonnait dans son mandement que « quelques gens de quelque nation qu'ils feuâsentpeussent delàen avant venir demeurer en la dicte vilte et es faulxbourgs, et banlieue, ils peussent joyr de toutéà franchises de tous cas pour eulx commis, comme de meurtre, furt, larrecins, piperieset tous autres cas, réservé crime de lèze-majesté; et aussi pour résider illec en armes pour servir le roy contre toutes personnes; lesquelles lettres furent leûes et publiées par les carrefours de Paris, à son âh trompe *. » Et peu après il s'en^vint à Paris faire un dénonh
* Chron. de Jean de Troyes.
brement de cette population ainsi ouverte à des agglomérations effrayantes. 11 avait classé les citoyens par compagnies» avec des chefs et des bannières, et il sembla déployer à plaisir cette défense de TÉtat. La monstre^ comme dit le chroniqueur, fut brillante; il se trouva quatre-vingt mille testes armées « dont il en y avoit bien trente mille tous armez de harnois blancs, jaques ou brigandines * ; » il les passa en revue dans la campagne du côté de Suint-Ântoine; il témoignait peu de respect pour ce ramas d'hommes ^ mais il l'cla- Idt comme un objet d'épouvante. En môme temps il instituait une commission pour aviser à la réformation des désordres qui s'étaient introduits dans l'administration delà justice. Jean de la Balue était admirable à servir ses desseins, ^i ce n'est qu'on jugeait étrangCvque Tévôque fût employé à passer des revues militaires, comme il eût présidé à des travaux administratifs. C'est ce qui fit que Ghabannes, ramené auprès de Louis XI après tant de vicissitudes, lui demanda plaisamment de lui permettre d'aller faire l'examen des ecclésiastiques d'Évreux et leur donner les saints ordres. Qu'est-ce à dire? répondit Louis XL — Est-ce, reprit Ghabannes, qu'il ne me convient pas aussi bien d'ordonner des prêtres qu'à l'évoque d'Évteux de passer des revues de soldats? tf
C'était une laillerie qui touchait peu Louis XI. 11 employait les hommes moins selon leur génie que selon le sien. Dunois avait été nùs dans la commission des réformes judiciaires, et il y rendit des services parla droiture de son esprit.
Cfc fut vers ce temps que Louis XI voulut faire enregistrer au parlement Fabohtion delà pragmatique sanction, Louis XI, apparemment, supportait mal les ibrmes de^ société, soit religieuse, soit politique, où toute la constitution n'allait pas s'absorber dans l'unité de la monarchie. L'histoire n'explique pas autrement cette persistance à annuler le droit ecclésiastique tel qu'on l'avait proclamé à Bourges, et tel que Tentendaient le parlement, l'université, et une portion des évoques. Il ne fut pas assez puissant pour vain-
> Ibid, — Brigandine, cotte d'armes.
cre ces résistances. Le parlement lui adressa des remon" trances^ et celte œuvre d'opposition est remarquable pour sa forme; la controverse est libre, et le style est net; déjà on entrevoit la belle langue d'un grand peuple *. Le procureur général, Jean de Saint-Romain, offrait de déposer sa toge plutôt que de ti-ahir à ce point l'intérêt public. Le recteur de l'université alla protester auprès du légat du pape. Il fallut laisser vivre ou dormir les maximes de Bourges, dont les opiniâtres auraient fait un instrument nouveau de révolution,
Louis XI fut plusbeureux à manier les États, qu'il appela à Tours, et qu'il fit déiii^érer sur l'apanage de son frère. Les Ëtats concédèrent au duc Charles douze mille livres tour^ nois en assiette de terre par an, et tiltre de conté ou ducké, avec une pension de soixante mille livres. Mais ils dénièrent au roi le droit de lui restituer le duché de Normandie, le roi ne pouvant démembrer la couronne; et Louis XI ne demandait pas mieux que d'être ainsi contredit par les Ëtats. Il en fut de même des questions de Bretagne : le duc retenait des villes au profit de Charles, et gardait ses alliances avec l'Angleterre ; les États eurent l'air de sommer le roi de lui courir sus, et ils lui offraient de l'argent et des soldats. C'é- . tait tout ce qu'avait voulu Louis XI. Après cela les États furent congédiés ^
Louis XI suivait d'ailleurs ses vues politiques; il continuait de travailler à l'agrandissement et à la prospérité de Paris, en ravivant le commerce et disciplinant les populations qu'il avait appelées. Dans sa pensée Paris était un instrument de domination ; mais en même temps il portait sa prévoyance au dehors. Ce fut dans cet intervalle de paix une chose curieuse à étudier, que ces deux génies de Louis XI et du comte de Charolais se suivant l'un l'autre, s'épiant et se tri^issant par des flatteries, se trompant par des ambassa-
^ « Remonstranoes faictes au roy Louis unzième de ce nom, touchant les privilèges de l'Eglise gallicane, par messieuis de la court de parlement, etc. » Imp. à Paris, ]56l.
3 ChronoL du eitau généraux, par Savaron. — Chron, de Jean deTroves.
362 msTornB rm fraucb.
des publiques, se dérobant lears desseins pfff dte* émissaires secrets, môlant à leurs ïntrîgues FAngleferre, la Brefia^ gne, la Savoie; faisant des plaintes et des réconciïlalion»par artifice, se défiant de leurs querelles comme de teurs* trêves, soupçonnant partout des pièges, et prêts ^l^ment à justifier leurs doutes mutuels pstr h. perfidie.
1467.— Là-dessus mourut PliîRppe le Bon, prince également »dh)irable par la modération et par le couragr^, par la bénignité et par la justice, mais d'une incontïnewee de mœur» que rhistoire ne saurait assez flétrir. Tout allait changer d'aspect par la politique ardente et téméraire de Charles, son fils.
Le roi avait eu Tceil sur se^ alliances avec le duc dé Bretagne; et, pour rompre cette puissance suspecte, il avait continué de susciter à la Bourgogne lia haine et la guerre des Liégeois. Le nouveau duc était acharné contre ces ennemis toujours vaincus et toujours survivants. L'année précédente il avait frappé d'une vengeance atroce xa vHle de Dînan, liguée avec eux. Après qu'elle avaîf été prise d^aa^* saut^ on avait jeté dans la Meuse huit cents de ses haM^ tants ; ensuite s'était faite une paix achetée par de nouvelles* sommes d'argent, mais qui ne faisait que voiler l'amour de la vengeance.
Dès la mort de Philippe le Bon les Liégeois reprirent les armes, et ils se saisirent de & ville de Hui, où le duc avait une garnison. Charles leva une armée et marcha vers Louvain. Là lui vinrent Jean delà Bàlùe, devenu cardinal, et le* connétable de Saint-Pol, demandant, de la part du roi, qu'iï ne fît point la guerre aux Liégeois, ses alliés; ajoutant toutefois qu'on les lui abandonnerait, pourvu qu'il ne se mêlâtt point aux querelles que le roi pourrait avoir* avec le due d\? Bretagne. L'indomptable duc n'écouta point ces parofes. B avait pris l'épée pour châtier les Liégeois, et il comptaîf avoir la bataille dans trois jours. « Si je la perds, ajoutadta, j^ crois bien que vous en ferez â votre guîae ; mais' aussi si je la gagne, vous laisserez en paix les Bretons. »
Ce fot tout le sueeèchde l'ambafisade* Trois jpurs après en effet les Liégeois paraissaient au nombre de trei^ mili«
pour défendre Saint- Tron, assiégé par fes Bonrguîgnon». Leduc leur en tua neuf Hïîlte, prit Saint-Tnm et courut à Lîége. Les habitants consternés firent toxnbenm pan deleiirifraraffte pour laisser entrer le vainqueur, et îu! remirent leurs tré»sors et lo.nrs armes. Vn puissant secours leur arrivait, conduit par Chabaunes. La nouvcHe de cette victoire rapide Tarrêta dans sa marche. Le âut avait déjà quitté Liège après avoir démantelé la vîHe.
1468.— Ce succès l'avait rendu fier, et il pensait protéger par sa victoire le duc de Bretagne; mais le rtrf, que cette sorte de défi aurait peu touché, était préoccupé du péril qui pouvait naître de la connivence de son frère avec les deux princes. Il avait fait dans toutFhiver des préparatifs foriçidabîes ; il menaça de les jeter brusquement sur la Bretagne, et en même temps it faisait marcher nne armée versCompiègne pour arrêter les efforts que pourrait tenter le due de Bourgogne. Le duc de Bretagne, effrayé de l'invasion, se soumit au roi, lui remit des places, accepta toutes les conditions, signa un traité qui lui fht dicté (traité d'Aneenis), et en envoya une copie au duc de Bourgogne par un héraut.
Ces nouvelles inopinées vinrent frapper de stnpeurle duc de Bourgogne. Mais ce qui allait suivre était pl'us étrange.
(Tétait le roi qui, aux premiers ébranlements de la Franceet dé fa Bourgogne, avait ému les Liégeois, et les avait secrètement excités aux armes. Il eût été facile de' comprimer la pétulance du terrible duc par un ensemble d'attaques qui l'auraient enveloppé dans ses terres; niais dès que le roi vît la première issue des batailles, il s'arrêta: brusquement. B n'aimait pas la guerre, et les Liégeois paraissant déjà frappés par une défaîte, il Fes délaissa.. Il fllr offrir la paix au duc de Bourgogne, en le dédommageant des armements qu'il avait faits parone somme dé cent vingt mille écus d'or. C'était Itii oflfrir Ite prix d'une victoire» Le duc accepta.
Le roi alla plus loin. If fit demander au duc une entrevue-y
«t il proposait de l'aller trouver avec toute la confiance que
i)nne l'amitié ou Testîme. C^est ici un mystère dans lia vie
364 flisTonus dk frakce.
de Louis XI. Le duc craignit ud piège; il pensait qu'on voulait donner aux Liégeois la facilité de poursuivre leurs desseins. On courut le rassurer. Lorsque la paix serait parfaite avec la France, il pournût à son aise, lui disait-on, écraser ces ennemis! On ne «ui demandait qu'un sauf-conduit, et le roi arriverait au rendez- vous avec un simple cortège d'amis. Il semble que Louis XI, peu accoutumé à la domination des armes, crut avoir assez établi sa supériorité parla paix arrachée au duc de Bretagne, pour n'avoir plus à redouter aucune trahison; il pensa dominer ainsi le duc de Bourgogne, et un instant d'exaltation emporta cette âme naturellement craintive et défiante.
Mais en réalité c'était une victoire encore pour le duc de Bourgogne de recevoir le roi dans une de ses places fortes, môme quand aucune pensée de perfidie n'aurait fermenté dans son esprit. Cette entrevue demandée fut accordée. Le roi arriva à Péronne^ suivi du duc de Bourbon, du cardinal de Bourbon son frère, du connétable de Saint-Pol, du cardinal de la Balue et de Tanneguy du Ghàtel. Rien de plus inexplicable que cet épisode d'imprudence téméraire et folle dans cette vie d'inquiétude, de soupçon et d'épouvante.
Dès son entrée à Péronne il semble qu'un voile tombe des yeux du monarque. Il voit là assemblés une foule de seigneurs qu'il a^;hassés de sa cour, qu'il a irrités, et qui sans doute respirent secrètement la vengeance. Us ont l'air de s'empresser autour de lui avec des respects pleins d'ironie. Louis XI s'étonne et s'inquiète; il demande des sûretés au duc de Bourgogne, qui proteste que nulle injure ne lui sera faite; et l'on commence ainsi quelques conférences.
Maison même temps survient un incident plus grave. Les Liégeois, mal initiés à la politique ambiguë de Louis XI, avaient continué leurs préparatifs de 4. uerre, et ils avaient fini par éclater. D'horribles nouvelles arrivaient à Péronne. On disait que les Liégeois avaient investi la ville de Tongres, oîi se trouvait leur évéque, chargé par le duc de Bourgogne de veiller à la paix; qu'ils l'avaient prise de force, et qu'ils avaient égorgé les habitants avec un grand nombre de chanoines, et qu'a peine l'évoque avait échappé au massa*
cre. Le comble c^était, ajoutait-on, qu'avec les Liégeois se trouvaient deux envoyés du roi qui avaient présidé à ce dé sastre. Â ces récits le duc furieux fût fermer les portes de la ville et celles du château. Louis XI est prisonnier.
Rien de plus curieux que cette situation dans les mémoires de Comines. Le roi reste d'abord étourdi du coup singulier qui le frappe-, il redoute les dernières extrémités de la colère du duc. Il songe à la France, oti la ligue du bien public peut se raviver. Tout lui est un objet d'effroi. Les seigneurs qu'il a vus à son arrivée à Péronne peuvent se venger sur sa vie. On le laisse seul, livré à ses angoisses. Et de son côté le duc est tout épouvanté de sa hardiesse; il hésite, il délibère, il ne sait quelle suite il donner?» à ce premier coup. Cette incertitude dura trois jours. Le duc ne se couchait pas, il se jetait seulement sur son lit, tout habillé, et puis il se relevait pour conférer avec Comines, qui le tempérait par de bons conseils. Peu à peu on avait laissé pénétrer quelques émissaires auprès du roi pour épier sa contenance. Il essaya de les corrompre par de l'or. Le duc savait par là à quel prix l'effrayant captif mettait sa liberté, et lui-môme cherchait une issue à des perplexités qui semblaient audessus des témérités de son génie. Quelquefois il revenait à des pensées extrêmes, trouvant un péril égal à relâcher et à retenir Louis XI. Comines, par bonheur, refréna cette pétulance, et fit préférer enfin la négociation. On avait entendu Louis XI dans ses divers pourparlers avec les émissaires du duc. On savait jusqu'oti il pouvait aller pour se racheter. Lorsque le duc crut voir le moyen d'enchaîner sa parole, il alla le trouver sous les verroux du château. Sa voix tremblait encore, mais de colère. Volontiers il fût revenu à des desseins plus sûrs que des traités. Le roi n'avait pas perdu son sang-froid. On lui demandait des promesses, il fit des promesses. On^ui offrait desi traités, illes signa. Le duc de Bourgogne faisait renouveler pour son compte les stipulations des derniers traités de paix; il faisait approuver ses alliances avec Edouard d'Angleterre, et son mariage avec Marguerite sœur de cenA, Il faisait régler l'apanage du duc de Normandie, à qui on donnerait la Champagne et la Brj€^
â66 ttfif OttE ^B WUJMM.
voisinage utile pour la ligue desprinoes. Le roi aoooida tom ce qu'on voulut, et il^oolaaax traités ôe& aermeiMs sur te bois de la vraie croix qu'il portait sur lui, et siu* le bras de saint Leu, autre relique eu laquelle il avait une ^prande fci K
Ce n'était pas tout Le duc avaitdemaiidé que le ixA mai^ cb&t de sa personne avec lui pour aUer soumettre les Lié^ geois, violateurs des traités. Le roi accepta rhumiliatioft sans dépit apparent H s'engagea à s'armer avec autant ou n peu de monde que voudrait le duc. Alors se prépara la plus étran^ expédition conlie ce pauvre peuple qui avak cru à l'amitié et au secours du roi de France. Louis XI oe fût libre d'emmeniw pour aider à rextermifiatim que sa gardé de cent Écossais et trœs cents bommes d'armes. C'était a»sez pour la vengeance raffinée du doc de Bourgogne. Et puis, vainqueur ou vainoi, il était sur ainsi de sou ptisoiinier. MmaiB ne s'était vue semblable iMzarrerie d'événements politiques. Louis XI feigail d'acoeptw gaiement ces rudes nécessités/ et on le vit étaler sur sou chapeau la croix de Saint-André, vieux signe du parti bourguignon. A force de duplicité et de fourberie, le géuie du monarque prenait tous les semblants de laUdbeté.
Du reste les liégeois désespérés se défendirent avec fUr reur. Dans une sortie ils faillirent enlever le duc de Bourgo^ gne. Pour surcroit de bizarrerie, ce fut le roi qui le sauva. Onadmira sa générosité et le sang- froid de son courage, ce qui n'ôta pas les inquiétudes du duc de Bourgogne. Il fàl^ sait épier Louis XI dans la nuit et dans le jour. Il l'avait logé tout près de lui, et trois cents gendarmes veillaî^fit pour éviter les surprises. Il craignait surtout que Louis XI, tout ' en se battant eonfare les Liégeois par convention, n'allât i eux par préMrence. Et c^ même donna lieu à une attaque nouvelle des Liégeois, qui de nuit se précipitèrent sur le quartier du roi et du duc de Bourgogne. Ce fut un combat atroce dans les ténë)res;maisil fat i^ein d'angoisse pour le
< Mém, d*01. de la Marche. «- Ces méinoii«s sont succincts ea cette partie du récit Comines est bien plus complet et aussi biea l^tts politique.
duc, fû i<«doHtait quelq^ae connivence. On^^riait pêle xnêle : P'nwie rmJet Fim Mour^ogneJ Età ces cris se mêlait cet autoeoi ; TuezJ TmczI qui Mmt friasomaer le duc. Il ne se iMfturii que l<H^tte ayant fait allumer des torches, il vit lerol sedé£ea»d£e vaiUauanentdansla maison où lesLlégeois l'attaquaient à oi^tsance. Bien n'égalaxt ces perplexités ; le roi seul seoiblait pioeBdceau sérieux sa position ambiguë, et il avait in eçm9ig% eommti s'il eat défendu librement sa politique.
Les Liégeois furent <etacore rejetés dans leur ville. Après cela le àmi M «b^nner Ta^psaut; les suites en furent effroyables* Les hsiHiants furent livrés à toutes les fureurs de la vasgesfioe du duc; toutefois un reste de pudeur empêcha da rendfie Louis XI témoin de ces atrocités. Le roi avait haie iô»'m retourner à Paris; il a'en aUia comme s*U eût été €X>nient de ^ fiar 1 4e gMre dans cette triste guerre. Il proposa iKu duc 4e revenir ie trouver en Bourgogne Télé sui^ viBat ; mais «on «esprit de ruse ne le quittait pas. € est une étrange chose ^ue oe besAin de tromperie, avec une appamo^se 4e »aape^ pour ses promesses. Ce génie d'astuce n'eût pas osé violer un aermeot, sans un prétexte qui St ittusioii à sa cosuicL^Mieu « Si d'aventure, dit-il en quittant le duc, nda firère qp\ eet eu Bretagne ne se contentait pa«i eu {>srl!ac^ "Q^ i^ ^ haitte pour Tamour de vous, que iroudrie:i-vous que je fisse ? — S'il ne le veut prendre, reprit le due^ mm que vous fiassiez qu'il soit eontent, je m'en rapiK>r(e à vous deux K » Avec cette réponse Loms XI avait de quoi faire dix perfidies* U partit Le 4uc continua sa terril^ jufltiee en lo^aol la ville de Liége«
1469.*^ A «on retour^fe roi fit enregistrer iCompi^ne par le psrieinent le tidiCKde traàlé de Péronne. Puis il se mit à 0fiTeio|^^ d'intrigues Cbmles 0on ùèce. Au lieu de la Champagne il lui offmit la Guyenne pouf «panage ; il l'isolait ainsi du duc de Bomegogne^ IfaîA, chose singulière ! dans oeHe négociation ie eardinal de la Balue trahit son maître^ eoDune lafâ e^t aussi eu facseia de hii Imposer par ces riva • IHéfi de puissanflea vMivéea d«i6 le jR^aume. L'évoque de
* GemiBeSy iiv. U, àLH^
Verdun secondait la perfidie du cardinal. Le roi 8*en ^pet çut; il les fit arrêter Tun et Tautre : il envoya le cardinal k Uontbazon et Tévêque à la Bastille. L'interrogatoire fit connaître que cette duplicité n'était pas nouvelle dans Tesprit dû cardinal : il pensait que Tanarchie des princes était nécessaire à son crédit, et c'était lui qui dans ses vues d'affaiblissement du roi l'avait jeté dans cette étrange conférence de Péronne, d'où devaient sortir des incidents inconnus, avec des inimitiés assurées.
Après cette double punition , Louis XI trouva des négociateurs pleins de zèle. La reine, le roi de Sicile, le duc de Bourbon lui servirent de médiateurs. Son frère n^était pas â*un génîo à s'engager dans les luttes; il se laissa faire duc de Guyenne; il jura le traité à la Rochelle, sur la relique de la vraie croix de Saint-Ld. C'était aux yeux de Louis XI l'engagement le plus redoutable; il croyait que la violation entraînait la mort dans l'année, et la mort était ce qu'il craignait le plus au monde. Après cela on eut des entrevues; on se promit amitié, et on alla se réunir dans un château de la Touraine, aux Hontils, pour chanter un Te Deum.
C'est en ce temps que Louis XI institua au château d'Âm* bdse son ordre des chevaliers des très-chrétiens roys de France, C'était pour lui un moyen de s'attirer les grands de France par des amitiés politiques. Il entoura l'ordre d'un grand éclat, et le mit sous le nom et le patronage de saint Michel. Déjà il existait on Europe des ordres de cette sorte. Ils attestaient une certaine altération delà chevalerie; car dans les ftges de foi, les frères d'armes étaient liés par des^ pensées communes ; le «entiment du devoir était tout l'emblème qui les unissait; mais lorsque l'enthousiasme se fut affaibli, des signes extérieurs furent nécessaires. La vanité vint en aide au courage, et aussi les rois furent habiles à se servir de cette excitati(}n, qui longten^M» suppléa l'amour. La chevalerie, de sociale et de chrétienne qu'elle était, devint politique. Elle avaât commencé par porter l'épée, elle iK>rta des colliers. L'honneur était transformé. Toutefois il survivait, et nous le retrouverons "encore brillant et batailleur. Mais il ne se contentait pas de rester profond
dans le cœur; il lui faillait des symboles. La naïveté des mœurs n'était plus qu'un souvenir '.
4470.— Cependant, au travers des vicissitudes de sa politique, Louis suivait sa pensée la plus vivace, celle de désunir les princes. Le duc de Bourgogne frémissait de colère, et il ne comptait plus que sur le duc de Bretagne pour per- . pétuer la ligue. Celui-ci, livré aux plaisirs et aux amours, n'était redoutable que par les alliances qu'il pouvait faire. Du reste ses attachements étaient douteux : par le traité d'Âncenis il avait renoncé aux ligues de Bourgogne ; mais nulle convention n'était fidèle, et nulle amitié n'était sûre. Louis XI le contraignit de s'expliquer en lui envoyant Tordre de Saint-Michel, qu'il venait d'instituer, et qui obligeait les chevaliers à défendre de tout leur pouvoir les droits de la couronne et la dignité du monarque '. Le duc de Bretagne n'osa s'engager ; il avait reçu la Toison d'Or de Bourgogne; le duc de Bourgogne lui-même portait les ordres d'Angleterre ; c'étaient alors des liens de politique aussi bien que des marques d'honneur. Louis XI s'autorisa de ces indices pour justifier ses défiances et donner à ses précautions plus d'hostilité.
11 trouvait à frapper ce comte incestueux d'Armagnac qui s*était fait comprendre dans le traité de Riom, et qui avait ensuite recommencé ses cabales avec le duc de Bourgogne. II envoya contre lui Chabannes avec une armée. Le comte s'enfuit en Espagne à Fontarabie. On le fit condamner à mort par le parlement. Le duc de Guyenne intercéda ; mais Tinfâme devait plus tard se retrouver sous la main de Louis XL
Du reste TEspagne à cq moment était travaillée par de
• Institution de Vordre des chevaliers des très chrestiens roys de France, Ord. de Louis XI et statuts , en un vol. intitulé Les remonstrances faictet au roy Louis un%ième , etc.; plus VLnstitu^ tien et ordonnances des chevaliers, etc., à Paris, cnez Jean Dallier,
' les autres 'ordre de Savoye, Tordre de la Toison d'Or de Bourfi;bgne.
2 Institution et ordonnance des chevaliers de Vordre des tréi €hrestiens roys de France.
'370 HcnrantE be praucb.
graves révolations. Les Catalans avaient offert ft René d'Anjou, roi de Sicile, de se donner à lui et de Faîder à conquérir rAragon. C'était une juste occasion de faire valoir de vieux droite sur ce royaume, venus de sa grand'mère lolande, et de venger à la fois Fusurpation de Sicile. Le roi Louis XI ne se mêla que par des promesses à cette entreprîsef ; mais le duc de Galabre, fus de René, avec des troupes levées dans le Roussillon et la Gerdagne, alla montrer son brillant courage à l'Espagne. Il gagna des batailles, et sembla toucher à la gloire de relever la fortune de sa maison. Mais tout à coup il mourut dans ses triomphes à Barcelone. Peu après, les rivalités de GastiUe et d*Aragon se terminaient par le mariage célèbns de Ferdinand et d*Isabelle, d'ot devaient naître la grande monarchie d'Espagne et la maison formidable d'Autriche. Louis XI, un Instant, voulut se jeter au travers de cette union en demaodant Isabellepourson frère le duc de Guyenne. Le génie de l'Espagne prévalut, génie depuis lors fatalement épnisé à des luttes opiniâtres contre la France, et ensuite contre eile-mème.
1470. — L'Angleterre aussi avait ses alternatives d'usurpation et de vengeance. Edouard, trahi par Richard de Warvrick qui avait été un instrument de sa fortune, et qui lui opposait maintenant le duc de Glarenee son frère, eut à tirer l'épée pour défendre son trône usurpé. Il fut vaincu et tenu captif; TAngleterre eut en ce moment dans les chaînes ses deux rois rivaux, Henri VI et Edouard. Vais Edouard corrompit ses gardiens, et peu après il reparaissait a la tête d*une armée. Warwick fut vaincu à son tour, et courut en France appeler le secours du roi. Déjà le duc de Bourgogne s'était déclaré pour Edouard, par la haine qu'il avait dès longtemps vouée à Warwick. 11 éclatait en menaces contre Louis XI. Get homme impétueux semblait devoir allumer un incendie dans l'Etat. Louis XI opposa paisiblement à ces luttes ardentes et à ces haines mortelles sa politique d'intrigue, ayant pour obj^t seulement de jeter sur l'Angleterre une vaste anarchie.
Ge fut alors un étrange ^ectade. La reine Marguerite, femme de cet infortuné Henri VI détrôné par Edouard, vint
BBTOIiqS DE PBÂIfCE. 37t
môler fion génie aventuroQK à cette complication de rivi»iités. Lotik XI parut «e complaire à mêler ensemble toutes ces préieotioas. il réunit à Amboise Marguerite et «on fito le prinoe de fialle» avec le comte de Warwick et le d.uc é* Ckûrence. Tous dâibéraîent en commun', Warwick promettait de rendre le «eeptre à Henri Vi, sûdé du duc de Clarenée, frère de Tusurpateur. Puis le roi maria une des filles de Warwick av€e le prince de GdieB, pour couronner toute «ette confusion. Cette fois Louis XI eut à ajouter la gnarre à Jb poil tique, il arma des flottes et leva des troupes. Peu après, Warwick paraissait en Angleterre, où déjà s'étaient formés de puissants, partis pour soutenir sa cause^ sans qu'on sût bien quds , étaient ses desseins. En arrivant, il leva le drapeau d'Henri de Lancastre, Soixante miUe iiommes coururent à lui. Â la vue de cet enthousiasme, Edouard (urit le parti de la fuite et se sauva en Flandre, Warwick marcba à la Tour de Londres, et délivra le roi cs^tif. Le peufde orîait : Vive le roi Henri ! Le duc de Ch^ renoe et Warwick furent mis à la tête du gouvernement. Oa fit un traité d'alliance avec la France, et le patriotisme anglais se mit à l'use en faisant éclater mille vengeances sur le parti bourguignon. Telle fut la pi*emière partie de ce drame, qui devait s'achever plus tard par d'autres dénoûments» 1471. —Mais Louis XI était content; il y avait en tout ceci un eommencement de représailles contre le duc et Bourgogne. Il eût voulu passer outre; mais la gueire allait mal à son caractère souple et dissimulé. La révolte payée des Flamands Im oonvensdt mieux, et c'était là sa pensée secrète. Toutefois il se trouva autour de lui des oons^U ters intéressés à le pousser à des v^igeances pkis édsi* tantes. La guerre était nécessaire au coniiétable^ non-sèur > liaient à cause de la gloire, mais à cause de l'argent. Elle était même nécessaire à d'autres; et ici nous voyons comment, avec ses habitudes de finesse, Louis XI avait accoutumé tout le monde à user des mômes expédients : sa cour fut pleine de manèges et de tromperies. Le duc de Bourgogne avait une fille unique; le duc de Guyenne s'était mis en ' secret au rang de ses prétendants : ce mariage l'eût en ef-
fet agrandi contré le roi. Mais Iç duc de Bourgogne résistait. La guerre 8*o£frit comme un moyen d*arracher son consentement, même à l'insu de Louis XL Tout se tramait avec mystère, et le génie du roi lui devenait un piège à luimême; et il est vrai que c*était au connétable une fatale témérité deJê pousser ainsi à des desseins qui ne lui plaisaient pas, par des raisons dont le but mystérieux une fois découvert donnerait lieu à des colères implacables.
Enfin, à force de souplesse dans le conseil, on décida le roi a la guerre ; on n'avait pas manqué de motifs secrets ; pour les motifs apparents, ce fut lui qui les trouva , mais il voulut les étaler devant les Etats assemblés. Il en fit de nouveau la convocation à Tours. Gomines dit : « Ce que jamais n*avoit fait^ ni ne fit depuis. » Il se trompe sur le pre^ mier point : ce qui est vrai, c'est que Louis XI n'appela cette fois que gens nommés^ et qu'il pensait qu'ils ne contrediraient point à son vouloir; mais il suppléa à la liberté par la solennité. La description de cette pompe est curieuse. Louis XI y parut sur son trône, « vestu d'une robe longue de damas blanc, brochée de fin or de Ghipre bien dru, boutonnée devant de boutons d'or, et fourrée de martres subelines, un petit chapeau noir sur la teste, et une plume d'or de Ghipre *. » Il exposa les motifs de la guerre. Les princi-> paux, c'était que le duc de Bourgogne violait à tout moment les traités d'Ârras et de Péronne; il avait saisi Saint- Valéry et touché à d'autres terres. Ge n'étaient pas des crimes avérés; mais, dès qu'on voulait la guerre, les prétextes étaient plausibles. Les Etats déclarèrent le roi dégagé des serments de Péronne, et il fut résolu que le duc de Bourgogne, pour ses violations de la paix et pour ses conspirations opiniâtres contre l'Etat^ serait ajourné au parlement.
Peu après, on lui envoyait un huissier à Gand. Le duc, furieux, le jeta en prison ; mais ensuite il le renvoya sans réponse, et il fit des levées pour répondre par les armes à la provocation.
. Le roi ne se pressait pas de faire la guerre. Il eût voulu
* Chronol. des estais généraux, par Savaron. —Description des rangs, lirée de du Tiliet.
86 contenter de ravoir montrée, et en faire seulement une menace et une intrigue. Pendant ce temps il laissait quelques affldés pousser clandestinement aux révoltes les villes des Pays-Bas. Gela eût mieux convenu à son génie; mais le connétable allait plus vite : pendant que le roi amusait le duc par des négociations ténébreuses, le duc se saisif de Saint -Quentin, et, une fois les combats engagés, il fallut passer outre. L'armée du roi se mit en marche et s'empara d'Amiens, de Roye et de Montdidier.
Le duc se perdait dans les ambiguïtés de cette guerre. Peu à peu elles lui devinrent plus claires; des émissaires secrets parlèrent au duc du mariage de sa fille avec le duc de Guyenne. C'était Tobjet mystérieux de la conduite des prîAces, double intrigue contre le duc et contre le roi , et qui, si elle se révélait , devait également oSènser l'un et l'autre.
« Mettez peine de contenter vos sujets, et ne vous souciez; car vous trouverez des amis. » Tel était un petit billet sans signature, remis au duc de Bourgogne de la part du duc de Guyenne. Le connétable était plus net ; il demandait le mariage par ses envoyés secrets, sans quoi toutes les forces du roi allaient écraser la Bourgogne. Le duc de Bretagne fit parler dans le même sens.
Le duc, révolté de cette manière de lui imposer un mariage, passa la Somme à Péquigny, avec son armée, et vint se camper en face d'Amiens. Tout alors était plein de bizarrerie; le roi obéissait, sans le savoir, à une intrigue de sa cour, et le duc marchait contre le roi par irritation contre cette intrigue; l'un et l'autre allaient à la guerre par des motifs étrangers à leurs antipathies.
Cependant le duc s'arrêta tout à coup, La chance lui parut inégale, et il demanda la paix , se réservant d'autres vengeances. Le roi lui accorda une trêve d*un an. Elle ne devait servir qu'à multiplier les cabales des princes contre le rd, dn roi contre les princes et des princes entre eux.
Pendant ce temps la révolution d'Angleterre changeait d'aspect. Edouard avait renoué ses intrigues, et le duc de Bourgogne lesecondut à cause des alliances de Henri avec
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)ft France; mais tout 6e passait dans un mystère pvofon^^ comme ii anîTedansces tristes luitespourhrroyairté.EAÔa Edouard se fit une flotte en Holiandê, et le due de Bourgogne lui fournit en secret les moyens de Téquiper, en môme temps qu'il faisait des défenses publiques de le favoriser pai les armes. Edouard s'aventura avec quinze vaisseaux au travers de FOcéan* £n môme temps son parti levait le drapeau en Angleterre; le duc de Glarence, son frère, fatigué du crédit du comte de Warwick, avait sourdement préparé les défections. Warwiok ne vit bientôt autour de lui que des perfidies» Edouard rentra à Londres aux aedamations du même peuple qui avait applaïKli à sa chute. Henri fut une troisième fois arrêté, et Warwiek n'eut jdus qu'à se jeter dans une bataille désespérée, avee son courage et son génie. Mais ses forces étaient inégales, il ne put que se faire tuer. Alors l'intrépide reine Marguerite parut avec une armée de quarante mille hommes. Warwiek ne l'avait pas attendue, parce qu'elle avait au)H*ès d'elle le duc de Sommerset, son ennemi personnel» Cette rivalité de eourfut la ruine de l'un et de l'autre. Edouard, vainqueur de Warwiek. courut à la reine. Une nouvelle bataille fut engagée; l'armée de la reine fut détruite. Son fils^ le prince de Galles, âgé de dix-huit ans, fut tué; eUe-mâiae resta, prisonnière* C'en était fait de la maison de Lancastre. Pendant ce temps on égorgeait le malheureux Henri dans sa prison de liondres ; fatal couronnement d'une vie eommen* eée sous le double édat de la couronne d'Angleterre et de la couronne de France! Le génie avait manqué à ce monarque , et il expia l'ambition et les crimea de» autres. Ainsi semblait suspendue l'anarchie qui vingt an» de suite venait de noyer l'Angleterre dans le saug.
Les intrigues de France avaient gardé Leur activité. A la Ibi Louis XI les pénétra. Il sut que le duc de Guyenne avait redoublé de soins pour obtenir le mariage de Marie de Bouiw gogne, et que même il avmt envoyé à Ronae l'évoque de Ifontauban pour obtenir d'avance k» dispenses- de parenté. te roi était furieux d'apprendre un mariage préparé sou^ dément comme une eabale.Dès oeofeottiesit œ fat la grandi*
HSTWié PS mima. 875
affairo polititue^ ODa^-seulesDieiit eH' France, mais encore eu Earope.
L'aliiaace da doe de Bourgogne et da doc de Guj^enne était suapeete et ionmdable à Louia XI par le aonvenir des fatales querelles bourguignonnes et dea connivences non moins désastreuaes de TAnglelerre.
Et de son côté l'Ângletenne redoutait également ce ma^ rlage, renvisageant comme un jai^poroc^ement des princes de ]a maison de France, et Edouard avait des ambassa» deurs aufarès du duc de Bourgogne pour le disauader des conseils du connétalde et du duc de Bretagne.
Rien de plus bizarre que ce conflit. Le duc de Bouiigogne ne disait pas sa pensée. Ses plus' intimes conseillers la da- Vinaient tout au i^us^^et Gomines n'avait su voir qu'une chose» c'est que le duc ne voulait pas marier sa fllk, mais volontiers il la montrait comme but d'amlntion et d'intrigue.
D'autres princes soUicitaientsa main, et principalement le duc de Calabre, fils de Bené, le duc de Savoie et Ifaximilien d'Autriche. Le duc flattait tous ces. prétendants, et tous étaient joués.
Ainsi se développait ce génie moderne qu'on a af^lé la polUiqtte^ et que nous avons vu naître au temps de Philippe le Bel, génie d'astuce appliqué aux affaûres, et qui déjà laissait bien VÂn kt sagesse et le simple instinct des âges de foi, cette admirable inspiration d'où était sortie la grandeur (tes monarchies. C'est ce génie nouveau qui plus tard devait aller à d'autres progrès sous le ncxn. de diplomatie. Alors les pnnces s'aecoutumèrent à s'envoyer mur tudlement, non plus des ambassadeurs pour se donner des témoignages d'iumneur, mais des espions pour se dérober leurs pensées; de là un système de ruse jugé nécessaire pour échapper à la tromperie.
ff S'ils vous mentent bien, disait Louis H à Dubouchage. et de SoUiers, ses agents accrédités dans ces sortes de luttes, s'ils vous mentent bien, mentez bien aussi. » De là une dé-* fiance universeBe^ de là aussi un besoin jadis inusité de. sennents extraordinaires. Louis XI rt'éiait rassuré que lorsqu'il avait fait jurer sur la vraie croix de Salnt*LÛ. 11. avait.
fait jurer cdnsi son frère au traité de la Rochelle, et, pour détourner le duc de Guyenne de sa pensée de mariage de Bourgogne, il lui faisait rappeler par Oubouchage le danger de l'enfreindre, « qui était si grand comme de mourir mauvaisement au dedans Tan ^ »
Hais les serments étûent un jeu comme tout le reste, et bientôt toute Thabileté consista dans Fart de mentir *, art facile, qui révèle la dégradation de la pensée humaine, et qui, dans le succès même, n'a droit qu'au mépris.
Enfin de toute cette confusion de cabales, d'intrigues et de duplicités, il sortit un préliminaire de paix que Louis XI arracha au duc de Bourgogne. Les bases du traité semblaient voiler des menaces pour le connétable de Saint-PoL Le duc abandonnait au roi le duc de Guyenne et le duc de Bretagne; et le roi abandonnait au duc le connétable et le comte de Nevers, celui-ci moins important dans les affaires, mais odieux au duc, comme le premier , pour ses préten* tiens sur quelques places, en sa qualité de prince de la maison de Bourgogne. Toutefois rien ne se découvrit en* core, et le duc semblait n*avoir eu en vue que de recouvrer Amiens et Saint-Quentin.
1472. — Sur ces entrefaites, le duc de Guyenne mourut à Bordeaux* Cette mort servait trop bien la politique de Louis XI pour qu'un soupçon de crime ne montât pas à l'esprit des hommes. L'histoire l'a perpétué, mais avec des indices qui n'ont pas tous un caractère égal de vérité. L'accusation s'est faite romanesque; il en devait arriver ainsi dans le jugement d'une vie mystérieuse comme celle de Louis XI ^ Ce qu'il y a de plus sérieux dans ce sinistre souvenir, c'est que le duc de Guyenne se trouvant chez Vàbhé de Saint- Jean d'Angely avec Marguerite de Monso-
* Instruction donnée par Louis au sieur Dubouchage, Mémoires de Béthune, cité par le P. Daniel. — Mémoires de Gomincs. ' Voir les récits oizarres de Brantôme, qui cite un vieux chanoine
Sour autorité, lequel lui aurait dit que Louis XI, priant un jour evant la sainte Vierge à Ciéri, lui demanda de lui obtenir le pardon de ses crimes, et que la prière fut entendue du fou qui servait à l'amuser, et qui cette fois Je trahit. —Varillas a conté ensuite qua ee fou entendit Louis XI, comme 11 s'en confessait à Ciéri. Tout cela est bkn frivole dans une histoire»
reau, qu'il aimait, Fadbé leur offrit à chacun une moitié de pêche, que peu d'instants après Marguerite mourut dans les convulsions, et que le duc se traîna quelque lea^ps encore dans les douleurs. Le duc de Bretagne fit arrêter raj)bé pour le faire juger-, mais peu après, disent les historiens, il était frappé dans sa prison d'un coup de tonnerre. C'était une mort singulière ; et ce qui le fut encore , c'est que le roi se fit remettre toutes les^ pièces du procès; et un an après Louis d'Amboise, l'un des juges, était évoque d'Alby, et sa famille était comblée de biens. Pierre de Saclerges, qui avait roflBce de greffier, fut fait depuis maître des requêtes. L'histoire frémit d'avoir à fouiller de tels indices. Tout y est suspect ; et pour moi je n'ose y trouver une révélation assez complète de fratricide *.
Une autre présomption, dit le P. Daniel, c'est que le duc de Guyenne avait peu auparavant rétabli dans ses terres le comte d'Ârmagnac, cet odieux criminel que le roi avait chasséde France. C'est là le plus frêle des soupçons. Les accusations peuventjusqu'à un certain point s'autoriser des sombres rancunes que Louis XI avait dû nourrir contre le prince imbécile qui avait servi de lien à la ligue du Bien public, et depuis lors avait encore servi d'instrument aux cabales; mais la rentrée du comte d'Armagnac n'eût pas fait déborder cette colère, et pour faire' tant que de jeter à la mémoire de Louis XI une souillure aussi noire, il ne sert de rien de lui attribuer des motifs aussi futiles.
Au reste Louis XI ne tarda pas à achever le drame, il alla avec une armée se saisir de la Guyenne; et le comte d'Armaimac, assiégé dans sa ville de Lectoure, y fut tué avec tous ceux qu'il avait armés pour sa triste cause, laissant une renommée de crime et d*inceste qui justifiait trop bien la vengeance du monarque'.
Hais en même temps Louis XI, délivr<^ 4u duc de Guyenne, n'avait plus à craindre le duc de Bourgogne et le mariage
* Boucbet, Annales ^Aquitaine. — M. Petitot a recueilli tout ce, qui a été dit de plus curieux et de plus contraire sur cet horrible incident. CoUect, — Mémoires de Comines, liv. III, ch. 9, notes.
> Chron, dd Jean de Troyee.
37ê mefiomEr »e fraiig».
de sa fiUè. Il n*avait paa mUôé encore la paix pronûse; il refusa de lacoafirmer« U n'était pas eu peine de trouver des excuses ou des grief». Il se plaignait du duc de Bourgogne, gui aralt £»it la paix sans la voi^loir, et avait écrit des lettres au duc de Bretagne, pour lui dire que la paix n'étsût qu'une apparence. Comme les deux princes s*épiaient pcHir se tromper, les prétextes ne manquaient pcÂnt aux iiosor perles; et Louis XI eut l'air cette fois d'avoir été provoqué. Alors la guerre reparut^ Déjàle duc de Bourgogne, pen<jknt Texpédition du roi en Guyeane^ s'était jeté sur la Picardie et l'avait ravagée. Après avoir pris Neslea d'assaut, il avait fait pendre le gouva:*Aeur ei la i^upan des bommes de la garni* son ; il avait fait couper le poing aux autres.. C'était, disaitil, une expiation de la mort du duc de Guyenne* ABeauvais n fut vivement repoussé par des chevalieps qui a'^aient jetés dans la viUe^ les maréchaux de Gamaehes et de Lolaéao en tête. Les femmes secondèrent la défense de la. ville, en paraissant aux combats sous la conduite de l'une d'elles, restée populaire aous-le nom de leanne Badiette. C'est un des grsusds. souvenirs du patriotisme françaia. Le duc do Bourgo^e al<H« entra dans la Normandie^ portant de tous côtés la dési^alion, le meurtre et Tinoend^e* La province était d^arnie, il la parcourut librement. Seulement (psl«* ques troupe» du roi s'en allèrent imiter les ravagea dansla Bourgogne. Ce ne fut qu'une guerre de passage^ n^is eUe ressemblait à un fléau d'ext^nMaation. L'biver ramena^ le duc de BourgK^ae dans ses fitats. Aussi bien il redoutait le retotsr du roi; maia le roich^K^it dans- la pc^itique toutes sea.veage£mees. Le chroniqueur observe qu'il avait à tmi^ plus de cinqiianta raUle combattants ; il; eût pu s'en ser>iâr pour de justes repnésaîllds. tt ainaa mieux. lfis>M/<2« pm^lia9 et les ambassades, au moyen de qQoy,,a|fmte-tril, il cuidoit avoir bonne pacification et aocorda^ee le duc de Bretagne, « sans fusion de sang, neperdition de sesgeas do guerre, que toujours il a fort craint, plus sans comparaison que ledit de Bourgt^ne, qui estoit trop cruel ei plaînde mauvaise obstination \ » H s'en alla ver» FAnjou avec son armée pour
* Chron, de Jean de Troyes, dites Chnm. smwimhutBé
HWTOaiE DE FRAIIGE. 379
intimidef le* duc de Bretagoe, apportapl à lu fols dans ses iDMos la oorrupilon |)our sea miniatrea.
à la tète de conseillera bretona était Lescuii, gentiibomine gascon, fin et courageux, Tàiiiedes dernièresintrigues, re* doutable à la foiapar le conseil et par Tépée. Louis XI résolut de s'emparer de ce miiHetve. U lui montra un avenir resplendissant, etLesoun changea de système. Il avait tenu le duc de Bretagne attaché au duc de Bourgogne; il trouva des raisons pour l'attacher au roi de France. La négociation ne pouvait se faire que de vive vmx. Louis XI appela Lescun auprés'delui. Leseun exigea^ avec un sauf-conduit, le ser* ment le plus redouté de Louis XI, celui delà croix de Saint- Lô. AlcM'sils'acheminai» et en même temps Louis XI émvait au vicomte de la Bellière de ne point tendre d'embûche à Lescun; tair, disait-il, je ne voudrois pcnnt estre en danger de ce serment là» veu l'exemple que j'en ai veu ceste année de M. de Guyenne ^ » Paiole qui méârite d'être notée, après lea borril^es soupçons de l'histoire sur la mort soudaine de ce prince. Quoi qu'il en. soit, la réconciliation du duc de Bretagne fui emportée en peu de jours. Lescun devînt comte de Gomminges, gouverneur de Blayes, des deux châteaux de Bayonne, lu château Trompette de Bordeaux, de Dax, de SaïQ^^ver^ des sénéchaussées du Bordelais et des Landes; il reçut une gratification de vingtH|uatre mille écus d'or, et une pension de six mille livres. U est vrai qu'il ne laissa paa oublier tout àiait le duc de Bretagne son maître; il lui fit concéder par le roi une pension, de quarante mille fiança» Â.ee prix le duc de Bourgogne fut abandonné. Les hommes d'épée qui eussent lâieux aimé la vengeance par les armes trouvât cette politique un peu chère, mais Louis XI y trouva, da j^rofit, et c'était tout ce qu'il lui fallait de gloire.
G'est vers ce tenqpa que Gomines, le célèbre politique, passa du service du duc. de Bourgogne à celui du roi de France. Les bistorieDsflaDuuida ont faitde cette&rconstanoe une défeetloQ. Maûes (gielles que fussent les raisons de l'bomme d'État,, il pouvait*sans trahisoa aBer du souverain ^
t CoUeet. Petilt^ BSte^v^. XU^ pig^aib,
au suzerain. H ygagna de grandesfaveursetdes seigneuries sans nombre; récompense, disaient les actes de donation^ du soin qu'il avait eu d'arracher Louis XI à ses chaînes de Péronne; mais lui-môrae apportait au roi le secours de son génie, avec l'expérience du caractère, des passions et peutêtre aussi des desseins du terrible duc. C'était là surtout ce qu'avait recherché le roi ; il payait moins un bienfait passé que des services à venir.
ii73.—- Peu après se faisdt unetrèveavec le duc deBour* gogne. Le roi pouvait devenir facile ; il avait affaibli le duc par ses ruses, et il n'avait nullement envie de se venger de lui par des batailles.
Mais alors commença à se faire jour une autre pensée de vengeance; elle avait pour objet le connétable de Saint-Fol. Le roi et le duc de Bourgogne s'étaient fait part mutuellement de la double direction de ses cabales, et leur animosité s'était aigrie par ces confidences. Le connétable avait eu le malheur d'exciter à la fois les deux princes l'un contre Tautre, disant au roi de punir les connivences du duc avec le duc de Bretagne, disant au duc d'affaiblir la puissance du roi parle mariage du duc de Guyenne; et en môme temps la guerre avait servi à ses intrigues; et c'était lui qui avait provx>qué tes derniers ravages apportés à la France par le duc de Bourgogne, en s'emparantde Saint-Quentin qu*U gardait encore.
i474. — Il n'en fallait pas tant pour motiver la ruine du connétable. Le roi et le duc firent un traité pour cela. La paix entre eux devait être cimentée par la mort de l'ennemi commun. Le connétable, prompt à se jeter au travers des entreprises, rompit un instant celle-ci par une intrigue plus hardie que toutes les autres. Il sut %ire accroire au roi par d'habiles alfidés que le duc de Bourgogne, au moment même où il signait un traité pour le perdre, cherchait à l'attirer à soi. Le roi soupçonneux voulut entendre les explications du connétable. 11 y eut entre eux une conférence entre la Fère et Noyon; inais le connétable eut le malheur d'y aller avec un cortège de trois cents gendarmes, comme pour traiter d'égal à égal avec le monarque, et il
affecta d'élever une barrière de sûteté, comme on eût fait entre deux souverains ennemis ou défiants. Louis Xi feignit de ne pas voir cet outrage. 11 voulait d*abord entendre quelque secret inconnu. Après cela il laissa le connétable s'en retourner à Saint-Quentin; mais sa pensée était déjà bien arrêtée, et il ne se trouva que trop de flattem^s pour l'aigrir par des railleries sur la barrière insolente et sur les trois cents gendarmes du connétable. Ces paroles cruelles tombaient sur l'âme du roi, où germait sourdement un dessein de vengeance; mais le temps n'était pas venu.
Un autre criminel se U*ouva sous la main de Louis XI : ce fut le duc d'Âlençon, déjà condamné plus d'une fois, et qu'il avait délivré de sa prison à son avènement. Le duc avait refait des cabales; il s'était ligué avec le duc de Bourgogne, et il avait renoué des intrigues avec l'Angleterre; on Faccusait d'avoir fait de la fausse monnaie, et commis des meurtres, comme un scélérat vulgaire. Il fut condamné de nouveau à mort, et le roi lui fit grâce encore à cause de sa vieillesse. Il fut jeté dans la grosse tour du Louvre, et peu après il mourait souillé d'opprobre ^
Quelques événements sérieux se montraient vers les Pyrénées; depuis la brillante et malheureuse tentative du fils de René dans la Catalogne^ la mésintelligence régnait entre le roi de France et le roi d'Aragon. Celui-ci, qui désirait faire rentrer le Roussillon sous son autorité, provoqua la révolte de Perpignan. Le seigneur de Lau, qui y commandait pour le roi, fut obligé de s'enfermer dans le château. Il fallut faire marcher une armée, Perpignan fut assiégé; les habitants se défendirent à outrance; ils finirent par manger les chats, les chiens, les rats, les cadavres mômes des hommes. Le roi d'Aragon était venu pour les défendre. 11 n'osa livrer bataille. La ville fut contrainte de capituler ; le roi lui pardonna sa révolte.
En même temps le duc de Bourgogne renouait ses plans de désordre et de guerre, mais cette fois avec des vues larges où il faisait entrer le duc de Bretagne et le roi d'An-
^ Procès du duc d'Alençcyd, par le sieur Dupuy, ooDseiller du roi, à la suite de son ouvrage sur les templiers.
SM nsTOfRS DE nùNcs.
gleterre.- n était oonf^nn entare œs trois princes de jeter sur la France tme inondation de soldats et d'écraser Lonis XI par leurs attaques simultanées. Le duc de Bourgogne venait de s'agrandir par la donation qui lui avait été faite du duché de Gueldres. Le Rhin s'ouvrait & lui ; et déjà il négociait avec Fempereui Frédéric d'Autriche pour ftiîre ériger en foyaume ok grandes principautés. Il eût donné à son fils ifoximifien sa fille Marie. C'était là un coup de hardiesse qui eût rompu toute l'harmome ancienne des États. Mais l'empire recula, et le duc de Bourgogne mo^fia ses desseins en y mêlant des pensées de erhne. Il avait, dit-on, chargé tm soéléoat nommé Jean Bardi d'empoisonner Louis XL he erime fut découvert; Jean Hardi fut écartelë. Les écrivains de Flandre n'ont pu Justifia le duc de Bourgogne qu'en aecoaant Louis XI d'avoir essayé sur hii le môme attentat. €e sont d'énormes griefs que ll^istoîre ne raconte qu'en Mssonnant \
Pour tempérament de ces âpres images de perfidie et ée vengeance, il serait douK id de conter l'histoire d'une royauté toute poétique , dont le souvenir est populaire, nais comme celui d'un roman; je parle de la royauté de René, duc d'Anjou, qui avait gardé ce titre de roi à cause du trûne de Sicile que les révolutions né devaient pas laisser ^ sa race.
Ce doux prince, qui dés lors était appelé le hon roi René^ semblait avoir échappé aux soupçons et aux entreprises de Louis XI par sa vie paisible et retirée en son duché d'Anjou, qu'il gouvernait comme un père. Tout à coup sa paix fût troublée. « En Tan mil quatre cent soixante et quatorze, fortune, non assouvye de guerroyer la noble maison d'Anjou, ne laissa le très-noble et vertueux roy René en paix ^ » Louis XI avait gardé «ouvenir que le duc de Bretagne avait, plusieurs années avant, compris René en ses aliianoes; et aa rancune, IcHigtemps dissimulée, éclata par lin coup de foudre. U parut àViroprovîste à Angers, et mU
» Chron, de Jean de Troyes.— If MoriaZ de la chambre des comptes, coté fol. GG, foL 10, «ÎDsi cilé fMr le P. Daniel. ' Chrjonique d^Ànjou, de Bourdigné.
'HISTOlRB DE ïhauce. 383
i€ duché en sa main; et anssitAt il repartit, « mds au départir d'Angiers^ piia très-afifectueusement les habîtans de demoarer toujours loyaulx vers luy, et luy promît donner plusieurs privilèges pour toujours demeurer en sa foy '. »
René pendant ce temps étoit à Baugé; et à la première nouvelle de Tarrivèe du roi, U voulait accourir pour le venir festoyer^ ne soupçonnant pas^lecoùp dont le roi venait te frapper. On hésitait à le lui dire, et enfin un de ses plus familiers eut ce courage* « Le noble roy oyant raoompter la perte et dommage de son pays d^Anjou qne tant il aymoit, se trouva quelque peu troublé (et non sans cause}; mais quant il eut reprins ses espritz, Q dit : « Je ne offençay oneques le roy dg France, par quoy il ne deust faire ung tel tour; mais le vouloir de Dieu soit faict, qui m'a tout donné et me peult tout ester à son plaisir. Le roy ii'aura point de guerre avecque moi pour mon duché i*Anjoa, car mon aage ne se donne plus aux armes et n'en sçauroitplus porter le travail, mais Dieu qm est vray juge en jugera entre luy et moy '. »
Ainsi René recevait la disgrâce à Fexemple du bon père Job^ dit le chroniqueur; et bientôt il partit pour son comté de Provence, où l'attendait Tamour des peuples. Et c'est ici que l'histoire ressemble à de la fantaisie ; et toutefois son enthousiasme s'explique par la fidélité que les Provençaux gardent jusqu'à nos jours à la renommée du bon roi René !
a Le très-humain et très-débonnaire roy de Sidle, dît le chroniqueur^ délaissant son duché d'Anjou, où est la main qui pourroit satisfaire à descrîpre les plainc<es, regretz et doléances des povres angevins, eulxvo3rant privez d'ung si curieux et vigilant tuteur, protecteur du pays, conservateur de l'Église, entretien des nobles, defliendeur du commun, amoureux de paix et concorde, substentateur des povres, des dames et damoyselles, honorable directeur et support, administrateur incorruptible de justice, et en général de tout son populaire et très-béning et miséricordieux
t Ibid, 2 Ibid.
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père? » Et après ces cris de douleur, le chroniqueur se met à raconter la vie du bon Reiié en ce pays de Provence, où il allait régner par la vertu, par la piété et par les arts : on dirai d un tableau des âges primitifs.
a Et en ces très-louables et honnestes passe-temps^ dit le chroniqueur, usant le vertueux prince ses jours, entr^oublioit et mettoit arrière les causes de sa mélancolie, et dit par plusieurs fois aux princes et ambassadeurs de divers pays qui le venoient visiter, qu'il aymoit la vie ruralle sur toutes autres, pour ce que c*étoit la plus seure façon de vivre et la plus loingtaine de toute terrienne ambition. »
Après quoi le chroniqueur se plaît à dire les vertus du roi pastoral. « Combien qu'il fust homme très-prudent, dit-il, et bien instruit aux armes, toutesfois y fut-il peu heui^ux. De ses meurs il estoit tenu homme juste et preud'homme qui jamais ne fist tort à aucun. En hlimanité, religion, libéralité et noblesse de courage, il oultre-passoit tous lesroys qui par avant luy avoient régné en Sicile. Et eut cette louenge qu'il ne fust oncques noté ni souillé de mauvais vice, lequel, ainsi qu'il est bon à croyre, par cruelle mort (toutesfois en bonne vieillesse), habandonnant ses vergiers et jardins terriens, passa ^ux amènes et délectables jardins élisées, exemptz de toute hiémalle froydure et excessive challeur^ qui est paradis, l'habitation des âmes bienheurées; ce que Dieu par sa grâce luy octroyé '. »
Charmante naïveté! Effusion touchante d'amour!
Le chroniqueur écrivait trente ans après la mort du duc d'Anjou, et son enthousiasme, après quatre siècles, répond à la popularité innocente qui entoure encore le nom poétique du bon roi René !
Ainsi se mêlaient les événements et les renommées : la gloire du duc d'Anjou est un doux contraste avec la gloire de Louis XI.
< Chronique éC Anjou, de Boordigné.
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