CHARLES VI
Toul esl couiraste dans l'histoire. Nous venons detravorser un règne de sagesse ; voici que nous tombons dans un règne où le moi fatal de folie se montre d'avance commo lui sinistre pressentiment.
Dès ce n^oment nousallons avoir à raconta des malheurs de toute sorte, des crimes de palais, des souillures de famille, des ignominies publiques et privées, des rivalitt3s implacableEfi des guerres funestes^ TAnarchie au comble, la royauté dégradée, la France dévastée, toutes les calamités ensemble* Ici plus d'aperçus possibles sur la marche de la société, plus de travail politique, plus de phiiosopliie, plus d'histoire providentielle. Tout va au hasard; le désordre so joue dans les ruines. Princes, peuple, bourgeois, Eglise, tout s'abîme dans un grand chaos; et dans cette confusion de misères le vice survit, la débauche s'étale, le crime a ses fêtes. On dirait l'histoire rétrogradant aux scènes barbares des premiers âges de la monarchie, si ce n'est qu'une certaine civilisation a jeté ses clartés sur la nation, mais pour donner au désordre un caractère nouveau d'atrocité raftlnco. Tels sont les temps dans lesquels nous entrons. Une sorte de terreur glace d'javance l'historien, et il hésite à toucher cette époque de désastres. Il se jettera pourtant au travers de ces récits ; mais il les traversera rapidement^ ne retenaii t des infortunes que ce qui peut servir de leçon aux homm^'s^ montrant la perversité dans sa laideur» mais ayant hâle do détourner la vue pour courir aux exemples de vertu qui pourront se montrer comme une consolation et une espérance.
Charles V avait laissé deux fils, Charles et Louis, et une fille nommée Marguerite.
Charles, l'ainé des deux princes, qui devenait roi sous le nom de Charles YI, n'avait que douze ans.
Louis, son frère, était duc d'Orléaùs. De lui devait venir une tige royale.
Charles V avait réglé la régence avec des pressentiments
qui durent troubler sa mort. Il avait contenu, durant sa vîe, les rivalités do ses trois frères, le duc d'Anjou, le duc do Bcrry et le duc de Bourgogne; mais il savait ce que leurs caractères annonçaient de luttes et de malheurs. Il ne pouvait leur ôter le droit de la régence; il crut le tempérer en leur associant le duc do BoMrlx)n, son beau-fière, priufo dont la sagesse contrastait avec leur pétulance.
Tels sont donc les personnages qui les premiers s'offrent dans le long drame qui va s'ouvrir.
Un roi enfant et son jeune frère : tous les deux avaient été salués par les peuples avec do longs cris d'amour; ils étaient ornés également de vertu el de grâce, et les historiens se plaisent à dire les présages qui s^attachaient à leur brillante enfance. Une tendre amitié les unissait dès leur bas âge. Par malheur, Louis devait faire plus tard une horrible profanation de cette tendresse '.
A côté de ce jeune roi quatre princes vont se disputer la puissance. Le duc d'Anjou est terrible, ambitieux, impitoyable. Plus d'une fois Charles V avait été contraint do désarmer ses rigueurs dans son gouvernement du Languedoc.
Le duc de Berry, éprouvé comme son frère aux combats, a une volonté moins résolue ou une ambition plus inégale. L'un et l'autre aiment l'argent, le premier pour l'entasser dans ses coffres, sorte d avarice plus infâme; le second pour le prodiguer, sorte d'avarice plus folle. Tous les deux sont une menace et un fléau pour les peuples.
Le duc de Bourgogne, avec cette même avidité de l'or, n une ambition plus suivie, un génie plus ferme, une habileté plus souple; il sait l'art de cacher ses desseins, et de les faire réussir par le mensonge et par le crime. 11 est brillant et magnifique, et déjà une cour de flatteurs se tourne vers lui ; elle devine que la puissance doit clieoir dans ses mains.
Le duc de Bourbon enfin parait en regard de ces carac-
> Christine de Pisao. — Juvéaal des Ursins. — Hist. de Charles VT, par un moine de Saint-Denis. — Voir VUist, des ducs d'Orléans, Ou nie permeUra de me ciler moi même, puisque di^jà j*ai conté loiigueniciit CCS souvenirs.
lères ardents, impétueux, avec un carectci'e dé générosité, de simplicité, de droiture. 11 e^t ami de FEtat, il cherche avec scrupule le bien public, il est prêt à dérouer sa vie pour la France; admirable rayon de gloire jeté parmi tant d*ignominic8.
i380.~ Dos que Charles V fut mort, les princes du conseil du nouveau roi s'assemblèrent à Paris, et appelèrent les personnages éminents du parlement pour vider la querelle de leur ambition '* Le duc d'Anjou, Falné des trois frères, voulait le titre de régent; il le demanda de telle sorte qu'il paraissait dangereux de ne le pas concéder. Jean des Marets, avocat général, soutenait son droit. L'assemblée hésita pourtant. Pierre d*Orgeroont, chancelier de France, rappelait la volonté du roi mort en faveur du duc de Bourgogne et du duc de Bourbon. On demanda' un arbitrage. Après ]>lu8ieurs jours de controverse, on aniva à une transaction .-Le titre de régent était déféré au duc d'Anjou; mais le roi serait émancipé avant le sacre, et le royaume serait gouverné en son nom par le conseil des princes ^ Puis venait un règlement qui serait suivi pour l'exercice du pouvoir suprême. Le duc' d'Anjou eut l'air d'accorder avec peine le concordat qui lui déférait la suprématie; il fallut lui concéder les joyaux du feu roi, avec son argenterie. Alors il passa outre. Les princes feignirent d'être d'accord; mais leurs rivalités s'étaient révélées, et des présages d'à* iiarchie profonde furenf soudainement saisis par les peuples. Le désordre éclata autour de Paris. Les troupes assemblées pour le sacre se mirent en révolte ; les paysans firent irruption dans les villes. A Paris, la populace s'ameuta, et contraignit le prévôt des marchands de marcher à sa tête pour demander la diminution des taxes. Ijq duc d'Anjou
> Savaron met oette assemblée au nombre des états, CkronoL des estatg généraux. Là même est un fragment remarquable de Clcmengis sur la nature des attributions des trois états pour le rétablissement de la république. Ce mot 'de république est souvent employé dans la vieille langue politique de la France, pour désigner rassemblée des intérêts nationaux.
> Hist, de Charles F/, par Juvcnal des UrsiiM^ introduction.
calma les furieux en promettant de leur faire justice ; maïs la sédition bouillonna dans( les assemblées secrètes. Ainsi s'annonçaient d'horribles orages.
C'est parmi ces présages qu'on s'achemina pour aller fair àReims le sacre du jeune roi.
Dans la route, Charles VI prit plaisir à visiter le camp de Melun, oîi les troupes étaient assemblées. Là fut fait connétable Olivier de Clisson, le vaillant frère d'armes de du Guesclln, digne comme lui dé tenir Tépée royale, mais exposé pour cela même à d'affreux périls. Le duc d'Anjou s'était opposé à ce choix; il frémissait de voir l'autorité militaire concentrée aux mains d'un homme fidèle.
Pour se dédommagerprésentement de Téchec qu'il venait d'éprouver au conseil, il fit fouiller le château de Melun, 0(1 îl savait que le feu roi avait caché ses trésors. Philippe de Savoisy, un des chambellans de Charles V, savait le secret; Je duc d'Anjou parut dans sa chambre avec un sicaire, lui disant qu'il allait lui faire couper la tête, s'il ne le menait au lieu où étaient enfouis les lingots d'or et d'argent. Savoisy tremblant livra le secret, et le duc d'Anjou emporta la dépouille du monarque. Régent du royaume, il volait le roi; tuteur, il dépouillait son pupille. Par là se découvraient les destinées du règne nouveau.
Après cela, il parut à Reims, et ce fut lui qui, avant le sacre, arma chevalier le jeune roi. Louis, duc d'Orléans, portaitl'épéedeCharlemagne. C'était un ^^nd emblème qu'on faisait reparaître en ces touchantes solennités; mais, en cette occurrence, il n'offrait qu'un vain souvenir.
De retour à Paris, on se mit à poursuivre ce qui restait d'amis de Charles V dans les dignités. Le caprice d'un roi enfant servait trop bien à ces réactions. Le cardinal d'Amiens, Jean de la Grange, avait eu le gouvernement des finances, charge plus périlleuse alors qu'elle ne l'a été dans nos temps de liberté moderne. Toutefois la régularité qu'il avait mise dans l'administration le protégeait contre la haine des peuples ; on lui suscita la haine du roi. Souvent l'austère cardinal avait repris les légèretés du jeune prince; lorsque le prince fut roi, ce souvenir lui revint comme une injure.
HfSTOinE DE FRANCE. 115
« Savoîsy, dit-il un jour, à ce coup serons Vengés de ce prôtî^. » Dès Tappari lion de cette menace, le prêtre s'enfuit; il alla se cacher auprès de Clément ¥11. Ses services furent perdus pour la France.
Pierre d'Orgemont, chancelier, échappa aux orages en remettant sa charge. Miles de Donnans, évoque de Beauvais, fut mis à sa place. Pierre d'Orgemont garda pourtant le titre de chancelier du Dauphiné.
On réussit moins à perdre un autre serviteur de Charles V, Bureau de la Rivière, son premier chambellan. Une savante intriguefutourdiecontrelui. Valerande Luxembourg^ comte de Saint-Pol, longtemps prisonnier à Londres, Taccusait d'avoir prolongé sa captivité. Pendant ce séjour, il s'était marié avec la princesse Mathilde, fiile du prince de Galles, et le roi pour cela môme avait confisqué ses biens. On soupçonnaitqu'il avait promis dé livrer à l'Angleterre quelquesunes de ses forteresses des Pays-Bas. Ce fut une affaire d'une étrange complication; mais, à la mort de Charles V, le comte de Saint-Pol parut à Paris. C'était un acteur de plus dans l'anarchie, il venait plein do calèréi contre la Ri-vière, ancien conseiller du roi. Il demandait qu'on le lui sacrifiât» Le conseil se partagea. Le connétable se prononça pour la Rivière^ à qui il devait l'épée royale. La Rivière fut sauvé ; mais les haines restaient secrètes et acharnées.
Peu à peu les dissentiments se grossissaient au conseil. Les troupes assemblées autour de Paris n'étaient point payées, et elles se dédommageaient par le pillage. On les congédia; cela grossit le. désordre. La plainte était universelle de la part des habitants des bourgades. Le conseil s'oc* cupa de cette situation périlleuse. Alors commencèrent à percer des griefs contre l'avarice du duc d'Anjou, qui avait pillé les trésors du roi. Le duc de Bourgogne lui jeta de dures paroles -^la colère édata. Le conseilne fut plus qu'une arène où l'on se prodiguait l'Insulte et l'outrage.
Il n'en fallait pas tant pour donner à la sédition populaire une occasion de se produire. Déjà l'anarchie fermentait; les métiers continuaient de se plaindre des impôts; ce fut un prétexte paor le désordre. -
La populace reparut au palais avec le prévôt des marchands. Le duc d'Anjou la reçut avec son chancelier Miles de Dormans, à la table de marbre, comme on eût reçu le» états. Il fit des promesses nouvelles au nom du roi. Toutefois il parla de la répression des désordres; mais c'étaient des paroles vaines. La populace n'accepta que l'assurance qui lui était donnée d'une suppression des impôts, et le lendemain elle reparut plus tumultueuse et plus irritée. L'avocat général des Marets alla lui lire un décret qui supprinniit les subsides. Le peuple poussa des cris de joie; mais, pour consacrer sa victoire, il se précipita dans les maisons de ceux qui étaient employés à la perception des tailles. H pilla les meubles, brûla les registres, emporta les caisses, et se partagea Targent à tout hasard comme une pi*oie appartenant au premier maître. Après cda, le peuple courut aux juifs^ autre objet de haine, parce qu'ils lui apparaissaient comme des trafiquants exercés à Fart d'attirer à eux tout l'or de la nation; et en effet les juifs absorbaient tout le négoce de l'argent. Peut-être les grands seigneurs, qu'ils appauvrissaient par l'usure, eurent aussi plusieurs fois le secret d'allumer contre eux les passions fougueuses de la populace. Cette fois elle parut se précipiter d'elle-même. Elle fit irruption dans leurs maisons et les dévasta; et, chose curieuse ! le prosélytisme se mêlait au pillage : on enlevait les petits enfants pour les porter aux églises et les faire baptiser. Les juifs épouvantés s'allèrent abriter au Ghàtelet, qui plus d'une fois leur avait servi de refuge. Le roi leur envoya des saufs-conduits, et après cette effervescence le peuple sembla se reposer.
Mais le signal de l'anarchie était donné. Voyons ce que devenait la France sous ce pouvoir qui ne devait avoir de force que pour la ruine.
L'armée anglaise avait continué sa marche au travers de la France, harcelée par de légers corps de troupes, et s*épuisant sous leurs coups multipliés. Tel avait été l'ordre de défense donné par Charles V. Elle arriva ainsi exténuée aux abords de la Sarthe et de la Mayenne. Là un combat d'ensemble eût pu l'exterminer. Mais à ce moment noéme écla-
mSTOIRE DE FRAKCE. 117
tail la nouvelle de la mort du sage roi. Aussitôt tous les seigneurs de Tarmée de France se séparèrent, et les Anglais restèrent libres dans leurs desseins.
Mais à ce moment aussi changea brusquement la < pensée du duc de Bretagne. « La rancune et la haine que j'avois au ^ royaume de France, s*6cria-t-il, pour cause de ce roi Charles qui est mort, est bien affoibliedela moitié : tel a ha! le père, qui aimera le fils, et tel a. guerroyé au p^re, qui aidera au iUs'. »
i381. — Au lieu donc d'ouvrir gracieusement la Bretagne à sesauxiliaires, leducparut vouloir s'effrayerdeleurinvasion. Il envoya de belles paroles au comte de Buckingham qui les commandait, et en même temps il demandait la paix au vo\ de France. L'intrigue fut prompte et ardente. Les factions de* la côuf semblèrent oublier leurs fureurs pour accepter de concert upe pacification profitable à tout le monde. La noblesse de Bretagne avait pris les devants; le connétable avait des intelligences avec la chevalerie de son pays .-d'ellemême elleseprécîpilait vers la France. Mais les conditions de lapaix étaient dures pour Torgueil de Montfort. 11 devait aller tomber àgenoux devant le roi, demander grâce etreconnaitrc sa souveraineté par un hommage; à ce moment il hésita. Le général anglais profita de l'irrésolution du duc pour lui arracher un traité secret de fidélité à TAngleterre. Toutefois lu réaction française emporta Montfort, et il accepta la paix de la cour, mais avec rhumifîation d'un vaincu qui nourrit des pensées d'infidélité. Les Anglais avaient cru pouvoir s'emparer de Nantes par la force. Le parti français en était maître. Quelques chevaliers de renom en soutinrent le siège avec courage. A ce moment se consommait le traité de Montfort avec le roi. Le corn te de Buckingham prit le parti de re tourner en Angleterre; mais il laissa une garnison à Bi-esL, comptant sur une occasion prochaine de reporter la guerre dans la Bretagne.
Cependant la régence suivait son cours d'anarchie. Le schisme était un incident oui aggravait les calamités. Jus-
Froissa rd, rh. 59.
que-là les opinions étaient restées douteuses; mais le duc d'Anjou prit fait et cause pour le pape d'Avignon avec une violence funeste. 11 semblait trouver en lui une similitude de politique qui le flattait. Clément avait fait dosa papauté un instrument d'avidité et d'avarice. Les bénéfices lui étalent une proie, les vacances un trafic. On ne parlait que d'impôts et de pillages. Le clergé commença à murmurer, et il fil à Paris des assemblées avec Tuniversité. On demandait un concile général, et on dépula au duc d'Anjou un orateur, Jean Rousse d'Abbeville, pour réclamer ce remède extrême. Le duc d'Anjou entra en fureur. On le soupçonnait d'être de moitié dans les exactions de la papauté d'Avignon, il reçut la proposition d'une réforme comme une insulte. Il fit arrêter l'orateur de l'université, et on l'enferma au Châtelet. Le lendemain, l'université, ayant en tête son recteur, vint demander la liberté de Jean Rousse. Le duc d'Anjou traita les docteurs de rebelles, et fit défendre qu'on délibérât en l'nnU versité sur des questions de papauté et de concile, sous peine de crime de lèse-majesté. Toutefois Jean Rousse fut mis en liberté; il courut à Rome. L'université était dans le trouble ; plusieurs docteurs s'étaient enfuis; une plainte universelle s'éleva conti'C le duc d'Anjou : les passions que lo schisme avait allumées devenaient des haines publiques, toutes dirigées contre lui. Le gouvernement devenait impossible dans cette crise furieuse.
En même temps une ambition d'une autre sorte le préoccupait. Jeanne de Naples lui avait légué le royaume de Sicile; l'ambition de la royauté vint se mêler à ses goûts rapaees.
Il fit donner au duc de Berry le gouvernement de la Guyenne et du Languedoc, espérant retirer des secours de ce pays pour ses entreprises futures» Cela ^t d'atroces discordes.
Déjà le duc de Berry avait gouverné ces provinces^ mais Charles V Tavait rappelé à eause de ses exactions^ Il avait mis à sa place Gaston, comte de Foix, aimé des peuples à cause de sa douceur et de sa justice. A la nouvelle du changement qui les menace, l'émotion est profonde. La noblesse
HISTOIRE PE FRAKCE. 110
s'assemble à Toulouse, et elle envoie ses députes au roipour demander qu'on leur laisse Gaston de Foix. Eu même teipps on se dispose de toutes parts à recevoir le duc de Berry par la guerre comme un ennemi. Le roi s'irrite de cette résistance, et il annonce qu'il ira prendre l'oriflamme à Saint- Denis et qu'il marchera en personne contre les rebelles. Le duc de Bourgogne se détache de cette querelle commune aux princes; des tempêtes se sont mpnti'ées du côlé de la Flandre. On laisse aller le duc de Berry avec ses propres troupes prendre de force le comnaandement. Le comte de Foix l'arrête avec une armée. Une bataille est livrée. Leduc de Berry est vaincu. Après cela, le comte de Foix ti'ouve qu'il peut traiter avec le roi, et il laisse le duc de Berry prendre legouvernement, qu'il* a commencé par lui ôler par une victoire.
Ces tempêtes de Flandre venaient d'une révolte contre le comte Louis, et elles touchaient deprèsle duc de Bourgogne, qui avait épousé sa iille unique^ et devait être son héritier.
Ainsi l'anarchie se multipliait dans le conseil par. les vues diverses des princes, l'un aspirant' à la royauté de Sicile^ l'autre pressé de porter secours au comte de Flandre; et la France devait satisfaire toutes ces ambitions et toutes ce» cupidités par ses ressources dliommes et d'argent. On ,tint des assemblées. On proposa de rétablir les subsides récemment abolis, et même tous ceux qui avaient pesé sur le peuple depuis Pl)ilippe le Bel. La plupart des conseillers. du roi approuvèrent ce parti extrême; mais, quand il fallut venir à l'exécution, le pëupleentier se souleva. 11 s'établit des chefe, . s'empara des portes, tendit des chaînes, et la guerre civile se montra hideuse dans les rues et dans les places.
L'exemple se propagea. A Rouen, la populace se fit un roi d'un marchand drapier, à cause de sa corpulence. On le fit monter sur un trône, et on le promejia triomphant par tous, les quartiers, jusqu'au marché, où on lui présenta requête pour l'abolition des impôfs. Le roi gras, comme l'appelaient lesséditieux, coiicéda cette faveur; et aussitôt ils se répandirent dans la ville, pillant les maisons des percepteurs des tailles, les tuant même. L'abbavo de Salut Ouou avait
quelques droits cVimpOts sur la ville; ils courui*ent décliîrcr ses archives. Le désordre était extrême. Quelques soldats fidèles, enfermés dans le palais de la ville, déconcertèrent la sédition par une défense intrépide. Plusieurs mutins périrent sous leurs coups.
D'autres villes eurent leurs révoltes. On supposa que ces troubles se liaient à la révolution de Flandre, et que des émissaires avaient en divers lieux provoqué les peuples. L'Angleterre même eutses crimes ; le récit en est effh>yable. La populace y pendit quelques grands seigneurs, et entre eux l'archevêque de Cantorbéry ». Un vertige semblait emporter les peuples, aussi bien que les princes. On entrait dans une ère afify*euse de calamités.
Le conseil, menacé par tant d'orages, crut d'abord les détourner en livrant une victime à la rage des mécontents. Il choisit Âubriot, ancien prévôt des marchands, qui avait honoré son administration sous Charles Y par des travaux et des embellissements qui subsistent encore ', et par un systèine de police digne des temps les plus éclairés. On accuse ce magistrat de crimes dont le nom seul excitait alors l'effroi populaire'. Il entretenait, disait-on, des com-^ merces scandaleux avec déjeunes juives; on mêlait à cela des accusations d'hérésie; il n'en fallait pas davantage. Aubriot fut condamné à finir ses jours dans un cachot *.
On ne perdait pas de vue les subsides. Il fallait de l'or au ilucd'Ânjou, soit à cause de Fon avarice, soitàcausede ses desseins de royauté; il en fallait au duc de Bourgogne pour ses entreprises sur la Flandre. On parla de rétablir les impôts abolis par le conseil et par les états; mais on désespérait des moyens de les percevoir. Il se trouva des trafiquants assez avides pour les prendre à ferme. Mais quand il fallut publier l'édit, nul crieur public n'osait s'aventurer à ce péril. A lafin pourtant on envoya aux halles
' Le D. Lingard, an règne de Richard II. ' Le quai du Louvre, le pont Saint-Michel, etc. si ce n'est que de P0« jours tout disparait.
^ Le moine de Saint-Denis, pag. 27.
* llijft. dfs ducM dt Orléans,
KISTOIftË DE FRANCE. 121
un homme à chcva^ qui commença par annoncer des nouvelles insignifiantes poiu* occuper les esprits. On avait volé la vaisselle du duc d'Anjou, on promettait récompense à celui qui découvrirait le voleur ! tels furent les premiers dires du héraut; et là-dessus la populace fit ses rumeurs accoutumées, le héraut profita de ce moment d'agitation curieuse pour jeter la nouvelle plus sérieuse deFimpèt qui serait levé dès le lendemain ; puis it s'enfuit à toute bride : c'était tout ce qri restait de possible en fait de publicité.
Les employés du fisc crurent pouvoir le lendemain se présenter aux halles pour percevoir l'impôt annoncé. Une marchande d'herbes donna le signal de la résistance ; ses compagnes vinrent à ses cris, elles mirent en pièces un des employés. Ce premier meurtre devint un affreux signal, en un instant la ville entière fut en combustion. Les principaux habitants, révoque, le prévôt, plusieurs, conseillers du roi se hâtèrent de fuir. La populace resta maîtresse. Elle courut à l'hôtel de ville dont elle brisa les portes, puis à l'ai-senal, où elle se saisit de tout ce qu'elle trouva d'armes; ct,comme parmi ces armes élaien t principalementdes masses ou des maillets, les séditieux furent appelés maillotins. Et ce nom est resté dans l'histoire pour désigner cette révolte.
i38â. — Cinq mille factieux ainsi armés de maillets de fer se répandent dans les places publiques, pénètrent dans la demeure des citoyens, souillent la ville de meurtre et de pillage, ne respectent point les églises, immolent les prêtres au pied des autels, et grossissent leurs rangs de la foule des criminels qu'ils vont arracher des prisons. Alors reparut Aubriot; la multitude capricieuse et sauvage voulut le mettre à sa tête et se gouverner par ses conseils. Le sage «toyen f^nit de donner quelques ordres, et dans la nuit se déroba au funeste honneur qui lui était fait. Ainsi ledésordre fut effroyable, jusqu'à ce que l'avocat général tiesMarets, appelant à sd las gens de bien, forma une troupe de dix mille bourgeois qui arrêtèrent quelques instants lesbrigandages\
Toutes les villes de France avaient suivi l'exemple de
' ///a7, des ducs d'Orléans,
Paris. On mena le roi punir en pei^oiwie ceHe de Rouen, dont la rébellion avait été la plus éclatante; la justice fut rapide. On entra dans Rouen comme dans une ville prise d'assaut, on punit les principaux meneurs, on dépendit bi cloche du beffroi. Les armes furent ôtées à la bourgeoisie, et puis on leva de force l'impôt mis sur les vins et les marchandises; après cela on se remit en marche vers Paris.
Ici la punition semblait plus difficile. Le duc d'Anjou laissa solliciter le pardon des coupables, pour avoir Tair de raccorder; mais sa grâce fut pire que la punition. Car on sut qu'il y eut des factieux arrêtés, enfermés dans des sacs et jetés à Feau, et cette vengeance secrète, indice d'une faiblesse fatale, entretint des haines atroces dans la multitude*.
Les crimes recommençaient; on avait conduit le roi à Compiègne pour ne le pas laisser témoin de ces réactions. Des nouvelles funestes vinrent troubler sa retraite. La contagion gagnait de Paris dans les provinces. La révolte était partout. Le roi menaça de rentrer avec toute sa puissance, et de donner à la justice un cours inexorable. Des voix sages se firent entendre au peuple. Ses fureurs parurent se calmer. On ouvrit des négociations, et pendant ce temps le duc d'Anjou s'en alla piller les campagnes. Enfin le roi revint, et tous les habitants coururent à lui avec des cris de joie et des airs de fôte. Rien n'annonçait mieux l'absence d'une forte autorité que ces altornatives de révolte et de soumission, de fureur et d'enthousiasme. Le duc d'Anjou avait rempli ses caisses. Il courut à Avignon, pour de là préparer son entreprise sur le royaume de Naples. Le duc de Bourgogne resta seul maître dfe la royauté.
Les affiiires de Flandre le préoccupaient vivement. Soff beau-père Louis, par sa domination capricieuse, par sa politique incertaine et par ses débauches scandaleuses, avait provoqué le mépris des peuples. On l'avait vu tcur à tour favorable à TAngleteire et à la France dans les dernières guerres, et cette inégalité do conduite l'avait enve-
' Hist. anonyme de Charles VI. — Froissard.
loppéde factions, ii n'était pas de force à lés contenir; les comanines se souvinrent de leurs anciennes luttes. Un nom resté populaire, celui de Darthevelt, servait d'excitation aux passions populaires. La sédition éclata.
Mais cette fcMS la sédition c'était la guerre. Les Gantois se mirent en armes sous la conduite de Philippe Darthevelt, fils de Jacques Darthevelt, le premier auteur de tant de troubles. Le comte, avec une armée de ti^^nte mille hommes, voulut marcher aux rebelles. Darthevelt le battit avec cinq mille hommes. Le duc, vaincu, n'échappa à la mort qu'en se réfugiant dans le réduit d'une pauvre vieille femme de Bruges, qui le cacha dans son lit. Toute la Flandre se rangea dans le.parti du vainqueur '.
II fut aisé au duc de Bourgogne de déterminer le roi de France à porter secours au comte de Flandre. Darthevelt apparaissait comme un chef formidable des partis populaires, qui. partout avaient des communications, et pouvaient remettre la France dans l'anarchie. On leva rapidement une armée, et on s'assembla du côté de Senlis. A cette menace, Darthevelt se jette intrépid'jment dans les périls : et d'abord il se montre comme un chef du peuple, et non comme un chef de parti. 11 fait la guerre, mais il ne refuse pas la paix. Il envoie un héraut au roi de France pour annoncer ses dispositions. Autour du roi,. on se raille de ce fils de brasseur qui ose se mettre en contact avec la royauté. Son héraut est tenu captif. Darthevdt alors se retourne vers Richard, roi d'Angleterre, et il lui mande que l'occasion est propice de se venger de la France* En même temps il presse le siège d'Oudenarde, où la chevalerie flamande s'était enfermée* Le conseil du roi commence à soupçonner que l'affaire est sérieuse, et on envoie enfin des réponses polies à Darthevelt, « 11 n'est plus temps ! » répond le fils de brasseur ; et il fait à son tour arrêter le héraut du roi. Il n'était plus possible de délibérer ; l'armée française courut sur la Flandre.
Le jeune roi avait montré dès son bas âge du goiit pour
» Froissard se plait aux récite des séditions de Flandre. Cetlo partie de ses Mémoires est très-curieuse.
le» armes. On hésitaH à le laisser s'avancer dans une expédition qui devait avoir des périls. Il s'irrita de ces conseils de prudence, et il continua de marcher à la tête de la chc' Valérie de France. 11 avait autour de lui son jeune frère, Louis de Valois, qui fut depuis duc d'Orléans, les ducs de Bourgogne, de Bourbon et de Berry, le vaillant connétable de Clisson, de nobles comtes, parmi lesquels on remarquait Guy, comte de Blois, les maréchaux de Sancerre et de Blainville. Pierre de Villiers-rile-Adam portait Foriflamme.
L'armée était brillante et nombreuse. Elle s'achemina vers Lille. Darthevelt continuait le siège d'Oudenarde ; mais il avait envoyé des forces sur la Lys pour en défendre le passage. Les Français furent tenus en échec au pont de Gomines. Le connétable, irrité d'un premier désavantage, finit par enlever le pont. Toute l'armée se déploya. Ypres fut enlevé, et à cette nouvelle les villes voisines, Dunkerque, Furnes, Gravelines, Gassel, d'autres places ouvrirent leurs portes. Gand s'effraya. La bourgeoisie rappela Darthevelt en toute hâte. En peu de jours il reparut avec une armée de quarante mille hommes.
Telle était la confiance des Gantois qu'avant de marcher au combat ils tinrent conseil et décidèrent qu'H ne serait fait grâce à aucun Français, excepté au roi, qu'on prendrait vivant. Dans l'armée du roi tout fut grave et solennel, grâce ù l'autorité encore reconnue de Clisson , le noble îrbrc d'armes de du Guesclin. Le roi fit des chevaliers avant la bataille, et puis il fit publier dans l'armée la défense descMrtir des rangs pour combattre, sous peine de mort. Ce fut lo gain de la bataille.
1 382. — Les deux armées s'étaient arrêtées près du village de Rosebecque, entre Deinae et Harlebec*. Bientôt l'oriilamme se déploya en tète de l'aTnrïée de France. Alors lo sij^nal fut donné. Darthevelt se précipita avec un corps d'élite, pressé qu'il était de jouir d'une victoire qu'il croyait sûre. Ses efforts furent vains. Son corps de neuf mille hom mes alla se briser sur les masses immobiles commandées
' La dî^posilion de la balaille est exacte dans' le P. Daniel.
HiSTOinE DE FBANGR. 125
par le connétable ; et lorsque le désordre fut dans ses rangs, le connétable à son tour se précipita-, Darthevelt ne put contenir ses Flamands. Dès que son corps fut dispersé, tout le reste de Tarmée se rompit, et la fuite commença. Alors la cavalerie de France n'eut plus qu'à tomber au milieu de ce vaste désordre. Quarante mille hommes, selon les historiens de France, vingt mille selon les historiens de Flandre, périrent dans cette déroute. Darthevelt tombé dans un fo^, y fut étouffé sous les corps de ceux qui y furent précipités après lui. La victoire fut complète. L'honneur en revenait à Clisson et à Sancerre. Ce fat la deniière joie militaire du connétable (27 novembre) '.
On raconte qu'après la bataille le conàte de Flandre alla tomber aux pieds du jeune roi, pour lui rendre grâce de la vengeance qu'il venait de tirer de ses peuples. « Beau cousin, lui dit le roi, je vous ai aidé et secouru tellement, que vos ennemis sont déconfits; combien que du tems de feu monseigneur mon père^ dont Dieu veuille avoir Tàme, vous fûtes fort chargé d'avoir en alliance et favorisé nos ennemis les Ânglois; si vous en gardez doresnavant , et je vAus-aurai en ma grâce. »
L'expédition n'avait pas d'autre objet que de rétablir l'autorité du comte. Le roi alla pourtant frapper en personne la ville de Gourtray, où la révolte avait été plus ardente. On abattit lesp<N*tes, et on pendit quatre des principaux séditieux. L'armée voulait plus de représailles. Elle avait vu avec un frémissement de colère les éperons d'oi* et les drapeaux enlevés autrefois (idOâ) dans la fatale défaite du comte d'Artois appendus dans la principale église. Elle ajouta à la justice du roi d'atroces représailles, le meurtre, le pillage, l'incendie. Ck)urtray deviilt un amas de ruines. On avait découvert, disent les historiens, des. correspondances de ses habitants avec les factieux de Paris', liaia cela ne justifiait point les barbaries ; les règnes faibles sont pleins d'atrocités.
* Frotssard, chap. 127. — Juvénal des Ursins. ' Hùt, anunyme«— Juvénal des Ursins. — Meyer, Ann. de France, — Le P. Danià.
126 IirSTOIRE DE FRANCE.
Apres cela, le roi s'achemina vers Paris. Il laissait au comte des forces pour achever de réduire les villes rebelles encore, et lui-même allait montrer sa victoire comme une menace aux factions de France.
Ici les historiens rapportent des actes d'une justice impitoyable, et dignes d'an temps où la roj'auté par sa débilité était condamnée à la barbarie.
4383.— Les princes, assurés du secours d'une année victolieuse, s'approchèrent de Paris avec des projets de vengeance. Le pillage était promis aux soldats, et leur avidité d'argent et de^ dépouilles était à la fois une avidité de sang et de meurtres. La population avait le pressentiment des vengeances. Elle fit des triomphes au roi, mais avec un appareil qui trahissait l'épouvante plutôt que la joie. On mêlait à la pompe des cortèges tout ce qui pouvait toucher le roi, et les acclamations étaient des prières. Les bourgeois et l'université envoyèrent à Saint-Denîs des députations suppliantes ; on refusa de les entendre. La ville n'eut qu'à ouvrir ses portes; le roi y entra en vainqueur. Les soldats en avaient abattu lès barrières, et les avaient foulées à leurs pieds; les habitants étaient renfermés dans leurs demeures; les chefs des séditieux s'étaient enfuis; les rues étaient désertes : un affrmix silence régnait partout.
Le roi marcha à pied vers Notre-Dame, oti il déposa un étendard semé de fleurs de lis d'or. 11 eût dû en sortir avec des pensées de clémence; sa victoire le rendait fort, et la pitié n*eût pas été périlleuse. Mais des haines furieuses fermentaient autour de la royauté; on la précipita dans les représailles.
Le conseil s'asseftibla à l'hôtel de Saint-Pol ; on y prit des mesures violenles* On* ordonna un désarmement général des citoyens, et dès ce moment on résolut, de presser la construction des tours de la Bastille et du Louvre pour contenir désormais la ville. Puis trois cents bourgee^s furent arrêtés, et à leur tète, chose incroyable! ravocat. général desMarets, coupable apparemment d'avoir paru quelquefois dans la sédition avec un caractère de médiateur, c'est-àdire d'avoir exercé par son mérite et sa vertu la seule auto-
HISTOJRE DE FRANCE. 127
rite subsistante dans ces temps cTc crimes. On lui fit son procès, il fut condamné et mis à mort. « Celui qui avait honorablement employé soixante et dix années d'une heureuse vie, dit le moine de Saint-Denis, parmi les rois el hîs princes, et qui jouissait d'une belle réputation qu'il avait acquise dans le ministère des plus grandes aiîaires du royaume ; celui qui ne devait rien de ses honneurs à la fortune, ne laissa pas de tomber sous sa tyrannie comme une de ses victimes, et d'expier sur un échafaud le malheur de s'être trop fié aux engagements de la cour, et il servira d'exemple des vanités du monde par une fin dont rignominîe dépassa tout ce que. ses belles qualités lui avaient donné de crédit'. »
Ainsi s'exprime l'histoire contemporaine, et Juvénal des Ursins y ajoute ensuite son témoignage. <' Et estoit commune renommée, dit-il, que ce n'estoit pas pour cause qu'il eust esté consentant des séditions et commotions qui avoient couru, car elles lui estoient moult déplaisantes et y eust volontiers mis remède. Mais es broujllis et différences qui avoient esté entre le roi de Sicile (le duc d'Anjou), cuidant bien et loyaument faire, les ducs de Berry et de Bourgogne avoient conçu une grande, haine contre iuy; et luy imposa-t-on<iu'ilavoitestécommecausedesditesséditions*.»
Au reste, il soutint dignement cette iniquité. Comme on le menait au supplice, a Maistre Jean, lui crioit-on, criez merci au roi, afin qu'il vous pardonne ! » Et des Marets répondit : « J'ai servi au roi Phelippe, son grand-aïeul, au roi Jean et au roi Charles son père bien et loyaument ; ne oncques ces trois rois ne me sçurent que demander, et aussi ne feroit cestuy s'il avoit connoissance d'homme : à Dieu seul veux crier merci. » Il continua sa marche au supplice en répétant ces paroles du psaume : Juge-moi, mon Dleu^ et discerne ma cause. C'était finir noblement une vie pleine de gloire *.
Mais ce n'était là que le commencement des vengeances :
1 Chron,, pag. 70. — HiiU des dues d* Orléans*
a JuY. des Ursins. Hist. de Charles F/, pag. 42, in-4«. — Froissard.
' Registre ii de la chambre des comptes, cité par le P. Daniel.
128 HISTOIRE DE FRAKCE.
cent autres citoyens furent mis à mort, et après tous ces •otipplices on voulut donner à la justice royale un caractère (Inclémence; ce fut une tyrannie toute nouvelle. On fil (!onc une convocation du peilple, devant un immense éeba* fand oti le roi parut avec les princes et un grand appareil <]o sa puissance. Là se précipitèrent, au milieu des flots de la multitude, les épouses échevelées de ceux qui restaient dans les prisons, demandant avec larmes la grâce de leurs marîs, et suppliant ie roi au nom de leurs enfants. Ce speclacle était déchirant, et messire Pierre de Gyac, nouvellement chancelier de France, le rendit plus douloureux encore en rappelant les crimes passés et présents de la l^opulace parisienne depuis le roi Jean, tant de meurtres et lie pillages, tant de séditions et de révoltes; et, à mesure qu'il j^acontait des attentats trop réels, la consternation était plus profonde, et tout le peuple se croyait sous un coup de foudre. Alors les oncles et les frères du roi tombent à genoux, et se font suppliants à leur tour. Ils demandaient que Ton pardonnât au reste des coupables, et que Ton convertit la réparation de tant de crimes en une amende civile cl pécuniaire, et cette grâce leur fut accordée.
Ce fut là une horrible parodie de la clémence, et elle fut suivie d'une exécution pire encore. Les prisonniers furent délivrés, mais tous leurs biens furent saisis ; les principaux de la bourgeoisie furent tenus de payer d'énormes rançons, et encore leur disait-on qu'ils étaient si heureux de se racheter de choses si caduques^. Des satellites affamés coururent extorquer les fortunes privées, et pourtant ces dépouilles furent dispersées par le brigandage. Le trésor du roi ne les reçut pas; elles allèrent s'abîmer dans les coffres des tyrans, et puis le pillage des soldats acheva cette grande ruine de la cité^
Tel était le résultat d'un étal de choses où Tautorité royale n'était qu'un simulacre. Ailleurs, ce furent des excès non moins déplorables. On refit le procès à la sédition de Rouen ;
< Le moine de Saint-Denis*
2 Jlisl. des ducs d'Orléans , d'après Vttist. anonyme , et Froissard.
on arracha la vie à quelques bourgeois, et leurs richesses à beaucoup d'autres. Le duc de Berry, maître de l'Auvergne, du Poitou et du Limousin, avait par ses exactions soulevé la fureur des paysans. 11 y eut des crimes sans nombre, et les révoltés périrent par des massacres. Toute la France était ainsi ravagée, et Ton n'est un instant distrait de ces grandes calamités des peuples que par l'image des rivalités de l'Angleterre, qui continuent à se montrer.
L'Angleterre avait toujours l'œil sur la Bretagne. Dès le traité de Montfort avec le conseil du roi, le roi Richard avait essayé de se faire un instrument des deux fils du comte de Bloîs, restés en otage à Londres depuis la mort de leur père. Il leur offrait sa puissance pour les rétablir, mais il leur demandait la promesse de l'hommage. Les généreux Bretons répondirent que leur hommage était au roi de France , et ils restèrent prisonniers. L'histoire semble à peine avoir entrevu cette admirable fidélité.
Cependant les hostilités n'avaient point été très-animées en Bretagne. Les Anglais semblaient se défier de leurs armes depuis du Guesclin, et ils ne se hâtaient pas même de profiter de l'anarchie de Paris. Le maréchal de Sancerre, avant la guerre de Flandre, avait chassé du Limousin et du Poitou les corps qui s'y étaient jetés-, puis il y avait eu une sorte de trôve. Sur mer, les Anglais étaient également battus, et les vaisseaux du roi de Gastille continuaient à servir la cause de la France.
La situation des affaires n'en restait pas moins périlleuse. Les Anglais excitaient la bourgeoisie de Gand par leurs émissaires, et ils se disposaient à jeter des renforts à la révolte. Le pape Urbain, mécontent de la France, favorisait les ligues ennemies, et, sous le nom de croisade contre les clémentins, donnait aux haines de l'exaltation. Une armée débarqua à Calais. Elle devait agir contre la France au nom d'Urbain, et l'évoque de Norwick dirigeait l'entreprise ; mais on trouva les frontières gardées, et on se tourna contre le comte de Flandre, qui n'était pas sous le coup de la croisade, puisqu'il n'avait pas reconnu la papauté de Clément.
La croisade ^l'était qu'un prétexte. Les Anglais battirent le T. m. g
comte, et lui prirent ses plus fortes villes. Le roi fit appel à la noblesse; la chevalerie reparut en armes. L'oriflamme se déploya de nouveau, et Ton se précipita vers la Flandre.
Le connétable et Sancerre conduisaient encore l'expédition. Elle fut prompte et brillante; les Atiglais furent partout battus et chassés. On les poussa de place en place d^Ypres à Cassel, de Cassel à Bergues, à Gravelines et à Bourbourg. A Bourbourg, ils capitulèrent après des combats qui semblaient devoir les exterminer. On accusa le duc de Bretagne, qui était dans Farmée du roi, de les avoir favorisés. Quoi qu'il en soit, il y eut une trêve, et le comte de Flandre parut enfin paisible dans sa domination.
1384. — Il ne jouit pas longtemps de cette paix. Il tomba malade à Saint-Omer, et mourut au mois de janvier. Le duc de Bourgogne, son gendre, entrait par sa mort en possession d'un vaste héritage, qui allait égaler sa puissancc'à celle du roi même ; il allait embrasser dans sa souveraineté de Bourgogne les comtés de Flandre, d'Artois, de Réthel et de Nevers, les seigneuries de Malines et d^ Salins, les domaines de* risle en Champagne, de Beaufort et de Jaucourt, et il devenait ainsi le prince le plus puissant de la chrétientéK Ce fut le commencement d'une politique toute nouvelle, où la dignité de la France disparut souvent devant l'ambition d'un vassal superbe *.
D'autre part, le duc d'Anjou était entré depuis quelque temps en Italie, chargé des trésors du royaume. Le pap6 Urbain voyait en lui un ennemi déclaré. Il lui suscita un compétiteur. La reine Jeanne, de qui lui venait son droit à la couronne, avait, disait-on, fait étrangler son mari, frère du roi de Hongrie. Celui-ci pouvait donc revendiquer la succession. Le pape le sollicita; mais ce monarque n'esipéra pas lutter heureusement loin de ses. Etats, de la Hongrie. Il n'avait que deux filles; il ne voulut pas les aventurer en des luttes pleines de péril. 11 aioia mieux consentir à ce que le droit fût remis à Charles de Duras, qui était parent de la reine Jeanne, et descendait
* M. de Barante, llist. des ducs de Bourgogne, tom. I, pag. 327; ' Hist. des ducs d* Orléans
HISTÛIHE DE FBAISCB. 131
comme elle de Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Cela fit une guerre sanglante en Italie, où les deux partis avaient par malheur un nom de pape pour les absoudre ou les exalter. La querelle fut ardente* ; le sortilège se mêla aux fureurs. Charles de Duras se servit d'un magicien ou d'un sorcier pour tenter de faire périr le duc d'Anjou par Veffèt. subtil d^un charme caché dans le fer d^vne kmce*'^ et le duo fut sauvé, dît sérieusement Thistorien^ par la pnidenoe du comte de Potentîàne, qui connaissait* toute la malice des sorciers italiens.. Il j eut pourtant dès choses plus grandes dans cette guerre. Louis d'Anjou fut ruiné par la isaamère lente et habile dont son compétiteur le harcela dans ses courses, de telle sorte qu'il fut; obligé d^envoyer Pierre de Craon, son serviteur, recueillir en France les offrandes de ses amis. Mai» Tàvide messager garda pour lui les res* sources et les dissipa en d'infâmes plaisirs^ etileroi de Sicile vendit sa vaisselle et' sa couronne pour essayer de lutte? une dernière fois contre son rival. Il perdit' une bataille à Barietta, et alla mourir de chagrin et de misère dans le châ* teau de Bisaglia près de Bari : digne fin d'un prince cupide^ qui se trompa de passion^ et crut avoir l'ambition dedar miner lorsqu'il n'avait que l'avidité de s'enrichir*:
Charles de Duras resta maître; mais sa bonne fortune le précipita. U voulut plus tard aller s'emparer de même du trône de Hongrie^ au détriment de Marie, ÛUe dli. dernier roi. Il mourut assassiné;
Quant à la famille du duc d'Anjou, elle revendiqua son droit. Un parti lui était fidèle. Clément la< secondait; voloutiers il accorda à Louis^ fils aîné du duc^ Minvestiturs du royaume de Sicile vmais.tout ce que la France put faire en ce moment, ce fut de Iui> assurer la;suoces6ion du comté de
* Le P. Daniel a raconté cette guerre avec détail, selon sa coutume. Les récits ont plus de naïveté et d'intérêt dans la Chronique ^Ânjou, de Bourdigné, ^ensuyt la tierce partie des atmales et eroniques d'Anjou, eto; ;. chapitw neumèin^ comBOteat Loy9^ roy de Sicile et duc d* Anjou f. alla au royaulm*^ de. Nappes, avec grant compaignie d*Àrragonois, etc.
^ Le moine de Saint-Denis.
^ HisU des ducs d'Orléans,
Provence, que les habitants de ce pays lui contestaient tant qu'il ne serait pas roi. Il fallut la présence de Sancerre pour dompter cette résistance.
Le roi de France était dans sa dix-septième année. Son début de règne n'avait point manqué d'éclat; mais on craignit des passions ardentes, et l'on songea à le marier. Ce fut le signal d'ambitions nouvelles. « Plusieurs grands seigneurs taschoient fort à avoir son alliance et non sans cause. Et envoya -t-on en plusieurs et divers pays peintres pour lui apporter au plus près que faire se pourroit les physionomies de celles dont on lui parloit, et finalement celle qui plus luy pleut, feut Isabeau de Bavière, qui estoit belle, jeune et gente et de très-belle manière *. » Ce fut un choix fatal pour le royaume. Le mariage se fit promptement et sans étiquette. On renvoya les fêtes à un autre temps.
Le roi courut de nouveau en Flandre, où les Anglais reparaissaient et faisaient des ligues avec la plupart des villes. Plusieurs fois ils avaient violé la trêve ; on résolut au conseil de leur faire une guerre à outrance, fût-ce môme en allant les chercher et les combattre dans leur île. Le roi aimait les batailles. On lui dit que les bourgeois de Dam avaient trahi les plans d'expédition française et avaient averti le roi d'Angleterre. Il alla les punir par un siège terrible. Le déploiement de ses forces épouvanta d'autres villes; Gand, jusque-là rebelle, abandonna la ligue anglaise^ et sollicita la paix. En môme temps Dam toml)ait sous les coups du roi. Cette ville fut ravagée.
On n'avait pas renoncé à l'expédition contre l'Angleterre ; mais le duc de Bourgogne avait intérêt à retenir l'armée pour achever la répression des ligues. On n'embarqua que quinze cents Français qui ^'allèrent joindre à des troupes que devait fournir Robert, roi d'Ecosse. Ils s'avancèrent vers le Northumbcrland, enlevèrent des châteaux et notamment la forteresse de Douart, dont les Ecossais n'osèœnt s'approcher, parce qu'ils la jugeaient imprenable. Tout se borna à des ravages. Le roi d'Angleterre se précipita sur l'Ecosse; il fallut arrêter cette guerre aventureuse. Elle se
^ Juvénal des Ursins.
termina par une trêve, et l'amiral Jean de Vienne, qui l'avait conduite, ramena ses quinze cents Français chargés d'une gloire inutile *.
1385—1386. Les plans de guerre ne restaient pas moins concertés pour la campagne prochaine, et les impôts continuaient d'être levés dans cette vue. Geia fit naître des murmures. En même temps le pape d'Avignon suivait son système d'avidité; et le clergé mêla ses plaintes à celles du peuple. La France était épuisée.
A ce moment reparut le nom sinistre du roi de Navarre. Depuis plusieurs années ce prince cachait dans son petit royaume ses crimes et ses chagrins. Il avait perdu en France ses places et ses domaines. Cherbourg, par où il avait ouvert le royaume aux Anglais, était resté en leurs mains. 11 dévorait en lui-même sa colère et ses fureurs; mais l'espoir de la vengeance lui restait encore, et cet espoir se nourrissait de desseins atroces. 11 crut avoir trouvé dans un aventurier, valet d'un joueur de harpe qui passa par la Navarre, un instrument de crime. Il lui proposa l'empoisonnement du roi Charles VI, de son frère Louis et de ses oncles. La trame s'ourdit avec mystère, mais pourtant ne resta pas inconnue. On laissa faire l'empoisonneur. On le suivit dans ses projets. Puis, lorsque l'exécution parut approcher, on le saisit, et on lui fit un procès qui fut rapide. Le malheureux fut écartelé *.
En même temps on citait le roi de Navarre solennellement en la cour des pairs. Il fut convaincu et jugé comme criminel au premier chef; mais la sentence ne pouvait l'atteindre que par la guerre : Dieu sembla l'exécuter d'une manière plus effroyable. Le roi de Navarre, épuisé de crimes et de vices, sentait la vie s'échapper, bien qu'il n'eût que cinquante-cinq ans. On rapporte que, pour ranimer ses forces, les médecins l'avaient fait envelopper dans un drap trempé d'eau-de-vie; et un valet, s'étant approché avec une bougie, alluma cette enveloppe, et l'infortuné criminel périt ainsi
* Le D. Lingard, au règne de Richard IL
' Procès mss. du roi de Navarre, cité par le P. Daniel.
dans une flamme ardente, poussant des cris atroces, el rongé par d'infernales douleurs (janvier 4387)^
On ajoute pourtant qu'il eut le temps de jeter vers Dieu des cris de remords. Jamais vie de roi n'avait été pleine de plus de scélératesses, ni expiée par unplusfunestesupplice»
La guerre avec fÂngleterre était partout reprise. Un instant on crut qu'elle pouvait se calmer par ki médiation d'un prince d'Orient, tombé du trône d'Arménie, qui v^ait, comme en d'autres temps, solliciterla chevalerie chrétienne et raviver le souvenir de la croisade. Sa parole fut impuissante. L'expédition armée pour Fàngleterre était prête. Rien de plus curieux que la description des préparatifis qui avaient été faits, soit pour le transport, soit pour le d^)arquement. Douze cents vaisseaux étaient assemblés au port de rEcluse. On avait préparé d'avance une vUle de bols pour servir d'asile à l'armée lorsqu'elle aurait touché le rivage; cette ville était chargée, en pièces de charpentes détachées, sur l'inmiense flotte '. On ne doutait point du succès; et il est vrai que l'Angleterre avait aussi son anarchie : le duc de Lancastre dominait la jeune royauté de Richard comme te duc de Bourgogne dominait celle de Charles VI,^t ;la guerre, tombant ainsi brusquement sur ^es rivages, pouvait déconcerter pour toujours les vieilles rivalités et les prétentions acharnées de ce royaume contre la France. 11 ne restait plus que le signal à donner à l'armée assemhléek Arras. Elle était brillante et pleine d'ardeur, et déjà l'épouvante avait gagné l'Angleterre. Mais la division du conseil du roi flt tout manquer. Le duc de Berry était jaloux du duc de Bourgogne, pour qui semblait se faire la guerre. 11 ne voulait pas l'expédition : il la rendit impossible en suscitant des rivalités de commandement. L'armée fut renvoyée. Le duc de Bourgogne se flt donner la ville de bois préparée pour le débarquement % et on alla distraire le roi
* Annales de France.— Froissard, avec quelque variété dans le récit.
* Juv. des Ursins.
3 Plus tard les vaisseaux de la flotte ayant été dispersés par une tempête, la ville ou citadelle de bois tomba au pouvoir des Aaglais. Le D. Lingard.
HISTaiRE DE FRANCE. 135
de son irritation par les fêtes et les pompes du mariage de Catherine, sa sœur, avec Jean, fils du duc de Berry.
Le duc de Bourbon restait seul en dehors de ces fatales jalousies, et il ne songeait qu'à la France. On l'avait vu s'en aller en Afrique, comme pour pe distraire par la guerre contre des infidèles du speclaqle des désastres de son paye *. Puisil avait tiré plus d'unefqifi l'épée contre les Anglais dan» la Saintonge et dans le Poitoii.:Ualla enfinles trouver dans la Gastille, où ils étaient descendus pour punir la vieille fidélité du roi. Sa présence y fut heureuse ; après cela, il reparut en France, ne prenant de part aux affaires que pour se dévouer à FEtat.
£n môItoct«^ppit1t^^l^?!é!Y1^jiu^(iâû6 éclataient à Londres. Le
roi avait fini>w^;^VMiM^MfftMtq^^
ter sa royauté; m^ il avait ii^^Alfr «fe'^^^^^v*'!!
lui fallut accepter la p^^. . ■' -^ ' • '-'-• - . ^ ^
Le connétable de Glisson^tmtfOrJtoKtugiiQf el voulait -profiter des dissensions de l'Angleterre pdurtefttér de nouveau l'expédition. C'était l'idée militaire de ce temps, et elle était juste. Mais tout se tournait en obstacles, par l'absence d'une Yolooté puissante, par le conflit des ambitions, et quelquefois par la perfidie.
Le duc de Bretagne, Montfort, se défiait de Clisson. 11 lui .supposait la pensée de vouloir rétablir Jean de Bretagne,^ fils du comte de Blois. Et en effet il était parvenu à l'arracher à sa captivité de Londres, au moyen d'une rançon, et il venait de lui fiancer -sa fille aînée. On savait aussi que le roi de Navarre avait dès longtemps inspiré à Montfort une haine implacable pour le connétable, qu'il avait accusé d'intrigues avec la duchesse sa femme. Les Anglais surent profiter de ces di9position8 pour le pousser à une trahison d'éclat.
Plusieurs assemblées de seigneurs avaient eu lieu pour délibérer de l'expédition du connétable. Montfort leur donnait des fôtes^ et lui-môme parut avec bonne grâce aux fôtes di^ connétable. Un jour, Montfort l'emmène avec quelques autres voir son château de l'Hermine ' près de Vannes^
' Froissard raconte cette expédition.
2 Froissard.
qu'il venait de bâtir. Il leur montre la splendeur du palais, et il les conduit d'appartement en appartement, d'étage en éiage. Enfin on arrive à une grosse tour. Tout à coup il laisse avancer Clisson, et là il se trouve des gens apostés pour le saisir, le désarmer, l'enchaînei , et cadenasser toutes les portes. « Que faites- vous? s'écrie Laval, un des seigneurs, beau-frère de Clisson. — Je sais ce que je fais, reprend le duc, et vous pouvez vous en aller. » Mais il retint Beaumanoir qu'il haïssait.
« Se le connestable fut esbahi à cette heure, dit Froissard, ce n'est pas merveille '. » Il restait enchaîné de trois pauses de fers,
A la nouvelle de cet affreux guet-apens, un cri d'horreur s'élève de tous côtés ; mais Texpédilion était abandonnée, les Anglais bénirent Montfort.
Cet événement de la tour de Vannes eut des accidents dramatiques. Montfort dans le premier élan de sa perfidie ordonna au sire de Bavalen, qui commandait le château, d'aller, sous peine de la vie, enfermer le connétable dans un sac et de le jeter à la mer. Le crime devait se faire à minuit. Lorsque le duc le crut consommé, d'affreuses terreurs vinrent le saisir, et il passa la nuit dans les angoisses. Au matin il appela Bavalen, et lui demanda des nouvelles. « J'ai fait ce que vous avez commandé, » répondit le chevalier. A ces mots, le duc pousse des cris de désespoir, il pleure, se plaint de l'obéissance de Bavalen, il gémit sur lui, sur ses Etats, il ne prévoit que des malheurs. « Consolez-vous, lui dit à la fin le sage serviteur, j'ai prévu ce qui arrive, et le connétable n'est pas mort. »
La suite ne fut qu'une intrigue. Le premier mouvement du roi fut de demander avec des menaces la liberté de Clisson. Mais les ducs de Berry et de Bourgogne, jaloux du connétable, modéraient cette colère. On laissa Montfort imposer à Clisson d'indignes conditions pour sa liberté. Le connétable se racheta comme un vaincu; et peu après le duc de Bretagne venait à Paris sous la protection des oncles du roi. Le sentiment personnel de Charles VI reparut cependant
* III» vol., f. XXI.
à la vue du traître. 11 exigea que les œnt mille francs d'or, payés pour la rançon du connétable, lui fussent restitués en cinq ans, et que les autres promesses fussent annulées ; puis il fit jurer la paix à l'un et à l'autre. Mais la haine restait vivante au fond des deux cœurs.
1388. — Peu d'événementsd*ailleurs s'étaient montrés, et la guerre avec les Anglais ne donnait lieu qu'à des rivalités entre les ducs de Bourgogne et de Berry, Tun voulant porter les armes vers la Flandre, l'autre vers la Guyenne. Le duc de Gueldre avait quelques difficultés avec leduc de Bourgogne; on mena le roi en personne le frapper comme un ennemi sérieux. Le duc de Bourgogne se servait du roi comme d'un instrument pour sa propre puissance.
Charles YI commençait à sentir l'espèce de joug qui pesait sur lui; il avait atteint sa vingtième année. Ses oncles n'avaient pu empêcher les clameurs des peuples d'arriver jusqu'à lui. Il avait au milieu de ses plaisirs songé quelquefois aux désordres d'une administration ruineuse, et enfin il pensa qu'il lui convenait de guérir les maux de la patrie en s'emparant du gouvernement; tout lui semblait propice. Le début de son règne avait jeté de l'éclat. La nation aimait l'ardeur de son courage, et le mécontentement que les rivalités cupides des princes avaient excité donnait de la popularité à son dessein ; il se hâta de l'accomplir.
A son retour de l'expédition de Gueldre, il se rendit à Reims, et là dans une assemblée de princes, de grands et d'évôques, il déclara la volonté de prendre les rênes de TE^tat, si tel était le vœu de ses peuples ; on lui répondit par des applaudissements. Les oncles du roi dissimulèrent leur irritation; seulement ils demandaient que ce projet généreux fût encore mûri. On recueillit les sufifhiges; ils furent unanimes. Les ducs de Bourgogne et de Berry s'éloignèrent, emportant des idées sinistres. Le duc de Bourbon resta seul auprès du roi ; quelques jours après, on parlait de Tempoisonnementdu cardinal de Laon, qui par son autorité avait entraîné toute l'assemblée.
Les commencements de Tadmînistration royale furent heureux. Le roi appela les anciens ministres de Charles V,
ie Bègue de Vilaines, Bureau de la Rivière, le seignour de Novîant et lean de Moutagu. Olivier de Clisson fut le chef îlu oonseil^ et Amandde Gorbie, premier président, fut re* Vêtudela dignité declàanoeliervC^étaient'làd'heureux choix, et quelques actes qui suivirent ne furent pas moins heureux : la dîiDinatiûn des impôts, le rétablissetncnt des priniéges municipaux, avec la iiarge de prévôt des marchands modifiée de telle sorte qu-elle&isait repaariâtreirautoHté du monarque; enfin le* choix «pour cette place da^uvéaal des Ursins, père de Tlûstorien, homme ferme et pruâedt^^qoi contint quelqute tenap&Les néditiemc \,
1389. — Ënmôfje temps une trèvedetrols ans fut conclue avec TÂngleterre. La paîx^ jnontrée aux.peqples, leur fit bénir davantage encore ces changeinents d^utorité. La franceselivra àla joie,'et!cefut4ans>oet élan d'enthousiasme que le roi célébra avec pompesQU mariage aveolsabeau. Il venait d'armer chevaliers à Saint-Denis les deux fils du duc d'Anjou. Les vialles histoires ont décrit tautas ces fêtes; leurs récitsaontpleinBide détails «carieux qui font revivre les «temps. Rien n'iégaie dette pompe. Paris oudl!>lia lies malheun» des séditions. La- chôvalerie eourut aux totu^ .nois. BQpms longtemps los.peuples ncs'étaient abandonnés ^ de telles émotions d0iWc»té et d'espérance; mais la Joie même eut se^ malheurs, et Thiatorien raconte comment les dernières joutes se terminèrent par une nuit de folie et de bal masqué, où les grands de TEtat aemblèrent prendre ^ût à àes joies. infâmes, d'où sont vefMs ensuite t€mt de
maux*.
Puis le roi se mit à visiter quelques provinces, et il «V chemina, par F Auvergne et la Bourgogne, jusqu'à Lycwx, oti on lui fit une entrée triomphale. De là il aUa à Avignon, auprèsdeeei^ontifioat douteux.., source 4^ déchirements, mais
1 Juv. des Ursins. Le prévôt des maTi^hanâs fut appeié garde de la prévôté.
U'ai ionçuement recueilli dans VHUt, des dues d^Orléausles récits du moine de Saint-Denis et de Juvénal des Ursins. La rapidité de la présente histoire ne permet pas de s'arrêter à ces curieuses appréciations de mceurs intéressantes.— Voyez les narrations de Froissaid.
HISTOmiï BE FRANGE. 1B9
devant lequel îl abaissait sa couronne, parce qu'il y voyait une papauté. 11 passa dans'le Languedoc. Là il s'enquit du gouvernementoppresseuretrapaceduduc de Berry, et il consola les peuples par des manières clémentes et par une justice implacable. 11 ôta au duc fle Berry son gouvernement, et fit brûler vif Betisac, un agent principal de sa tyrannie. «Les peuples Faîmèreritcommelepèrede la patrie*,* et ils se réjouirent du renDUvélleraent des bonnes coutumes et du rétablissement de la libei^té, qu^il rappelait d'un ^i long exil.
De Toulouse il alla dans le comté de Foix. Le comte'Gaston le reçut avec des hommages où se mêlait la délicatesse de son esprit avec la rudesse de ces peuples. Le comte n'avait point d'enfants; il fit le roi son héritier. Puis il lui présenta cent des plus nobles hommes de son' comté, vêtus en paysans grossiers, qui venaient lui offrir des moutons, des bœufs gras et de beaux chevaux, tous portant de riches colliers avec des sonnettes d'argent, et leur harangue répondit à ce don. «Voici, disaient-ils, vos très-humbles serviteurs, tellement disposés à ce qu'il plaira à votre majesté de leur commander, qu'ils vous obéiront comme bouviers et pâtres font à leur maître. » Puis on lança le javelot ; le comte préposa une couronne d'or, et la couronne fut décernée au roi, pour qui ce jeu était tout nouveau, ce qui fut un rafflnemeiit de flatterie. Quant an comté de Foix, le roi en reçut aîna Fhéritage parmi des allégories; nulle autre conquête n-eût été plus glorieuse, puisqu'il la devait seulement à sa bonne grâce.
1390. — De retour à Paris, il reçut une ambassade des Génois, qui lui demandaient des secours contre les mahomé' tans. On lança une flotte sur Tunis ; des batailles furent livrées. Les Français parurent faire revivre la vieille gloire des croisades ; ils délivrèrent les chrétiens que les Barbares tenaient dans leurs fers, et la Méditerranée parut quelque temps protégée conti'e les pirateries. Ce fut tout le fruit de cette guerre aventureuse.
* Le moine de Saint-Denis. — Froissat'd.
Cependant un germe de calamité domestique se révélait. On commençait à parler d'un penchant de Louis, frère du roi, pour la reine Isabeau. Ce fut un affreux présage de drames sinistres. En même temps paraissait un nom nouveau, celui de Valentine de Milan, fille de Jean Galéas Yisconti, que ce même Louis, devenu récemment duc d'Orléans \ venait d'épouser, et qui apportait dans cette cour un caractère triste et grave, comme un contraste aux désordres, aux crimes et aux débauches. Tout était prêt pour d'affreuses tragédies.
1391. — Un instant le duc de Bretagne résista au traité du connétable ; le roi le fit sommer d'obéir.
Puislatrêveavec les Anglais fut renouvelée. La France resta seule en présence d'elle-même. Les sinistres desseins eurent leur liberté.
4392.— Le premier qui éclata fut l'assassinat du connétable. Ce Pierre de Craon% l'agent infidèle du duc d'Anjou et le dissipateur de ses trésors, était devenu le confident des plaisirs du duc d'Orléans, et il avait trouvé auprès delui l'impunité de ses méfaits.Il eutle malheur de trahirun jour un de ses secrets, et d'en faire la confidence à Valentine elle-même. Il lui raconta les amours de Louis avec une dame de la cour, et ce fut une occasion de tristes démêlés entre les deux époux. Pierre de Craon fut chassé, et le malheureux aussitôt conçut des projets de vengeance. Il imagina qu'il devaitsa disgrâce au connétable, et il courut auprès du duc de Bretagne, son parent, pour s'assurer un asile et des secours après le crime qu'il méditait. Bientôt il rentre à Paris, introduit secrètement des armes dans son hôlel, avec quarante hommes résolus à le servir, et il fixe l'exécution de son attentat au jour de la Fête-Dieu.
Le connétable sortait de l'hôtel Saint-Pol, sans se défier de rien, après le souper du roi, et, lorsqu'il fut avancé dans les rues désertes, tout à coup les assassins se précipitent avec fureur. A cette attaque le connétable met l'épée à la
* Voir dans VHist. des ducs d'Orléans les dotations successives de Louis, frère du roi.
* « Pierre de Craon , que les annales de France nomment Guillaume. » Chronique de Bourdigné. Cette note a son importance pour prévenir toute confusion de noms.
main, mais ses gens étonnés prennent la fuite ; un seul reste fidèle, et combat à ses côtés. La résistance était inutile; Glisson, percé de coups, tomba de son cheval, et les assassins, effrayés de leur victoire , se hâtèrent de s'éloigner. Glisson n'était pas mort. La nouvelle de son assassinat se répand jusque dans le palais du roi, qui accourt auprès de lui, et lui promet uneéclatante vengeance, comme pour une injure faîte à lui-même. On se met à la poursuite des sicaires ; Pierre de Graon avait quitté Paris avec quelques-uns d'entre eux. Trois seulement furent saisis et décapités. Pour lui, on lui fit son procès; tous ses biens furent confisqués et ses maisons rasées. Le duc d'Orléans se fit donner une grande partie de ces dépouilles *.
Pierre de Craon avait eu le temps d'arriver en Bretagne. Le duc lui ouvrit son asile. « Vous avez fait deux fautes, lui dit-il : la première d'attaquer le connétable, la seconde de ne pas le tuer. » C'était là une rupture ouverte avec le roi. La guerre éclata. Leduc d'Orléans précipitait le roi aux vengeances, comme à un désordre de plus. Les ducs de Bourgogne et de Berry dissuadaient les combats par inimitié pour le connétable. L'esprit de patriotisme et de dignité était absent des conseils. Les peuples mêmes étaient irrésolus. Le connétable avait fini par être haï à cause des impôts qui s'accroissaient tous les jours pour sufftre aux déprédations et aux prodigalités de la cour. On alla à cette guerre sans enthousiasme. Le roi s'y laissait conduire avec indifférence.
On s'avança ainsi vers le Maine, sans prévoir le coup de foudre qui allait tomber sur la France.
« Je m'estime d'autant plus incapable de décrire ce désastre, s'écrie le moine de Saint-Denis au milieu de son récit, que j'étais à la suite de cette armée, que j'en fus témoin, et que je n'y puis penser qu'avec une nouvelle frayeur et avec une interdiction de tous mes sens '. »
Depuis quelque temps l'esprit du roi paraissait affaibli. Les plaisirs avaient commencé par fatiguer sa vie, puis les
1 Hist, des ducs à^OrléanSt tom. I. — Juv. des Ursins. ^ Les récits sont analogues dans Froissard. — Voyez aussi Christine de Pisan.
ttà HISTOIRE BË FRANGE*.
chagrina domestîqaes avaient fini par. ronger aou cœur. Ua triste voile s'était comme répandu, sur son intelligence, et sa bonne grâce môme avait disparu. C'étaient d'affreux indices d'un malheur plusraffreux encore.
Un jour le roi eut la pensée de feùre sonner toutes les tiM^mpetteSy et de mettre Farmée en bataille hors de la ville du Mans. Gomme il sortait de la ville, un homme d'un idio* tisme abject) mais d'un aspect effrayant, parut s'attacher à ses pas en criant d'une voix terrible: Ne passe pas plus oultrcy noble roi; on va te trahir. Cette image l'avait déjà troublé. Mais, un homme d*armes qui était près de lui ayant laissé tomber le fer de son.épée, cet accident Témut davan-* tage encore ; se croyant en effet menacé^.il s'arme avec fu?reur et il égorge ce malheureux cavalier. Puis, animé par ce premier meurtre, il se livre à tous se» emportements^ frappe de son épée ceux quitrentourent,. s'élance avec son cheval au milieu des rangs, criant toujours iXhi va me ùpahir^ renverse et tue ceux qu'il rencontre, et que le resr pect empêche de se défendre^ et parmi eux un noble chevalier de Guyenne qu'on appelait, le Bastard de Polignac, jusqu'à ce qu'enfin son épée. s'étant brisée,, et les forces manquant à sa fureur, il tombe entre les mains de ses gens, qui le mettent tout enchaîné sur un charriot, et le ramènent ainsi tristement dans la ville, abattu, épuisé, frappé d'une morne stupeur; pendant deux jours il resta dans une léthargie profonde et semblable à un état de mort. li était fou.
A ces nouvelles la France fut consternée. Le roi était chéri des peuples à cause de son affabilité. Partout on fit des prières pour sa guérison. Mais sa raison n'eut plus que des lueurs incertaines qui suffirent seulement aux ambitieux pour faire légitimer leurs violences. Les ducs de Bourgogne et. de Berry s'étaient précipités à Paris pour tirer profit du malheur public. Le duc d'Orléans semblait pouvoir leur disputer la puissance; il ne songea qu'à ses plaisirs. Le duc de Bourgogne s'empara du roi ; dès lors tout fut changé dans l'Etat. Les ministres furent chassés; ils échappèrent à peine à la punition des crimes atroces qui leur étaient impu-
HIST09IF: DK FRANGB* 143
tés* Le connétable, que menaçait la môme proscription, se retira dans ses terres, de Bretagne, oti il fut assez fort pour lutter contre le duc, qui essaya, vainement de le dépouiller; m charge fut donnée à Philippe d*Artois, comte d'Eu \.
Cependant la com* ne renonça pas à ses fêtes, et même on chercha à en faire une distraction et un remède pour rinfortuné monarque. On rallumait le feu des passions qui l'avaient perdu, et au milieu de ces tristes joies la raison ne lui revenait par éclairs que pour lui montrer l'horreur et lui faire s^tir le supplice de son état.
Entre ces funestes passe-temps,, les histoires raaontent une fête qui devint sinistre. On célébrait à Thôtel de Saint- Pol le maiidge <l!une dame allemande de la suite de la reine. Tous les princes étaient assemblés. Le palais était, resplendissant, les danses bpuyante& et animées. Dans la nuit, au milieu de toutes ces joies, parurent six personnages déguisés en satyres au moyen de vêtements sur lesquels était appliquée de Tétoupe avec de la poix, ce qui leur donnait un aspect sauvage. Leurs jeux furent dignes de ce rôle de satyres qu'ils avaient pris, et, comme toute cette cour avait été excitée au désordre par ce spectacle, il arriva que quelqu'un, soit par imprudence, soit par malice (les historiens nomment le duc d^Orléans), mit le feu à l'ignoble toison d'un de ces masques, qui enflamma les autres,, et ce fiit aussitôt une scène de douleur effroyable, qui jeta la consternation aii milieu de tous ces plaisirs, lorsqu'on sut que l'un des personnages déguisés était le roi même. Heureusement le feu ne l'avait pas atteint; mais les quatre autres étaient dévorés dans cette prison brûlante, et ils poussaient d'horribles cris, auxquels répondaient les cris non moins horribles de cette cohue effrayée. Le jeune comte de Joigny expira dans Ifep douleurs. LeBastard deFoix et Aimery de Poitiers moururent dans tes deux jours. Hu^es de Guisay aUa jusqu'au troisième. Un seul se sauva, le petit Nantouiliet, comme s'exprime le moihe de Saint-Denis, « qui d'abofxl qu'il sentit le feu, courut à la cuisine du roy, et se plongea dans une grande chaudière pleine d'eau. »
* Juv. des Ursins. — Froissard.
C'étaient là d'infâmes joies et d'infâmes morts dans un palais de roi. On mêla à ces orgies des actes de dévotion. On alla dans les églises remercier Dieu pour le salut du roi. Le peuple y accourut avec une grande effusion d'amour. Les ducs de Bourgogne, d'Orléans et de Berry parurent dans les processions, pieds nus, au milieu de la multitude; et le duc d'Orléans ajouta à ces témoignages de piété des expiations particulières pour la faute qu'il avait faite. Il bâtit, avec une fondation de prières, une magnifique chapelle en l'église des Gélestins. Mais on ne laissa pas de dire, ajoute le chroniqueur, de cette action de piété que c'était le monument de son crime *.
Ainsi tout se mêlait, l'orgie et la pénitence, la débauche et la prière ; et le roi continuait à passer par ses fatales alternatives de raison et de délire, de douleur et de frénésie. Ces temps eurent un caractère calamiteux qui ne s'était jamais rencontré dans aucune histoire.
Dans ses moments d'égarement, l'infortuné ne pouvait supporter la vue d'aucun indice de la royauté ; les fleurs de lis lui étaient odieuses, et il les mutilait avec furie. Pour sa femme, elle avait laissé peu de trace dans son âme. « Qui est celle-cy ? s'écriait-il en la voyant. Sachez donc ce qu'elle veut, et délivrez-moy d'elle \ » Il niait qu'il fût marié et qu'il eût des enfants.
Pourtant une affection lui était restée; volontiers il se laissait aller à recevoir les consolations de Yalentine. C'était peut-être un effet de leurs communes douleurs. 11 l'appelait sa sœur chérie ; sa présence calmait ses égarements, et pourtant on ne soupçonna pas que cette tendresse eût rien de semblable aux criminelles amours de la reine et du duc d'Orléans. Peu s'en fallut au contraire que l'ignorante colère des peuples n'attribuât le malheur du roi à des sortilèges de Yalentine*. Telles étaient les mœurs de ces temps; il fallait croire à des crimes pour expliquer d'étranges mal*
' Le moine de Saint-Denis.
• Ibid.
* Ibid,
heurs, et même on cherchait des chimères monstrueuses à défaut de crimes vulgaires.
Cependant le schisme continuait dans TÉglise : Urbain VI était mort (4389). Les cardinaux d'Avignon avaient proposé aux cardinaux de Rome de réélire de concert leur pape Clément. Ceux de Rome passèrent outre. Un conclave fut tenu.Boniface IX monta au pontificat ; Fanarchie se perpétua.
1 3d4.— Boniface s*était dèsFabord déclaré contre la maison d'Anjou, et Clément continuait de faire payer son patronage par des extorsions et des rapines. A la fin l'université murmura. Elle fit au roi des remontrances, et par degrés on arriva à chercher des transactions entre les deux papautés. En cette rencontre l'université de Paris remplit un oflftce glorieux. EJle fit des ambassades ; elle reçut des messages ; elle était le centre d'un grand travail de médiation, qui remplissait les peuples chrétiens d'espérance. Boniface apporta dans cette négociation des vues pacifiques, Clément n'y montra que des pensées cupides. Le roi avait retrouvé du calme; il h&tait de ses vœux la fin de cette lamentable rivalité. On fit des prières publiques. Partout les églises se remplissaient de fidèles qui demandaient à Dieu de rendre la paix au monde catholique. Les princes toutefois étaient divisés. Le duc de Berry prenait avec ardeur lé parti de Clément ; il menaça de faire jeter à la Seine des négociateurs de l'université. Le duc de Bourgogne trouva son intérêt à une opinion contraire ; il les protégea. Mais, au moment où les moyens naturels de transaction semblaient devoir être acceptés. Clément mourut, et les cardinaux d'Avignon firent un autre pape, qui fut le cardinal Pierre de Lune, et prit le nom de Benoit XIII.
4395—1400. Les intrigues se ravivèrent; on fit des assemblées; on remua les universités; le clergé se divisa; l'anarchie prit toutes les formes, tantôt l'astuce, tantôt la violence, tantôt la négociation, tantôt la guerre. Ce déplorable état de l'Eglise dura plusieurs années, et dans cet intervalle les événements politiques semblaient suspendus'.
* sut, du schisme f par Dupuy, .^
Le besoin de la paix se faisait sentir en Angleterrecomme en France et dans les Etats du due de Bourgogne. Des traités furent faits. Isabelie, presque au berceau, fitie de Charles VI, fut promise au roi Richard.
Peu de lenaps après, Richard vint chercher sa petite fiancée pour Félever en Angleterre suivant les goûts de la nation. Les deux rœs eurent une entrevue et se jurèrent une paix de vingt-huit ans. Une des conditions de cette paix fut la restitution de Brest au du® de Bi^etagne, et de Cherbourg au roi de Navarre. Une autre fat la grâce de Pierre de Craon, qui vint à Paris avec des signes publics de remords, et fit élever, au lieu même où il devait périr sur réchafaud, une croix de pierre à laquelle fut appendu Técusson de ses armes K
Ce fut ce même criminel, devenu pénitent, qm obtînt â cette occasion que les coupaMes allant au supplice fussent assistés par un confesseur, et qui assigna aiTX cordeliers une grosse donation pour remplir à perpétnîté cette sainte et douloureuse mission.
Charles avait d'heureux retours de raison, et alors la politique semblait se raviver. Dans une de ces* lueurs il termina avec les Génois une négociation importante, qui devait mettre leur république? sous la protection de la France, en opposition avec Visconti, seigneur de Milan, qui menaçait de les frapper de sa puissance comme il avait fait de quelques autres villes d^Italie-. En cette occurrence, Vhlentihe, fille de Visconti, redevint un objet de malédictions populaires. Elle avait paru. favoriser la politique de son père; on se vengea d'elle par des accusations nouvelles de sortilège. Ces bruits atroces et ridietdes forant pour le duc d'Orléans un prétexte deVexilerde Paris.
Un autre intérêt occupa la: Framee. Sigismond, roi de iiongrie, fils de Temperenr Charles IV, voyait Btajazet s'avancer par la Bulgarie et la. Valaefaie, et tout prêt à fondre sur ses Etats. Il appela la Franœ. La chevalerie aventureuse courut aux armes, et Ton vit la fleur de la noblesse* française, sous
> Bist. des ducs d^Orléans,
HÏSTOmE DE FRàNGB. 147
les ordres du comte de Nevers, fils du due de Bourgogne, s'en aller par les routes autrefois traversées par les vieux croisés tenter des hasards contre les armes des mabométans ; maïs la cause était politique, et Venthousiasme die la foi n'existait plus. Les deux armées se rencontrèrent à Nicopolls. Les Français, avec leur impétuosité accoutumée, avsûent d'abord tout renversé devant eux ; leurs beaux faits* d'armes leur avaient donné la victoire, l'indiscipline la leur Ôta. L'armée chrétienne se précipita en désordre à la poursuite des premiers vaincus. Ce n'était qu'une partie del'armée de Bajazet. Tout à coup on se trouva enr présence d'une armée nouvelle. Ce fut une autre bataille à livrer; mais on marchait au hasard, selon l'ardeur de la poursuite, et les Français, en petit nombre, se trouvèrent engagés parmi des multitudes de combattants qui venaient en ordre. Ils furent tous exterminés. L'amiral Jean de Vienne se défendit longtemps, lui dixième, contre des flots d'ennemis; quand il eut perdu tout son sang sous mille coups, il tomba sur les corps morts de ses frères d'armes. Sa vie avait été pleine de gloire; l'éclat de sa mort fut inutile à son pays. Les Turcs se lassèrent de tuer. Le champ de bataille resta couvert de cadavres, et, chose curieuse à constater pour ce siècle déjà bien éloigné de la simplicité des siècles de la croisade, le bruit courut que, pendant près de deux ans ces corps chrétiens avaient échappé à la corruption, comme à la voracité des bêtes sauvages. Bajazet expliqua ce prodige en disant que c'étaient des corps tellement impurs que tes bêtes mêmes avaient dédaigné d'y toucher *.
Quelques prisonniers étaient restés aux mains du vainqueur ; on n'avait épargné que ceux qui pouvaient payer de grosses rançons. Un jour le duc de Bourgogne vit arriver dans son palais un envoyé du comte de Nevers, qui lui mandait son désastre. U lui fallait deux cent mille ducats pour sa liberté.
Peu après, l'empereur grec Manuel envoya une grande ambassade pour vaeonter les^deimiers malheurs de l'Orient
1 Hi$U anonyme, Ûy» XVî, ch. 1.
chrétien; il appelait à son aide la chevalerie française, et peu s'en fallut que le génie de la croisade ne s'éveillât au milieu des désordres et des débauched qui souillaient la cour. Le duc d'Orléans était prêt à prendre la croix. Peutêtre une expédition lointaine eût violemment distrait les passions qui se disputaient le royaume. Mais la guerre sainte n'était plus au tbnd des âmes. Les princes se laissèrent retomber à leurs habitudes de discorde et d'avarice, et, au lieu d'une croisade de chevalerie, ce fut Tamerlan qui parut pour délivrer quelque temps Constantinople de la terreur de Bajazet, en jetant sur lui ses Tartares et l'arrêtant dans sa domination '.
En même temps d'affreuses révolutions dévoraient l'Angleterre. Après des vicissitudes de conspiration et de vengeance, les oncles du roi Richard avaient fini par rester les maîtres. Cette anarchie avait été pleine de meurtres. Le chroniqueur de Saint-Denis parle surtout avec horreur du massacre d'un archevêque dont il fut témoin. « J'étais alors en cette cour, dit-il, pour les affaires de notre Eglise ; et sur ce qu'il m'arriva de témoigner de l'horreur d'entendre dire que la tête sacrée de cet archevêque eût été un jour roulée à coups de pied par les carrefours de la ville de Londres, il me fut répondu par un de la compagnie : «Sachez qu'il ar- » rivera des révolutions plus horribles en votre France et » dans peu de tems.» Je me contentai de repartir : «^ Dieu ]» ne plaise que cette ancienne et généreuse fidélité des Fran- 9 çois puisse Jamais être capable d* accoucher d'un si horri- 9 ble monstre '.9
Au reste, le chétif tyran acheta sa vie en cédant le trône au comte de Derby, fils du duc de Lancastre, qui venait de mourir. Il ne jouit pas longtemps de sa lâcheté; peu après il mourait dans une prison, de faim selon les uns, du glaive des meurtriers selon les autres.
La cour de France s'eflhiya de cette usurpation sanglante. Le duc de Bourbon courut en Guyenne remuer les peuples,
* Voyez les récits de ces aventures dans les Mémoires de Boaci^ cault, collect. de M. Petitot.
^ Le moine de Saint-Denis, page 37, cité par M. Petitot.
el en même temps on réclama Isabelle, la jeune fiancée de Richard. Le nouveau roi, Henri, la renvoya avec des honneurs, et fit si bien que la paix fut renouvelée. La destinée d'Isabelle fut bizarre ; elle avait d'abord été promise à Jean, duc d'Alençon, puis à Jean, fils du duc de Bretagne; elle avait ensuite été fiancée à Richard ; elle finit par être la femme de Charles, fils du duc d'Orléans.
Les peuples de France continuaient à gémir sur Tétat du roi, dont la folie avait un caractère de mélancolique tristesse qui appelait la pitié. C'était une croyance profondément enracinée dans le peuple que cette folie était une œuvre de sortilège. De là une recherche ^mystérieuse de tout ce qui semblait devoir faire cesser un si grand malheur. Les histoires parlent surtout d'un procès qui fut fait à deux moines augustins, qui s'étaient annoncés comme ayant le secret puissant de commander aux démons; ils promettaient de pénétrer le mystère de magie sous lequel gémissait le roi. On les interrogea avec solennité; ils ne surent qu'accuser vaguement de sortilège le duc d'Orléans. On les mit à la géhenne, pour les contraindre de s'expliquer mieux ; ils finirent par s'accuser eux-mêmes comme sorciers et apostats : on les condamna aux plus atroces supplices. Avant de les livrer au bourreau, on les dégrada de leur caractère sacré de prêtres; ce fut une cérémonie efiTrayante pour Timagination populaire. Après quoi on fit tomber leurs têtes, qui devinrent au peuple un affreux jouet. «Ce fut, dit le moine de Saint-Denis, un exemple aux autres malfaiteurs et aux: sorciers qui trompoient le public par leurs superstitions *.»
Dans rétat lamentable où la santé du roi laissait les affaires, les princes purent librement s'abandonner à leurs rivalités passionnées.
Le duc d'Orléans ne supportait plus la supériorité du duc de Bourgogne; il songeaàla lui arracher. D'abord la guerre fut lente et dissimulée aux conseils; puis elle éclata ouvertement. Tout devenait entre eux une occasion de dissidence.
^ Page 399. — Hist. des ducs d^Orléans.
Si l'un ouvrait un avis, Tautre courait à un avis contraire.
Yenceslas, roi de Bohême, avait été déposé; les électeurs avaient mis à sa place le comte palatin Robert, duc de Bavière; les deux rivaux cherchèrent Tappui de la France, Le duc de Bourgogne parut prendre parti pour Robert; le duc d'Orléans se déclara pour Yenceslas.
Le duc d'Orléans ne pardonnait point au duc de Bretagne son guet-apens contre Clisson ; il voulait le poursuivre à outrance. Le duc de Bourgogne se prononçait en un sens opposé; l'assassinat du connétable était à peine un délit vulgaire.
Le pape d'Avignon était le pape du duc d'Orléans. Le duc de Bourgogne lui voua sa haine ; et en ceci le duc de Bourgogne était secondé par les antipathies populaires. Car La nation commençait à supporter mal cette papauté incertaine qui ne s'offrait à elle qu'avec un cortège de rapines.
Enfin le duc de Bourgogne avait besoin d'alliances dans les Flandres et dans l'Allemagne. Le duc d'Orléans lui ravit celle du duc de Gueldre par un traité.
Ainsi l'animosité était au comble. Bientôt l'éclat de ces divisions frappa les peuples de terreur. Onyvituneannonce de guerres civiles; on fit des prières publiques pour détourner un si grand malheur. Pendant ce temps môme les deux princes, levaient des armées, et appelaient à eux les aventuriers qui vivent d'anarchie. Des compagnies galloises venaient de la Guyenne, sous la protection du duc d'Orléans^ jusqu'aux environs de Paris, où elles semaient le pillage. La maison de ce prince, près de la porte Saint-Antoine, semblait une place de guerre toute préparée pour les combats. De son côté le^duc de Bourgogne avait des armées dans la Flandre, et il en appelait une partie à Paris; l'évoque de Liège, frère du comte de Hainaut, lui était venu entre autres à la tête de sept mille gendarmes. La ville était pleine d'hommes armés, et ce n'étaient partout que des présages desan^ glantes guerres.
Les ducs de Bourbon et de Berry se jetèrent au travers des deux partis, autour desquels commençaient à remuer les
^eux restes des facliûogp^uiairos. Uu iustant on désarma les deux princes rivaux, et on leur fit jurer la paix à Thôtel de^ôsles. On les vit sortir ensemble, se promener à cheval, •et puis seséparer au Châtelet avec des témoignages d'amitié.: les' terreurs publiques furent calmées. Mais, le duc de ^Bourgogne ayant.proflté de cette trêve pour aller régler ses affaires dansles Pays-Bas, le duc d'Orléans raviva ses intrigues, et il se fît nommer par le roi lieutenant du royaume, avec le droit d'instituer et de destituer toutes sortes d'ofaciers, et de disposer des charges, des finances, des revenus mêmes .de la couronne. C'était comme une confiscation de la royauté. Toutefois cette énorme puissance ne devait être exercée que dans les funestes accès de la maladie du mo-
Bientôt le duc d'Orléans eut à se servir de son pouvoir. Il débuta par des impôts ; c'était une maladresse. 11 avait fait publier que les impôts étaient établis de l'avis des ducs de Berry et de Bourgogne; le duc de Berry fit démentir la pul>llcation à son de trompe. Le duc de Bourgogne accourait .de la Flandre pour en faire autant; le peuple commençait ide s*émouvoir: le duc d'Orléans supprima les impôts. Telle étsdt l'autorité sous l'infortuné monarque frappé de folie.
i401. — Dansses lueurs rapides de raison, il gémissait profondément de cet abaissement du sceptre; car ii avait le sentiment de la royauté. Une tendresse d'enfance lui donnait du penchant pour le duc d'Orléans, et il hésitait à lui ravir 4'autorilé pour la laisser au duc de Bourgogne. Il fallut délibérer devant lui sur les vices de l'un et de l'autre. Le conseil se déclara pour le duc de Bourgogne, non comme meilleur, mais comme moins funeste.
Le duc de Bourgogne n'avait pas longtemps à se servir de la puissance. Mais il saisit une occasion d'en faire un usage hardi. Le duc de Bretagne était mort. Jeanne, sa femme, se maria en secondes noces avec Henri, roi d'Angleterre. On craignit qu'elle n'enlevât ses trois fils,Jean, Arthur et Gilles, et qu'elle ne les fît passer en Angleterre avec elle. De tels otages eussent été formidables aux mains du roi Henri. Le
duc de Bourgogne courut en Bretagne, se saisit d'eux, et les conduisit à Paris*.
Dans cette question d'Angleterre, les dissidences du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans semblèrent s'effacer. Le duc d'Orléans avait aimé le roi Richard ; il s'avisa d'envoyer à Henri, l'usurpateur de sa couronne, le cartel d'un combat de cent contre cent. Henri répondit par des injures méprisantes : *< En rhonnear de Dieu, de notre Dame et de Monseigneur Saint-Jacques^ disoit-il, vous mentez faussement et mauvaisement, quand vous dites que. nous n'avons pas eu pitié de notre roy lige et souverain seigneur, et plût à Dieu que vous n'eussiez oncques fait ne procuré contre la personne de votre seigneur et les siens, plus que nous n'avons fait contve notre dit seigneur ^ » Il y eut des cartels nouveaux; tout se borna à des échanges d'injures et de griefs.
Pendant ce temps le conseil agissait plus réellement par des traités avec des princes d'Espagne, des seigneurs de Flandre et de France môme contre la puissance anglaise toujours armée de trahisons. Malgré la trêve, les deux nations se harcelaient par des hostilités, et il était utile de se préparer à une explosion plus éclatante, que cachait un avenir peu éloigné.
Partout le monde se remuait. Tamerlan avait jeté d'effroyables révolutions sur l'Orient. Bajazet était tombé en son pouvoir. Le terrible Tartare, maître de l'Asie, envoya demander l'alliance du roi de France. Ce nom de roi de France avait depuis des siècles le privilège de parler aux imaginations orientales. On répondit par des messages et par des dons à l'ambassade de Tamerlan.
En Italie, les grandes factions des Guelfes et des Gibelins avaient été pacifiées par la médiation armée du maréchal
1 Quelques historiens, au lieu de ce projet d'enlèvement des trois princes par la duchesse leur mère, racontent que ce fut d'accord avec elte que le duc de Bourgogne les emmena à Paris. Il devait être régent de Bretagne dans leur minorité.
^ Le moine de Saint-Denis.
de Boucicaut^ qu'on avait fait gouverneur de Gênes. C'était une dispoâtion heureuse au retour de l'ordre dans l'Eglise.
Mais en France le schisme subsistait vivace et oppresseur. Quelque temps le royaume avait été soustrdt à l'obédience du pape d'Avignon par l'université et par les évoques. Le duc d'Orléans ramena la soumission. Ce fut une longue et savante intrigue. Benoît avait besoin de rapines ; le duc d'Orléans lui offrait cette espérance, et il demandait en échange le privilège de ses pillages. Il était triste de voir l'Eglise de France sanctionner par son adhésion de telles conventions d'avidité.
En même temps le duc d'Orléans revensàt à ses désordres et à ses voluptés. Le palais du roi était somllé de débauches. L'infortuné Charles \I, dans ses lueurs de raison, ne voyait que des malheurs pour lui et pour son fils Charles, dauphin et duc de Guyenne. Il imagina de renouveler un conseil, où toutes les affaires de l'Etat seraient résolues, et Il fit jurer à tous ceux qu'il y appela qu*à sa mort son fils serait seul reconnu souverain seigneur. C'était comme un sinistre pressentiment de l'avenu*. Mais la reine en même temps se fit déclarer d'avance gouvernante absolue de ses enfants ; et ce !ùt dès ce moment une réalisation de ces présages. A peine ces changements étaient faits qu'il n*y eut plus de bornes à la licence. La reine devint maîtresse du royaume et du roi. Les scandales furent sans frein. Le monarque fut délaissé dans les solitudes de son palais. Ses enfants mêmes furent abandonnés. Tout manqua à leurs besoins. Charles finit par n'avoir plus la force de se plaindre de ces barbaries ; il eut pourtant des larmes à verser plus d'une fois sur ses enfants. Leur gouvernante lui disait un jour en pleurant qu'ils n'avaient ne que manger^ ne que vêtir. « Hélas ! répondit le roi avec une amère douleur, je ne suis pas mieux traité. » Et ainsi la royauté s'abîmait dans la misère et l'ignominie.
Le duc d'Orléans se consolait de la haine des peuples par la licence de ses plaisirs. Entre les fruits de ses débauches on aime au moins à citer un nom devenu national, celui de Dunois. 11 eut ce fils de Mariette d'Enghien, femme d'Aubert
1S4 nsaKniE «e nuncB.
deCany.; mais rhktoîre raoo»(e ee oommepce^avecâe» détails qcd foDt frémir. Ije mattieui^eux. avait voulu J^Hiîràia fois du dése^^ 4e sa victime ^et de ;la douleur de «on époux, en rendaiit 4^1u#^i itooin de son infaiiMe.) tandis qu'il s'était coateaté de jet^r un voile «ur la tôte de Tiolo»tuaée. .Tel)étaitriaKfimnie qa\ disputait la France au duc «de Bows^QCif et la jreine Isabeav secondait ses crimes. Ëntne eux ils juftaiifeaîent les d^poiûUes publiques. On avait m^ posé des iaillles «QiffveUes, : et il avait été convenu q idbe le produit en serait d^ipo^é tauipalais du f oi ; le duc d'Orléans «e précipita à main armée sur cette proie, et.il l^inporta daw son .palais. Pour :<»»Ue^ -des fléaux du <^ (ombèi^eiiit sur la Franoe :ieSiteo)pôtes; les 'inondations, les grélea ^feitt d'affiieuKFavages^iiuis vinrent des épidémies.meurtriàn»» Le duc deiBourigogne fut cyolevé par une de <3es maladiest. En d'autres ten^ps 19a mort eiXt paru fortimée; mais te dw d'Orléans arestaitaeul maMre; ou l»en à la place des.riftt* liÉés du ducide Bourgogne, qcii «n'avaient pas toii^oursété sans utilité pour la France, allaient apparaître celles de son fils, prince teFrible,à qui l'idstenro a donné le nom de Jean sans P^r^, et qui n'apporterait 4ans la politique que le tta* price d'un igénle ic^pable^e tous les cmnes-
La Fjfmee -était •épuisée 4'imp6ts. La tyramnie était portée àl'extràme. On foulait les peuples à pteisir. L'avarice de la cour se jouait deamaux publics. Les récits de ce despotismps font frémir la plume de l'histoire ^
U y eut de la part des peuples une réaction de colère et de malédiction contre la cour. L'université prit part à ces ana^ thèmes, et quelquefois la justice se i^essentit de ce caractère d'animadversion. Les gens de Savoisy, un chambellan du roi vendu à la reine, avaient, dans une procession de l'uni* versité pour la .santé du xoi, jeté pierrettes^ disent les vieux récits, sur des écoliers : cela fit un procès implacable. Peu s'en fallut que la guerre n'éclatât dans Paris. La reine &Êt le malheur de protéger le chambellan. 11 fallut que la justice du parlement le frappât personnelleinent à outrance pour
* Mist. 4n 4ms d'Orléans.
apidser Ja haine. Il fut condamné à une grosse asiende, et son hôtel fut démoli. Ce ne fut que cent douze ans après que Tuniversité permit qu'il fût relevé, à la condition qu'il porterait une inscription où se peipétuerait le souvenir de rinjure et de la justice \
11 fallaât.de ces satisfactioos aux hftinos au peuple pour Taider à^suppoi^ter^es ntisèreis et se^ huxDîtiations. La reM^ gîon hii'en offpaîtde fikts itopt^santes. Les églises retentissaient'des plaintos contre les dîlaipidaieuQs. Un moine afoh gnstin TfimiiaÀt surtout le |)6i:44e. On se plaignît au roi de ses prédicaljcms. Le roi Youltt l-enteiEidre. Le moine rendit sa parole plus temble encope; il alla irniwdr è. la cour, et lui montrer les vengeances de Dieu prêtes à tomber sur la France, si tabt de crimes n'étaient réparés*. Le malheuiteux roi ne put <|ite gémir; il loua le prêtre fidèle ; aiais ks crimes rc|)rirent leur audace.
CSependant on tint <des conseils povr délibérer sur la sitnalion des >afifoh*es. Là il se trouva quelques voix lilbres encore. On parla du barbare dénûmentt des enfants du roi, et le monarque, ému dans ses entrailles, voulut qu'on ap^ pelât imcontinent son fils, pour s'assurer de la vérité des plaintes. Ia' naïf enfont s'en vint déclarer >an conseil que fnaque-là sa «ère, par ses baisers, l'avait «empêché de ee fdaindre, mais qu'en effet tout manquait à.'ses besoins. Le conseil poussa des cris d'indignation. Mais toat se borna à eesekoneuvs. On paiia du désordre de ''Etat^ ce fùr^t des igéoiîssements égadonent superflus.
^ndantce temps le nouveau duc de Bourgogne arrivait delà Flandre avec une armée pour cortège, venant, disaît-U, faire hommage au roi. La reine et le duc d'Orléans, épou- Tantes, «('enfuirent à Melun, laissant au marédial de Boucicaat Kordre de leur amener le dauphin. Le duc de Bour- "gogne eert le temps d'arriver; il enleva le dauphin à lu*
' Registres du parlement. Hist. de Vuniversité. — « N<^us avons ^m cette îMcriptioii, dit Meseray ; elle a été arrachée lorsqu'on a rebâti cet hôtel, qui est aujourd'hui l'hôtel de Lorraine. »
^ Le moine de Saint-Benis, pag. âl6.
156 HISTOIRE DE FRÂNCaS.
visy *. Volontiers Tenfant se laissa ramener à Paris, et le duc de Bourgogne s'offrait à lui coiùme un libérateur.
Le duc de Bourgogne fit aussitôt une assemblée de grands et d'évôques ; il y appela l'université; là il fit exposer par Jean de Nyelle, un orateur de l'Artois, les motifs de sa conduite. Tout le monde l'approuva, et il n'était que trop aisé de le rendre populaire. Le roi était resté dans son palais solitaire. Il eut assez de volonté pour couvrir les entreprises du duc de Bourgogne; le duc de Berry le secondait; par lui la bourgeoisie espérait échapper à une anarchie effroyable. Peu s'en fallut que le duc de Bourgogne ne fût salué comme un sauveur, lorsqu'il ne venait que déplacer la tyrannie.
1405. — De son côté le duc d'Orléans appelait à lui les troupes qu'il avait assemblées. Bientôt il eut une armée, et tout annonça de nouvelles guerres civiles. Les ducs de Bourgogne et de Berry s'étaient fortifiés dans Paris. Le duc d'Orléans avait son camp à Melun. Les bons citoyens commencèrent à s'alarmer. L'université, alors puissante, essaya de prendre un rôle de médiation. Elle envoya des députés à la reine, qui ne voulut pas les entendre, et au duc d'Orléans qui se moqua d'eux. Le duc de Bourbon, ami de la patrie, se jeta au travers des factions ; sa voix ne fut pas mieux écoutée '. Enfin le duc d'Orléans s'avança avec ses troupes. Le duc de Bourgogne alla se mettre en bataille à Montfaucon. La reine s'était jetée dans le château de Yincennes; on délibéra de l'assiéger; quelques voix sages firent écarter cette résolution extrême. On ouvrit* des conférences pour la paix, et enfin on arriva à des transactions. Sous prétexte de réforme, l'Etat était partagé, et le gouvernement était une proie. Le duc d'Orléans voyait la lieutenance du royaume passer réellement aux mains de son rival. Il se consola par l'administration des finances. Les deux princes couchèrent dans le même lit; c'était alors le
1 Voir les détails de cette scène, Hist, des ducs d'Orléans, d'après le moine de Saint-Denis.
^ Le moine de Saint-Denis , HisU anonyme.
mSTOIRE DE FRANGE. 157
sceau d'une amitié jurée, et le peuple se livra aux transports d'une joie imprévue.
Mais les tristesses survivaient. L'abandon du roi répandait dans les âmes une sombre douleur. On savait que depuis plusieurs années il était dans une situation lamentable, n refusait de se coucher et de changer de vêtements; son aspect était hideux; ses forces s'étaient épuisées. Il se traînait seul comme une ombre dans son palais désert. Seulement on contait qu'auprès de lui restait assidue une fille tendrement dévouée à l'infortuné. Le nom d'Odette ' était populaire, et quelques écrivains Font rendu poétique. La criminelle Isabeau avait jeté cette jeune flUe dans la couche du pauvre fou, et Odette avait pris au sérieux son office d'amour et de sollicitude. Elle seule représentait, près de Charles YI, les affections de la famille et les respects de la patrie. En contraste avec cette fidélité^ dont l'histoire couvre de ses voiles le côté le moins pur, les scandales d'Isabeau appelaient la malédiction publique. Cependant, chose étrange ! lorsque la paix fut signée, Isabeau put rentrer pompeusement dans Paris, sur un char découvert, parmi des flots de multitude. Le spectacle inespéré de la concorde désarma les anathèmes '.
La paix ne fut pas longue. Les deux rivaux semblèrent d'abord vouloir eu profiter pour frapper d'un double coup l'Angleterre, qui, malgré les trêves, perpétuait les hostilité» en France. Ils convinrent de marcher, le duc d'Orléans en Guyenne, le duc de Bourgogne vers Calais. Et d'abord ils levèrent des taxes avec une rigueur accablante; puis ils s'en allèrent à leurs expéditions comme deux chefe d'armée assurés de vaincre. Le duc d'Orléanj^ assiégea Blayes. Un chevalier gascon le retint longtemps devant ses murs : la pluie, les maladies, la faim découragèrent ses soldats; il en fut abandonné, et Im-même laissa sa campagne. Une diose le consolait, c'est que l'expédition du duc de Bourgogne n'avait pas été plus heureuse. Les deux généraux
I Odette de Champdivers, fille d'un marchand de chevaux. ' Juv. des Ursins. — Chron, de Saint'Denis. — Monstrelet
158 Hll?rOlllE DE FRANCI?.
se retrouvèrent à Paris arec leuH haines, aigries* pai» I^ dépit de leurs entreprises manquées. Il faUaâft à leurgénièi \a» antre sorte de batailles.
Leurs animosités, tour à tour piïMiques ou dissiaHilée6^ furent p(M*tées au comble par des incidents (Piwtngue quâ peignent les temps. IIôqs a'vons vu Fôvdque à& Liège s'ar^ mer de l'épée pour la cause du duc de Bourgogne. «- Les» fidèles de son troupeau, dH le chronîqmMir, eussent meusp aimé un évéque qvé chantée la meêsn qu^Un pasteur revôtw du casqne. » Mais ils demandèrent vainement sa citestitutiid» au pape de Rone, et Benoit, poussé pair le duc d'Orléansv fat leur accorda vc^ntlers. De la un. giief nouveau. Puis viot^ on dernier incident que Thistoire ose àpeinedîre*.
Le duc d'Oriéans, vaftîleux dans ses d^^audies, avaitf étalé dans une salle de son palais les> portraits des* femmes' qu'il avait vaincues ou déshonorées. Parmi ces trophéest était exposé le portrait de la duchesse de Bourgogne. C'était une forfanterie impudente apparemment, car les histoires* disent que cette princesse ftit aussi vertueuse que belle; mais le criminel fanfiaron osa décowrir im* jour toutes ces^ images au duc de Bourgogne» personne. Gefut un affroni sanglant, et, chose étonnante ! lean sans Peur eut lie courage' de le dissimuler, mais poiff rendre sa vengeance é^le- à son injure.
Six mois il enferma en son coeur leseet'e€ de sa coMre; il en médita Texploston avec calme. 11 se laiissa- conduire aux autels avec le duc d'Orléans^ pœr y renouveler une amitié déjà promise. Là ils eomrafunièreiit : Dieu mêmesemblait être rendu complice de la vengeance atroce qu'il préparait.
Pendant tems'ces senribiants de paix, il avait acheté Fhôtdi de Notre-Dame, dans la vieille rue du Temple, entre rhôteb Sbint-Pol, qu'habitait le roi, et l'hôtel Barbette, maison de plaisance de la reine. Là sV>rgani8a la conjuration, dans un mystère qui faillit la trahir par les terreurs: sinistres qu'il faisait naître.
Enfin l'exécution arriva. La reine venait d'accoucher dtn fils qui n'avait vécu que peu d'instants ; le duc d'Orléans,
HISTOIRE DE PRAHCB. 159
msHén auprès d'elle, avaH hd joot' soiapé dans cet hôtel B)BU*bette, rendest-vous des plai&ir^ C'était le troisième jom êipres cette paix jtirée entre les mai»B du ppêiare ; ïwa des eiAijiirés, rzM de chambre do roi, accourt vers huit heures^ et dit au duc d'Orléans que le roî le mande en toute hâte, et pawr chfoee ftd grandement touche à l'un et à l'avtre. Le duc d'Orléans monte sur sa mule; deux écuyers le suivent, montés sur le même cheval; cinq valets portent des flambeaux, n cheminait en chantant : il était sans chaperon^ vestu 4*une houpelande de damas noir fourrée de marte^ et à*esbatant avec son gand. Arrivé le long d'une maison audessus de l'hôtel de Notre-Dame^ il voit devant lui des hommes armés. Le cheval qui portait les deux écuyers s'épouvante et les emporte au loin ; c'était peut-être une partie du mystère. Alors s'avancent les sicaires : J mort! crientils, et tous rivalisent pour frapper le prince \ Je suis le duc d'Orléans î criait l'infortuné. Tant mieux ! répondaient les meurtriers, et les coups de glaive redoublaient sur lui jusqu'à ce qu'il tomba de son cheval. Alors on lui écrasa la tête sur un pavé^ à coups de massue, et sa cervelle jaillit dans la boue. // est mort ! dirent les assassins. L'un d'eux s'approcha avec un flambeau pour s'en assurer, et alors on vit sortir de l'hôtel Notre-Dame un homme portant chaperon vermeil^ qui s'approcha à son tour, et déchargea un dernier coup de massue sur le cadavre, disant à son tour : // est mort ! Cet homme est resté inconnu à l'histoire, et cependant l'histoire l'a nommé *. Au milieu de cette effroyable scène, les serviteurs du duc d'Orléans avaient disparu; un seul se précipita sur son corps pour le protéger : Haro! monseigneur mon maître! criait-il. Les sicaires le tuèrent à son tour. Il fallait cette image de vertu fidèle pour tempérer un tel spectacle d'atrocilé *.
Telle fut la mort de Louis d'Orléans, prince orné de qualités éminentes, mais dégradé par la débauche et par l'ava-
1 Le moine de Saiat-Denis.
' * K Cet homme n'était-il pas le duc de Bourgogne ? » Villaret. * Monstreiet^ ch. 36.
rîce. Il expiait à trente-six ans, par une fin précoce et funeste, les maux qu'il avait faits à son pays. IL laissa un testament où Ton eût cru voir Tépanchement de la plus tendre piété. En ces temps désolés la foi vivait encore; mais elle s'alliait à tous les désordres et à tous les vices. C'était ^'absence d'autorité dans TEtat et dans l'Eglise qui avait fait les affreux mélanges.