‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 7 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ghartef TH. — Retpu va lotenier xègM, -^Contastes da ivaihews et de folk^ nuoBimpiibliquei. — Mchlrapnenl» de l'EwMfit idbrâtwiiiio. ^ Apfaritian dea iecta. — L'«nii»iiité4e Parif an WKàl^ de PlBe. — - Travail d'unité. •— AltéittioiK desioacByan^duif i'Egliao. -^ BègM nouTaav. *^ La, gaenefo«fti]|iia> an Fitno». -« PaHit diTenk-^ iitcoatkT^ d^ anoDèa. ^-Cbailea ?JI àjottrgw, — Alliances. — Bataille de Yeraenil ; snite. ^ TikiI aaakbto alia»^ <fioBii«r Chaslea VII« ^ Incident de Jaeqaalinfl de Haiaaiit. ^ Jjaarotale anfi^aiae. — Négociations de Charles Vil avec k due de BftWgf^ffw» -^i4B connétable de Biobemont. *- Dran^i de fa* laia» -^ Ghang^nante à la cour de Ghairles VQ. «-- De nonveaui^ §6nie$ se matti^nt -* Nou^dka ineiinitudea. --^ Siégea et ohq« Ms«^ Crn«rEe.aii delà de la Lfiàie* HSiége d'Orlàana.-*]?Temieoi incidaats^ — BalaiUe desHarenga. •^Charles d^ûdéana, négpcia^ leur de la paU«-«La gueire continue.— iitecnativea» -^ Inci« idflAtinattendiyu -^ia pneelle d'Orléaiis.'-*- Vie de Jeanne d'Arc. -<- Elle eat pondnite an roL -<- Bécits* -^EUb ficend Tépée.^ fillo entre à Cndéana^ -* Combats. — Retiaita das Anglais. — Jfonmaus. eonbato. —^Jeanne conduit le roi à Reims. •<^ Siège de TnyyeeL -* Voyage triûm|>haL — Sacre du roi. * Changement de xdistinée de Jeanne. — L'acmae royale s'approche de Paris. -* 6vénei9ettlk,-«-XieUrea de noblesse à Jeanne d'Arc. — Faction anglaise à Paiif^ r^ liguas de Savoie oootre Chailes VII. -- Succès et rayefB* -^ tonne est priaa par les troupes de Bourgogne. -^ Bamtiona divusee. -^uooèa dea armes françaises.*- Jeanne passe 4e mains en maina an pouvoir des Anglais. -^ Elle est conduite à Rouen. — Piaeèe de Jeanne d'Arc. — Pièces du procès. — Dénouaient. ^ Supplice.

CHARLES Vn.

Nous venons de parcourir un temps désastreux. Le cou«> rage m'a manqué pour jeter au travers de ces récits lamen* tables des appréciations de mœurs. Avant de passer outre, ressaisissons quelques images déjà entrevues. Chose à peine explicable pour la philosophie ! ce règne d'adversités fut un règne de plaisir. Ces sortes de contrastes se rencontrent quelquefois dans l'histoire ; on dirait que la joie s'exalte à mesure que le malheur s'aggrave. L'homme s'étourdit et s'enivre pour échapper aux angoisses ; il n'y a qu'une sorte de calamité qui le tient immobile, c'est la peste ; ce fléau ne manqua point au règne de Charles YI ; il fut le seul qui interrompit par des moments de stupeur le cours des fêtes insensées qui se mêlaient à tant de crimes et de malheurs.

Alors les troubadours, les jongleurs et ménestriers se répandirent dans les cours, dans les châteaux et dans les cités. La fureur des spectacles devint une contagion. La confrairie de la Passion prit naissance ; c'était l'organisation d'une compagnie de comédiens, telle qu'il la fallait à ces temps où la foi survivait parmi les désordres et les folies. Le drame populsdre était la mort du Sauveur , et le spectacle était une partie de la piété. Toutefois les sujets profanes se glissèrent bientôt parmi ces représentations chrétiennes. On avait commencé par donner aux œuvres théâtrales le nom de mystères; bientôt on offrit au peuple le Mystère (THerculey et puis on arriva à tous les autres mystères de la fable antique. Ensuite vinrent des imitations de toute sorte. A Paris , il y eut la Joyeuse instUiUion des JEnfants sans souci^ établie par lettres-patentes ; leur chef prit le titre de prince des sots , et leur drame s'appelait la Sottie; c'était une représentation burlesque des folies et des ridicules. Les clercs des -procureurs du parlement eurent leur confrérie , qu'on appelait la confrérie de la Bazoche. Ailleurs la folie dramatique prit d'autres formes. A Rouen, à Evreux parurent les coqueluchiers et les comards. Le chef

des cornards avait le titre d'abbé. Il était élu tous les ans le jour de saint Barnabe ; il portait la crosse et la mitre. A Dijon, la confrérie s'appelait la Mère folle et l'Infanterie dijonnoise. Les personnages graves de la province, les évoques mômes y étaient agrégés. Partout, sous des formes diverses, ces réunions avaient pour objet la moquerie et la satire; et comme l'Eglise parlait seule au peuple par la voix de ses prêtres et par l'éclat de ses pompes, on lui emprunta le plus souvent l'appareil de ses solennités , pour donner de l'autorité ou du charme aux représentations bouffonnes ou lyriques. De là un affreux mélange de christianisme et de folie oîi s'abîmaient les mœurs antiques. Alors on vit dans les églises d'abominables dérisions, si ce n'est que la simplicité, de la foi qui survivait encore ne s'étonnait point des profanations qui souillaient le temple.

Laissons ces récits, que d'autres ont étalés à plaisir, et quelquefois pour en jeter l'odieux au christianisme; comme «1 le christianisme avait été pour quelque chose dans les orgies de joie par lesquelles l'homme misérable s'étourdissait contre les orgies de crime K Et toutefois, tandis que la France paraît s'abîmer à la fois dans le malheur et dans la débauche, je ne sais quoi, dans l'excès môme des calamités^ semble indiquer un travail secret de réaction contre ce double abaissement. Un rayon semble luire; le génie de l'humanité se réveille; la raison de quelques hommes éminents fait effort pour raviver le pouvoir social.

Nous avons à peine entrevu les déchirements qui avaient continué de ravager l'Europe chrétienne, durant le règne lamentable de Charles YL

Cette papauté d'Avignon, jetée comme une rivalité à la papauté de Rome , avait fait la plupart des maux publics. Le commandement disputé ne trouvait plus d'obéissance;

* Un homme grave, que j'ai nommé tout à l'heure, Villaret, a recueilli sous un poin) de vue plus sage ces divers souvenirs da IV siècle, tom. XII et XIV.

T ni. 15

226 HISTOIRE DE FRÂlNGE.

et la ruine de Fautorité religieuse avait consommé la raine de l'autorité politique. Le monde était en proie aux rivalités.

Dans ce schisme lamentable parurent des hérésies furieuses. A Paris on avait entendu des doctrines monstrueuses ; la théorie du meurtre politique avait été publiquement enseignée, et le tyrannicide était montré comme une partie du droit humain. Il est vrai que ces maximes étaient trop bien expliquées par Fétat de guerre où vivaient les factions; mais en d'autres lieux se montraient des doctrines d'une autre sorte, qui attaquaient le christianisme dans sa racine. Les noms de Wiclef , de Jean Hus, de Jérôme de Prague avaient successivement paru. Les dogmes catholiques avaient été ébranlés. Quiconque avait de la foi sentait le besoin de courir au-devant de cette énorme mutilation du christianisme. Ce fut une grande et féconde diversion aux passions de la politique. Alors Funiversité de Paris, trop fatalement mêlée aux luttes des factions, prit un rôle plus digne d'elle et de ses docteurs. Elle eut encore ses suppôts de trouble au palais du dauphin et dans les états ; mais Gerson, le grand et vertueux chancelier, entraînait les docteurs d'une pensée un peu haute vers un but plus glorieux et plus chrétien. L*unité de l'Eglise était la profonde occupation de son génie, et son inspiration allait au loin remn^ les âmes généreuses ; il avait en Europe une grande autorité; sa voix eut des échos en Italie comme eu AUamagne. Déjà on avait travaillé à la concorde dans le cône elle de Pise. Le concile de Constance vint achever cette oeuvra. Çerson y parut, avec le cardinal Pierre d'Ailly, de la ffande école de Paris» et avec trois docteurs de chaque faculté, théologiens , jurisconsultes, médecins, maîtres ôs arts; parmi eux, le plus célèbre de tous, c<^ Benoît Gentien, moine àe^ Saint-Denis. C'était un cortège de science q\n venait au secours de la foi. Le concile fut imposant. Là les doctrines nouvelles furent jugées avec solennité. Par malheur les supplices se mêlèrent aux anathèmes. Jean ttus, opiniâtre et rebelle, fut condamné à être brûlé; mais l'empereur Sigismond était présent, conune pour disculper le

HISTOIRB BB FRAMCB. 227

eondie : c'est lui qui donna le signal d'allumer le bûdiar.

Le duc de Bourgogne éUùt cepenàmt parvenu à se faire des amis dans le concile pour faire absoudre son dodeHff lean Petit, condanuté par l'évéque de Paris, On usadf tempéramiBfnt à regard du sédiUesx;. on contesta à l-évéqu^ 1^ droit do prononcer souveraônf ment sur une^ quesitioo doctrinale. Ce n^était pas TinpiaioD de Gerson , qui voulait fiûr» naintenir la juridiction sdisolue de Tévêque. Son éloquence ne put la faire prévaloir. Les coaunissaires du ookh ctte tarent d'airis de casser la condamnation épiscopale contre lean Fefit; mais sa doetrine, sieurtrière danaaa généralité^ fÉt ée nouveam condamnée, comme contraire à la fol et aux boones mœurs^yccxmne hérétique et scanda^ leuse y eoBune excitatrice au ^sordre , à la révolte et av crime , et osmme punissable «nfia par toutes les lois \

Après cela, le concile se rendit à son travail d'unité par pale. L'œuvre était, difficile. L'intrigue était aiilente, maîa aussi le zèle était ingénieux» Saint Vincent Ferrier aidait par ses prédîeadons aux efforts du concile. Ce fut lui c^i acheva de ruiner l'obédience du pape d'Avignon Benoît XW, ce célèbre Pierre de Lme, k plus souple et le plus opâJ^Bttre de ces pontiies rivcnix. Le concile semblait ne plus anKÛr à hésiler aitre lean XXIU et Grégoire XH, qui se trouvaient en atôme temps en présence. Tous les deux déposèrent leim» tiares demi^'rompiics , et chacun traîna un reste ée TÎe dans la soumianon et dans le regret des bonne\xn\

L'ystoîve saa&doQte pourrait déplorer les passions qiû se mêlèrent à cette réalisation de Tuaité. Ces trois papes, frappés d'un môme coup^ n'étaient pas également intrus danS' l'Eglise; chacun aussi s'offrait avec son caraclèïe, awec ses Tîces ou ses vertus ; et l'intérêt pourrait se porter sur L'un ou sur l'autre avec plus de prédilection ou de

< UûKdtischûme, Dupuy. — Ifict. de V Eglise jBérsmi'B&ccàaUà. — Fleury.

^ Hist. du schisme. — Fleury. — De nos jours le D. Lingard a exactement caractérisé cette anarchie papale, Hist, d^ Angleterre; fin 4a règne de Henri V.

â28 HISTOIRE DE FRANGE.

pitié. Mais ces recherches ont peu de philosophie, en regard de la^ mission de TEglise , laquelle est conduite par des hommes, quelquefois par des saints, jamais par des anges. Elle avait cette fois à arracher violemment un grand désordre ; elle voulut n'en laisser aucune trace. Dans ce dessein, rintrigue put se faire voir comme dans toutes les «ffaires réglées par les hommes. Mais enfin TEglise arriva à Taccomplissement de son œuvre ; c'était la restauration de l'ordre dans tous les Etats.

Au reste, la discorde de l'Eglise avait produit de profondes altérations dans les mœurs et dans les coutumes ; et les vices introduits dans le clergé donnaient lieu à des cris de réforme qui le plus souvent prenaient un caractère -d'accusation et de révolte. Des voix plus graves et plus saintes se firent entendre au concile, et surtout celle du cardinal Pierre d'Ailly et celle de Gerson, qui montraient les maux, mais indiquaient aussi le remède. On fit des règlements pour prévenir les scandales ; on manqua de courage pour les extirper. On avait hâte d'arriver à l'élection d'un pape, et c'est au pape futur que le concile laissait le soin des réformes. Le cardinal Othon Colonne fut élu par tous les suffrages, et prit la tiare sous le nom de Martin Y. Les peuples bénirent dans l'Eglise entière le retour de l'unité ; l'empereur courut baiser les pieds du pontife, en quoi, dit Fleury, il sembla oublier les égards qu'il devait à sa dignité. L'empereur ne songeait qu'à témoigner sa joie catholique; on crut entrevoir la réparation de tous les maux. Par malheur le pontife, doué de vertus rares, fut indulgent pour les désordres d'autrui * ; et après lui encore ce mot de réforme prononcé diversement par des rebelles, par des saints et par le concile même, devait rester comme suspendu dans Tair jusqu'à ce qu'une voix de séditieux sectaire , plus audacieux que tous les autres , vînt le reprendre et en faire une puissance d'anarchie plus formidable que tout ce qui s'était vu jusqu'à ce moment '.

' Béraut-Bercaslel.

* Voyez les récits de Fleury, tom. XXI. Ils sont curieux ; mais

Mais enfin une grande satisfaction était donnée au besoin d'unité qui présentement travaillait les âmes. Les peuples n'en pouvaient plus de Tanarchie morale qui depuis s» longtemps avait grossi les désastres des séditions; et lorsqu'on vit l'autorité se lever dans l'Eglise, la pensée de l'ordre politique se réveilla de même dans les esprits. Peutêtre est-il permis de dire que cette circonstance ne fut pa&k étrangère au triomphe de la monarchie nationale en France, lorsque tout semblait annoncer qu'elle ne se relèverait plus.

Reprenons nos récits. Nous voici entrés dans un règne éclatant et mémorable; les commencements en étaient tristes, et c'est pourquoi peut-être il a été mal jugé par l'histoire. Puis la victoire arrive comme au nom du ciel. C'est toute une épopée qui se découvre.

1422. La nouvelle de la mort de Charles VI avait été portée au dauphin, près du Puy en Auvergne, en ung petit chatel nommé Espaillyy qui estait à Vévesque,

« Lequel dauphin, dit le vieux historien , oyànt les nouvelles dessus dictes en eut au cœur grant tristesse et ploura très habondamment. Et prestement par l'ordonnance de son conseil fust vestu de noir pour la première journée, et le lendemain à sa messe fust vestu d'une robe de vermeil ; et y avoit plusieurs officiers d'armes vestus de leurs blasons. Si fust lors levée une banière de France dedans la chapelle : et adonc lesdits officiers commencèrent à cryer hault et cler : Vive le roi *. »

C'était là un noble début de règne. Par malheur Charles VII avait à peine vingt ans. Il n'était pas d'âge à porter encore le poids de la royauté qui tombait sur lui.

En même temps le duc de Betfort faisait proclamer à Paris son neveu Henri VI, encore au berceau, roi de France et d'Angleterre. Deux sceptres étaient donc mon-

l'historien manque de hardiesse, de génie peut-être, pour caractériser les opinions qui se manifestent.

' Mon8trelet« II* vol. f. 1.

230 HisromB De f^atck.

très à la France : d'un côté ce roi anglais , entouré à f^aris da pariement qui pendait la justice en son nom ; de l'antre ce roi abandoond de sa mère et des Etats, qu'on sfipelait par dérision le rtd de Bourges, et à tfui il ne restait que quelques fidèles et son épée.

^ lutte existait déjà entre les deux royautés ; mais le nem de Ghaiies Vi avait para couvrir rusurpation; dès qu'il fut mort , il n'y eut plo» de méprise pour le patrie* tisne : la trsiiison, la fidélité, tout fut m ^rand Jeur«

La guerre n'eut qu*à continuer ; je vais dire les combats a?ee fiapidité. Je ne suis porlol l*h)térôt àesbatiMIcB, «Mis je coim« à leurs résuksts. Meus dllons itrouvor dds alterna* trvies infinies : c*est ici un dranse mW de mi&e inddents. Si ce n'est opii^une intervieotion exoeptiomieHe se montpe d'avance à la pensée de i'isâstotM ; comment, dès ee début, éearter le nom de la PuceUle dH)i1éBns ? 11 va devenir tout le charme de cette épopée.

Isabelle de Bavière se montre en cooArasIe^ ^le nvise avec Betfort à ce ^ue la couronne tonïbe doucearait «ur la tdte du roi anglais au berceau.

lontefois on craint qne cette épée de CteiâBft^l montrée à Ja France n'émeove le vieil entkousiasnie pcqpmdaire four le sang des rois. On envoie à Londres nnedéfmtation pour app^r des secours ; Louis de Luxembourg, évèque de le* ro«eime , est de cette députatîon. tl passe à LHle pour raviver la ferveur du duc de Bourgogne au nom d'Isalbelle.

Ce nom de Luxembourg est tristement mêlé aux infidélités. Jean de Luxembourg , pendant ce temps-là, Wssdt tomber au pouvoir de TAnglais quelques ehiteaurx de Picardie fidèles à la France.

Les alternatives se déclaraient ; à Paris une conspiration étailt (tramée pour Charles VIL Michd Lattier, un des envoyés de Betfort en Angleterre, était du secret. On découvrit le complot : les conjurés furent arrêtés ; plusieurs ixoeut décapités, une femme fut brûlée *. On suppléait la fidélité par la terreur.

* Monstreiet. — Le P. Daniel ne fait pas mention de» supplIoeflL

En même temps la Ferté-Milon se déclarait pour le roi, et ses partisans s'emparaient de Meulan. Meulan était une place importante ; elle liait Paris avec la Normandie. Betfort courut Tassiéger; les chefs royalistes venaient à son secours; c'étaient Jean d'Harcourt, comte d'Aumale i'Ecossais Roukam, le vicomte de Narbonne, Tanneguy du Châtel. La mésintelligence rompit leurs desseins : ils s'éloignèrent. Les assiégés furieux déchirèrent le drapeau du roi, et ouvrirent la place par un traité ; par suite de cette défection, les forteresses de Marcoussi et de Montléry étaient remises snx Anglais \

Près de Saint-Ricquier, le duc de Bourgogne surprenait un camp volant de royalistes ; mais dans le Maine le comte d'Âumaïe réparait la faute de Meulan en détruisant un corps de deux mille Anglais. Près de dix-sept cents furent tués sur place ; le sire de Pôle qui les commandait resta prisonnier.

Ces alternatives étaient partout les mêmes; la France était divisée en deux partis acharnés. Chaque province avait son double drapeau. Les villes, les bourgades étaient partagées en deux camps. A Tournay les habitants- faillirent s'égorger; Charles VIT leur envoya deux maîtres en ara (maîtres es arts) « pour admonester les bourgeois et le commun qu'ils se voulsissent entretenn* toujours en leur bon propos vers ledit roy, si comme ils avaient fait longtemps par avant '. » Les royalistes restèrent maîtres.

Le duc de Betfort comprit que c'était là un germe de guerre éternelle ; Il voulait l'arracher par des coups rapides. Le duc de Bourgogne le secondait ; le duc de Breta* gne se déclara pour lui ; il s*assura leur fidélité par des alliances. Le comte de Richement, frère du duc de Bretagne, lui était suspect ; il avait été pris à la bataille d'Azincourt, et il semblait devoir être fidèle à la cause pour laquelle il avait souffert; Betford espéra se l'enchaîner en le mariant avec une des filles du duc de Bourgogne, Marguerite, veuve de Louis, mort dauphin de France. En même

* Texte du traité dans Monstrelet.

s Monstrelet.

temps il demanda pour lui-même Anne, seconde fille du duc. On alla cimenter à Amiens toutes ces alliances par desfêtes et par des largesses. Le duc de Bourgogne se fit donner Péronne, Montdidier, Roye, Saint-Amand et Tournay *. La France n'était pas seulement trahie, elle était le prix de la trahison.

1424. — Les royalistes ne purent tenir leurs places autour de Paris ; elles leur furent successivement enlevées. La petite ville de Crevant en Bourgogne était surtout importante ; les Anglais la surprirent. Le roi envoya Tordre de la reprendre; des forces marchèrent de ce côté; Jean Stuart connétable d*Ecosse et le seigneur d'Estissac étaient déjà, partis de Gien sur la Loire. Le maréchal de Sévérac suivit de près avec quatre cents Espagnols ; le comte de Ventadour, les sires de Fontaines, de Bellay et de Gamaches arrivèrent avec d'autres renforts. Une petite armée se trouvait formée sous les murs de Crevant; mais le conamandement était divisé. Les ducs de Betfort et de Bourgogne se précipitèrent pour sauver la place ; les deux partis se choquèrent, les Français furent vaincus : douze cents hommes restèrent sur le champ de bataille. Tout le pays du Maçonnais se soumit à cette nouvelle. Mont-Aguillon, en Champagne, avait été défendu jusque-là par les seigneurs de la Bourbe et de Cotigny ; la résistance ne parut plus possi' ble. Tout s'ouvrait aux armes anglaises *.

Charles VU apprit ces nouvelles à Bourges, au moment où il bénissait la naissance d'un fils qu'on nomma Louis» Cette naissance avait été accueillie avec espérance par les peuples fidèles à la cause du roi ; la joie éclatait comme aux jours de prospérité, et cependant l'argent manqua dans le trésor du roi pour payer les frais du baptême : on n'y trouva que quatre écus.

Les combats d'ailleurs n'étaient pas interrompus ; Xaintrailles s'empara pour le roi de la ville forte de Ham ; Jean de Luxembourg la reprit par un assaut. La Hire enleva

' Texte du traité, Monstrelet.

* Monstrelet. — Le D. Lingard.

HISTOmE DE FRANGE. 23^

Compiègne; Betfort envoya le seigneur de Saveuse pour Tassiéger; la ville capitula. Beaumont-sur-Oise fut pris et repris de môme ; la viUé et lé château du Grotoy furent rendus au duc de Betfort. Hais les armes anglaises se brisèrent au mont Saint-Michel; ce fut une compensation de tant de pertes.

La première campagne avait été funeste à Charles VU ; mais il avait éprouvé ses fidèles : il pouvait lutter encore. Le Berry, le Bourbonnais, le Lyonnais, le Forez, l'Auvergne, le Languedoc, le Poitou, une grande partie de la Saintongeluî obéissaient ; et par delà la Guyenne il comptait sur les comtés de Gommînges et d'Armagnac. Mais toutes les ressources de la guerre partaient de ces contrées, tandis que ses ennemis disposaient de la puissance de la Normandie, de la Bretagne, de la Bourgogne, des plus riches provinces de France, et de l'Angleterre entière. Il était sage de ne pas épuiser les peuples fidèles; jusque-là peu d'alliances s'étaient offertes. L'Ecosse avait envoyé déjà des secours, sa haine pour l'Angleterre assurait sa fidélité ; le roi l'excita par des largesses. Il avait fait le comte de Boukam connétable; il donna à Jean Stuart, connétable de l'armée d'Ecosse, la terre d'Aubigny et puis le comté d'Evreux. En même temps il renouvela les traités avec Morlac Stuart, qui gouvernait le royaume d'Ecosse durant la captivité du roi Jacques Stuart. Tous les princes, prélats et barons jurèrent de n'avoir ni paix ni trêve avec les Anglais* sans le consentement de Charles VU : peu après, quatre ou cinq mille Ecossais débarquaient à la Rochelle sous le commandement du comte de Douglas.

Une autre alliance vint en aide à la causse du monarque ; ce fut celle du duc de Milan, et la haine la fit encore ; le duc envoya six cents lances et mille fantassins.

Ne nous étonnons pas de ces apparitions d'armes étrangères sur la terre de France (1). Certes l'histoire n'a point

K Ce prince, réduit au delà de la Loire, où les provinces qui lai obéissoient portoient tout le faix de la guerre et s'épuisoient d*bommeset d'argent, étoit contraint de mendier le secours des étrangers.*» Le P. Daniel. — On dirait une phrase toute moderne.

à se méprendre sur le caractère des deux partis qui luttent ensemble ; et quand la France tout entière avec ses restes de barons vaincus par les rois eût été armée pour le roi anglais, elle n'eût pas fait que son sceptre fût national. H y a de mystérieux égarements dans la pensée des peuples; quelquefois ce mot d'étrangers les fait frémir; et c'est lorsque le pouvoir qui les oppresse est étranger à leuts moeurs, à leurs lois, à leurs libertés, à leur vie entière. La France était sous la tente de Boukam et de la ffîre, de Siuart et de Xaintraiiles ; elle n'était pas au pied du berceau de Henri VI; et Fépée de Betfort ou de Luxembourg étaiC une épée d'ennemi.

i424. — Cependant Betfort avait ausm fait arriver d'An-» gleterre de nouveaux renforts. Il ouvrit la campagne par de nouvelles prises de villes; les événements commençaient à se grossir. Ivry, sur les contrées de Normandie, avait été surpris par un capitaine gascon, Giraut de la Palière. 'Betfort alla assiéger cette place. Le conseil au roi fut d'avis de la sauver ; toute l'armée se mit en naarcbe vers la Nor* mandie sous la cxmduite du connétable itoufeam. £tte ae put arriver à temps, Ivry capitida. On s'empara de Yerneuil; c'était une compensation ; mais on aspira à plus de f^oire. L'armée française, forte de quatorze mille hommes, se.tnni.» vait en présence de l'armée anglaise. Boukam voulut liviier une bataille ; ce n'était pas l'avis des seigneurs de France* La voix du connétable prévalut ; on se dioqua avec fureur, des deux côtés rachaocnemeiit était égal. L'habileté et le aang-froid de Betfort lui doQuèrent la victoire. Quatre noÂlle cinq cents hommes périrent du côté de France, et parmi eux étaient les chefs les plus vaillants : le connétable d'abord, qui se fit tuer, ne pouvant être vainqueur, l'Ëcossai» Douglas et son fils, les comtes d'Aumale, de Yentadour et de Tonnerre, l'élite des seigneurs, et ceux-là mêmes qui ayant été d'avis d'éviter la bataille s'étaient battus ensuite en désespérés; ornais parmi eux aussi ceux qui l'avaient conseillée, entre autres le vicomte de Narbonne. C'était un des fidèles de Charles YII qui autrefois avaient concouru au meurtre du duc de Bourgogne à Montereau. Son corpe

jusiromE m fiakcb. 935

fut reconau parmi les cadavres; Betfcrt le fit écarteler et pendre à un gibet, en punition de ce meurtre*

Du côté des Anglais seize cents hommes avaient été tués; Betfort rendit grâce à Dieu sur le champ de bataille, mais il défendit qu'il y eût des réjouissances pour une victoire si cruellement payée.

Cependant le parti du roi avait reçu une fatale blessufe. Tout semblait abandoiiner Gtawies VU; et peut-être aussi 8>baQdonnaît-<ii lui-même. Jusque-là on ne TavisÀt pas vu sçt v^éler aux peui^s par qudque haute inspiration de oonnige ou de génie. Q realaiit à Bourges^ imnebile et comme frappé à mort par les nouvelles déisastrenses qui lui valaient tous les jours. La ville de €ui6e * venait de se rendre à Jean de Luxeml»ourg; la irille du ttans avait ouvert ses portes au comte de.Salisbuiry. D^amlres i^œs tombaient tour à tour par des capitulations ; tout le pays en deçà de la Loire était ouvert aux armes anglaises. Il ne restait qu'à mardier vers Bouurges : on n'eût trouvé qu'un roi solitaire, dans la condition d'une vie bourgeoise, pauvre, dénué, sans défien6ei> n'osant pader è la nation épuisée pour lui demander «déa sacrifioes nouveaux d'hoDunes et dlargent. Haia tout àeoup un incident se déclare.

Jaoqudine, comtesse de Mamaut et de Hollande, venve de Jean, daui]klùn de France, mort àCk>mpÂègne, avait épousé en seeondes^noces Jean IV, duc de Brabant, son censin germain, ttvec dispense de parenté du pape Murtin y. C'était une femme superbe et d'un génie aventureux. San mari était d'une nature infirme et d'un esiDrit vulgaire. Elle voulut faire casser son mariage^ puis., n'en venant pas à bout, elle abandonna son cfaétif mari et alla se donner au duc de Glocester, régent d'Angleterre, qui l'épousa et s*en vint à Calais avec elle pour se saisir du Hainaut.

Jean, duc de Brabant, trouva du courage pour venger son afiront. Il fit appel à la noblesse. Le scandale du mariage de Glocester avec une femme infidèle avait excité l'indignation et la colère. Le duc de Bourgogne donna Texem-

' Monstrelet écrit Wiegea.

pie; partout Tépée était tirée pour venger Fépoux insulté. La guerre se déclara, et le Hainaut devint le théâtre d'af- Jreuses batailles.

i425.— Ce fut une admirable diversion aux calamités de la France; le duc de Betfort avait prévu le danger de ces hiU tes, qui allaient lui faire perdre le secours des armes du duc de Bourgogne. Déjà Xaintrailles avait paru dans ces guerres du Hainaut, et l'on soupçonnait que le duc de Bourgogne avait favorisé cette connivence des armes royalistes* Betfort s'efforça d'arrêter cet entraînement : ce fut en vain. Là-dessus était venue cette bataille de Verneuil qui semblait devoir perdre la cause du roi. Betfort n'osa s'aventurer à passer la Loire en laissant derrière lui ces dissensions et ces batailles. Il aima mieux courir à son frére le duc de Glocester, qui était retourné à Londres, pour lui faire oublier ses pensées funestes. Ce fut le salut de Charles VIL

Pendant que Betfort travaillait à désarmer son frère, les événements se hâtaient; le duc de Bourgogne avait ouver* tement levé son drapeau pour le duc de Brabant, et partout il était vainqueur. Ce ne fut qu'au bout de huit mois que Betfort reparut avec des troupes nouvelles ; mais la guerre restait éparse. Il perdit encore du temps à négocier. En même temps le pape cassait le mariage de Glocester ; la comtesse de Hainaut s'en vint se mêler aux événements par l'intrigue; peu après mourait son mari le duc de Brabant; alors la paix se fit; mais elle fut toute à l'avantage du duc de Bourgogne, la comtesse le déclara son héritier*.

Cet intervalle de combats , habilement ou fortuitement portés sur un point extrême, fût propice à la cause du roi. La noblesse d'Auvergne et de Bourbonnais reprit courage. Peu à peu des fidèles reparurent; la Guyenne et le Languedoc offrirent dix mille arbalétriers. La chevalerie de France semblait renaître, et Charles VU parut aussi sortir de son immobilité désespérée.

Il lui fallait des alliances; il se mit à faire des négociations. Les ducs de Bretagne et de Bourgogne lui étaient sur-

* Voyez le D. liogard, règne de Henri VI.

tout nécessaires; il s'efforça de les conquérir. La charge de connétable, vacante depuis la bataille de Verneuil, lui fut un instrument de séduction. Alors on poursuivait cet hon-' neur comme une partie même de la royauté. Il proposa de remettre Tépée de France au comte Arthur de Richemont, frère du duc de Bretagne , dont on savait la haine ardente contre les Anglais. La jeunesse d'Arthur s'était passée dans les combats; il avait été un des prisonniers d'Azincourt , et ce souvenir l'excitait aux vengeances*.

Il embrassa donc la pensée du monarque avec enthousiasme; mais il fallut concilier cette ambition avec des intérêts d'une autre sorte, avec des rivalités, et des haines de cour. Ce fut une longue intrigue. Le duc de Bretagne feignit de se laisser difficilement arracher son consentement, sous prétexte delà fureur des Anglais, qui lui en feraient un crime. Il fallut lui donner des otages et des places fortes. En n)ême temps il demandait Téloignement des partisans de l'ancien comte de Blois qui se trouvaient autour du roi; à ce prix le comte de Richemont put prendre l'épée de connétable. Le roi la lui remit à Ghinon avec solennité. Use donnait pour auxiliaire un batailleur, formidable non-seulement à ses ennemis, mais à lui-même. De son côté le duc de Bourgogne imposait aussi l'éloignement des anciens complices du meurtre de son père. Charles VII avait cette fois à sacrifier des hommes éprouvés, Tanneguy du Châtel surtout, vaillante épée, conseil fidèle. On compta sur la présence du connétable pour écarter les honmies qu'on redoutait, ou dont on voulait se venger; les brigues furent ardentes; le roi se vit un instant entouré de périls d'une autre sorte par ces mille partis qui se disputaient la prééminence. Tanneguy du Ch&tel donna l'exemple d'un noble sacrifice. Le roi l'aimait , et ne le voulait point éloigner ; lui-même alla dire au roi qu*il se retirait. Le roi l'embrassa et lui donna le titre de prévôt de Paris. Après cela les plus

< Hist. de Richemont, oolleclion des Mém. de M. Petitot, tom. YIII. — Voir à la suite de VHisU de Richemont les Lettres patentes de Charles VU, pour avoir une idée des grandes attributions et des magnifiques privilèges de l'office de connétable.

238 fflSTOIRE DE FRANGE.

opiniâtres forent vaincus : îe pFésîdcnt Louvet était un des plus sages conseiîlers dtt roi ; it fot éloigné -, le connétabte resta maître de la cour. Toutefois Ite duc de Bourgogne ne fat pas encore entrûné.

La négociation se concentrait sur la Bretagne. Richement avait épousé la veuve du dauphin Louis, duc de Guyenne ; le roi donna à sa femme, à raison de ce titre de duchesse de Guyenne, un brillant douaire, Montargis, Gien, Dun-le Roi, Fontenay-le-Comte. Le connétable était comblé de dons. Alors enfin le duc de Bretagne déclara son dessein de tirer Tépée pour le roi contre les Anglais. On se rendît à Saumur pour un traité *. Betfbrt s'apprêta aux vengeances.

Le connétable ne demandait pas mieux que d'afler choquer ses armes contre les armes anglaises-, déjà il avait levé des troupes en Bretagne; il courut se mettre à leur tète. Les Anglaîs s'avançaient par la basse Pïormandfe. Le comte de Warwick s'empara de Pontorson etmarcha sur Rennes, mettant le pays à fëu et à sang. Le connétable vint reprendre Pontorson; il passa au fil de Fépée tous les Anglais et rasa la ville. Phts loin un corps (f Anglais de huit mille hommes occupait une place qu'ils avaient relevée, Saintlames de Beuvron; de là ils portaient au loin la dévasta^ tion. Le connétable se crut de force à assiéger la place. Au bout de quelque temps il vît quiî ne Femporteraiepas de force; il demanda des secours d^hommes et d'argent; rien ne lui vint. H tenta Tassant et fut repoussé. Le désorâ!re se mit dans son armée; il fut obfigé de fuir.

Furieux , il va enlever le chancelier de Bretagne, et te traftie à Gliinon pour raccuser devant le roi , en même t^nps que les officiers de sa cour, d^avoir à dessein négligé de le secourir, et exposé son épée à un affront, n rejmHièait au chancelier de s'être laissé corrompre par Targent des Anglais; le chancelier se disculpa, il fut renvoyé.

Mais il fallait des victimes au terrible connétable. Entre ses ennemis était le seigneur de Giac, mari de cette dame

1 7 octobre 1425. Du Tillet, Recueil des traités. — Hist. de Riche^ mont, ibid.

BISTOIRE DE FRANCE. 239

de Giac, qui avait joué un rôle suspect dans le meurtre du pcNEit de Montereau. Gîac s'était rendu maître de Tesprit du jeune roi, et tout en gouvernant ses affaires, il s'était fait un parti de seigneurs puissants, entre lesquels étaient te comte de Glermont et le comte de Foix, et par eux il comptait balancer la puissance du connétable. Bientôt d'aSreu*- 899 intrigues vinrent se mêler à cette double faction de cour. Les mémoires racontent même d'horribles crimes. Giae, dtflent-ils, avait empoisonné sa femme, « et quand elle eut beu les poisons, il la fist monter derrière luy à cheval , et cibevaucha quittée lieueaen celui estât; puis mourut ledicte dame incontinenL m On dirait une lugubre ballade y telle qu'on les conte aux imag^natioûs fatiguées de ce temps-d. Et Fhistoire ajoute que FempoiâQnDeur « Daiaoît ce pour aviMT madame de Tonnerre*. »

Mais les révoluftionB de cour se dénouaient pour de moindres inddents de rivalité. Le roi avait cité devant lui à Meun-sur-Teure deux seigneurs pour un différend. Giac prit puli pour l'un d'eux; la Trémouîlie défendit l'autre. On en vint à des démentis injurieux : le roi chassa la Trénouille, et dès ce moment la TrémouiUe devint FauxUlaire des haines du connétable.

1426. — Quelques mois après, le roi était à Issoiudun» Le connétable et la Tr^ouille arrivent avee un dessein funeste; ils vont surprendre Giac dans son lit, et le font enlever demi-na. On le conduit à Bombes , de là à Dun-Ie- Roy^ où le connétable le fait livrer à une sorte de justice dérisoire, et puis le fait jeter à la rivière. Toua ces récits 80Qt pleins de détails qui font frémir".

Le comble de l'atrocité, c'est que, peu après, cette madame de Tonnerre» nouvelle femme de Giac ^ épousait la Tt>éiBoaiUe ; Giac était haï; on ne le plaignit point ; mais aa feoune ftit exécrée» ainsi que la TrémouiUe. Quant au oonnétable, il était sûr de l'impunité; le roi le redoutait; il ne put que réserver en son àme le ressentimeat d'un crime

^ HûU de Richemont,

*HisU de Richemont, — Jean Ghartier, Jlif r. de Charles VIL

qui semblait le frapper lui-môme. Le connétable eut Taîr d'aller le faire oublier en reprenant quelques châteaux dans l'Anjou; mais bientôt il reparut, tout prêt à faire de nouveaux crimes.

Le roi prit pour ministre à la place de Giac un gentilhomme d'Auvergne nommé le Camus deBeaulieu; le connétable vit en lui un autre ennemi, il le fit poignarder par deux soldats.

C'était une triste condition de roi d'avoir à subir les attentats de ce connétable furieux. La cour môme applaudissait. Le jeune prince ne savait où prendre un conseil de force ou de sagesse pour se soustraire à cette domination souillée de meurtre. Il dissimula sa colère, et dit au connétable de lui choisir un ministre, « Prenez la Trémouille, dit le connétable. — Beau cousin, répondit le roi , vous me le baillez, mais vous vous en repentirez, car je le cognois mieux que vous ^ » Le connétable insista; la suite justifia la prévision de Charles VU.

Après cela le connétable courut en Bretagne pour secourir quelques braves Bretons qui défendaient Pontorson contre les Anglais. Dans ce siège commence à paraître le nom de Talbot, qui devait être formidable au parti de France. Le connétable ne put sauver la place ; il s'éloigna. Peu après, les Bretons en sortaient par une capitulation.

4427. — Pendant ce temps la Trémouille avait commence à semer à la cour des plaintes contre Richemont; il accusait son humeur violente et sanguinaire. C'étaient des germes de factions pour Vavenir. Le connétable reparut avec son cortège militaire; les haînes n'eurent qu'à se déguiser.

Les événements ne se déployaient pas avec rapidité, et c'était un avantage pour la cause du roi. Dans cette lenteur se révélaient des fidélités nouvelles et aussi des génies nouveaux. Entre les noms des vaillants qui dés ce moment se montrent à Fhistoire resplendit celui de Dunois. On l'appelait encore le b&tard d'Orléans. Il était fils de Louis, duc d'Orléans, celui qui fut assassiné dans lesrues de Paris par les

sicaires du duc dé Bourgogne. Valentine aima ses vertus^ et présagea sa fortune. C'est de lui qu'est venue labranehe de Longueville, qui devait s'éteindre en se mêlant aux révolutions de la placé publique.

Les Anglais assiégeaient Montargis. Un capitaine gascon, Bousonde la Faille, soutenait bravement le siégedepuisdeux mois. Le connétable voulut porter secours aux assiégés; il chargea Dunois de leur amener un convoi. C'était une expédition peu éclatante; Dunois en fit une occasion de gloire. 11 partit de Gien, entouré dé Xaintrailles, de la Hire, de Saint- Simon, de plusieurs autres; en eux revivait la véritable che* Valérie de France.

Dunois devait seulement jeter seize cents hommes dans la ville. 11 attaqua les Anglais, les mit en déroute, et les dispersa. Le siège fut levé par une victoire.

Un grand capitaine venait de se révéler. C'était le coup le plus ternble qui pût être porté à Tarroganie autorité du connétable. Néanmoins le roi, "quelle que fût là joie de cette nouvelle, se contenta d'honorer la fidélité des habitants de Montargis» qui avaient si longtemps supporté les fatigues d'un siège. La ville reç«t, entre autres témoignages df; gratitude, le privilège concédé aux bourgeois de porter sur leurs habits une M brodée en or. Le nom de Montargis devenait un nom glorieux et patriotique.

Mais des alternatives funestes se déclaraient. Le duc de Belfort craignit que le duc de Bourgogne, toujours fatigue par des négociations, ne finît par entrer dans l'alliance de Charles VU. 11 imagina un moyen de le retenir, ce fut de détacher de cette alliance le duc de Bretagne, non point par la politique, mais par la guerre. Tout à coup il se précipite de la Normandie sur la Bretagne; il y porte le ravage, il menace de tout exterminer. Le duc s*étoiine : il n'a nul moyen de défense ; le ro>ne peut le secourir. Bëtfort lui offre alors la paix; il la subit, et par le traité il s'oblige à l'hommage envers le roi d'Angleterre. Ce fut un changement inopiné. Charles Vil s'en effraya ; mais la Trémouille n'y vit qu'un moyen de saper la fortune du connétable. Dès que la Bre^ tagne n'était pas assurée, quel profit de remettre à Riche- T; m. ^6

242 HISTOIRK DE FRANGP.

mont la défense in royaume? Volontiers 16 roi écoutait ces paroles. On cessa de payer les pensions du connélabla.

Mats en même temps d'autres cabales éclataient ; la Trémouille lui-même était un objet d^envie ou de haine* Les princes de Bourbon et de la Marche, du sang royal, impatients du joug de ce ministre, écoutèrent les avis funestes du connétable; ils se déclarèrent en état de rébellion. La guerre civile menaçait de perdre ce malheureux débris de royauté, et c^étaient des partis de cour qui consommaient la ruine publique^ tandis que quelques vaillants et quelques Hdèles sauvaient Thonneur dans les camps. Les seigneurs rebelles essayèrent de saisir quelques places ; ils furent repoussés par les chevaliers qui les gardaient. Ils allèrent surprendre Bourges; le roi y courut avec une poignée de troupes. Les deux rébelles s'étaient saisis de la grosse tour. Au lieu de les attaquer par la force, on les amena à la soumission par la douceur. 11 fut fait un traité d'accommodement; le connétable n'y fut pas compris. Il se retira à Parthenai.

4428. — Les combats et les sièges continuaient. Quelques seigneurs bi*etons, malgré la défection de leur duc, gardaient le drapeau de la France. Ils attaquèrent la ville de Lude, en Anjou, et la prirent d'assaut. Les succès étaient divers. Les royalistes avaient surpris le Mans^ et en avaient chassé Suffolk, qui y commandait. Talbot accourut d'Alançon, surprit à son tourtes Français, et les dispersa; de là il alla emporter Laval. En même temps la ville de Tournay, toujours travaillée par ses deux factions, finissait par se déclarer entièrement pour le roi.

A ce moment Betfort résolut de porter la guerre au delà de la Loire. Orléans s'offrait à ses desseins comme une communication naturelle avec les pays fidèles à Charles YII; il y mit le siège. Ce fut le début d'une suite toute nouvelle d'événements. La guerre s'agrandissait : la fortune tout entière de la monarchie allait se jouer au hasard d*une défaite ou d'une victoire.

• Dix mille Anglais, conduits par le comte de Salisbury, capitaine illustre, arrivèrent d'abord devani Orléans ; on avait

préparé Faltaque parla soumission de toutes les places voiàînes. L'affinée avait passé la LoireàBeaugency, et l'attaque d'Orléans se faisait par la rive gauche, en face du pont.

Le seigneur de Gaucour, vaillant et intrépide chevalier, défendait la ville; la fleur des braves s'y était jetée : à leur< tête Xaintraillos, Villars et Guitry, Giresmes, chevalier de Rhodes, Goarase, gentilhomme de Gascogne, Ghapelle, gentilhomme de Beauce. La garnison était peu nombreuse ; les bourgeois la grossirent; tous se firent soldats.

Les combats commencèrent. Salisbury épuisait tout ce que l'artillerie du temps offrait de moyens de destruction, les pierriers, les canons, les travaux des mines ; les assiégés se défendaient à outrance. Un château protégeait la tête du pont; les murs en furent sapés et à moitié détruits; lesÂnglais tentèrent l'assaut. Toute la population, hommes et femmes, se rua sur le pont, roulant des pierres, apportant des feux d'artifice et de Teau bouillante, et du haut des murs demi-rompus tombaient sur les assaillants ces mille moyens improvisés de défense ; l'attaque fut abandonnée. Deux cent cinquante Anglais gisaient au pied du mur; plusieurs étaient emportés avec des blessures ; les royalistes avaient éprouvé peu de pertes. La plupart des chevaliers étaient blessés; Chapelle mourut seul le lendemain du terrible assaut.

Les Anglais poursuivirent leur entreprise par des travaux de mine. Le boulevard était en l'air; alors les assiégés s'éloignèrent, rompirent le pont, et s'allèrent défendre dans les tourelles de la ville.

Le roi cependant assemblait à Bourges tout ce qu'il pouvait des fidèles pour porter secours aux braves assiégés d'Orléans. Dunois fut envoyé avec huit cents hommes. La Hire, Jean de Brosses ',Chabannes l'accompagnaient. Déjà les Anglais avaient enlevé quelques tourelles. Ce secours ranima les courages ; il y eut des sorties achîirnées, mais les succès n'étaient pas décisifs. Un jour Salisbury monte à une

^ Jean de Brosses a deux autres noms dans l'histoire : Sainte- Sévère et Boussac. Il fut-narcchal de France.

HISTOIRB DE FRANCE.

tourelle pour étudier le terrain du o6té de la Beauoe« Un boulet lancé d'un pierrier vient lui emporter le visage. Quelques jours après, il mourait au château de Meun. U restait dans l'arméeanglaîsede vaillantscapitaines, Suffolk, Talbot, Scale, Fastol, Glacidas. Toutefois les combats parurent s'amollir.

Cependant des renfocts arrivaient aux assiégeants, jusque-là trop peu nmnbreux pour envelopper la ville. £t cette fois des troupes bourguignonnes marchaient sous la bannière d'Angleterre; le siège alors devint formidable. Tous les faubourgs du côté de la Beauce furent entourés. Les Orléanais y mirent Se feu pour se mieux défendre. La vitie fut pressée f>ariitte.circonvallation de bastions, de murs et de palissades ; et de leur côté les assiégés redoublèrent de soins et d'ardeur; leur artillerie était merveilleuse. Maître Jean, canonnier lorrain, est nommé dans l'histoire comme expert à lancer le boulet. Pas un de ses coups ne portait à faux.

Une remarquable drconstance, c'est que le jour de Noël toutes les armes tombèrent des mains des assiégeants et des assiégés. Les Orléanais envoyèrent prier les Anglais de leur prêter des musiciens pour célébrer la fête. Après quoi on se remit à se battre.

L'amiral de Culan traversa les bastilles anglaises avec deux cents hommes, et se jeta dans la place. Le lendemain il faisait une sortie avec Jean de Brosses; plusieurs Anglais y périrent.

Mais Gaucour, le vaillant gouverneur de la ville, songeait aux vivres qui pouvaient manquer; il courut au roi, afiBrmant que la ville tiendrait tant que les vivres lui seraient assurés. On disposa à Blois un service régulier pour cet objet. Peu de jours après, Gaucour reparaissait avec mille hommes et un énorme convoi. Une sortie était prête pour ce moment; l'intrépide Gaucour se fit jour au travers des lignes anglaises. Orléans était ravitaillé.

Mais un échec suivit ces succès. L'armée anglaise avait aussi ses convois qui lui venaient de Paris. Le comte de Clermont, parti de Blois pour continuer d'alimenter Orléans, résolut d'enlever un de ces convoie anglais, cenduit.par

HISTOIRE Pfi FRANCE. 345

Fals^ ' (iios hîstorieD» écrivent Fa^tQl)i et il fit prévenir Dunois, qui sortit de la ville avec une grosse troupe de ca-^ Valérie, et suivi des chevaliers, ardents à ces sortes de témérités. Les deux corps royalistes SQ joignirent, et firent une petite a«aée Qe quatre mille hommes. On alla à la rencontre du convoi de Paris, deux mille anglais Tescor-r talent. La bataille était inégale. Mais la précipitation de Jean- Stuart connétable d'Ecosse et de Guillaume son fréré servit au petit nombre. Les Anglais s'étaient retranchés derrière les chariots de leur convoi. Quand le canon eut à moitié détruit cette muraille, deux intrépides Ecossais crurent qu*il était temps de se jeter ^dans la brèche; ils y trouvèrent la mort. Ceux qui les suivaient, frappés à bout portant, périrent en grand nombre. Le désordre se déclara. Dunois accourut; il se fit blesser, mais il rallia les plus braves. Lq combat n*était plus possible. Le convoi s'en alla victorieux au travers des rangs dispersés; et comme il se composait en grande partie de provisions de harengs, la bataille fut appelée de ce nom de harengs, qu'on prendrait pour une sorte d'ironie.

1429. — Cependant les assiégés furent frappés de terreur en apprenant cette nouvelle; le retour de Dunois leur rendit quelque sécurité, mais le siège fut continué. Il durait depuis cinq mois, et rien n'annonçait encore qu'il dût être possible de venir lutter d'une façon décisive contre Tarmée anglaise toujours grossie par des secours.

D'autres causes d'inquiétude se déclaraient; le roi de Navarre avait reconnu Henri VI roi de France, et lui avait fait hommage pour le duché de Nemours. Tout devenait funeste, et nulle fidélité n'était assurée; on voulut affermir celle du roi d'Ecosse par un traité. Il promettait six mille hommes; le roi lui fit donation de la Saintonge et de la seigneurie de Bochefort. En môme temps on convenait du mariage de Sa fille Marguerite avec le jeune dauphin. Mais on ne faisait que dépouiller cette pauvre monarchie déjà

si délabrée. La guerre présente n'en restait pas moins me» \ *

' Le D. Liagard.

naçantc et sinistre, et les secours promis n'étaient |[u'unc espérance.

La négociation fut tentée encore à défaut des armes. Le duc Charles d'Orléans, toujours prisonnier depuis la bataille d'Azincourt, apprenant les malheurs qui frappaient la ville de son apanage, avait demandé au conseil d'Angleterre 'qu'on épargnât ses terres, si on voulait qu'il fût en état de payer sa rançon. On ne repoussa point sa prière; mais le duc de Betfort, à qui elle revint, parut moins facile. Cependant on imagina, à la cour de Charles Vil, que ce pouvait être lé commencement d'une affaire à suivre avec ménagement. Xaintrailles fut envoyé au nom des bourgeois d'Orléans, à Jean de Luxembourg, le terrible gagneur de petites batailles contre lé drapeau royaliste. Les bourgeois demandaient d'ôtre considérés comme neutres dans la guerre; et ils s'adressaient à Jean de Luxembourg, pour qu'il leur assurât la protection du duc dé Bourgogne, non-seulement pour eux-mêmes, mais pour leur seigneur, le duc il'Oriéans, qui ne pouvait se défendre de sa prison : ils offraient au duc de Bourgogne de se mettre en ses mains avec toutes les places de l'apanage, jusqu'à la liberté du duc d'Orléans Il y avait en cette négociation un tour d'habileté qui fit son effet; le duc de Bourgogne courût à Paris; le duc de Betfort le laissa dire : mais il prix cette intervention avecjroinie : « Je ne bats pas les buissons pour que d'autres prennent les oiseaux, » lui répondit-il. Le duc de Bourgogne s'irrita de ce persiflage, et aussitôt il donna ordre à ses troupes auxiliaires de quitter le siège d'Orléans.

Ce départ affaiblissait les Anglais et troublait d'ailleurs une alliance formidable au parti du roi. Mais le siège n'était pas pour cela délaissé; les bastides anglaises jetées de loin en loin autour de la ville avaient fini par ôtre jointes par des travaux continus. La ville était bloquée, f t tout semblait annoncer une fin funeste. Au conseil du roi on délibérait d'avance sur ce malheur; les plus courageux s'élonnjiient; quelques-uns proposaient de se jeter dans l'Auvergne pour communiquer avec les secours que pourrait offiir la

mSTOmE UE FRANCE. i47

benne amitié du duc d'Anjou, beaa-fi-èr« de diarles Vit \ dans sa petite royauté de Provenee ; d'autres conseillaient des i*ésoiu tiens plus ox)urageuses. Le roi hésitait, ce Turent lies femmes qui le décidèrent. La reine de Sicile^ duchesse d'Anjou , déjà éprouvée dans la défense du drapeau de Charles Vil, femme forte par le courage et par la piété, trouva de nobles paroles pour raviver l'espérance. Une autre femme éveilla aussi* le monarque : ce fut Agnès Sorel; mais il était triste que pour exciter ce courage il fallût la voix d'une maili^esse. On résolut de se défendre dans la Touraine pied à pied, et tous les chevaliers et gentilshommes promettaient de garder l'épée et de donner lexemple au peuple et aux bourgeoisies.

Une troisième femme parut. Celle-ci se révélait comme un mystère.

Au hameau de Domremy, près Vaucouleurs % dans un riant vallon arrosé par la Meuse, vivait une jeune paysanne nommée Jeannette ou Romée; on l'appelait Romée du nom de sa mère, selon l'usage du pays '. Son père s'appelait Jacques d'Arc ; il était né à Sept- Fonts, près de Montierendes en Champagne. Jacques d'Arc avait cinq enfants, trois fils et deux filies; tous vivaient du produit de quelques champs quMIs cultivaient de leurs mains. C'était une famille sainte; il y avait en elle quelque chose de prédestiné. Jeannette, qui devait devenir célèbre sous le nom de Jeanne d'Arc, avait eu une enfance merveilleuse. On di^^ait que sa mère dans sa grossesse avait rêvé qu'elle accoucherait d'tm foudre; elle accoucha d'une simple petite fille, qui grandit parmi des travaux modestes, avec des habitudes de piélé touchante. De bonne heure elle partagea les soins de sa mère; elle allait aux champs garder les troupeaux de sou père; elle filait la laine et le chanvre, et toujours sa pensée restait tournée vers Dieu. Elle aimait les pèlerinages, et Fa

' Charles, dauphiu, avait épousé eu 1413 Marie, fille de Louis II, duc d'Anjou.

^ Monstralet dit : Droymy, pris de Vaucoulour.

^ Notice sur Jeanne d'Are, dans la collection des Mémoires do MM. Michau cl Poujoulat.

parole était pleine d'édiflcatiQa et de bon conseil; aussi passait-elle pour ôtre Tamie de Dieu, et on affirmait que M quant elle estoit bien petite et qix*e\\e gardoit les brebis, les oiseaulx des bois et des champs, quant elle les appelloi t, Us venoiept manger son pain dans sop giri^n comme privez *. »

Cette première vie de Jeanne d'Arc ressemble à une légende poétique 9 et c'est un regret pour rbistoire de ne pouvoir s'arrêter à ces charmants récits.

Mais comment ne pas mentionner larbre des fées ? L'arbre des fées était un grand et vieux hêtre qui s'élevait au-dessous d'un bois appelé le bois chesnu, prés du chemin qui mène à Neufchâteau. L'arbre des fées s'appelait aussi le beau mai et Varbre des dames. On disait que les fées venaient autrefois chanter en dansant sous son ombrage; mais depuis que la croix y avait été portée, et qu'on y avait récité l'Ëvangile de saint Jean, les fées n'avaient plus paru^ et les dames et les jeunes filles pouvaient avec sécurité s'y reposer désormais. Jeanne y venait quelquefois avec ses compagnes. C'était un usage de suspendre aux branches, du hêtre populaire des guirlandes de fleurs ; mais le plus souvent Jeanne emportait celles qu'elle avait tressées, et elle en couronnait l'image de Notre-Dame de Dpmremy \

Cette application de la jeune fille à bonorçr Dieu et se^ saints parmi ses travaux et même parmi ^yes plaisirs lui attira de mystérieuses faveurs; des visions lui vinrent du ciel ; les anges lui parlèrent ; des lumières étranges se montrèrent à ses yeux, soit qu'elle dormît, soit qu'elle veillât; des voix miraculeuses lui donnèrent des conseils, ou lui révélèrent des secrets d'avenir. Ces apparitions ^valent commencé lorsqu'elle n'avait que treize ans. Les voix lui disaient de se confier à Dieu, et d'être bonne ei sage, La pauvre bergère effrayée consacra dès, ce moment à Dieu sa virginité.

• Ibid, Le Journal d'un Bourgeois de Paris. Mais le Bourgeois ^e Baris ajoute, en manière d'épigramme : in veritate apocryphwn est. Il était du parti anglais.

2 Notice.

HlSTOfRfi DE FRANCE. 249

Quelques années s'étaient ainsi passées, et Jeannette continuaît d'édifier le village par le silence, par la modestie et par la piété. Une vision extraordinaire lui apparut an jardin de son père; la yoix lui disait dé quitter les brebis et d'aller trouver le roi Charles. Une autre lui apparut aux prairies; c'était la même voix, mais plusieurs personnages se montrèrent aux regards de la bergère. C'était l'archange saint Michel suivi d'une troupe d'anges. Saint Michel avait l'air d'un trés-vrài prud'homme; il avait des ailes aux çpaules, et elle vit cette légion âe ses yeux corporels '. Cette fois la vision ordonnait à la jeune fille de s'apprêter à faire lever le siège d'Orléans : Dieu voulait sauver la France, cl c'était elle qui rendrait son royaume au roi Charles. La pauvre fille se mit à pleurer; et l'archange la rassura, lui disant sur toutes choses qu'elle (ust bonne enfant^ et que Dieu luy aiderait, « Et lui racontait l'ange la pitié qui estoit au royaulme de France. »

Et après l'archange Midiel vinrent des visions plus douces, sainte Marguerite et sfiinte Catherine, le front orné de couronnes ; et leurs voix continuaient de Tencourager et de la consoler. L'archange reparut aussi, et la bergère s'était fait une habitude de ces mystérieuses vpix ; et quand les visions lui apparaissaient, elle tombait à terre. « Et si elle ne l'a fait aucune fois, leur en a crié mercy et pardon depuis. » « Quand elles partoient,au contraire, elle versait des larmes, elle eût voulu que les habitants du ciel, devenus ses amis, l'eussent emportée avec eux ^ : elle baisoit la terre, après leur partement, ovi ils avoient reposé. »

Tel fut le préliminaire de la mission guerrière de cette fille deDomremy. Etait-ce une inspiration réelle? était-ce une exaltation imaginaire ? Ici la philosophie s'arrête et disserte, mais l'histoire raconte ; et pour ceux qui ne permet- ^nt pas à Dieu de se mêler par des coups exceptionnels à la

I Notice.— D'après les vieux récits et les interrogatoires.

3 MM. Michaud et Poujoulat. Je continue à suivre leur notice intéressante, ainsi que les Ménoires et documents publiés par eux. Mais il est juste de mentionner les travaux de M. Lebrun des Charmettes et ceux de M. Pctitot.

250 HISTOIRE DE FRAISCE,

marche du inonde, un mystère reste profond ; c'est ce qui va suivre^ c'est une bergère s'armant du glaive et gagnant des batailles; c*est sa vie, c'est sa mort.

Les visions avaient versé dans cette ftme naïve le feu de la guerre.. D'après les conseils qu'elle a reçus, elle va trouver le seigneur de Baudricourt qui conimande à Vaucouleurs. « Capitaine messire, lui dit-elle, sçachez que Dieu depuis aucun temps en ça m'a plusieurs fois fait assavoir et commandé que j'allasse devant le gentil dauphin, qui doit être et est vray roi de France, et qu'il me baillât des gendarmes, et que je leverols le siège d'Orléans, et le menerois sacrer à Rheims, »

Baudricourt croit entendre une insensée, et il la livre à la dérision de ceux qui Tenlourent; elle leur impose par sa sainte pudeur. Puis elle revient au chevalier : « En nom Dieu, 8'écrio-l-elle, vous mettez trop à m'envoyer, car aujourd'buy le gentil dauphin a eu assez près d'Orléans un bien grant dommage, et sera-t-il encore raillé de l'avoir plus grant, si ne m'envoyez bientôt vers lui. » Elle parlait de cette journée des harengs, fatale aux araies royalistes.

Baudricourt s'étonne de celte assurance ; et, après quelques hésitations, il songe à faire partir la vaillante bergère. On la revêt d'habits guerriers, on lui donne un cheval et des armes. Ce senties habitantsde Vauoouleursqui font les frais de l'équipement ; Baudricourt lui remet l'épée. Quelques guerriers sont choisis pour lui faire escorte ; l'histoire les nomme : ce sont le chevalier Jean de Metz, l'écuyer Bertrand de Boiilengy (le P. Daniel écrit de Pelonges), Pierre d'Arc, troisième frère de Jeanne, Colet dé Vienne, messager du roi, Richard, archer, Julien, valet de Boulengy, et Jean de Bonnecourt, serviteur de Jean de Metz. Telle est la petite légion qui s'en va traverser cent cinquante lieues de pays ennemis, sous la conduite d'une jeune fille. L'événement avait ému le village ; les habitants de Vaucouleurs avaient foi dans l'amazone ijispirée. Tous s'empressèrent pour lui faire leurs adieux. Ce fut un départ plein de larmes.

Cepcndani le voyage semblait devoir ôlro impossible, et

HISTOIRE DB FUANCÉT. 251

les compagnons de Jeanne eurent souvent diverses terreurs. A force de confiance, elle finit par les rassurer. Après onze jours de marche on était à Chinon. Cette atrivée singulière étonna l'armée et la cour de Charles VU. On ne savait que croire de cette apparence de prodige ; maïs on avait besoin d'être sauvé, et le sentiment profond des périls jeta quelque espérance parmi les doutes, peut-être parmi les moqueries.

Jbanne demanda à être conduite au roi. Son air d'humilité confiante frappe les courtisans. Charles VII la reçoit, mêlé parmi eux^ sans se faire reconnaître à aucun signe de majesté. Jeanne va droit à lui, le salue en s'agenouiUant, et lui embrasse les jambes, suivant la vieille coutume : « Dieu vous doint (donne) bonne vie, gentil roi ! » lui ditelle. « Ce ne suis je pas qui suis roy, Jehanne, » lui répondit Charles. «Eh! mon Dieu, gentil prince, répliqua Jeanne, c'estes vous, et non aultre. » Et aussitôt elle ajouta : « Que Dieu l'envoyoît là pour lui ayder et le secourir, et qu'il lui baillast gens, et elle lèverait le siège d'Orléans, et si le meneroit sacrer à Rheims, et que c'estoit le plaisir de Dieu que ses ennemis les Ânglois s'en allassent en leurs pays; que le royaume lui devoit demeurer, et que s'ils ne s'en alloieni, il leur mescherroit *. »

Tout le reste de cette histoire semble une merveille. Le roi s'en va prier en son oratoire, et requérir à Dieu dévote^ ment que, « si ainsi estoit qu'il fust vray hoir descendu de là noble n^ison de France, et que justement le royaulme luy deust appartenir, qu'il luy plust le luy garder et deffendre. » Le lendemain, Jeanne inspirée annonce à Charles la réponse d'en haut : « Je te dis, de la part de Messire, lui ditelle, que lu es vray héritier de France et fils du roy. » Peu à peu la confiance pénètre les âmes: les habitants de Chinon sont lespremiers à se déclarer ; tous couraient à la jeune fille pour lui parler ou la voir, et s'en revenaient en disant que c'était une créature de Dieu. « Aucuns môme en ploroienl

' Mémoires concernant laï^ucelle d'Orléans.— Notice de MM. Michaud et PoAJJoulat.

252 HISTOIRE DE FRÂKCE.

à chaudes larmes; y furent dames, damoiselles et boui*geoises, et leur parloit si douxemeat et si gracieusement qu'elles ies faisoient pionerV »

Cependant on la soumet à un examen ecclésiastique pour s'as^rer de sa mission. Les prélats et les docteurs l'interrogent en présence des princes; ses réponses les remplis^ sent d'admiration. On la mène aux savants de l'université de Poitiers; le parlement siégeait alors en cette ville. Tous les doctes étaient là rassemblés. Elle ies confond par le bon ^ns de ses paroles; mais à son tour elle demande : Pourquoi donc perdre un temps précieux ? La France périt ! ne vaudrait-il pas mieux la sauver que de s'amuser à des querelles de tbéc^ogie ? Un docteur ose lui dire que si Dieu veut délivrer la France, il n'a pas besoin d'hommes d'armes : <( Les gens d'armes batailleront, dit la pauvre fille, et Dieu flonnera la victoire ! » Les théologiens insistent : « Je ne sais ni a ni d, leur répond-elle : je viens de la part du roi des cieux, pour faire lever le siège d'Orléans et pour faire sacrer le roi à Reims'. »

Les théologiens et les savants étaient vaincus ; on soumit la pauvre bergère à un conseil de matrones ; rien ne manqua pour constater le doute et l'incrédulité, et nos âges modernes n'ont eu rien à envier à la philosophie du xv^ siècle ; seulement ils y ont ajouté l'infamie et l'outrage. Jeanne sortit triomphante de toutes les épreuves; docteurs et matrones la proclamèrent bonne chrétienne et vraie catholique et très-bonne personne \ il n^y avait rien de mal dans son fait, et son inspiration était manifeste.

« Et pour elle, dit Monslrelet, toujours elle se tenoit en son propos, disant quesilerpylavouloitcroire, elle le remetiroit en sa seigneurie. » Alors enfin on se décide à se servir ^e la Pucelle. Ce nom de Pucelle d'Orléans est un nom saint dans l'histoire; et il est patriotique et chrétien de le garder clans sa naïve majesté.

« ma,

2 Voyez la collection des Mém. dePelitol, de Michaud et Pouioulat. — Le supplément des Jfcw. <i— Les pièces et interrogatoires, etc. — Lebrun des Cliarmeltcs.

niSTOlRE DE FRANCE, 25^

Orléans périssaH; ids habitanCs ne pouvaient plus tenlr^ enserrés qu'ils étaient dans cette circonvallation qui les privait de secoars de toutes parts. On résr^ut d'y envoyer la Puceile avec un convoi ; elle avait promis de le faire entrer. On la fit partir comme un chef d'armée, et, dès qu'elle commanda à des guerriers, le génie des batailles sembla se révéler en elle. Elle voulut qu'on allât lui chercher, à Sainte-Catherine de Fierbws, une épée qu'on reconnaîtrait, dit-elle, à cinq petites croix auprès de la poignée. On la trouva en effet parmi de vieux débris d'armes rouillées. Elle ceignit cette épée mystérieuse •, un gentilhomme nommé d'Olon lui fut donné pour éeuyer ; un autre nommé Louis de Comtes, dit Imerguet, lui servit de page; deux valets devaient la suivre. Elle se fit faire une bannière, sur un champ blanc semé de fleurs de lis, avec l'image du Sauveur tenant un globe à la main, et à ses pieds deux anges à genoux. Âu milieu étaient ces mots : Jhe$us Maria. Ce»! cette bannière qui devait être l'arme de bataille de la Puceile. Elle répugnait à verser le sang, et rarement elle eut à tirer le glaive do^t elle s'arma.

Ce fut merveille de voir la Puceile s'ofirir à cheval en ce martial équipage devant la cour assemblée. Les cœurs commençaient à frémir d'enthousiasmé. Elle courut à Blois prendre le convoi qu'il fallait conduire à Orléans; mais les voix lui avaient dit d'avertir les Anglais de sa venue : « Entendez les nouvelles de Dieu et de la Puceile, » portait en suscription la lettre qui leur fut écrite de sa part. Et cette lettre commençait en ces termes : « Jems Maria 1 roy d'Angleterre, faites raison au roy du ciel de son sang royal, rendez les defs à la Puceile de toutes les bonnes :villes4[ue' vous ayez enfoncées : elle est venue de par Dieu paur ré« clamer le sang royal et est toute preste de faire paix, si vous voulez faire raison. Roy d'Angleterre, si ainsi ne le> faites, je suis chef de guerre : en quelque lieu que j'attendray vos ffens en France, s'ils ne veulent obéir, je les feray issir, veuillent ou non ; et s'ils veulent obéir, je les prendrai à mercy. Croyez que s'ils ne veulent obéir, la Puceile vient pour les occire : elle vient de par le roy du citl, corps

pour corps, vous bouter hors de France, et vous promet et certifie qu'elle y fera si gros haliay ! que depuis mille ans en France ne fut veu si grand, si vous ne luy faites raison : et croyez fermement que le roy du ciel luy envoyera plus de forces à elle et à ses bonnes gens d'armes, que ne sçauriez avoir à cent assauts '. »

Tel étaitrétonnant message de la Puceile ; il était adressé au duc de Bet/ort qui se dit régent du royaume de France pour le roi d* Angleterre,

Le convoi était prêt; six mille hommes ' étaient assemblés pour le conduire. La Puceile paraît; autour d'elle se pressent Lahire, d'Ambroise de Lorc, les maréchaux de Sainte-Sévère et de Rays, lamiral de Culan et le seigneur de Gaucour. On part de Blois, et en tête de l'armée les pré- Ires chantent Veni^ Creator. On se dirige par la rive gauche de la Loire; les Anglais, comme interdits par ce nouveau spectacle de guerre, laissent s'avancer le convoi en face d'Orléans; Dunois avait de la ville indiqué la sagesse de cette marche; puis au jour venu, il fait une vaillante sortie contre les assiégeants du côté de la Beauce. Tout Teffort de la défense est porté de ce côté : pendant ce temps, le convoi entre paisiblement dans la ville par les points opposés, aux acclamations du peuple qui court avec Dunois vainqueur saluer-la Mbératrice. Chose curieuse ! la Puceile loua Dunois du conseil 'qu'il avait donné; mais elle ajouta que par la Beauce le conyoi serait entré de même.

La Puceile fit son entrée, montée sur un cheval blanc. Sou étendard de fleurs de lis était porté devant elle. C'était comme une marche de triomphe. La joie deshabitants était au comble : « Us se sentoient jà tous reconfortés et comme désassiégés par la vertu divine qu'on leur avoit dit estre en ceste simple Puceile, qu'ils regardoient moult affectueusement, tant hommes, femmes, que petits enfants, et y avoit

1 Mémoires concernant la Puceile d'Orléans. — Collée^ Petitot et Michaud, etc.

'Mémoires. — Notice de MM. Michaud et Poujoulat. — 1^ P. Daniel dil de 4ix ou donne mille.

mollit merveilleuse presse à toucher à elle, ou au cheval sur quoi elle estoit ', »

 partir de ce jour tout changea d'aspect. De nouveaux convois furent ramenés à la faveur des sorties conduites par la Pucelle et Dunois \ les Anglais furent chassés de quelques portes. Il y eut des combats acharnés, et lorsque la victoire était douteuse, la Pucelle venait la décider par son «curage. « Que chascun ait bon cœur et bonne espérance en Dieu, s'écrie-t-elle, car Fheur approche oîi les Anglois seront desconfits, et toutes choses viendront à bonne fin. » Ici les mémoires sont pleins d'intérêt; toute la poésie guerrière du moyen âge est ravivée. Les coups de lances sont merveilleux, les exploits surnaturels. Puis une jeune fille se fait obéir des héros; Xaintrailles, Dunois, Lahirelui soumettent leur épée : la victoire est à ce prix. Le scepticisme des âges philosophiques est désarmé devant ces récits d'héroïsme et de génie. Et de leur côté les Anglais s'étonnaient et frémissaient de ce changement de fortune; ils maudissaient la Pucelle qui était venue leur arracher une victoire assurée, et se vengeaient par l'insulte et la menace. Ils lui faisaient dire « quMls la bruleroient et feroientardoir, qu'elle n'estoît qu'une ribaulde, et, comme telle, s'en retournast garder les vaches. » Et lorsque dans la mêlée ils voyaient s'approcher sa bannière blanche aux fleurs de lis, Us lui répétaient cette menace effroyable de la faire ardoir. Les chefs eux-mêmes, les Suffolk, les Talbot, les Glacidas, laissaient échapper leur colère; mais aussi leur imagination se troublait, et ils croyaient voir autour de la Pucelle des légions d'anges. Les armes leur tombaient des mains; quel- <{ue chose de mystérieux déconcertait leur génie et leur courage.

Déjà s'étaient livrés plusieurs combats terribles. Mais il fallait enlever aux Anglais un de leui*s boulevards les plus avancés du côté du pont; toute la chevalerie courut à cette vaillante entreprise, ce devait être le salut de la ville. Au

^ Journal du siège d'Orléans.— Documents recueillis par MM. Michaud et Poujoulat.

plus fort de Taltaque, un trait vient s'enfoncer au cou de la Pucelle, au moment où elle saisissait une échelle et l'appliquait au mur. On veut l'emporter loin du combat. Elle demande qu'on la laisse dans le fossé ; mais malgré elle on la dépose sur l'herbe, et on la désarme. Alors elle pleure, et la force va lui défaillir. Mais ses devx amies du paradis la consolent, et tout à coup elle-même arrache le fer de sa blessure, et le sang coule à flots. On lui propose de charme^ le mal pardesparotes magiques; elle répond qu'elle aimerait mieux mourir que de faire un péché. Elle se fait panser avec du lard et de l'huile, et puis elle se confie à Dieu. Dunois voulait abandonner l'attaque ; elle remarque que les Anglais se défendent mollement, elle le supplie de continuer l'kssaut. Peu après elle-même reprenait ses armes et aidait à la victoire. Les Anglais furent chassés de leur boulevard, qu'ils laissaient plein de Cadavres; Glacidas y avait péri. Dès ce moment la ville devenait libre du côté du pont L'admirable Pucelle rentra dans Orléans au bruit de toutes les doches.

Le soir même Suffolk, Talbbt, d'Escalies, campés au delà . de la Loire, délibéraient sur la levée du siège. Us voyaient l'impossibilité d'empêcher désormais les convois d'arriver ; puis il y avait en cet événement d'une jeune fille qui venait de faire ce que les plus vaillants avaient tenté vainement depuis sept mois, quelque chose qui les remplissait d'une épouvante sectète. Leur parti fut pris en peu de moments. Le lendemain, dès la venue du jour, ils faisaient défiler leurs bagages; toute l'armée suivit, et se dirigea vers Meun, Beaugency et les autres places.

La gloire de o^tle fuite ne fut contestée par aucun des plus vaillants à l'étonnante bergère, et les plus habiles généraux' n'hésitaient pas même à expliquer l'événement par une puissance plus haute. Le duc d'Alençon, entre autres, qui commandait toute l'armée, mais qui n'avait pu prendre part aux combats ilu siège, alla visiter les débris des redoutes anglaises, et il attestait qu'elles avaient dû être prises miraculeusement^ pluiét que par force d^armes^ « princidalement, disait-il, la bastide des TournOlles, au bout du

pont, et la bastide des Âuguslins, dans lesquelles il eût bien osé se défendre pendant six ou sept jours contre toute puissance d'hommes d'armes; et lui sembloit qu'il n'eût pas été pris. Et selon qu'il l'entendit rapporter par les gens d'armes et capitaines qui s'y trouvèrent, presque tout ce qui fut fait alors à Orléans, ils l'attribuoient à un miracle deDieu^ et que ces choses n'avoient pas été faites par œuvre humaine, mais provenoient d'en haut. Et il l'entendit dire, entre autres, plusieurs fois messire Ambroise de Lore, qui fut depuis prévôt de Paris '. » Quant à nous, disent les ingénieux éditeurs des Mémoires que nous suivons présentement, nous n'avons pas de meilleures explications à donner que celles des plus grands capitaines de cette époque '. »

Dans ce siège la Pucelle fit autre chose que servir le roi par répée, elle le servit aussi par le conseil. Le connétable, impatient de sa retraite et de son inaction, s'était présenté pour prendre part aux batailles. D'abord elle voulait le faire repousser comme un rebelle, même par la force ; puis elle consentit à employer son courage, pour ne pas faire de dissensions dans l'armée. Elle alla à lui, comme il arrivait en belle ordonnance à la Maladrerie. La Pucelle descendît ^ pied, dit l'historien de Richemont, et monseigneur aussi. « Et vint la dicte Put^elle embrasser mon dict seigneur par les jambes. Et lors il parla à elle, et iuy dist : 'c Jehanne,on » ma dict que vous me voulez combattre. Je ne sçay si » vous estes de par Dieu ou non. Si vous estes de par Dieu, M je ne vous crains rien, car Dieu sçait mon bon vouloii*; » si vous estes de par le diable, je vous crains encore » moins. » Et ce disant, il promettait la soumission au roi, et il demandoit à la Pucelle de s'entremettre pour sa grâce ^ » Quelle que fût la fierté de sa parole, il reconnaissait l'autorité de la Pucelle, et il reçut d'elle la mission

* Déposition du duc d'Alençon. — fl^wt. de Jeanne d'Arc, par M. Lebrun des Charmettes.

2 MM. Michaudct Poujoulal. Notice, etc.

3 Uist. de Ricliemont. — Mémoires concernant la Pucelle, collecl. Pelilol, tom. VI lï.

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d'assiéger Beaugency, du côté du pont. Tout obéissait à ce mystérieux génie : il promettait d'être fournis au roi ; elle rassura de sa médiation.

Peu après ia retraite des Anglais, la Puoelle arrivait à Cbinon. On lui fit des triomplies; mais elle ne prenait pas garde à ces témoignages d'honneur et de joie. Sa pensée restait fixe; elleavût une mission, il la fallait accomplir. « Noble dauphin, disait*elle à Charles, ne tenez plus tant et de si longs conseils, mais venez au plus tôt à Reims prendre votre digne couronne. » Le roi se laisse aller à llnspiration; mais d'abord il faut chasser les Anglais des places qu'ils occupent sur la Loire. On fait un nouvel appel à la noblesse. Six mille hommes sont bientôt réunis pour l'expédition. La Pucelle et le duc d'Alençon marchent d'abord vers la place de Jargeau où commande Suffolk en personne. On hésite à faire le siège avec un si petit nombre de combattants. « Ne craignez, dit Jeanne, aucune multitude; car Dieu conduit votre œuvre. » La bergère communique son courage; on commence les attaques. Le duc d'Alençon hésitait pourtant encore : « Ah ! gentil duc, lui dit la Pucelle, qui marchait à ses côtés, as-tu peur? Ne sais-tu pas que j'ai promis à la duchesse, ta femme, de te ramener sain et sauf? » Cependant elle-même fut atteinte au front d'une pierre énorme. Elle tomba, et resta quelque temps comme prosternée au pied de la muraille ; tout à coup elle se releva, criant : « Amys ! amys ! sus î sus ! Nostre Sire a condempné les Angloys : à ceste heure ils sont tous nostres ! » Peu d'instants après SufTolk et ses deux frères, Jean Polie et Guillaume Polie,' furent pris dans la place. Avant que de se rendre à Guillaume Renaud, Sufiblk lui cria : « Es-tu gentilhomme? » Le Français répondit qu'il l'était. « Es-tu chevalier?» Le Français répondit qu'il ne Tétait pas. « Je veux que tu le sois, » dit Suffolk ; et en même temps il s'approcha pour lui donner l'accolade de frère d'armes; et alors il se rendit. Telles étaient encore les mœurs de chevalerie.

Meun et Beaugency tombent peu après. La présence de la Pucelle déconcertait tous les courages : tout fuyait à son approche. Cependant le duc de Belfort avait envoyé de Paris

des renforts considérables; les garnisons de la Loire vont s'unir à ces forces nouvelles. La Rucelle elles vaillants généraux qui l'entourent sont d avis d'atteindre cette armée et de la combattre. On se rencontre près du village de PataL Les Français délibèrent cependant encore s'ils livreront une bataille en pleine campagne, après tant de malheurs qui leur sont présents. « Qu'on aille hardiment contre les Anglois, crioitla Pucelle; sans faille ils seront vaincus. S'ils estoient pendus aux nues, nous les aurons;, car Dieu nous a envoyés pour les punir. Le gentil roy aura aujourd'huy la plus granl victoire quil eut pieça; et m'a dit mon conseil quils sont tous nostres. »

Il en fut ainsi en effet. L'enthousiasme de la Pucelle entraîna l'armée. Les Anglais furent défaits ; deux mille d'en> tre eux périrent dans le combat; le reste s'enfuit et se dispersa. Quelques-uns voulurent rentrer dans la forteresse de Jenville, d'oii ils étaient partis le mâtin ; ils la trouvèrent fermée. La forteresse attendait les vainqueurs.

Cette victoire de Patai sembla décider toute la fortune do Charles VIL Jusqu'à ce moment le jeune roi s'était tenu ou plutôt avait été tenu par ses courtisans loin des événemqnls de la guerre. Alors il résolut de sortir de l'immobilité ; il se mit à la tête d'un corps d'armée, et s'avança jusqu'à Gien. De là il se proposait d'enlever des places qui tenaient encore sur la Loire; mais la Pucelle ne cessait de dire que c'était à Ucims qu'il fallait marcher. Vainement on délibère sur la difficulté d*une expédition par des pays oii les Anglais sont maîtres, et tout hérissés de citadelles et de places fortes ennemies. La mission de la Pucelle prévaut; les troupes sont sûres de vaincre; la sagesse des capitaines est entraînée. On s'aventure dans une guerre pleine de périls, et on Cherche la victoire là où l'on n'aperçoit que la ruine.

Charles VII s'était fait une armée de douze mille hommes; il la passe en revue, renvoie la reine à Bourges, et se met en marche vers Auxerre. Les portes en étaient fermées. La Pucelle voulait entrer de force; les bourgeois présentent une convention signée de la Trémouille, qui leur assure la neutralité mçyennant une somme d'argent. Ils s'offrent

d'ailleurs de fournir des vivres. On accepte le Irailé en murmurant, et l'on s'avance vers Troyes.

C'est à Troyes que s'était fait le traité fatal de spoliation contre Charles Vil. Une garnison d'Anglais et de Bourguignons lenait la place. Les bourgeois cependant n'aimaient point cette domination, etTappariiion du drapeau de France réveilla leur fidélité. Ils eurent des négociations avec le camp; mais la garnison restait maîtresse. Pendant ce temps l'armée souffrit, et des murmures commençaient d'éclater. Les chefs tinrent un conseil oii la Pucelle ne fut point appelée; la plupart conseillaient de retourner à Gien, un petit nombre d'attaquer la place. Le doute était dans les esprits. Un sage vieillard, Jean le Masson, seigneur de Trêves, autrefois chancelier, se leva et dit « qu'on debvoît parler expressément à la Pucelle, par le conseil de laquelle avoit esté entrepris celluy véage ; et que, par adventure, elle y bailleroit les moyens. Quant le roy est parti et qu'il a entrepris ce véage, il ne l'a pas faict pour la grant puissance de gens d'armes qu'il eust, ne pour le grant argent de quoi il fust garny pour payer son ost, ne parce que le dit véage lui fust etsemblast estre bien possible; mais a seulement entrepris le dit véage par l'admonstrementde la dite Jehanne, laquelle lui disoit toujours qu'il tirasten avant, pour aller à son couronnement à Rheims, et qu'il y trouveroit bien peu de résistance, car c'estoit plaisir et volonté de Dieu. » Là sagesse du vieillard entraîne le conseil. On écoute la Pucelle; elle impose aux murmures. Sa foi éclate par des paroles qui raniment les courages. On lui laisse conduire le siège, et elle prépare un assaut soudain. Le 9 juillet, les trompettes donnent le signal ; et à ce bruit les assiégés sont frappés de terreur : ils ont vu la Pucelle rayonnante ^u milieu de l'armée française. Une nuée de papillons tourbillonnaient autour de sa bannière. Ils demandent à genoux une capitulation; la garnison partage cet effroi; les portes s'ouvrent comme par miracle. Le roi entre dans la ville en proclamant un pardon général. L'étonnettient des vainqueurs égalait l'enthousiasme des vaincus.

A cette nouvelle, Châlons s'émeut. Toute la population,

ayanl en tôte son évoque, accourt au-devant de Charles VIL Tous les peuples suivent cette impulsion. La roule de Reims s'ouvre d'elle-même.

C'est dans ce voyage triomphal qu'on vit arriver à l'armée quatre habitants de Domremy qui venaient saluer la pauvre bergère; l'un d'eux, son parrain, était Jean Morel Ce fut une admirable entrevue, et volontiers, en de tels incidents» l'histoire appellerait à son aide la poésie pour peindre des émotions si merveilleuses et si imprévues. Les trois villageois demandaient à la Pucelle si elle n'avait pas peur de se trouver ainsi mêlée aux batailles : « Je ne crains que la trahison, » leur répondit-elle. On eût dit un pressentiment.

Enfin Charles VU arrive à Reims; on le reçoit au bruit des acclamations populaires; toutes les cloches sonnaient; les prêtres bénissaient Dieu ; de toutes parts affluaient les peuples et les chevaliers. La foi publique était ranimée, le patriotisme renaissait; Charles se sentait enfin roi de France.

Il fut sacré avec une grande pompe par Renaud de Chartres, archevêque de Reims. Plusieurs princes du sang royal étaient présents, avec l'élite de la noblesse redevenue fidèle; et, parmi eux, c'était une merveilleuse chose de voir la bergère de Domremy se tenant debout auprès du roi, en habit de guerre, son étendard à la main. Et lorsque l'huile sainte eut coulé sur le front du monarque, elle tomba à genoux devant lui, lui embrassa les jambes, et s'écria, plotant à cauldes larmes : « Gentil roy, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que levasse le siège d'Orléans, et que vous amenasse en cette cité de Rheims recepvoir vostre saint sacre, en moristrant que vous estes vray roy, et celluy auquel le royaulme de France doibt appartenir \ »

La Pucelle disait sa mission finie, et maintenant elle suppliait qu'on la laissât s'en aller à son village de Domremy. L'œuvre de Dieu était faite en elle, et désormais ellesem-

* Mém. concernant la Pucelle d'Orléans. — Petilot, tom. TlIL

262 niS'lt)lRE DB FRANGE.

))lait n'avoir devant les yeux que des images funestes. Adinirable vierge, que la gloire humaine ne tentait pas, et qui ne so voyait plus que comme un instrument brisé. « Moult faisoit grant pitié à tous eeulx qui la regardoient. » C'était tout à Theure une envoyée du ciel; ce n'est plus qu'une pauvre bergère, arrachée de ses champs et vouée au maK heur. Ck3pendant l'esprit de Dieu ne la quittait point, et elle continuait d'étonner le monde par la piété et le sens profond de ses paroles. Quelqu'un lui ayant dit qu'on ne voyait dans les livres rien de semblable à son fait, « Monseigneur (Dieu), répondit-elle, a un livre dans lequel onc^ ques aucua clerc ne lit, tant soit-il parfait en cléricature. »

Toute cette destinée merveilleuse allait changer. La gloire serait pourtant fidèle à la jeune fille, mais la gloire telle qu'elle est sur la terre, mêlée de malheur et de larmes.

Dès que Charles VII fut sacré, il y eut un vaste ébranle^ ment dans les provinces. Çétfort commença à s'étonner et à trembler dans Paris ; il fit renouveler le serment de fidélité à la bourgeoisie^ et il appela de prompts secours d'Angleterre. Le duc de Bourgogne lui-môme lui amena huit cents hommes.

Le roi cependant s'était avancé du côté de Provins. Botfort sortit de Paris avec douze mille hommes et s'approcha de Melun. Il n'avait point le dessein d'ofirir la bataille; il comptait seulement imposer au roi en étalant ses forces. Bientôt il rentrait à Paris, Il y eut alors quelque hésitation dans les conseils du roi. Plusieurs gentilshommes étaient fatigués de la guerre, et voulaient qu'on se retirât sur la Loire. Ce n'était point l'avis de la Pucelle, qui conseillait de profiter de la fortune. On se dirigea sur Paris. Les peuples des villes, les habitants des hameaux et des champs couraient au-devant du roi ; on arriva parmi des cris de joie et de triomphe jusqu'à Dammartin. Le duc de Betfort reparut ; mais le combat fut encore évité. On se fit des escarmouches, puis on se sépara de nouveau. Betfort rentra à Paris; le roi se dirigea vers Compiègne. A son approche la Picardie s'était émue; la plupart des villes se déclaraient.

Pendant ce temps le connétable qui n'avait pu suivre le

HlSTOmiS t)Ë FRANCE. 263

roi, mais qui s'efforçait de venger sa disgrâce par des faits d'armes, s'élait jeté avec peu de forces sur la Normandie. Quelques capitaines l'avaient secondé. Plusieurs places fortes étaient tombées au pouvoir des royalistes, entre autres Château-Gaillard, forteresse formidable, à six lieues de Rouen. Belfort crut urgent de marcher de ce côté; il laissa Paris sous la garde de deux mille Anglais. Louis de Luxembourg, évoque de Témuenne, qui portait le titre de chancelier de France, devait veiller sur la conduite des bourgeois, et prévenir les factions royalistes.

A peine Betfort était parti, le roi quitta Compit^gne, vint à Saint-Denis qui ouvrit ses portes, et parut aux barrières de Paris. On tenta Vassaut parla porte Saint-Honoré. Un boulevard avancé fut emporté, la barrière forcée. Les Anglais fuvaient vers la ville; mais la muraille et le fossé restaient à franchir. La Pucelle donnait l'exemple du courage et de Tardeur. Elle fut blessée comme elle sondait avec sa lance la profondeur du fossé. On voulut remporter; elle s'opiniâtra à rester exposée aux premiers périls. « Elle ne s'en vouloit retourner ne retraire en aucune manière, pour prière et requeste que lui feissent plusieurs. » Chose étonnante ! rhislorien remarque que plusieurs aussi triomphaient de son malheur. Depuis Reims la destinée de la Pucelle était changée. D'affreuses jalousies avaient commencé de naître; et il y avait des chevaliers que cette gloire importunait comme, un remords. Elle-même s'apercevait de ce retour de fortune, et ses voix l'avaient délaissée. C'est pourquoi elle portail à la bataille je ne sais quoi de désespéré qui indiquait le courage de la terre, mais non plus la sérénité du ciel.

Enfin il fallut que le duc d'Alençon ' Vallast quérir et la ramenast lui-mesme. L'entreprise fut abandonnée. On devait compter sur un mouvement de la bourgeoisie. Les agents du duc de Betfort la continrent par la crainte des punitions que Charles VII leur apportait, disaient-ils, au

' M. Michaud dit: le duc d'Anjou. C'est une encur. — Mémoires concernant la Pucelle d'Orléans.

lieu de clémence. On résolut de se replier vers la Loire. Les places conquises restaient gardées par des chefs fidèles; Betfort rentra à Paris. La Normandie resta ouverte aux entreprises royalistes. Laval fut surpris. Lahire s'empara de Louviers. Tout restait prêt pour une autre campagne.

Cependant le roi n'avait cessé de faire effort pour amener à soi le duc de Bourgogne par des négociations ; Jean de Luxembourg avait promis Fintervention de son crédit. Les traités étaient faits; Betfort les rompit par l'intrigue et par l'argent : Luxembourg faussa sa parole, et le duc de Bourgogne rendit ses infidélités plus éclatantes en acceptant le titre de gouverneur de Paris et de régent du royaume. On convint de pousser la guerre plus vivement que jamais contre le roi de France; et en effet, bien qu'on touchât à l'hiyer, il y eut encore des combats acharnés. Les Anglais reprirent Château-Gaillard, mais ils furent repoussés deLagny, L'événement le plus éclatant fut la prise de Saint-Pierre le Moulier par les troupes royales, non loin du confluent de l'Allier et de la Loire. Là parut, avec sa gloire accoutumée, la bannière de la Pucelle.

Décembre 1429. Le roi, pendant le repos de l'hiver, fit un acte mémorable dans l'histoire. « Pour rendre gloire à la haute et divine sagesse de grâces nombreuses dontilavoii plu à Dieu de le combler, parle célèbre ministère de sa chère et bien aimée la pucelle Jeanne d'Arc de Domremy, » il lui déféra la noblesse, à elle ef à sa famille, comprenant dans cette faveur, insigne à cette époque, là descendance féminine de la bergère '. La postérité de la Pucelle devait porter un écu d'or et une épée d'argent à la garde dorée, la pointe en haute férue en une couronne d'or, qu'elle supportait. Déjà, dès le mois de juillet, le village de Domremy avait été déclaré exempt de toutes tailles, aides et subventions, en considération de la Pucelle, à qui il avait donné le jour. Cette exemption fut, dans la suite, confirmée par un édit, et Louis XIII la renouvela deux siècles après. « 11 y a encore, dit le P. Daniel, en divers endroits du royaume, des des-

* Voir le texte des leitres-i^atentes, coUeet. Petilot, tom. VllI,

cendants de cette famille qui mérite bien que Thistolre entre, en sa considération, dans ce détail, par la gloire qu'elle a eue de donner à l'Etat celle qui commença à le délivrer du joug des Anglais. » De nos jours, la noble race de la bergère cache ses derniers débris, avec son écu d'or et son épée d'argent, parmi les autres ruines de la monarchie. Les illustrations modernes ne supportent pas le contact de la vieille gloire; ^aristocratie de Ja pauvre fille qui gardait les brebis de 9on père a fait peur à nos passions d'égalilé. Et aussi nous avons brisé la statue de la bergère, et si on l'a relevée ensuite, nous passons devant elle avec mépris : on dirait une image de superstition. A peine si nous permettons à la cité d'Orléans de se souvenir qu'autrefois elle fut sauvée par la vertu de la Pucelle.

1430. — Cependant Betfbrt redoublait d'activité pour ranimer à Paris la faction anglaise et reprendre les avantages perdus à la guerre. Il renouvela les traités avec les ducs de Bretagne et de Bourgogne, et pour se les enchaîner, il disposait de la France. A l'un il donnait le Poitou, à l'autre la Champagne. Puis, comme il voyait la population parisienne disposée à lui échapper, il résolut de la dompter par la terreur. On parla d'une vaste conspiration qui devait livrer la ville au roi ; Betfort fit arrêter cent cinquante citoyens complices ou suspects : six eurent la tête tranchée aux halles, deux furent écartelés^ plusieurs furent jetés à la rivière, quelques-uiis périrent dans les supplices de la question ; les autres se rachetèrent à prix d'or. Ces énormités firent trembler le peuple; mais le sceptre anglais n'en était pas affermi.

D'un autre côté paraissaient vers la Savoie des ligues qui pouvaient avoir du péril pour Charles VU. Le duc Amédée VIII avait été quelquefois médiateur entre Charles VII et le duc de Bourgogne; quand il vit ce dernier engagé dans le parti de Betfort, il fut tenté par la môme fortune. L'or anglais avait peut-être pénétré jusqu'à lui ' ; et voyant aussi la spoliation du royaume se faire sous les auspices du duc de Betfort, il chercha sa part des dépouilles. 11

' Le P. Daniel.

convint avec Louis de Châlons, prince d'Orange, de déta ciier par les armes le Dauphiné de la France ; puis le partage se ferait entre eux. Le prince d'Orange aurait Vienne et ses dépendances, et le due de Savoie se contenterait de Grenoble et de ses montagnes. A cet effet, il envoya quelques troupes au prince d*Orange, pour commencer celte espèce de pillage public. Heureusement il se trouva là un vaillant capitaine, Raoul de Gaucour, qui avec quelques iidéles tomba sur la petite armée du prince d'Orange, du côté d'Anthon, et la détruisit. Le prince d'Orange se sauva en se jetant dans le RhOne. Ses historiens disent que ce fut par un miracle. Gaucour poursuivit ses succès; il s'empara de toutes les terres du prince d'Orange. U fallut que le pape et le roi de Sicile, comte de Provence, se ilssent suppliants pour obtenir la paix. Le prince d'Orange promit de servir le roi contre le duc de Bourgogne. Peu à peu se relevait le drapeau de France.

Il y avait pourtant des alternatives encore : Sens et Melun s'étaient déclarés pour le roi ; mais Soissons et Choisy-^sur- Oise tombèrent aux mains du duc de Bourgogne ; pnis la Pucelle reparut aux combats.. Près de Lagny on la vit aux prises avec un fameux capitaine bourguignon nommé Franquet d'Arras; elle le vainquit et lui fit trancher la tête. Enfin, après des succès divers de cette sorte, vint le siège mémorable de Gompiègne. Là se devait fatalement achever la carrière militaire de la Pucelle. •

Le duc de Bourgogne assiégeait la ville avec les comtes de Suffolk et d'Arondel, et Jean de Luxembourg; le sire de Flavy la défendait. La Pucelle vint à son aide, et sa présence remplit de courage et de confiance les habitants. Le jour même elle fit une sortie sur le quartier de Luxembourg, tout pliait devant elle. Elle pénétra jusqu'au quartier de Bourgogne ; mais c'étaient là des témérités. Dans sa retraite toute l'armée se précipita sur elle; deux fois la Pucelle s'arrêta, et à l'aspect de sa bannière tout fuyait au loin. Cependant le péril était grand pour elle, à cause delà multitude des assaillants. On la vit du haut des murs dans cette lutte inégale, et aussitôt les cloches sonnèrent dans la

ville pour avertir tous les guerriers, chevaliers et soldats, de voler à son secours; mais nul ne venait. Quelques histoires racontent que Flavy abandonnait l'héroïne à dessein, et que môme il avait fait fermer la porte de la ville de ce côté. On hésite à redire cette énorme accusation *, bien qu'elle paraisse expliquée d'avance par les monstrueuses jalousies que la pauvre Pucelle avait excitées au cœur de quelques chevaliers. La plupart des traditions se contentent de dire que dans cette retraite laborieuse elle tomba de son cheval, et fut obligée de se rendre à Lyonnel, bâtard de Vendôme- Celui-ci la remit à Jean de Luxembourg,

Ici l'intérêt devient lugubre, et ce n'est qu'avec des larmes que l'histoire dit la fin de ces drames.

La prise de la Pucelle fut une victoire. A Paris on chanta le Te Deum; princes, chevaliers et soldats coururent voir la pauvre captive, celle-là qui naguère semait la terreur. La plupart la maudissaient comme une magicienne, et déjà autour d'elle grondaient d^abominables murmures ; les plus généreux se contentaient de voir avec joie la cause de Charles VU atteinte par un échec qui lui ôtait le glaive étrange qui l'avait relevée. La fortune allait changer, et la f^fcction anglaise et bourguignonne se revoyait maîtresse du royaume entier.

Telle fut la première émotion ; on n'alla pas tout d'abord çiux pensées sinistres, ou bien on en contint l'expression.

Toutefois l'événement ne suivit pas l'espérance. Le comte de Vendôme alla faire lever le siège de Compiègne par une victoire. Plusieurs places se rendirent. Xaintrailles battit les Anglais à Germini. La campagne se terminait à Thonneup des armes de France.

1431. — L'année suivante s'ouvrit par de nouveaux succès. Barbazan, avec trois mille hommes, battit à la Croisetle, près de Châlons-sur-Marne, une armée de huit mille

' Voyez les Mém, de Duclerq. Le P. Daniel nié le fait. — Flavy, du reste, périt tra^qaemeu.t : « Son barbier lui coupa la gorge par ordre de sa femme, et celle-ci l'acheva en Tétouffant. Un des griefs quecette dame reprochaità son mari , était la captivité delaPucelle. » Notice de MM. Mlchaud et Poujouiat.

Anglais et Bourguignons. Partout le drapeau du roi reprenait l'avantage.

Un incident malheureux se mêla à ces victoires. La succession de Lorraine était en ce moment disputée entre René d'Anjou, frère du roi de Sicile, comte de Provence, et Antoine de Lorraine, comte de Vaudemont. Le duc de Bourgogne s'était déclaré pour le comte de Vaudemont; Charles VII prit la cause de René. Barbazan avait conduit quelques auxiliaires à René, qui, s'étant fait une petite armée, alla assiéger la yille de Vaudemont. Le comte avait levé des troupes dans la Bourgogne et dans la Picardie. Les deux prétendants se rencontrèrent à Bullégneville. René se croyait déjà vainqueur, et vainement Barbazan le voulut retenir : il se fit battre ; Barbazan fut tué. La guerre ne pouvait aller plus loin. Quelque temps après, la possession paisible de la Lorraine était assurée au iils de Vaudemont par son mariage avec Yolande, fille de René.

Betfort exalta cette victoire comme une compensation de grands revers; mais la fortune dqla guçrre lui échappait ; il chercha d'autres succès. Il avait fait venir le roi d'Angleterre, qui depuis quelques mois se tenait enfermé à Rouen, comme s'il se fût défié du trône resté vide au château du Louvre. On lui inspira, pour premier usage de sa puissance, de tirer vengeance de la Pucelle, dont le glaive avait brisé son sceptre.

Alors on prépara de longue main le procès de l'héroïne; et c'est ici un ordre de récits que, à mon grand regret, je ne pourrai que toucher, à cause de la concision de la présente histoire. Et, d'ailleurs, comment choisir dans cette procédure mémorable, monument de méchanceté et de gloire, de haine et d'innocence, témoignage de l'iniquité barbare des juges et de la sainteté naïve de la victime? L'ensemble de ces pièces d'interrogatoires et de jugements doit être lu par ceux qui veulent savoir le fond de cette mystérieuse mission de Jeanne d'Arc. On dirait quelques pages des actes des martyrs, avec plus d'habileté dans la haine, plus de science dans l'inquisition, plus de raffinement dans la procédure. Chose monstrueuse ! Tuniversito

de Pari^ hâtait le procès contre la pauvre fille, dont sesdocteurs faisaient une sorcière; ils étaient avides d'un bûcher. Or, la magie était un crime puni par le feu, et les docteurs étaient assurés que la Pucelle pactisait avec les démons. Ils adressèrent une requête au duc de Bourgogne et des lettres à Jean de Luxembourg, à l'effet d'obtenir que Jeanne fût au plus tôt livrée à la justice, attendu que toute la chrétienté serait en grand péril si elle sortait de sa captivité sans convenable réparation pour ses méfaits innumérahles, pour Voffense par icelle femme perpétrée envers notre doux Créateur et la foi ^

Pierre Cauchon, évoque de Beauvais, vint en aide à Tardent désir de l'université; et il fit aussi sa réquisition aux princes souteneurs du sceptre étranger. L'infortunée captive avait le pressentiment de ses dangers; elle tremblait . que Jean de Luxembourg ne la livrât aux Anglais. Cette idée était pour elle une cruelle angoisse. Jean ne parut pas d'abord disposé à remettre sa prisonnière aux mains de se^ mortels ennemis, « dont le roi d'Angleten*e étoit bien mal content. » Mais on parla de rançon. L'évéque de Beauvais, le graAd casuîste du parti étranger, demandait l'application des lois de la guerre, en vertu desquelles le roianglais pouvait racheter un prisonnier, fût-il le dauphin ou le roij en payant ^ vue fois pour toutes, une somme de 10,000 francs au preneur, La Pucelle fut donc payée i 0,000 francs. Ajoutons, pour tempérer l'odieux de ce trafic, que la femme et la sœur de Jean de Luxembourg disputèrent tant qu'elles purent la pauvre captive à l'infamie des persécuteurs; elles la consolaient parleurs soins et leurs caresses, et elles lui avaient ainsi fait aimer sa prison de Beauvais. Mais lorsqu'elle sut qu'elle devait être livrée aux Anglais, la douleur fut plus forte que son courage; elle tenta de s'évader, en sautant du donjon où elle était enfermée; elle se blessa, on la crut morte; mais peu après on put la remettre saine et sauve aux Anglais, qui la convoitaient pour les voluptés de leur colère.

' Notice de MM. Michaud et Poujoulat. — Voyez les diverses coUect. et l'ouvrage de M. L. des Gharmcttes.

270 HISTOIRE DE FBÂNGE.

Le jeune Henri VI était venu à Paris. De là on lui fit ordonner le commencement du procès.

Il était important à la politique de Betfort d'opposer à Tentraînement des peuples qui considéraient la Pucelle comme une inspirée une^sentence d'Eglise qui la condamnât comme une magicienne* Par là la cause de Charles VU devait perdre, croyait-il, sa popularité. Ce qui est étrange, c*est rimmobilité de Charles VII en présence de ces apprêts de punition furieuse contre celle qui l'avait sauvé '. Nulle négociation ne fut ouverte, nulle démarche ne fut tentée pour sauver Jeanne par une rançon. On venait de voir Xaintrailles, vaillante épée, surpris dans une embuscade près de Beau vais et puis relâché par Talbot, en souvenir de la manière dont lui-même l'avait traité prisonnier après la bataille de Patai. Les échanges n'étaient pas rares, et d'ailleurs l'argent pouvait aussi racheter la captivité. L'histoire s'attriste à la vue de l'inerte indifférence* du monarque^ à moins que ce ne soit une suffisante apologie de dire qu'il se sentit impuissant à arracher la victime à des juges qui s'annonçaient comme vengeurs de la foi et de l'Eglise ; ou bien était-ce un sacrifice qui dût achever la mission de Jeanne ? La méchanceté des hommes n'en reste pas moins criminelle et leur ingratitude maudissable.

On conduisit la Pucelle à Rouen. Là était le tribunal qu'on lui avait fait. L'évêque de Beauvais est la figure odieuse de ce drame. C'est celui qui mène tout. Le siège de Rouen étant vacant, il se fait donner juridiction par le chapitre, et puis il dirige l'instruction comme un homme avide d'arriver au supplice.

Le procès dura quatre mois. Jean le Maistre, vicsdre de Jean Gravèrent, inquisiteur de la foi en France, servit d'auxiliaire à Pierre Cauchon. Il avait hésité d'abord; on le domina par la peur des Anglais. Six docteurs de l'université de Paris vinrent aussi en aide au terrible évoque. Deux docteurs en médecine furent appelés ; ils refusaient l'ef-

' C'est là remarque de MM, Michaud et Poujoulat dans leur admirable notice. C'est aussi c«lle du D. Lingard.

froyable office pour cause de leur ignorance des lois; on leur fit entendre quMIs auraient à se repentir d'être venus à Rouen, Ils se soumirent. Betfort n'avait Voulu que des Français pour juges : c'était une apparence de liberté; mais on les dominait par la terreur. Peut-être aussi le fanatisme de quelques-uns était sincère. Un seul Anglais siégea dans le tribunal funeste. Soixante assesseurs avaient voix consultative.

Dès Touverture des interrogatoires il fut aisé de voir qu'on ne cherchait pas l'iunocence, mais que déjà on était assuré du crime. la pauvre fille était chargée de fers dans sa prison, et elle arrivait ainsi enchaînée devant cet appareil inusité de justice; mais elle gardait un calme touchant et pieux, répondant avec naïveté à des questions infernales, et déconcertant la fureur parle bon sens de ses paroles. Elle racontait ses inspirations avec simplicités ne se doutant pas que ses récits devenaient des griefs dans la pensée des juges. Tout se transformait en accusation ; si elle disait que ses voix ne lui avaient rien inspiré que de saint, et qu'elle en laissait le jugement à Dieu, on s'écriait qu'elle était hérétique; si ses explications étaient ombarrasséesi, un vaste murmure partait de tout ce prétoire acharné. Troublée par ce désordre, la Pucelle appelait le jugement du pape ; les juges n'étaient que plus furieux. Nul conseil ne guidait l'accusée ; son âme s'épanchait toute naïve devant ces âmes noires et vendues. « Beaux seigneurs, faites l'un après l'autre ! » disait-elle avec simplicité lorsque mille questions se croisaient sur elle. Pourtant il se trouva un assesseur qui eut le courage de protester contre cette forme de justice ; il osa dire, entre autres choses, que c'était une violation de la justice de faire juger Jeanne par des hommes du parti contraire au sien ; et puis elle avait été déjà examinée à Poitiers par le clergé de Charles, ayant à sa tête l'archevêque de Reims, métropolitain de l'évéque de Beauvais; c'était donc troubler toute la juridiction ecclésiastique. Cet assesseur se nommait Nicolas de Houpeville; l'histoire doit garder ce noble nom, et elle doit aussi garder celui de l'appariteur Jean Massieu, qui conduisait l'accueéc

272 ^ HISTOIRE DB FRAPiCE.

de la prison à sesjuges^ et souvent par des signes tâchait de lui inspirer de bonnes réponses. L'évoque de Beauvais menaça le traître appariteur de lui faire boire de l'eau plus que de raison. Cependant le doute troublait appareimment quelques âmes; on appela un docteur nommé Pierre Lohier, qui se trouvait à Rouen, pour le consulter sur la procédure. Pierre Lohier décida dans le sens de Nicolas de Houpeville ; mais la haine trouva des raisons contraires. Les consciences furent calmées, et Ton passa outre.

Tout devenait un crime à la Pucelle : ses visions, Tarbre des fées, son armure d'homme, sa bannière blanche, son nom môme de Pucelle ajouté à son nom de Jeannette, ses combats, sa présence à.la cour de Charles VIl,ses révélations, sa vie entière de sainte et d*héroïne. Puis on Tinterrogeait comme un docteur sur les dogmes de la Foi, sur lagrâce^ le plus profond de tous; si bien qu'une voix se fit entendre dans le formidable tribuq.al : C^est trop ! mais Vévêque de Beauvaîs insistait furieux; et cette thèse donna lieu à une admirable réponse. On lui demandait si elle se croyait en la grâce de Dieu ! « Si je n'y suis pas, Dieu veuille m'y admettre, dit-elle, et si j'y suis. Dieu veuille m'y conserver ! »

Plus ses réponses étaient raisonnables et saintes, plus la procédure s'imprégnait de colère. L'innocence éclatait; il fallait l'accabler. Et pourtant il y avait là des Anglais qui parfois laissaient échapper leur admiration pour la pauvre fille, u Je voudrais que cette femme fût Anglaise, » s'écria un chevalier en l'entendant parler de batailles comme eût fait, non point un saint, mais un ange. Elle avait de mystérieuses et' célestes paroles sur la guerre, ce pi'ofond mystère. « Et mon Dieu ! qui de nous n'a pas vu la guerre ? mais de si tristes choses parlons doucement et à voix basse \ » On s'étonnait qu'il y eût des hommes capables de trouver des crimes en cette vie qui semblait ne pas appartenir à la terre.

L'interrogatoire tourna longtemps dans son cercle; nul

^ Je suis le sens donné par MM. Michaud et Poujoulat aux paroles de la Pucelle.

HISTOIRB DB FRANCE. 173^

crime n'en sortait. Rien n'était pur comme cette foi, rien n'était français comme ce courage, rien n'était chrétien comme cette résignation et cette espérance. On essaya des moyens odieux de police ; un des assesseurs^ Nicolas Loiseleuî, s'en alla trouver la Puceile dans sa prison, pour luiinsinuer des moyens de défense qui en auraient fait une rebelle contre l'Eglise* La simplicité de la bergère fut plus forte que ce génie d'université. Enfin les armes et l'étendard de la Pucelie furent à leur tour accusés.

» Quelles armes o€FHte&-vou8 à Saint-'Denîs ? -- Un blanc harnais entier pour un homme d'armes, avec une épée gagnée devant Paris. — Â quelle fin offrîtes- vous ces armes ? — Par dévotion, ainsi qu'il est accoutumé par les gens d'armes quand ils sont blessés. — Etait-ce pour qu'on les adorât ? ^ le les cirais à Saint-Denis, parce que c'était le cri de France. — Pourquoi les cinq croix sur Tépée trouvée à Sainte-Catherine de Fierbbis ? —Je l'ignore. — Sur quel modèle avez^vous fait peindre les anges en votre étendard ? •>— Diaprés les images qui sont dans les églises. — Disiezvous à vos gettô d'armes qu'en vertu de votre étendard vous gagneriez les batailles ? — Je leur disais qu'ils suivissent mon étendard, et que Dieu les aiderait. — - L'espérance de la victoire était-^elle fondée sur vous ou sur votre étendard ? — Sur Notre-Seigneur. ^ Que signifiaient ces mots retracés sur votre étendard : Jesus^ Maria f — Les clercs l'avaient ainsi écrit. — Pourquoi votre étendard fut-il plus^ porté que les autres en l'église de Reims ? — Il avait été a

LA PEINE, c'était ftlEN RAISON QU'lL FUT A L'hONNEUR. »

Ici la plume de l'histoire s'arrête comme brisée. Cest cette admirable fille que les juges condamnèrent comme atteinte et convaincue de blasphème contre Dieu, d'idolâtrle^ de magie, de sdiisme, d'erreurs dans la foi, de péché contre la bienséance de son sexe, ayant pris des vêtements d'homme avec des armes pour se mêler aux gens de guerre.

Sur quoi, après avoir pris l'avis des docteurs de Paris, le vicaire de l'inquisiteur, le cardinal d'Angleterre, les évoques de Beau vais, de Thérouanne, de Noyon, de Bayeux T. nis 18

de Warwiok ; les abbés de Fécamp, de Juraiége, du Bec, de Saint" Michel et les autres juges la déclarèrent hérétique et excommuniée, et la livrèrent au bras séculier.

Tout marchait à un dénoùment sinistre. Cependant il y «ut encore des incidents monstrueux d'ignominie. On fit de longs efforts pour arracher à la Pucelle une abjuration de ses hérésies prétendues, et on tendit des pièges à son innocence. Longtemps elle lutta par la naïvelé de ses réponses; puis révêque de Beauvais Tenlaça dans ses mille perfidies, et à la fin on lui présenta une rétractation à signer d'une croix. Elle hésita, ne sachant trop ce qu'elle allait faire. Entre ceux qui lui conseillaient de signer, il y en avait qui par là voulaient l'arracher au supplice, d'autres comptaient sans doute le justifier davantage. Tant de conseils, la formidable impression du bûcher peut-être, entraînèrent l'infortunée. Elle appoàa sa croix sur la rétractation qu'on lui avait faite. Alors on là releva de l'excommunication, et on la condamna à une prison perpétuelle pour y pleurer ses péchés. Les passions anglaises perdaient le spectacle d'un supplice atroce; mais Jeanne, à peine revenue à elle dans sa prison, leur rendit cette joie perdue ; elle sentit qu'elle avait manqué à sa mission en se désavouant elle-même ; et puis elle se vit comme un jouet de SCS geôliers; la honte pesait sur elle. Cet habit de femme qu'elle avait repris sembla lui révéler sa faiblesse; et enfin la crainte de Toutrage entra dans cette àme chaste, et déjà elle s'était vue exposée à l'insulte d'un millourt d'Angleterre, Elle reprit ses vêtements d'homme. A cette nouvelle, un cri part vers la multitude : Elle est rechue ! et d'autres voix s'écrièrent : Elle est prise ! elle est prise ! C'était l'espérance du bûcher qui éclatait en vociférations barbares. L'évêque de Beauvais court à la prison de la Pucelle. Elle accuse ses geôliers qui l'ont maltraitée, et elle a repris ses vêtements comme une défense contre leur fureur. Ensuite elle ajoute que ses voix lui ont reproché d'avoir fait injure à Dieu en désavouant ce qu'elle avait fait et dit au nom de Dieu et de ses saints ; et du reste, disait-elle, elle n'avait pas entendu révoquer ses révélations, et elle

n*avait signé l'abjuration que par la crainle du bûcher; mais aujourd'hui elle aimait mieux la mort que les tortures de sa prison.

Tout allait bien ! L'évêque sortit de ïa prison en disant ces mots en anglais au comte de Warwick : FareweU^ [areîvelly et ils allèrent d'échos en échos remuer la populace avide d'un supplice infernal. Bientôtla Pucelle fut déclarée relapse, et dès le jour suivant le bûcher s'éleva sur la place du Vieux-Marché. Pendant ce temps, frère Martin l'Advenu, qui avait assisté au procès, et qui avait eu des paroles de consolation pour la Pucelle, allait remplir auprès d'elle le dernier et le plus formidable office du prêtre chrétien. Il lui annonça sa mort, et l'exhorta à s'y préparer. Cette scène fut déchirante; puis la piété vainquit la douleur ; la Pucelle se confessa, et frère Martin obtint qu'on lui portât la communion. C'était une contradiction à la sentence qui déclarait la Pucelle hérétique, mais l'évêque de Beauvais n'y prenait pas garde; et puis la conscience du juge n'était pas très-assurée de sa justice. On laissa les prêtres de la paroisse voisine porter ÏEnchsifisiie mouUsolemnellement à la dite Jeanne\ chantant litanies et disant : Priez pour elle. Un autre prêtre, frère Tsambart la Pierre, qui avait été assesseur au procès, vint aussi porter ses dernières paroles de piété et de courage à la pauvre fille. Quelques amis se déclaraient, et dans la ville il y avait de secrètes larmes qui coulaient pour elle; toute Tattention de la haine se portait vers le bûcher.

Le 30 mai, à neuf heures, un char traîné par quatre chevaux entra dans la cour du château. La Pucelle est encore dans sa tour avec frère Martin l'Advenu et frère Isambart la Pierre, recueillie, fondant en larmes, attendant la mort. Jean Massieu l'appariteur, cet autre ami de Jeanne, est celui qui va la quérir pour fa conduire à ses bourreaux , comme il l'avait déjà conduite à ses juges. Ce fut la plus touchante scène du drame. Le silence était profond. La Pucelle s'en alla monter sur le char; ses trois amis la suivaient. On avait inscrit sur la mitre de l'inquisition ces mots effroyables : apostate^ hérétique , sorcière. La malheureuse porlaitjset

écriteau sur sa tête ; elle était couverte d'une longue robe de deuil, et en cet appareil elle s'acheminait vers le supplice. Huit cents hommes de guerre armés de haches, de glaives et de lances suivaient le char.

La multitude était immense. La haine à ce moment semblait désarmée. Le char traversait lentement ces flots de peuple, et la Puceile, pourquoi ne pas le dire? la Pucelle pleurait! L'affectation du courage est souvent une lâcheté, et, au temps d'Homère comme au moyen âge , les larmes coulaient volontiers des yeux des héros. La Pucelle avait ses souvenirs de famille , elle avait aussi ses souvenirs de gloire; et enfin se voyant elle-même, jeune fille de dixneuf ans, en face dti bûcher, n'avail-elle pas des pleurs à laisser tomber sur sa pauvre vie, mêlée de faveurs mystérieuses et de tristesses ineffables. Ceux qui lui ont reproché sa faiblesse ne savaient pas grand'chose de rhumanité. À force de philosophie, on arrive souvent à Tignorance, et souvent encore à Tinsensibilité, qui est pire.

Au reste, Jeanne ne fut pas seule attendrie, et déjà se voyait sur la plupart des visages une expression de pitié que les juges n'avaient pas attendue. Au milieu de cette marche lente, tout à coup un homme fend la fqule à grand bruit : c'est celui-là môme qui avait été employé à d'odieux rôles de police auprès de la Pucelle dans sa prison, Nicolas Lolseleur. 11 pénètre au travers des gardes, et arrivé auprès du char il s accuse à haute voix, et demande pardon à Dieu et à la Pucelle. Les plus furieux voulaient le déchirer ; le comte de Warwick fut obligé de le sauver. Ainsi on arriva sur la place fatale. A la vue des apprêts du supplice, Jeanne se troubla. On allait lui lire sa sentence; la force lui revint. D'abord elle tomba à genoux, se mit en prières, invoquant Dieu, la sainte Vierge et les sainls; puis , s'adressant au peuple qui se pressait autour du char, elle le conjurait de prier pour elle, demandant merci pour le mal qu'elle avait pu faire, et pardonnant celui qu'on lui avait fait. A ce moment tous les cœurs furent brisés; ]es juges et les prélats furent provoqués à grands pleurs, tous ceux qui la voyaient plouroient à chaudes larmes; le cardinal et plusieurs Anglais

HISTOIRE DE FRAKGE. 277

furent contraints de plourer aussl^ et en avaient très-y rande compassion, Jeanne pria les prêtres qui étaient là de dire une messe pour le salut de son àme ; et dans ce moment solennel e\\G n'oubliait pas le roi de France , et elle déclarait que ses faits et dits ne devaient pas retomber sur lui^ soit qu'elle eût bien ou mal fait.

Alors révoque de Beauvaîs vint lire la sentence à 1 infortunée. 11 n'y avait là rien de nouveau ; Jeanne était vouée au supplice. Ilétait triste qu'un évoque s'en vint se môlerle plus possible au fatal office des bourreaux. Toutefois la sentence ecclésiastique ne faisait que livrer V hérétique, la ma^ gicienne relapse à la justice séculière, «laquelle nous prions, ajoutait-elle, de te traiter doucement et humainerai^t, soit en perdition de vie ou d'aucuns membres. »

Mais il n*y eut pas d'autre sentence. Le crime était suffisamment avéré pour la justice séculière, à savoir pour la baine des Anglais, ou plus encore |>eut-être des Français , serviteurs de leur sceptre. Après cela, il ne resta plus à la Pucelle qu'à receveur les dernières paroles d'adieu des pa*êtres fidèles qui ne l'avaient pas délaissée^ Elle demanda une croix; un Anglais lui en fit une avec son bâton qu'il rompit en deux morceaux^ elle la prit três-dévoiement et mit icelle croix en son sein; puis on lui porta un crucifix d^unc* église procliaine , et elle l'embrassa moult étroitemetU et longuement.

Pendant ce temps les capitaines qui étaient là pour être témoins à Belfort du supplice de la Pucelle exprimaient leur impatience. « Comment ! prêtre, dirent-ils à Jean Mas* sieu, nous feras-tu dîner ici ?» Et ils appelaient le maître de Vœuvre, disant : Fais ton office ! Alors le bailli de Rouen vint achever cette tragédie par ces paroles : Mène-la, mène-la >

Tout devint violent et atroce. Deux sergents d'armes, suivis d'hommes d'armes, allèrent avec brutalité enlever du char la Pucelle qui toujours priait Dieu. Et alors encore quelques regrets lui échappèrent : « Rouen , s'écrîait-elle , seras tu ma dernière demeure? » On la conduisit au bûcher. Les bons frères Martin et Isambartne la quittèrent pas. Elle

remit la croix à Tuii d'eux, afin qu'il la lui montrât élevée, et que sa vue lui donnât des forces pour supporter le supplice. En môme temps Martin continuait à lui jeter ses paroles d'exhortation et de piété ; c'est elle qui l'avertit de s'éloigner, à cause des flammes qui commençaient à s'étendre. L'évoque de Beauvais osa s'approcher de cet aflfreux théâtre de tortures. « Hélas ! je meurs par vous, lui dit-elle; car si vous m'eussiez donnéeen garde aux prisons deVEglise, je ne serais pas ici. » A ce moment encore on lui demandait de se rétracter; elle se contentait dédire: «Ah! Uouen , j'ai bien peur que tu n'aies à souffiir pour ma mort. »>

Peu à peu la ûamme montait vers la victime. Alors se purent voir les joies infernales et les douleurs pieuses. La plupart des yeux étaient pleins de larmes, mais aussi quelques figures étaient riantes. \\y avait là comme toujours de ces âmes noires qui s'épanouissent aux tortures. On avait ordonné que le supplice fût lent; et on avait construit sur le bûcher même un échafaudage de plâtre sur lequel la victime était enchaînée. Les flammes ne l-atteignirent que par degrés. C'est à ce raffinement de haine anglaise que souriaient quelques âmes féroces. Mais le bovrreàu en était marriy et ayait grande compassion de la forme et manière cruelle dont on la faisait mourir. Enfin elle fut enveloppée par le tourbillon de fumée et de flammes; et sa dernière prière était une seule parole , Jéstùs ! C'est en poussant ce cri qpi'elle expira. Quelques spectateurs dirent avoir vu ce nom de Jésus sortir en lettres resplendissantes des tourbillons de flammes; d'autres crurent voir une colombe qui montait aux cieux. Telle fut la mort de Jeanne d'Arc. Il fallut après cela satisfaire la curiosité officielle de ceux qui présidaient à cette œuvre de justice atroce. Us firent reculer la flamme, et «< Jeanne fut vue avec sa robe arse; et tous les secrets qui peuvent être ou doivent être en femme pour ester les doutes du peuple. » Puis on ramena le feu ; le corps fut brûlé, et par ordre du cardinal d'Angleterre ses derniers restes furent jetés dans la Seine. Un tombeau manqua à la sainte bergère, l'une des grandes gloires de la patrie.

HISTOIRE DE m ANCE . '279

La cité de Rouen resta comme frappée de stupeur. Celle affreuse barbarie était un présage sinistre, et Veffroi du peuple se leva comme un pressentiment et une menace devant le pouvoir qui avait trouvé de tels juges et une telle justice'.

1 Pour De pas interrompre mon récit, je n'ai pas'fait de citations. EUes étaient inutiles. On voit que j*ai suivi les collections de mémoires, pièces, interrogatoires, etc. Le temps viendra où l'histoire pourra s'écrire sans indication des textes; elle y gagnera de la liberté; mais l'historien sera tenu d'avoir de la conscience, chose plus difficile peut-être que l'érudition, et surtout que le semblant de l'érudition.

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