LE CONSULAT (10 NOVEMBRE 1799-18 MAI
Constltation de l'an VIII. —* Sîéyès, qui avait fait, ' avec Bonaparte, le 18 brumaire, tenait une constitution toute
1. Mignet, Éloge de M. Gérando. — Bemarques diverses.— Sous le Directoire, secte nouvelle, les théophilanthropes, dont la Réyeillière-Lepeaux est le chef; établissement à Paris du Conservatoire des arts et métiers en 1798; première exposition des produits de l'industrie, 210 exposanjLs (septembre 1798) ; organisation de PÉcole polytechnique (1797); rétabHssement de l'impét du sel à raison d'un sou par livre (1799).
2. Principaux ouvrages à consulter : Histoire du Consulat ei de VEmpire^ par M. Thiers; u{., par Lacretellej Histoire de la France et t^e Napoléon Bonaparte^ de 1797 a 1815, par Thibaudeau ; Histoire de France depuis le
prête; il la proposa. Elle était fort habilement calculée pour concilier la république et la monarchie, de manière à n'avoir ni les agitations de l'une ni le despotisme de Pautre. Mais ses rouages trop compliqués ne convenaient ni à la société de ce temps-là, pressée de se sentir gouverner, ni au général Bonaparte, qui avait le génie et la force nécessaires pour tirer la France du chaos. Le plan de Siéyès fut donc aban» donné, du moins en ce qui regardait Porganisation du pou-> voir exécutif, qui était le point capital, et le 15 décembre 1799 la constitution de Tan viii fut promulguée.
La mode des choses romaines durait encore. On eut des consuls, des sénateurs, des tribuns, des préfets, et bientôt on aura un empereur. Les consuls étaient au nombre de trois, élus pour dix ans et rééligibles, mais le premier avait seul toutes les prérogatives du pouvoir ,les deux autres n^avaient que voix consultative. Ces trois consuls furent Bonaparte, ^ambacérès et Lebrun.
Conseil d'État, Trlbunat, Corp* lén^lslatlf. — Dans les trois constitutions de la Constituante et de la Convention,le pouvoir exécutif avait été subordonné au pouvoir législatif. Cette fois le contraire arrivait. Les lois, préparées, sur Tordre des consuls, par un Conseil d* État ^ dont les membres, nommés par les consuls, pouvaient être révoqués par eux, étaient discutées par le Tribunat, composé de 100 membres, votées ou rejetées par le Corps législatifs qui comptait 300 députés. Le tribunat exprimait sur les lois faites ou à faire, sur les abus à corriger, les améliorations à introduire, etc., des vœux que le gouvernement prenait ou ne prenait point en considération. Quand une loi, après l'examen des tribuns, était portée au Corps législatif, où trois conseillers d'État, orateurs du gouvernement, devaieni la défendre, trois orateurs du Tribunat venaient ou la soutenir ou la combattre. Aucun membre du Corps législatif n'avait le droit d'intervenir au débat. Ils votaient en silence, comme un grand jury national, sur une cause contradictoirement débattue.
Ainsi, par défiance du pouvoir exécutif, la Convention l'avait divisé en créant cinq directeurs , par défiance du pouvoir
18 brumaire, par M. Bignon; Histoire des cabinets de V Europe pendant le Consulat et V Empire^ par M. Armand Lefebvre ; le Mémorial de Saint- Hélène^ et les OEuvres de Napoléon ; les Mémoires et la correspondance du roi Joseph ; Correspondance de Napoléon : Napoléon ou Hecuetl par ordre chronologique de ses Lettres, DiseourSf etc., par Kermoysan.
législatif, la constitution de Pan viii le divisait, en donnant rinitiative des lois au gouvernement, la discussion aux tribuns, le vote aux législateurs.
I^e Menât conservatenr. — Un corps fut placé entre les deux pouvoirs législatif et exécutif, le Sénat consirvateur composé de 80 membres nonmiés à vie. Il veillait au maintien de la constitution, jugeait tous les actes contraires à la loi organique, et choisissait sur la liste nationale les membres du Tribunat et du Corps législatif.
Le pouvoir électoral subsistait, mais transformé. Tous les Français âgés de vingt et un ans accomplis et inscrits sur les registres publics étaient électeurs ; les électeurs de chaque arrondissement communal choisissaient un dixième d'entre eux pour dresser une liste de notabilités communales, et c'est dans cette liste que le premier consul prenait les fonctionnaires publics de Parrondissement. Les citoyens portés sur la liste communale nommaient un dixième d'entre eux pour former la liste départementale; dans laquelle le premier con-* sul choisissait les fonctionnaires du département. Les élus de la liste départementale formaient d'un dixième d'entre eux la liste nationale. Tous ceux qui y étaient compris pouvaient être élevés aux fonctions publiques nationales. C'était dans cette troisième liste de notabilités que le Sénat allait prendre les membres du Tribunat et du Corps législatif. Les assemblées, qui discutaient et votaient les lois, étaient donc le produit d'une élection à quatre degrés. On n'avait qu'un simulacre de gouvernement représentatif, et les moins clairvoyants pouvaient reconnaître la dictature derrière cette ombre transparente de la liberté.
Les sénateurs avaient 25 000 francs de dotation annuelle, les tribuns, 15 000; les législateurs, 10 000.
Soumise à l'approbation du peuple, la constitution de Pan VIII fut acceptée par 3 011 107 suffrages contre 1567.
Réoi^aiiisatioii administratiYe. — Pour achever l'œuvre de la constitution, de nombreuses lois organiques étaient nécessaires ; le premier . consul se hâta de les proposer au Tribunat et au Corps législatif. Une des plus importantes fut celle qui constitua le département à l'image de l'État luimême. Les départements étaient administrés par des directoires électifs, sur lesquels le pouvoir central avait peu d'action et qui eux-mêmes n'agissaient point ou agissaient mal; il fît revivre les intendants sous le nom romain de préfet,
et concentra dans les mains de ce fonctionnaire qui releva directement du ministère de Tintérieur, toute Tautorité executive. A côté de lui il plaça, dans le conseil de préfecture, une sorte de conseil d'État départemental, et dans le conseil général^ une sorte de corps législatif qui, s'il ne faisait pas de loi, exprimait au moins le vœu du département. Le souspréfet eut aussi un conseil d^arrondissement ; le maire de chaque commune, un conseil municipal. Ainsi Taction était réservée à un seul, la délibération, à plusieurs : c'était juste
et bon.
Chaque arrondissement ou sous-préfecture eut un tribunal civil, et, pour les finances, un receveur particulier; chaque département, un tribunal criminel et un receveur général ; 27 tribunaux d'appel furent répandus sur la surface du territoire, et une Cour de cassation maintint l'uniformité de la jurisprudence. Cette organisation administrative de la France était l'achèvement de l'œuvre de Louis XIV par la centralisation poussée à ses dernières limites ; elle a, dans ses traits généraux, survécu à toutes nos révolutions : dix gouvernements sont tombés, mais la notion de l'État souverain s'est dégagée de toutes les ruines, et quelque nom qu'aient porté ceux qui ont eu le pouvoir, toujours les libertés locales ont été étouffées ou maintenues sans force. Cette centralisation excessive résulta d'abord du besoin de fonder notre -unité nationale; elle parut ensuite une nécessité, quand la France, à raison de sa position géographique et des haines de l'étranger , fut obligée de prendre une position de combat. Mais la liberté y périt et beaucoup de nos malheurs en sortirent, parce que Paris où se concentra la vie politique put imposer sa volonté, ses caprices et ses révolutions au pays tout entier.
Efforts pour réconcilier et éteindre les partis. — En sortant du premier conseil tenu après le 18 brumaire, Siéyès avait dit : « Messieurs, nous avons un maître. » Mais si l'on excepte ceux en petit nombre qui, comme lui, voyaient déjà le dictateur dans la toge du consul ; si l'on excepte encore les royalistes et les Jacobins , qui rêvaient deux choses impossibles, la France entière accueillit avec satisfaction la nouvelle du coup d'État et ces paroles de Bonaparte : « Qu'il n'y ait plus ni Jacobins, ni modérés, ni royalistes, mais partout des Français. » Les consuls provisoires montrèrent, par leurs premières mesures,un grand esprit de conciliation.
Les proscrits" de fructidor, Carnot, Portails, Siméon, etc., les conventionnels, Barrère, Vadier, furent rappelés, la loi des otages et celle qui établissait l'impôt forcé progressif* rapportées, les prêtres détenus pour refus de serment élargis. Une tempête avait jeté les émigrés sur la côte de Calais, et la loi condamnait à mort tout émigré trouvé sur le sol de la République. Bonaparte leur rendit la liberté. Il iBt plus, il ferma la liste de l'émigration et déclara les ci-devant nobles admissibles aux emplois publics, mais en garantissant leurs propriétés aux acquéreurs des biens nationaux. En même temps, au nom de la liberté des cultes, il rouvrit les églises.
A Pétonnement des incrédules, ce puissant homme de guerre se montrait un administrateur consommé. En quelques jours il avait touché à tout , et à tout il avait imprimé une vie nouvelle. Aussi ce gouvernement provisoire, où tout le monde avait vu d'ailleurs un gouvernement définitif, avait inspiré assez vite la confiance au commerce pour que les banquiers de Paris lui prêtassent les premiers fonds dont il avait eu besoin '. Alors les armées , dont la misère était extrême , avaient reçu quelque soulagement. Les campagnes avaient été purgées des bandits qui les infestaient, et les agitations révolutionnaires du Midi avaient été apaisées. Les royalistes, qui avaient cru, malgré les souvenirs du 13 vendémiaire et du 18 fructidor , que Bonaparte travaillait pour Louis XVIII, et que l'épée de connétable suffirait à son ambition , trompés dans leurs espérances, avaient relevé dans l'ouest le drapeau de l'insurrection. Il étouffa par d'énergiques mesures cette nouvelle guerre civile. D'Aûtichamp, Susanet firent leur soumission (17 janvier 1800). Georges Gadoudal capitula et passa en Angleterre. Mais se défiant de la presse , qui avec de bonnes lois et la résolution de les exécuter n'est pas un danger, et qui souvent est un secours ou un conseil, il supprima une foule de journaux. Treize seulement, à Paris, eurent la permission de paraître et furent avertis qu'ils auraient au premier écart le sort des autres.
1. Suivant le rapport du ministre de la police de l'an viii, il y avait alors 145 000 émigrés. [OEuvres de Napoléon III, 1. 1, p. 46).
2. Elle fut remplacée par une subvention extraordinaire additionnelle aux contributions. Il abolit en même temps les réquisitions en nature. -
S. Le 5 pour cent était coté, le 8 brumaire, à li francs SO centimes; le 30 brumaire, il monta à 23 francs. Le 20 brumaire, Gandin, ministre des finances, trouva dans le trésor 67 000 francs, restes d'une avance de * 300 000 obtenue la veille.
Les armées, en souvenir même de ce qu^elles avaient souffert et de ce qu^elles avaient accompli pour la République, renfermaient beaucoup de républicains; mais elles avaient eu tant à se plaindre, soldats et généraux, de Tincurie du Directoire, que le coup de main qui les débarrassait des «c avo-. cats et des bavards > y fut bien accueilli. Bonaparte s'occupa d'ailleurs activement de les réorganiser et de soulager Taffreuse misère qui les décimait. Moreau , qui avait accepté le singulier rôle de garder les directeurs prisonniers au Luxemboiurg, tandis que Bonaparte allait à Saint-Gloud terminer la révolution , reçut en récompense le commandement des armées réunies du Rhin et de THelvétie. Masséna semblait moins sûr; on le tira du théâtre de sa gloire récente, et il fut relégué à Tarmée d'Italie dont le dénûment passait toute idée.
Maren^ (14 Juin 1800). ^- Le lendemain du jour où la constitution de Tan viii avait été mise en action, le premier consul , rompant avec tous les usages de la diplomatie , afin de frapper davantage Tesprit public , avait écrit au roi d'Angleterre la lettre suivante :
c Appelé, sire, par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature de la République, je crois convenable, en entrant en charge d'en faire part directement à Votre Majesté.
c La guerre, qui depuis huit ans ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre? .
a Gomment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance , peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure , le bonheur des familles ? Comment ne sy tent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires?»
Cette lettre était très-digne et très-habile. Bonaparte en écrivit une semblable à Tempereur d'Allemagne : mais l'Autriche, qui tenait toute l'Italie et comptait la garder, l'Angleterre, qui ne voulait à aucun prix laisser Malte et l'Egypte à la France, rejetèrent ces ouvertures, la première en termes modérés, la seconde avec une violence de paroles qui montrait toute la haine de son premier ministre , William Pitt, pour la France *.
t. Cette réponse de Pitt amena nne réplique de Bonaparte, dans laquelle
Il fallait donc faire la guerre. Bonaparte, content d'avoir mis, par sa modération, Topinion publique de son côté, se prépara à la faire glorieuse et décisive. En Italie, Masséna n'avait que 36 000 hommes contre les 120 000 Autrichiens . du baron Mêlas ; il fut écrasé par des forces supérieures, et une partie de son armée fut rejetée sur le Vàr; avec le reste, 15 à 18 000 hommes, il s'enferma dans Gênes et y soutint ce siège mémorable qui est, après Zurich, le plus beau fleuron de sa couronne militaire. Pendant qu'il y retenait près de deux mois, jusqu'au k juin, l'armée autrichienne, lui prenant ou tuant plus de soldats qu'il n'en avait luimême, de grands événements rendus possibles par cette héroïque défense s'accomplissaient derrière lui*. La ligne d'opération des Autrichiens s'étendait de Strasbourg à Nice ; mais la Suisse restée entre nos mains, s'enfonçait comme un coin dans cette Ugne et l'ouvrait à nos coups. En trompant l'ennemi sur nos mouvements, nous pouvions déboucher par le Rhin supérieur, derrière le maréchal de Kray, ou par les Alpes, derrière le baron de Mêlas. Bonaparte conçut ce double dessein, mais Moreau, pour ce qui le concernait, ne l'exécuta qu'à demi. Pourtant il réussit à franchir le Rhin et à concentrer ses forces vers SchafTouse, battit à Stokach, à Engen et à Mœsskirch les Autrichiens de Kray (3-5 mai),et les rejeta dans le camp retranché d'Ulm. Tandis qu'il les y tenait enfermés, Bonaparte, par une des plus grandes combinaisons de guerre qui eût encore été exécutée, franchissait lui-même les Alpes.
Pour arrêter Mêlas, qui menaçait le Var, et Kray, qui menaçait le Rhin, le Premier Consul avait annoncé à grand bruit la formation d'une armée de réserve de 60 000 hommes à Dijon. Les espions, des puissances coururent dans cette ville, ils y vireAt quelques invalides qui instruisaient quelques conscrits, et écrivirent partout que l'armée de réserve
le Premier Consol repoussa l'éternelle accnsation lancée contre la France d'avoir attaqué la première, et prouva, ce qui ne fait plus de doute mainnant pour personne, que la France avait pris les armes en 1792 uniquement pour résister i une conspiration européenne tramée contre sa sûreté. Il est juste d'ajouter qu'il était impossible que cette coalition des intérêts du passé contre les intérêts nouveaux ne se formât pas.
1. Dans le dernier mois du siège on n'avait plus de viande. Après s'être nourri de cheval et des animaux les plus immondes, on fut réduit au pain d'avoine, puis à un aliment sans nom. formé d'amidon et de graine de lin. « Avant de se rendre, disaient les soldats, il nous fera manger jusqu'à nos bottes. ■ On en fut bien près.
était une ruse de guerre pour effrayer les généraux autrichiens et ralentir leurs progrès. Cependant Tarmée de réserve existait; elle se formait sur tous les chemins de France, avec des corps isolés partis de la Vendée, de Toulon, de Marseille, de Paris, qui recevaient en route munitions, chevaux, fusils, vêtements, et s^acheminaient lentement, sans bruit, vers Genève et Lausanne. Au commencement de mai tous ces corps étaient en Suisse, et Bonaparte, suivant des Tuileries les mouvements de Mêlas, qui s'enfonçait de plus en plus dans la Ligurie, voyait se réaliser Pévénement qu'il avait prévu. Un jour, avant de partir, couché sur des cartes, il y posait des signes de différentes couleurs pour figurer la position des corps français et autrichiens, et disait devant son secrétaire étonné : c Ce pauvre M. de Mêlas passera par Turin, se repliera vers Alexandrie.... Je passerai le Pô, je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia,et je le battrai là.... » Et en prononçant ces mots, il posaitundes signes à San-Giuliano*. C'était toute la campagne prophétisée d'avance.
11 quitta Paris le 6 mai, se montra à Dijon et courut vers Genève. Le général du génie Marescot avait été chargé de faire la reconnaissance des Alpes. Il se prononçait pour le grand Saint-Bernard, mais il considérait Topération comme très-difficile. « Difficile, soit, répondit le Premier Consul, mais estrcUe possible? — Je le crois, à condition d'efforts extraordinaires. — Eh bien I partons. » On démonta les canons qui furent placés sur des traîneaux à roulettes ; on divisa les affûts, les munitions, pour les faire transporter à dos de mulets, car il y avait dix lieues de route impraticable aux voitures.
Le passage commença dans la nuit du 14 au 15 mai. Une avant-garde de six beaux régiments, commandés par Lannes, partit à minuit. On devançait le lever du soleil pour n'avoir pas à craindre les avalanches, plus fréquentes après la chaleur du jour. Il fallait huit heures pour arriver au couvent du Saint-Bernard. Les troupes y trouvèrent des provisions que le Premier Consul y avait fait porter d'avance et que les religieux leur distribuèrent. Après quelques instants de
1. Thiers, Hisiùirê du Consulat et de VEminref 1. 1, p. 857. Ce grand odyrage, à raison des sources consultées par Tautenr et qui n'ont 6t6 accessibles qu'à lui, tient Uea bien souvent de documents originaux.
repos, on descendit en deux heures au village de Saint-Remi, où la route commençait. Les jours suivants, les divisions, les affûts, les munitions passèrent. Les pièces, surtout celles de douze, et les obusiers offrirent de grandes difficultés. Des troncs de sapins creusés les reçurent ; cent honmies s^attelaient à chacun de ces traîneaux ; la musique jouait dans les passages difficiles ou bien on battait la charge ; tout passa. Mais un obstacle imprévu arrêta Tarmée. Lannes marchait sur Ivrée, il trouva la route fermée par un fort inexpugnable, celui de Bard. Tous les efforts tentés pour le prendre furent inutiles : le Premier Consul accourut lui-même, reconnut rimpossibilité d'enlever ce roc, mais le fit tourner par un sentier de chèvres que Tinfanterie et la cavalerie suivirent. Quant à Tartillerie, il n'y avait pour elle d'autre route qu'au pied même du fort. Aussi le commandant de Bard écrivait à Mêlas qu'il ne laisserait point passer un canon. On couvrit la route de paille et de fumier, on entoura les pièces d'étoupes, les canonniers les traînèrent, et on traversa la nuit, sous les projectiles ennemis, ce dangereux défilé. 40000 hommes étaient en Italie, 20 000, qui arrivaient par d'autres passages, allaient les rejoindre. En 1796, Bonaparte avait tourné les Alpes, en 1800 il les franchissait, et cette fois avec des espérances plus grandes d'un immense et prompt succès, car il s'établissait par cette manœuvre sur les derrières de Mêlas ; il le coupait de l'Autriche ; il l'épouvantait de son audace ; il l'avait vaincu avant même de l'avoir rencontré.
Mêlas était dans la plus profonde ignorance de tous ces mouvements, et refusa longtemps d'y croire. Lorsque enfin il n'en put douter, lorsqu'il sut que Bonaparte était entré à Milan, au milieu des transports de l'admiration et de l'enthousiasme, il concentra rapidement tous ses corps pour se faire jour avant d'être enveloppé. Le 9 juin il se heurta contre Lannes à Montebello, et ne put passer. Trois tentatives sur Plaisance, pour s'emparer du pont de cette ville sur le Pô, avaient également échoué. Enfermé entre ce fleuve, l'Apennin et l'armée française, il se décida à livrer une grande bataille. Elle eut lieu non loin d'Alexandrie, près de ce village de San-GiulicUio que Bonaparte désignait aux Tuileries comme le théâtre de la victoire, et près de celui de Marengo, dont elle a rendu le nom immortel.
Le choc fut terrible, désespéré. Bonaparte n'avait point
toutes ses forces sous la main, car, pour empêcher Mêlas de lui échapper, il avait dû répandre autour de lui ses troupes comme un vaste réseau, et il en avait derrière le Tessin, vers TApennin et à Plaisance. Il y eut trois batailles dans cette journée. La première, livrée de quatre à dix heures du ma tin, par Lannes et Victor, avec l&OOO hommes contre 36 000, fut perdue. Les Français, pliant sous la mitraille de 200 bouches à feu, et la pression dMne immense cavalerie, abandonnèrent le village de Marengo. A ce moment, Bonaparte arrive avec la garde consulaire ; il place au milieu de la plaine 800 grenadiers d'élite, formés en carré, comme une citadelle vivante. Parleur feu meurtrier, ils arrêtent quelque temps la cavalerie lancée contre eux. Mais il faut reculer pour se concentrer. Lannes met deux heures à faire trois quarts de lieue ; la garde consulaire elle-même recule. Mêlas croit tenir la victoire ; il rentre dans Alexandrie, laissant son chef d'étatmajor achever Tennemi, et envoie à tous les cabinets de TEurope des courriers porteurs de la bonne nouvelle.
Il était trois heures de l'après-midi et la seconde bataille était encore perdue. Mais Desaix. détaché la veille vers Novi, pour y chercher l'ennemi qu'on ne savait pas être à Marengo, avait entendu l'épouvantable canonnade ; il s'était arrêté, puis comprenant bien vite que le devoir du lieutenant est de courir au feu du général, il revenait et parut avec sa division, sur le champ de bataille, au moment où les Autrichiens, formés en colonne serrée, s'efforçaient de gagner la route de Plaisance, leur seule voie de salut. Bonaparte commence alors une troisième action, c Mes amis, dit-il aux soldats, c'est assez reculer; vous savez que j'ai l'habitude de coucher sur le champ de bataille. » Et il lance Desaix avec ses 6000 hommes de troupes fraîches sur le front de la colonne autrichienne, pendant que tout le reste de l'armée fond sur ses flancs. Desaix, perte à jamais regrettable, tombe dès les premiers coups, frappé d'une balle dans la poitrine '. Mais ses soldats se précipitent avec fureur sur les Autrichiens pour le venger. Kellermann charge au galop avec ses escadrons. Marmont démasqué à l'improviste une batterie de 12 pièces. La colonne autrichienne, ébranlée en tête, est cou-
1. II*fiit tné roide et ne put prononcer les belles paroles qu'on lai a prêtées. Mémoires de Marmont.
tèk lÈ CONSULAT
pée en deux tronçons. L'un d'eux est pris, l'autre est en désordre. La panique gagne la cavalerie autrichienne ; bientôt tout fuit et Mêlas est réduit à capituler. L'Italie est reconquise (4 juin 1800).
llohemliBdai (8 ééeembre 1800). — Si en Allemagne Moreau n'avait pas eu d'aussi brillants succès, il gardait pourtant l'offensive, forçait les Autrichiens à quitter leur camp retranché d'Ulm, en menaçant par la victoire d'Hochstedt, leur ligne de retraite, et pénétrait jusqu'à Munich, de sorte que l'Autriche, qui n'avait plus d'armée en Italie, était encore en Allemagne impuissante à arrêter les Français* Elle se décida à traiter; mais l'Angleterre survint avec ses subsides, et le cabinet de Vienne, traînant en longueur les conférences du Lunéville, Bonaparte résolut de conquérir la paix par une campagne d'hiver. Moreau reçut l'ordre de recommencer le 28 novembre les hostilités et de franchir l'Inn pour marcher sur Vienne pendant que Macdonald déboucherait du pays des Grisons dans le l^rol, et que Brune forcerait le Mincio et l'Adige. Tout réussit à souhait.
En Italie, Brune força les Autrichiens à repasser l'Adige ; et Macdonald, descendant sur leurs derrières par le Splûgen, menaça leurs communications. Pendant ces opérations, 6000 Français ou Cisalpins s'emparaient de la Toscane, où régnait un prince autrichien, et Murât chassait les Napolitains des États pontificaux.
Mais ce fut en Allemagne que se portèrent les grands coups. Moreau commandait une magnifique armée de 100 000 hommes, parfaitement organisée. Il était à Munich, tenant la ligne de risar, et les Autrichiens à Braunau, tenant celle de rinn. Entre les deux ileuves s'étend une grande forêt dont le village de Hohenlinden, au milieu d'une éclaircie, occupe le centre. Ces plateaux boisés s'inclinent au nord et descendent au Danube par terrasses successives qui finissent en un sol bas et marécageux. Les deux généraux prirent en même temps l'offensive, et tous deux par leur droite: Moreau dirigeant Richepanse sur Wasserbourg, où il devait passer l'Inn, et l'archiduc se proposant de tourner la ligne française en surprenant le passage du bas Isar. Les Autrichiens n'avaient pas prévu les difficultés de leur plan ; Us y trouvèrent tant d'obstacles, qu'au milieu de l'exécution ils s'arrêtèrent et résolurent d'aborder de front les hautes terrasses dont on vient de parler, tandis que la masse principale de leur
armée marcherait dirsctement sur Hohenlindea au traversée la forêt.
Si Horeau eût tenu, comme Bonaparte savait si bien le faire, sous sa main ou àsa portée, toutes ses forces, il lui eût été facile de détruire ses adversaires; mais il ne sut amener que 50000 hommes contre 7O0OO. Du moins il les battit, grftce à d'habilea combinaisons de détail, qui attirèrent Tennemi dans un labyrinthe, surtout à l'audace de Richepanse,
qui se jeta intrépidement sur le centre ennemi entassé dans la forêt en longues colonnes, le coupa, s'établit dans la trouée qu'il avait faite, arrêtant l'ennemi d'un cOté, et de l'autre le poussant sur Ney, qui l'attaquait en tête. 8000 tués ou blessés, laooo prisonniers, 87 pièces de canon furent les résultats de cette brillante victoire. Six jours aprba, Moreau francbissait rinn, puis la Salia, la Traun, et s'emparait de Lintf sar le Danube, de Steyer sur i'Ens. U était va portes dç
i. L^Autriche Tarrôta en promettant d'accepter lesconi de la France.
X de liiinéTllle (féTrier 1801).. — Deux mois après siille de Hohenlinden, la paix fut signée à Lunéville<. lereur acceptait les bases du traité de Campo-Formio, nnait la rive gauche du Rhin à la France, et rejetait che derrière TAdige. Il reconnaissait les répubii- )atave, helvétique, ligurienne et cisalpine, cette der- 30ssédant toute la vallée du Pô, depuis la Ôésia et le ) jusqu'à PAdriatique, et le nouveau royaume d'Étrurmé pour la branche espagnole de Parme, aux dépens and-duc de Toscane, frère de l'empereur (9 février
our de Naples, menacée par une armée que Murât conb, se hâta de promettre qu'elle fermerait ses ports aux s, et reçut garnison française dans Otrante, Tarente et îs. Nous avions déjà des troupes à Livourne et à Anr Italie était donc tout entière à notre discrétion. L'Es-
s'engageait à forcer le Portugal, par une invasion, à er raliiaiice anglaise. Le czar, saisi d'admiration pour mier Consul , lui o£ri*ait son amitié. Ainsi, en quinze la France, réorganisée à l'intérieur, avait brisé la secoalition et imposé la paix au continent. » leureusement les nouveaux États italiens étaient sans 3ar eux-mêmes. Pour les soutenir et les défendre con- .utriche restée à Véron;e.,et à Venise. il faudra la main
France. Forcé d'intervenir sims c^sse au delà des , le Premier Consul finira par trouver plus simple de te l'Italie une autre France, et ces empiétements amèi une guerre nouvelle. Pouvait-il agir autrement? Sans
car soixante-dix ans plus tôt, Chauvelin montrait que ition de ce difficile problème se trouvait là où nous 3 mise, dans la grandeur de la maison de Savoie ; et un storiens de la diplomatie impériale a pu appeler le traité néville « l'origine de tous nos malheurs aussi bien que tes nos gloires.
ittnoatioa des hostilités airec l^Ang^leterre. — leterre seule s'obstinait dans sa haine. Abandonnée de Lche, elle luttait encore, se croyant insaisissable. Mais ïux commençaient à s'ouvrir ; on comprenait pourquoi puissance, qui gagnait à la guerre quand tous les i y perdaient, se refusait à poser les armes. Les idées
pu iO NOVEMBRE 1799 AU 18 MAI 1804/ 567
qui vingt ans auparavant avaient armé contre elle les Etats du Nord , reparaissait dans les conseils des rois. Le czar Paul I«', gagné par d'adroites flatteries du Premier Consul, qui , au moment où les Anglais prenaient Tîle de Malte , la lui avait cédée ; le roi de Prusse, à qui Bonaparte avait envoyé le lendemain du 18 brumaire , son aide de camp Dur oc avec des paroles pleines des prévenance; les rois de Suède et de Danemark , dont TAngleterre molestait le commerce, dont elle insultait le pavillon, avaient renouvelé la ligue armée des neutres (16 décembre 1800). L'Angleterre y répondit en mettant l'embargo sur tous les navires des puissances alliées qui se trouvaient dans ses ports, et le 2l*mars 1801 les amiraux Nelson et Parker, forçant le passage du Sund , vinrent livrer, sous les murs de Copenhague, une bataille bravement soutenue par les Danois. Pour épargner à leur capitale l'horreur d'un bombardement , ils signèrent une suspension d'armes. Cette exécution audacieuse et la mort du czar Paul !«', assassiné dans spn palais par ses courtisans, mirent fin à la ligue des neutres. Alexandre, fils et successeur de Paul 1«', abandonna sa politique, et la France se retrouva seule h défendre la liberté des mers. Mais les Anglais, avec leurs 195 vaisseaux de ligne et leurs 250 frégates, avaient sur mer une telle supériorité de forces, que, loin d'être en état de lutter contre eux, nous ne pouvions même envoyer des secours à Malte, qu'ils bloquaient , à l'armée d'Egypte, qu'ils menaçaient.
Perte de V^ffjpte. — ^ Kléber, à qui Bonaparte avait , en partant , confié le gouvernement de sa conquête et l'armée , était un excellent général ; mais esprit frondeur, chagrin , il n'était grand qu'au milieu du danger. La perspective de rester abandonné en Egypte l'irrita profondément, et, après le tort de se laisser aller au découragement, il eut celui de répandre le même esprit dans l'armée. On ne parla bientôt que de sortir d'Egypte à tout prix, et une armée turque de 80 000 hommes survenant, il signa avec le oommodore Sidney-Smith la convention d'El-Arish , par laquelle les troupes devaient être ramenées en France sur des vaisseaux anglais. Le cabinet britannique, trompé par ce découragement, désavoua son représentant, et exigea que l'armée se rendit à discrétion Kléber retrouve alors son énergie : il culbute les Turcs à la sanglante journée d'Héliopolis (20 mars 1800), reprend le Caire, qui s'était
soulevé derrière lui, et rétablit par ces coups de vigueur la domination française en Egypte. Mais il tomba sous le poignard dMn assassin, le même jour où Desaix mourait à Marengo (U juin).
Le commandement passa aux mains du général Menou, administrateur habile et général incapable. Il laissa les Angl^ds débarquer dans la presqu'île d'Aboukir, au nombre de 10 000, les attaqua trop tard et avec des forces trop inférieures (21 mars 1801). La défaite de Canope (9 avril) le contraignit de céder le Caire et Alexandrie. Nous occupions TËgypte depuis trois ans, quand celte convention malheureuse nous força de Tévacuer (2 septembre 1801).
Paix d'jtmleDs (mars 180 2).— C'était pour les Anglais un grand succès : un autre Tavait précédé, la capitulation de Malte, après un blocusL de vingt-six mois. Mais l'Angleterre fléchissait sous le poids d'une dette de 12 milliards et des immenses misères auxquelles ses classes laborieuses étaient condamnées. par la cherté des vivres; au dehors elle voyait avec effroi la marine de la France renaître sous la puissante impulsion du Premier Consul. Gantheaume avait deux fois, avec une escadre, couru impunément toute la Méditerranée. Le contre-amiral Linois venait de livrer, en vue môme de Gibraltar, le beau combat d'Algésiras, où avec trois vaisseaux, il en avait batlu six et détruit deux. Enfin, et cela était plus grave, Bonaparte préparait à Boulogne une immense quantité de chaloupes canonnières pour une descente en Angleterre (voyez p. 583), et le vainqueur d'Aboukir, chargé de brûler « ces coquilles de noix, » avait éprouvé un échec. La crainte fit taire pour un moment les rancunes implacables de l'aristocratie anglaise, et, le 25 mars 1802, la paix d'Amiens fut signée. Toutes les acquisitions continentales de la France, toutes les républiques fondées par ses armes étaient reconnues. L'Angleterre restituait les colonies françaises, rendait Malte aux chevaliers de Saint>Jean, le Cap aux Hollandais, elle ne gardait que l'île espagnole de la Trinité et Ceylan.
La nouvelle du traité d'Amiens fut accueillie en France et en Angleterre avec une joie sans mélange. La paix avec le continent n'avait jamais été qu'une trêve : la paix véritable était celle qui amenait l'Angleterre à reconnaître la grandeur de la France; Bonaparte avait dit, après le 18 brumaire: c La Révolution est finie. > Maintenant, c'était des guerres de la Révolution qu'on disait : c Elles sonl terminées! » Le Pre-
DU 10 NOVEMBRE 1799 AU l8 MAI 1804. 569"
mier Consul le pensait lui-même. « A Amiens, a-t-il dit plus tard, je croyais de très-bonne foi le sort de la France, celui de TEurope et le mien .fixés; la guerre finie, j^allais me donner uniquement à Tadministration de la France, et je crois que j^eusse enfanté des prodiges. >
Glorieuse administration de Bonaparte. lie Concordat (1801).— Déjà ces prodiges commençaient : Bonaparte était au comble de la gloire. Pour la seconde fois il venait de donner à la France une paix glorieuse. L^Ëgypte était perdue, Malte aussi, et une expédition pour faire reconnaître aux noirs de Saint-Domingue Tautorité de la métropole allait échouer. Mais ces lointains désastres éveillaient à peine un écho en France. On les oubliait en voyant, sous la main habile et ferme du Premier Consul, les partis se calmer, et partout Tordre renaître. Il renouvelait pour Tindustrie la puissante impulsion de Colbert, en s^efiforçant d^habituer la France à fabriquer elle-même les produits qu'elle ne pouvait plus acheter aux Anglais. Le morcellement des grands domaines vendus comme biens nationaux avait fait arriver un morceau de terre à beaucoup de mains qui n^en avaient ja. mais eu, et Fagriculture doublait ses produits. Le commerce était encouragé, malgré Textension donnée chaque jour au système protecteur par Taggravation des tarifs de douane' ; les finances étaient réorganisées, la Banque de France établie, le budget, pour la première fois depuis un siècle, mis en équilibre, et les routes, les ponts réparés, les arsbnaux remplis. A Paris, trois ponts étaient jetés sur la Seine : celui des Arts, et ceux qui prirent plus tard les noms immortels d^Austerlitz et d'Iéna. Entre les vallées de la Somme et de rOise, il faisait creuser le canal de Saint-Quentin ; entre la France et Tltalie, il traçait la magnifique route du Simplon ; il faisait étudier celles du mont Genis et du mont Genèvre, et il fondait des hospices sur la cime des Alpes. Le Gode civil se discutait sous ses yeux, et il élaborait le projet d^une puissante organisation de l'instruction publique, TUniversitô, celui d'une grande institution de récompenses nationales, la Légion d'honneur.
importa-, recensement de
.— .- , r — r r . — -^. ,-S hobUants. Ces
mômes départements n'avaient, en 1789, que 31 176413 habitants. Augmentation : 1 100 000 &mes on i sur 19.
Une merveilleuse activité, une puissance de travail inouïe» lui faisaient tout voir, tout comprendre, tout faire. Les arts les lettres recevaient de lui de précieux encouragements. Étranger aux rancunes des dix dernières années, il rappelait les émigrés par une amnistie, mais en donnant une consécration nouvelle aux ventes faites par TËtat des biens nationaux ; il rappelait les prêtres, il relevait les autels et signait avec le cardinal Gonsalvi, légat de Pie VII (15 juillet 1801), le Concordat par lequel il crut fonder la paix religieuse*. D'après cet acte célèbre, la France devait être divisée en 1 0 archevêchés et 50 évêchés ; un traitement payé par TËtat était substitué à Pancienne dotation territoriale du clergé. Le gouvernement avait la police du culte, la nomination des évêques et archevêques ; mais au pape seul appartenait le droit de leur donner Pinstitution canonique. Bonaparte inaugura la paix religieuse (le 18 avril 1802) avec une grande pompe, dans l'église Notre-Dame. Chateaubriand, dans le Gé^ nie du Christianisme, avait préparé, avec un magnifique langage, cette restauration du culte catholique.
Ainsi le Premier Consul essayait d'effacer les haines et de rallier tous les partis dans un seul sentiment, celui de la grandeur de la France. D'ailleurs, tout en enchaînant la Révolution à son char, il en conservait les principes dans son Code civil, c'estrà-dire qu'il la rendait impérissable. Malheureusement, de jour en jour le mattre se montrait davantage et supportait moins la contradiction. A l'aide du Sénat, transformé en une sorte de pouvoir supérieur à la constitution, il brisait l'opposition du Corps législatif et du Tribunat, en éliminant ceux de leurs membres qui se montraient contraires à son gouvernement, Chénier, Daunou, Benjamin Constant, etc. ; ce qui voulait dire que les autres ne devaient plus avoir d'autre opinion que celle du chef de l'État. En vertu d'un sénatus-consulte, il déportait sans jugement des malheureux, restes impurs, pour la plupart de la Révolution, mais innocents du crime dont on les accusait ; ce qui signifiait que la justice ne serait pas plus respectée que la liberté, quand le Premier Consul penserait avoir intérêt à la violer.
1 . Le Concordat rencontra une opposition très-vive au sein du Tribunat, qui fut privé des membres les moins dociles au pouvoir par le nouveau cou{) d'Etat du 1*2 mars itoi. Cependant il fut adopté, avec les articles organiques qui le complétaient, par le tribuns, aussi bien que par le Corps législatif (8 avril 1802).
Quelques hommes, comme Siéyès, de Tracy, Garât, Cabanis, avaient gardé du dernier siècle et de la Constituante Thabitude de remonter, en toutes choses, aux principes : il livrait leur métaphysique aux sarcasmes, les poursuivait du nom dHdéologues et réservait la fortune, les honneurs à ceux qui le servaient bien et ne discutaient pas. Mais il faut aussi le reconnaître, ces injustices commises en vue de la paix publique et les vives allures du Premier Consul, ses déterminations promptes, sa puissante initiative qui montraient toute la vie du gouvernement concentrée en lui seul, blessaient peu de monde et, comme on avait Tordre avec la gloire, loin de s^irriter de la liberté ajournée, on répétait avec lui que c la France était soustraite à Tesclavage de Panarchie, » et on se félicitait de ce qu'elle eût trouvé un génie supérieur pour conduire ses destinées.
lia machine Infernale (dée. 1800). — Ces sentiments de gratitude et de confiance éclatèrent quand les incorrigibles des partis extrêmes, n'espérant plus le vaincre autrement, recoururent à Todieuse et lâche ressource de l'assassinat. Le complot républicain d'Aréna et de Céracchi, auquel la police se mêla trop, fut prévenu (octobre 1800). Mais Bonaparte faillit périr par la machine infernale qui éclata sur son passage, dans la rue Saint-Nicaise, comme il se rendait à POpéra (24 décembre 1800). Cinquante-deux personnes furent tuées ou blessées. C'était l'œuvre de quelques royalistes. Le gouvernement l'attribua aux Jacobins, et 130 individus furont déportés ; les auteurs véritables connus plus tard, furent punis de mort.
lie consulat à vie (8 août 1802). — Des tentatives de cette sorte ont pour effet d'affermir ce qu'elles veulent renverser. Tout le monde se dii qu'il fallait que la France prolongeât le pouvoir de celui que les partis menaçaient, et que le pacificateur du continent méritait une récompense nationale, la plus belle qu'on pût lui décerner, la plus utile au pays, celle qui lui permettrait de mûrir de longs projets. Peu de temps après la paix d'Amiens, les sénateurs ayant proposé de proroger de dix ans ses pouvoirs consulaires, la peuple lui donna le consulat à vie, avec le droit de se choisir un successeur (2 août 1802).
Pour mettre les institutions en harmonie avec les nouveaux droits accordés au Premier Consul, la Constitution de l'an yni fut remaniée. Les listes de notabilités furent supprimées
et remplacées par des collèges électoraux à vie, ce qui ne valait pas mieux. Le Sénat, investi du pouvoir constituant, obtint le droit de régler par des sénatus-consultes tout ce qui n'aurait pas été prévu par les lois organiques, le droit de suspendre le jury, de dissoudre le Corps législatif et le Tribunat, de mettre les départements hors de la constitution* Un conseil privé, composé de consuls, de ministres, de deux sénateurs, de deux conseillers d'Etat et de deux grands officiers de la Légion d'honneur, dût être consulté sur la ratification des traités, et eut mission de rédiger les sénatusconsultes organiques. Le Tribunat, réduit à 50 membres, ne fut plus, à vrai dire, qu'une section du Conseil d'État. Nous ayons oublié, comme tout le monde les oubliait déjà, les deux autres consuls, témoins silencieux du gouvernement de leur collègue. Ils furent comme lui nommés à vie et n'en restèrent pas moins obscurs. 3 577 259 suffrages sur k 56B 885 adoptèrent le sénatus-consulte organique de la Constitution de l'an x. Dans le petit nombre des votes négatifs se trouvait celui de Masséna.
PollUqiae extérieure da Premier Consul i chaug^emenfs en Italie (1802). — Les républiques nées de la nôtre modifièrent, à l'exemple de la France, leurs constitutions. Les Cisalpins avaient déjà donné à Bonaparte la présidence de leur gouvernement (janv. 1802) ; la république ligurienne lui demanda de choisir son doge. Cette influence du Premier Consul en Italie était acceptée des puissances étrangères, comme une conséquence de nos victoires. La réunion à la France du Piémont, qui forma sept départements nouveaux (sept. 1802), l'occupation du duché de Parme et de l'île d'Elbe étaient prévues et furent effectuées sans opposition, mais non sans exciter de sourdes colères. C'était l'inauguration d'uae politique absolument contraire à celle de nos premières assemblées et qui allait devenir fatale àla France.
Médiation enftniMM» (1808). — La Suisse était livrée à de déplorables agitations. Bonaparte, invoqué comme médiateur par le gouvernement de ce pays, lui envoya 20 000 hommes qui rétablirent l'ordre matériel, et lui donna une constitution dont l'Europe put admirer la sagesse (9 février 1803). Notre antique alliance avec les cantons fut rcBOuvelée, et 16030 Suisses entrèrent au service delà France. Malheureusement, il ajouta à cette médiation modérée des paroles altières et menaçantes pour l'Angleterre.
InterTentlon en AUemaipiie. — Son intervention dans les affaires bien autrement compliquées de PAllemagne fut aussi vive et, pour nous, encore plus malheureuse. La diplomatie allemande fut, il est vrai, cdntrainte de renoncer à ses lenteurs proverbiales pour marcher du même pas que le jeune conquérant, qui menait les négociations comme les batailles. Des indemnités avaient été promises aux princes allemands qui avaient perdu leurs domaines sur la rive gauche du Rhin. Le clergé les fournit. On sécularisa les trois électorats ecclésiastiques, et ces puissants évêchés, ces riches abbayes, débris du moyen âge, qui valaient des principautés, on les donna aux princes dépossédés. Des villes impériales perdirent aussi leurs anciens privilèges pour passer sous l'autorité d^un prince. Le chaos de l'Allemagne fut simplifié ; il le sera bien plus encore après Austerlitz et léna. Mais l'Allemagne verra plus clair alors dans ses intérêts et se trouvera avoir été mise par la main de la France sur la voie de cette unité, cause de tous nos malheurs.
Expéditioii de Saint-Domini^iie. — Le Premier CSonsul s'était promis de relever notre marina et notre commerce, il était donc naturellement conduit à la pensée de relever aussi notre empire colonial. Il fît d'abord un sacrifice habile; il vendit la Louisiane aux Américains pour 60 millions et il justifia cet acte, qu'on lui reprochait, par des paroles profondes : « Il faut, pour l'intérêt de la France, que l'Amérique soit grande et forte. Je lis plus loin que vous dans l'avenir ; je me prépare des vengeurs. » Et les Américains l'auraient été^ si en 1812 il les avait attendus (voy. ci-dessous).
Saint-Domingue, la reine des Antiiles, qui, avant 1789, exportait pour 160 millions de produits, n'était plus entre nos mains. Les doctrines libérales de la Constituante, jetées sans précaution au milieu de cette colonie florissante, y avaient causé d'incalculables malheurs : les noirs y avaient massacré les blancs, et cette terre, couverte de sang et de ruines, était retournée à la barbarie.
Le Premier Consul voulait recouvrer le plus riche joyau de notre ancien empire colonial. Il envoya, sous les ordres du général Leclerc, son beau-frère, des forces considérables contre le noir Toussaint Louverture, qui, nommé par lui gouverneur de Saint-Domingue, après sa victoire sur les mulâtres, s'était déclaré indépendant et s'appelait le Bonaparte des noirs. La capturé de cet homme remarquable fut le
seul succès d'une expédition inopportune qui irrita profondément TAngleterre et que la fièvre jaune décima. Christophe et Dessalines, successeurs de Toussaint, favorisés par la rupture entre l'Angleterre et la France, chassèrent les Français de Fîle, et fondèrent la république d'Haïti (1804).
Bnptnre de la paix d'Amiens (mai 1803). — L^ Angleterre avait fait la paix pour arrêter l'accroissement de la France, et la France grandissait plus dans la paix que dans la guerre. Son commerce, son industrie prenaient un immense essor; son pavillon reparaissait sur toutes les mers et il allait faire une concurrence redoutable à ceux qui s'appelaient les maîtres de l'Océan. De plus, elle intervenait avec autorité en Allemagne et en Suisse. La Hollande était sous sa direction. Le Piémont était devenu une de ses provinces, et il semblait que la haute Italie allait en former une autre. Ainsi, disait-on, l'ambition française ne se contente plus de ce qu'on appelait naguère les frontières naturelles de la France. Elle franchit les Alpes, elle déborde sur l'Italie; bientôt elle franchira le Rhin et ses autres barrières. L'Angleterre récriminait contre chacun de ces faits de politique extérieure, qui étaient accomplis ou prévus quand elle avait signé la paix d'Amiens ; elle s'en faisait un prétexte pour ne pas restituer Malte, la clef de la Méditerranée. Bonaparte exigea cette restitution, condition principale du traité. Le ministère anglais lui répondit par une de ces indignes violations du droit des gens, qu'on ne retrouve que trop dans l'histoire de l'Angleterre : il fit saisir, sans déclaration de guerre, sur toutes les mers, 1200 navires français et bataves (13 mai 1803).
Ainsi les hostilités recommençaient. Rupture fatale qui força Bonaparte à abandonner la paix pour la guerre, qui le mena, et avec lui la France, à travers tant de gloire, à tant de misères ^ 1
Complot de Cadondal et de Piclie|r>*vi mort du due d^Enirl&ien. — Les deux ennemis ne pouvant s'atteindre, il fallut se contenter d'abord de représailles. Bonaparte fit ar-
1. Bonaparte comprit dès le premier moment que cette guerre allait changer tout le système politique de l^urope et sa situation à lui-même. Dans les négociations qui précédèrent la rupture, il écrivaiti son ministre à Londres : « .... L'Angleterre nous obligera de conquérir l'Europe. Le Premier Consul n'a que trente-trois ans, il n'a encore détruit que des États de second ordre ; qui sait ce qu'il faudra de temps pour ressusciter l'empire d'Occident? »