‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 67 sur 103 · CHAPITRE XXVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVin

DRANCHB SES CAPÉTIENS-VALOIS, PHILIPPE VI (1328-1350) 'ix;^

PalMamee da roi de Franee «Tant . la g^nerre ^^9$ ^

VAn§fWiimrw. — Philippe VI de Valois, cousin de Charles IV, y neveu de Philippe le Bel et petit-fils de Philippe III, parvint | . au trône en vertu de la loi salique interprétée trois fois en t ' douze ans contrairement au droit des femmes. Éç^ouard IH) l roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe IV, par sa mère Isa- J belle, protesta contre cette exclusion et revendiqua la cou-' ] ronne, mais les troubles extérieurs de l'Angleterre Tobligèrent à reconnaître les droits de Philippe VI, auquel il fit hommage pour son duché de Guyenne. La victoire de Cassel, que Philippe gagna pour le comte de Flandre sur ses sujets révoltés, donna à la nouvelle maison royale la sanction de la gloire (1328).

Les Flamands avaient mis sur leurs drapeaux un coq avec cette fière devise :

Quand ce coq icy chantera.

Le roi trouvé» cy entrera.

1. Principal oayrage à consulter poar ce chapitre et les trois sninnts : Ui Chroniques tU sir» Jean Froissart, qui traitent des, merveillevsa <mprises, nobles aventures et faits d'a/jnes adeenw, en son temps^ en Francs,

Angleterre, Bretagne^ Bourgogne^ Ecosse^ Espaigne^ Portugal et it entrai

Says : ces chroniques vont de Tan 1S26 jusqu'^à Tan 1400. On peut fjooUr Froissart le continuateur de Nangis et les Chroniques de Salnt-DeDis*

Les Istorie florentine de Villani fournissent aussi de précieux renseigo*' raonts.

^ Le roi trouvé, ou, comme nous dirions , un roi de rencontre.

Ils avaient pris position sur une colline des environs de Gassel. On eut la prudence de ne pas les y attaquer. Ils perdirent les premiers patience en voyant leur pays livré aux flammes et descendirent en plaine où la chevalerie en tua 13 000.

Jamais, depuis Charlemagne, le roi de France ne a^était trouvé aussi puissant. Maître, directement, des trois quarts du royaume, suzerain, pour les fiefs qu'ils possédaient en France, des rois de Majorque, de Navarre et d'Angleterre, allié des rois de Bohème et d'Ecosse, parent de ceux de Naples et de Hongrie, protecteur intéressé du pape, qu'il tenait comme prisonnier dans Avignon, Philippe VI étendait au loin son influence et songeait à se mcltre, comme chef de la chrétienté, à la tête de la chevalerie européenne pour une nouvelle et dernîère croisade. C'est durant cette situation prospère, au milieu de l'éclat et des plaisirs d'une cour magnifique et chevaleresque, quand le pays habitué déjà à la monarchie absolue voyait croître, à la faveur de la paix et de Tordre, son industrie et son commerce, qu'éclata cette guerre malheureuse qui rejeta pour plus d'un siècle la France dans le chaos..

Causes de la amerre de Cent ansf prétentions cl'tf^ donard III. — Edouard III regrettait cette belle couronne de France à laquelle sa naissance semblait lui donner des droits. Les circonstances Pavaient obligé, en 1328, à reconnaître Philippe de Valois, mais les circonstances pouvaient changer; et, en 1336, elles avaient changé déjà. Philippe ^ connaissait bien cette ambition qui couvait, et il ne se fit pas >faute d'accroître les embarras du foi anglais; il aida les Écossais en guerre contre lui. La France, jusqu'au dernier jour de rindq)endance de l'Ecosse, chercha et trouva toujours dans ce pays des amis dévoués. Mais Edouard battît les Écossais et se promit bien de rendre au premier ennemi de ' la France l'appui que Philippe VI avait donné aux siens. Quand Robert d'Artois, accusé d'avoir attenté à la vie du roi, s'enfuit en Angleterre, il y fut parfaitement accueilli.

Robert d'Artois (1388). — Ce Robert était un prince du sang, un des royaux de Franee. Il avait des prétention «? sur le comté d'Artois, détenu par sa tante et après elle par ses filles. Pour faire valoir ses droits, il fabriqua de fausses pièces et acheta de faux témoins. La procédure, qui mit à découvert cette iniquité, en montra une autre. Robert avait

à88 PHILIPPE VI (1328-1350).

probablement empoisonné sa tante et Painée de ses cousines. Un arrêt dQ la cour des pairs le condamna à la perte de ses biens et au bannissement perpétuel (1332). Il se retira dans le Brabant, et pour se venger envoulta le ûls du roi. Dans la croyance du moyen âge, on pouvait se débarrasser de quelqu'un en faisant fabriquer son image en cire par un sorcier. Cette image une fois baptisée et le voult bien fait, avec messe et consécration religieuse, si on la laissait fondre au soleil, ou si on la piquait au cœur avec une aiguille, la personne qu'elle représentait mourait lentement, mais certainement. La diose fut découverte. Robert, effrayé d'un procès en sorcellerie, se trouva trop près de France, et s'enfuit en Angleterre, d'où il poussa Edouard à la guerre (133(i).

Affaire» de PlandFei Arteweld} combat nairal de rÉelvBe(iaAO).— Edouard eut pour prendre les armes une raison plus sérieuse. Les Flamands étaient alors le peuple le plus industrieux, le plus riche et le plus libre de l'Europe. Le comte Louis deNevers, toujours en besoin d'argent, viola leurs privilèges pour s'en procurer, et punit cruellement toute résistance. Les draps de Flandre étaient fabriqués avec de la laine d'Angleterre, de sorte que si le comte était Français de cœur, les Flamands étaient Anglais d'intérêt. En 1336, ils chassèrent le comte Louis; et leur chef populaire, Arteweld, invoqua aussitôt l'appui d'Edouard III, en lui donnant le funeste conseil de prendre le titre de roi de France, pour ôter tout scrupule aux Flamands, qui auraient hésité peut-être à combattre leur suzerain, et qui n'hésitèrent plus quand Arteweld eut ainsi couvert leur prise d'armes d'une ombre de droit.

La guerre, commencée en 1337 du côté de la Flandre, languit plusieurs années. Les Français, vaincus au combat naval de l'Ecluse, par l'impéritie de leurs amiraux, qui n'avaient jamais navigué, furent vainqueurs à Sainl^Omer, et Edouard échoua au siège de Tournay. Une trêve interrompit pour ^^ quelque temps la lutte.

Affairée de Bretagne (1341-1343) i la conteite dleanne de Montfort. — £n 1341, les hostilités se ranimèrent en Bretagne, où les deux rois soutinrent chacun un candidat différent au trône ducal. Le duc Jean III venait de mourir sans laisser d'enfants. Le duché devait-il passer à la fille du plus âgé de ses frères, mort avant lui, à Jeanne de Penthièvre, qui avait épousé Charles de Blois, ou bien à son

plus jeune frère, Jean de Montfort? Les deux prétendants mirent en avant la loi de Moïse, les rescrits de Pempire romain, la loi salique et les coutumes. Les légistes amoncelèrent les écritures, mais la politique décida. Charles de Blois était neveu de Philippe VI ; avec lui la Bretagne serait dans une plus grande dépendance de la couronne ; un arrêt du parlement lui donna gain de cause. Jean de Montfort se hâta de

Porte Mordelaise à Rennes '.

passer en Angleterire, promit de reconnaître Edouard III comme roi de France et de tenir de lui en fief la Breiagiie , pourvu qu'il jurât de Taider et de le défendre comme son homme ou vassal, de tout son loyal pouvoir. Alors s'engagea une de ces guerres pleines de « rencontres, belles envahies, belles rescousses, beaux faits d'armes et belles prouesses, »

t. C'est par cette porte que les ducs de Bretagne et les évéques de Rennes faisaient leur entrée. Elle est extrêmement intéressante comme souvenir historique et comme spécimen de l'architecture militaire du moyen âge.

que Froissart raconte avec délices et \m grand charme, mais qui foulaient horriblement les peuples. Charles de Blois, soutenu d'une nombreuse armée française, où se trouvait le fils même du roi, assiégea d'abord son adversaire dans la ville de Nantes. Trente chevaliers bretons avaient été pris dans un château voisin. Charles de Blois, malgré sa piété, qui lui valut la réputation d'un saint, et le duc Jean, malgré le surnom qu'on attacha plus tard à son nom, Jean le Bon, firent décapiter ces trente chevaliers, et jeter, par les balistes, leurs têtes dans la place. Les bourgeois effrayés capitulèrent ; Jean de Montfort fut enfermé, â Paria, ^ns la tour du Louvre.

a La comtesse Jeanne dé Montfort étoit en la bité de Rennes quand elle entendit que son sire étoit jiris : quoiqu'elle eût grand deuil au cœur, elle réconforta vaillamment ses amis et ses soudoyers, et leur montroit un petit fils qu'elle avoit, nommé Jehan, comme son père : et leur disoit : a Ah ! sei- « gneurs, ne vous ébahissez de monseigneur que nous avons « perdu : ce n'étoit qu'un seul homme 1 Vojez-ci mon petit « enfant, qui sera, si à Dieu plaîtj son restorier (vengeur), « et qui vous fera des biens assez. J'ai de l'avoir en planté «c (du bien en quantité) : je vous en donnerai et vous pour- « voirai de tel capitaine par qui voUs serez tous réconfortés. »

Après quoi, de Rennes, elle alla dans toutes les forteresses et Bonnes villes menant son jeune fils avec elle, iréconfortaot les siens, et renforçaiit ses gâgrnlsons de gens et de toutes choses nécessaires, puis s'en vint à Hennebon, où elle se tint tout l'hiver. Elle avoit choisi cette place, située sur le Blavet, à peu de distance de la mer, afin de pouvoir conmiuniquer avec l'Angleterre. » (Froissart, liv. I, part, i, chap. clvii.)

« Sitôt la douce saison revenue, beaucoup de seigneurs et gband'foisoû de gens aved etix de France, rejoignirent à .Nuites messire Charles de Blois, et mirent le siège autour de la cité de Renrteâ. La ville fut pride après avoir vaillamment soutenu plusieurs assauts, et le% François marchèreill sur Hennebon et l'assiégèrent tant qu'ils purent. Ils avoient douze engins qui écrasoient la cité sous les énormes pierres et les quartiers de roche qu'ils lançoient. La comtesse de Montfbrt, ari&ée de toutes pièces et montée sur un bon coursier, chevauchait de rue en rue par la ville, et semonnoit ses gens de se bien défendre, et faisoit les -femmes^ dadies et demoiselles faire les chaussées et porter les pierres aux cré-

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neaux, pour jeter aux enneniis, etfaisoit apporter bombardes et pots de chaux vive.

c Encore fit cette comtesse de Montfort une très-hardie emprise. Ladite comtesse montoit aucune fois en une tour, tout au haut, pour voir mieux comment ses gens se maintenoient. Elle regarda et vit que tous ceux de Tost, seigneurs et autres, avoient laissé leurs logis pour voir Tassant ; elle monta à cheval avec 300 hommes d'armes, et, passant par une porte qu^on n'assailloit point, elle se jeta très-vaillaioment en ces tentes et ces logis des seigneurs, et y bouta le feu. Quand les seigneurs virent leurs logis brûler et ouïrent le bruit qui en venoit, ils furent tout ébahis et y coururent criant : Trahis I trahis ! La comtesse alors rassembla tous ses gens et vit bien qu'elle ne pourroit entrer en la ville sans trop grand dommage ; elle s^en alla par un autre chemin, droit au château d'Auray, à trois ou quatre lieues de Hennebon. JJurant cinq jours, la garnison de Hennebon fut en alarmes et grand'doutance, ne sachant ce qui était advenu de la comtesse ; mais la sixième nuit, la comtesse qui avoit rassemblé 500 compagnons bien armés et bien montés, se partit d'Auray et s'en vint à soleil levant et chevauchant droit à Tun des côtés de Tost, fit ouvrir la porte de Hennebon, et y entra à grand'joie et à grand son de trompettes et de timbales. » Un secours d'Anglais fit enfin lever le siège. Le traître Robert d'Artois périt vers ce temps-là dans une rencontre près de Vannes.

Peu à peu, les deux rois se trouvèrent engagés dans les hostilités. En 1342 Edouard se rendit lui-môme en Bretagne, et parut aux sièges de Vannes, de Rennes et de Nantes. De son côté, le duc Jean de Normandie rassembla une armée dans laquelle on comptait un nombre infini de barons et plus de kO 000 soldats. Les deux armées se rencontrèrent près de Malestroit. Les Anglais, quatre fois moins nombreux que leurs ennemis, avaient eu soin de prendre une forte position. On était au cœur 4e Thiver ; les vivres manquaient de part et d'autre ; des pluies glacées inondaient les deux camps et multipliaient les maladies. Les légats du pape intervinrent e^ firent accepter, le 19 janvier 1343, une trêve qu'on s'engagei^ à observer jusqu'à la Saint-Michel de l'année 1 346. L^

Expédition d'Édoaaril 111 en Franee. — Quelque temps après, Olivier de Clisson et quatorze chevaliers bretons, qui avaient engagé leur foi au roi d'Angleterre, furent

invitéskpar Philippe VI à un grand tournoi, à Paris, arrêtés aussitôt, 'et, sans forme de procès, décapités. Edouard se porta leur vengeur et la guerre recommença, d'abord en Guyenne où le comte de Derby prit, après une vigoureuse défense, la Réole, Port-Sainte-Marie, et pénétra jusqu'à Angoulême, tandis que le prince Jean usait vainement ses forces contre la petite ville d'Aiguillon. Cependant Edouard avait réuni un armement considérable. Mais où descendre? En Bretagne, le parti français avait repris le dessus ; la Guyenne était loin ; enfin, une tragédie venait de lui fermer la Flandre. Arteweld, son compère, comme il l'appelait, avait voulu lui livrer le pays : le prince de Galles, fils aîné d'ÉdouJ3u-d, devait régner sur la Flandre. Les Flamands ne voulurent pas plus appartenir aux Anglais qu'aux Français, et Arteweld fut tué dans sa maison par le même peuple dont il avait été l'idole.

Cependant la flotte anglaise faisait voile vers l'embouchure de la Gironde lorsqu'une tempête la rejeta dans la Manche. Un nouveau traître, Geoffroy d'Harcourt, conseilla de débarquer "^n Normandie ; il promettait l'appui de ses vassaux et de toute la province. Le roi vint prendre terre avec 32 000 hommes, le 22 juillet 13îà6, à la Hougue-Saint-Vaast, dans le Cotentin. Il s'empara sans peine de Barfleur, de Cherbourg, de Valogne, de Saint-LÔ. Le 26, il était sous les murs de Caen, « ville plus grosse que nulle d'Angleterre, hormis Londres. » Les bourgeois sortirent hardiment à sa rencontre. Toutefois, dit Froissart, si très tost que les bourgeois de la ville de Caen virent s'approcher ces Anglois, qui venoient en trois batailles, drus et serrés, et aperçurent ces bannières et ces pennons à grand foison ventiller et baloier, et ouïrent ces archers ruire, qu'ils n'avaient point accoustumé de voir ni de sentir, ils furent si effrayés et, déconfits d'elix-mômes, que tous ceux du monde ne les eussent pu empêcher de fuir. >» Les Anglais entrèrent dans la ville avec tes fuyards, tuant toujours sans vouloir recevoir personne à merci. Mais les bourgeois reprirent courage et se défendirent dans leurs maisons : plus de 500 Anglais étaient morts ou blessés, quand Edouard fit cesser le combat, en promettant la vie sauve aux habitants. La ville de Louviers, qui était déjà « grosse, riche et marchande, » fut prise ensuite. Une tentative sur Rouen avait échoué; il remonta le long delà rive gauche de la Seine, et brûla Pont-de-l'Arche, Vernon, Poissy et Saint-Germain.

Ses coureurs vinrent jusqu'en vue de Paris, et brûlèrent Bourg-la-Reine et Saint-Cloud.

Cependant Philippe avait assemblé une grande armée et marchait aux Anglais. Edouard rétablit le pont de Poissy, y passa la Seine et fit retraite sur le Ponthieu, son héritage, pour se mettre en sûreté derrière la Somme. Philippe avait fSait fortifier et garder tous les gués de cette rivière. A celui de Blanquetaque, il avait placé 1000 hommes d*armes et 5000 archers génois ; Edouard força ce. passage, mais reconnaissant qu'il ne pouvait reculer davantage, il s'arrêta, et, le 27 août, disposa son armée pour une bataille, sur la pente d'un monticule près de Grécy, tenant ses troupes en bon ordre et bien repues.

Bataille de Gréey (1846). — Philippe était parti d'Abbeville dès le matin pour aller chercher l'ennemi, qui était à cinq lieues de distance. Une grosse pluie accompagna l'armée pendant toute sa marche. Quatre chevaliers envoyés pour reconnaître la position des Anglais revinrent dire qu'ils les avaient trouvés attendant au lieu qu'ils avaient choisi, et ils conseillèrent au roi de donner à ses soldats le repos d'une nuit. Philippe ordonna de faire halte. Mais les grands seigneurs de France qui commandaient les différents corps d'armée, mirent leur vanité à se dépasser les uns les autres, pour se loger le plus près possible des Anglais, c Ni le roi ni ses maréchaux ne purent donc être maîtres de leurs gens, car il y avoit une foule de grands seigneurs et chacun vouloit montrer sa puissance. Ils chevauchèrent en cet estât, sans arroi et sans ordonnance, si avant qu'ils se trouvèrent en présence de leurs ennemis. Les AngloiSi si tost qu'ils virent les François approcher, se levèrent moult ordonnément, sans nul effroi, et se rangèrent en leurs batailles. Quand le roi Philippe vint jusque sur la place où les Anglois estoient arrêtés et ordonnés, et qu'il les vit, le sang lui mua, car il les haïssoit moult, et il dit à ses maréchaux : « Faites passer nos « Génois devant et commencer la bataille, au nom de Dieu c et de monseigneur saint Denis. »

La pluie qui n'avait cessé de tomber jusqu'alors, avait mis les arcs des Génois hors d'état de servir. Aussi, quand on leur ordonna de commencer l'attaque, « ils estoient durement las et travaillés d'aller à pied ce jour, plus de six lieues, tout armés, et de leur arbalète porter; et dirent adonc à leurs connélabics qu'ifs n'esloient mie ordonnés de faire nul grant

exploit de bataille. » Quand le comte d'Alençon entendit ces paroles, tout courroucé, il dit : t On se doit bien charger de cette ribaudaille qui faillit au besoin. » Malgré leurs représentations, et encore que le jour fût déjà avancé, les Génois eurent Tordre d'attaquer, et ils le firent avec beaucoup de résolution. Mais les Anglais, qui les avaient attendus en silence, et qui, pendant la pluie, avaient caché la corde de leurs arbalètes dans leurs chaperons, firent pleuvoir une grêle de flèches. Edouard avait entremêlé à ses archers « des bombardes, qui, avec du feu, lançoient de petites balles de fer pour effrayer et détruire les chevaux; et les coups de ces bombardes causèrent tant de tremblement et de bruit quUl sembloit que Dieu tonnoit, avec grand massacre de gens et renversement de chevaux. » Les Génois perdirent courage et lâchèrent pied, .« mais une haie de gens d'armes françois, montés et parés moult richement, leur fermoient le chemin. Le roi de France, quand il vit leur pauvre arroi et qu'ils se déconfisoient, ainsi commanda et dit : c Or tost, tuez toute I cette ribaudaille, car ils nous empeschent la voie sans € raison. »

L'exécution d'un pareil ordre devait nécessairement entraîner la perte de la bataille, car il causa une immense confusion dont les Anglais profitèrent. Quand le vieux roi Jean de Bohême qui, tout aveugle qu'il était, se tenait armé, à cheval, au milieu de sa troupe, entendit que l'action était engagée, il dit à ses compagnons : c Je vous prie et requiers très-spéciaiement, que vous me meniez si avant que je puisse férir d'un coup d'épée. » Ses chevaliers attachèrent leurs ch^ vaux au sien, et tous ensemble se précipitèrent au milieu des ennemis, où ils trouvèrent la mort.

Les princes français, qui avaient engagé la bataille par leur imprudence, payèrent bravement de leur personne. Ils traversèrent la première division anglaise, composée des archers, et vinrent donner contre la ligne des gens d'armes que commandait le prince de Galles. Il y eut un moment où l'effort des Français parut si redoutable, qu'on sollicita Edouard d'avancer avec la troisième division au secours de son fils, mais le roi qui, de la butte d'un moulin où il était placé, jugeait mieux de l'ensemble de la bataille, ne voulut pas faire donner sa réserve, et répondit, « qu'il laisseroit reniant gagner ses éperons afin que l'honneur de la journée fut sien. » Les canons dont il se servait alors pour la pre-

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mière fois en bataille rangée effrayaient plus qu^ils ne tuaient;, mais les flèches des archers anglais et les lances des geni' darmes jetèrent bas un grand nombre de chevaliers, quij avec des chevaux harassés, attaquaient sans ordre des genj bien postés et dispos. Philippe de Valois s'était tenu à porta du trait; son cheval même avait été tué sous lui. A la un, ci Ten traîna hors du champ de bataille. Il arriva dans la nuit lui cinquième, devant le château de Broyé, t Ouvrez, ouvrezi dit-il en frappant aux portes, c'est l'infortuné roi de France. (Froissart.) On lui a prêté, comme à François I" en circon* stance analogue, une parole plus fîère et plus monarchique :' c ouvrez, c'est la fortune de la France, )» mais qui n'est pas plus vraie que le « tout est perdu fors l'honneur. »

Jamais la France n'avait essuyé une si terrible défaite. 11 princes, 80 bannerets, 1200 chevaliers et 30000 soldats restèrent sur le champ de bataille, sans compter deux corps de milices, égarés, qui tombèrent le lendemain entre les mains des Anglais et furent entièrement détruits.

Siège de CalaUj Enstache de Saint-Pierre (184:7). — Edouard III, au lieu de s'enfoncer en France après cette glorieuse journée, continua sa retraite ; car il n'avait pas une seule place où il pût s'arrêter, pas un port où viendraient les renforts d'Angleterre. Il conduisit son armée devant Calais, dont il entreprit le siège le 3 septembre 1346. La ville était forte, et il reconnut aisément qu'il ne pourrait faire brèche aux murailles ; mais il résolut de la prendre par la famine, dût-il y passer l'hiver. Il fit tracer autour de Calais moins un camp qu'une ville nouvelle, où les Anglais étaient logés dans des maisons de bois très-commodes et parfaitement approvisionnées, de façon qu'ils s'y reposaient des fatigues de la campagne tout en la continuant. Cependant Philippe rassemblait une armée à Amiens, mais avec une désespérante lenteur. Elle ne fut prête qu'au milieu de juillet 1347, et, trouvant tous les passages impraticables ou occupés par l'ennemi, elle s'éloigna et se dispersa, après avoir montré de , loin ses bannières aux malheureux déjà réduits aux dernières extrémités de la famine. Quand on eut tout consommé dans la place, il fallut implorer la générosité du roi d'Angleterre; Edouard III demanda d'abord que toute la population so rendît à discrétion, puis se réduisit à exiger que six bourgeois vinssent en chemise, la hart au col, lui apporter les clefs de la ville et du château, et se remettre à sa volonté.

Lorsque Jean de Vienne fut de retour à Calais avec la ré- )onse d^Édouard III, c il fit sonner la cloche pour assembler toute manière de gens en la halle. Au son de la cloche vinrent hommes et femmes, car moult désiroient ouïr nouvelles, linsi que gens si astreints de famine, que plus n^en pouvoient porter. Quand ils ouïrent le rapport, ils commencèrent tous ï crier et à pleurer tellement qu'il n'est si dur cœur au inonde, qui n'en eust pitié. Un espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville, qu'on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous ainsi : c Seigneurs, c grand pitié et grand meschef seroit de laisser mourir un tel « peuple que ici il y a, par famine ou autrement, quand on y « peut trouver remède ; et si seroit grande aumône et grand « grâce envers Notre Seigneur, qui de tel meschef le pourroit < garder. J'ai si grande espérance d'avoir ^àce et pardon ( envers Notre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver • que je veux être le premier, et me mettrai volontiers, nu- « pieds et la harl au col, en la merci du roi d'Angleterre. » Quand sire Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l'alla adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pieds, pleurant tendrement. Secondement, un autre très-honnète bourgeois et de graud'afifaire, et qui avoit deux belles damoiselles, se leva et dit tout ainsi qu'il feroit compagnie à son compère Eustache de Saint-Pierre, et appeloit-on celui-ci sire Jean d'Aire. Après se leva le tiers ' qui s'appeloit sire Jacques de Vissant, qui estoit riche homme de meubles et d'héritage, et dit qu'il feroit à ses deux cousins compagnie : aussi fit Pierre de Vissant son frère, et puis le sixième. Edouard, ayant autour de lui tous les grands seigneurs de sa cour, les attendoit sur la place devant son logement. « Sire, lui dit Gaultier de Mauny, voici la représenta- « tion de la ville de Calais à votre ordonnance. » Le roi se tint tout coi et les regarda moult tellement, car moult haïs* soit les habitants de Calais pour les grands dommages que, au temps passé, sur mer lui avoient faits. Ces six bourgeois se mirent à genoux par-devant le roi, et diçent ainsi en joignant les mains : « Gentil sire et gentil roi, voyez-vous ci « six, qui avons été d'ancienneté bourgeois de Calais et « grands marchands; nous vous apportons les clefs de la ville « et du chastel de Calais, et les vous rendons à votre bon « plaisir, et nous metlons en point que vous nous voyez, en < votre pure volonté, pour sauver le demeurant du peuple de

398 PHILIPPE Yi (1328-1350).

« Calais, qui a souffert moult griëvetés. Veuillez avoir piti^ « de nous et merci, par vostre très-haute noblesse. » G^tes il n'y eut alors en la place seigneur chevalier, ni Tatllasl homme qui se pût abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de grant pièce parler. Le rçiles regarda très-ireusement ^ar il avoit le cœur si dur et si épris de grand courroux, qu*i ne put parler, et quand il parla, commanda qu'on leur coupast aussitôt les testes. Tous les barons et chevaliers qui li eatoient, en pleurant, prioient si acertes que faire pouvoieni au roi qu'il eu voulust avoir pitié et merci; mais il n'y vouloifj entendre. Sire Gaultier de Mauny parla à son tour pour eux; mais Edouard grinça des dents et dit : « Qu'on fasse veoiir. « le coupe-teste. » Alors fit la noble reine d'Angleterre grani humilité, qui estoit durement enceinte et pleuroit si tendre^ ment de pitié que elle ne pouvoit se soutenir. Elle se jeta k: genoux par-devant le roi son seigneur et dit : « Ah 1 gentil^ c sire, depuis que je repassai la mer en grand péril, comnui t vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé. Or, voua t prié-je humblement et requiers en propre don que pour l« * fils de sainte Marie et pour Tamour de moi vous veuiUie;! « avoir de ces six hommes merci. » Le roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme qui pleuroit à genoux moult tendrement, le cœur lui mollit, et il dit : « Ha! dame, j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part t que ci. Vous me priez si acertes que je ne vous le ose re-» « fuser, et combien que je le fasse avec peine, tenez, je vous < les donne, si en faites vostre plaisir. » La bonne dame dit: « Monseigneur, très-grand merci. » Lors se leva la reine et fit lever les six bourgeois, et leur ôter les cordes d'entour le col, et les emmena avec elle en sa chambre, et les fit revêtir et donner à dîner tout aise, et puis donna à chacun six nobles, et les fit conduire hors de l'ost à sauveté '. » Il faut ajouter qu'Edouard retint en prison Jean de Vienne et tous les chevaliers qui avaient pris part à la défense de la place, et

1. Froisaart, Ut. I, part. I, ehap. cccxzi. On a réyoqaé en donte le dénouement d'Eastactib de Saint-Pierre, et un mémoire soutenant eette opinion a été couronné à Calais même par la Société des Antiquaires de la Morinie. On s'est trompé des deux côtés. Eustache n'est pas un grand citoyen s'immolant pour la France, un sujet fidèle à son -roi Jusqu'à la mort, u né connaissait que sa Tille, c'est elle quUl a touIu sauTer. Edouard, maître de Calais, est deTenu tout naturellement son seigneur, il n'j a rien d'étonnant à ce que U reine, qui l'aTait arraché au supplice, lui ait fait rendre ses biens.

u^il donna à tous les habitants Tordre d'évacuer la ville pour u'ello fût repeuplée par des Anglais.

Les deux adversaires étaient également fatigués de la Tierre, lorsque le pape Clément VI offrit une médiation déirée de pari et d'autre : le 28 septembre 1347, les deux rois ignèrent, pour eux et pour leurs alliés, une tiêve qui devait iurer dix mois, en laissant chacun en possession &e ce qu'il/^ ivait. /

Peste solre (184k6). — Aux calamités de la guerre vini

se joindre un fléau plus terrible encore. La peste noire, après

avoir ravagé la plus grande partie de TEurope, pénétra en

France. « Dans beaucoup de lieux, dit le continuateur de

NangiSy sur vingt hommes il n'en restait pas deux en vie.

Dans rHôtel-Dîeu de Paris,la mortalité fut telle, que pendant

longtemps on emporta chaque jour 500 morts dans des

chars au cimetière des Innocents. » Le peuple accusa les juifs

â*avoir empoisonné les puits et les fontaines, se jeta sur eux

dans plusieurs endroits, et les traîna au bûcher sans que le

gouvernement prît la peine dHntervenir. La peste noire ou,

comme le peuple l'appela, la c grand'mort » enleva, dii-on, à

TEurope le tiers de ses habitants, et à Paris, suivant un rap-*

port fait au pape Clément VI, 80 000 personnes. En guise de

mesure sanitaire, Philippe de Valois rendit une ordonnance

contre les blasphémateurs, réglant que, pour chaque récidive, ,

on coupât d'abord une lèvre, puis Tautre, enfin la langue, l ^

Administratioiiintérleiireilaj^abelle. — G*ést à Philippe VI que remonte Torigine d'un impôt qui resta odieux pendant toute la durée de Tancienne monarchie, la gabelle. Une ordonnance de 1343 établit que nul ne pourrait vendre du sel en France qu'après l'avoir' acheté aux greniers du roi. Des greniers à sel, ou gabelles^ furent établis en divers lieux; tout le sel produit y fut porté et n'en sortit qu'au prix que le roi fixa, « dont le roi acquit Tindignation et malgrâce des grands comme des petits et de tout le peuple. > Les droits à Texportation furent élevés, et un autre impôt, ruineux pour le commerce, fut mis sur toutes les denrées vendues à Fintérieur et sur les boissons dans lef villes. Ces innovations étaient des réminiscences de Rome. Le code Justinien était alors fort étudié. Jean Fabvier, le pèr^ du droit français^ venadt de publier en 1338 ses commentaires sur les Institules et sur le Code.

Si, dans ces lois faites pour et par des princes absolus, les

légistes trouvaient de quoi armer la royauté française de pouvoirs qu'elle n'avait jamais eus, les ministres trouvaient dans les institutions impériales de quoi assurer au trésor des ressources que le moyen âge ne lui donnait pas. Les conseillers du roi, dans la guerre qu'ils faisaient aux privilèges, n'épargnèrent pas plus ceux du clergé que ceui des nobles et des communes. Sous Philippe VI, à la suite d'un solennel débat en 1329 sur les limites des deux juridictions ecclésiastique et séculière, et dans lequel se distingua l'avocat du roi Pierre de Cugnières, fut institué Vappel comme (TabuSy qui permettait d'en appeler au roi des sentences épiscopales et de recourir à lui contre les abus commis par les clercs. On rappelait à ceux-ci que, s'ils étaient prêtres, ils étaient aussi citoyens et sujets.

En 1338, une assemblée des états généraux décréta l'article suivant : c Les rois ne lèveront aucuns deniers extraordinaires sur le peuple sans l'octroi des trois états, et ils en prêteront le serment à leur sacre, i C'était la proclamation du grand principe, que le peuple ne doit payer que les impôts consentis par ses représentants. Philippe VI échappa à cette obligation en faisant fréquemment de la fausse monnaie. En 1342, le prix des monnaies changea presque toutes les semaines. Quelles entraves au commerce ! Il s'attribua aussi exclusivement, sous le nom de régalesy les droits perçus par les patrons des églises sur les bénéfices vacants.

Aequliitlon de Montpellier et du Oanpliiné. — Un des derniers actes de Philippe VI fut l'importante acquisition de la province qui porta plus tard le nom de Dauphiné HumberL II, comte de Vienne, et appelé dauphin du Viennois, parce que sa maison portait un dauphin dans ses armes, vendit ses États à Philippe pour 120 000 florins (1349). Le fils aîné du roi de France porta dès lors le titre de dauphin. Cette acquisition était d'une haute importance, parce que la nouvelle province couvrait Lyon et faisait enfin toucher la France aux Alpes. L'annexion de la Provence n'était plus dès lors qu'une question de temps*. Montpellier fut de môme acheté au roi de Majorque.

Bmplot poar la g^nerre de la pondre à canon. — Au moment où les rois arrivaient au pouvoir absolu, un moine' leur donnait Tarme qui perçait l'armure la mieux trempée et qui renversait le» murailles les plus épaisses^. Le moine anglais Roger Bacon, mort sous Philippe le Bei, avait inventé

JBAN (1350-1364). 401

la poudre à canon ou tout au moins révélé sa composition, qui était connue depuis longtemps des Orientaux , et dont les Arabes se servaient en Espagne dès le treizième siècle. La première mention qu^on en ait trouvée en France* était dans un registre de la chambre des comptes de Paris, pour Tannée 1338 y où on parlait d^une somme payée c pour la poudre et autres choses nécessaires aux canons qui sont devant Puy- Guihem en Agénois. » Metz en avait avant 1324. Ces canons, composés de bandes de fer renforcées par des cercles, faisaient plus de bruit que de besogne. Dans un siècle il n'y aura pas de ville, pas de forteresse qui puisse abriter Tindépendance' féodale contre les canons du roi , et le moindre soldat armé d'une arquebuse jettera bas le plus puissant seigneur malgré son armure de Milan , jadis impénétrable. L'égalité reviendra sur le champ de bataille, en attendant qu'une autre découverte , celle de Timprimerie , la ramène, la royauté aussi y aidant , dans la société civile.

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