CHAPITRE XLVL
Henri ïVj ses premlem embarras. — L'assassinat du dernier des Valois mit la douleur et le trouble dans le camp de Saint-Cloud, la joie et la confiance dans Paris. Au camp, les catholiques s'éloignaient déjà des protestants. On voyait les premiers, dit un témoin oculaire, « comme gens forcenés, enfon«;ant leurs chapeaux, les jetant par terre, fermant les poings, complotant, se touchant la main, formant des vœux et des promesses dont on avait pour conclusion : plutôt mourir de mille morts ! » Dans la ville, les duchesses de Montpensier et de Nemours parcouraient les rues dans leurs carrosses, criant dans tous les carrefours : € Bonnes nouvelles, mes amis! bonnes nouvelles! le tyran est mort, il n'y a plus de Henri de Valois en France. 3 On faisait des feux de joie, on célébrait dans la chaire c le martyre du bienheureux Jacques Clément » ; on l'invoquait comme un saint, sa vieille mère fut amenée à Paris, et montrée au peuple c comme une merveille ! »
« Vous êtes le roi des braves, avait dit à Henri un des seigneurs catholiques, et ne serez abandonné que des poltrons ! » Malgré cette loyale parole, beaucoup de catholiques s'éloignèrent ; pour retenir les autres, Henri s'engagea solennellement, dans une assemblée des principaux seigneurs, à maintenir dans son royaume la religion catholique, jusqu'à la convocation d'un concile national ou général qui réglerait la question
1. ourrages à oonsnlteri lettres mitsives de Bmri fV dans la oolleetion des Documente inédits de V histoire de France; les Economies royalss de Sully; le» Mémoires de la Force, de Villeroi, du duc d'Angoulême, du duc
les Mémoiree et eorreepondancee de Doplessii-Mornay ; VHietoire de Benri /F, de M. Poirson ; Benri IV considéré comme écrivain, par Juag; Stxtt'Quintj par le baron de Hûbner.
religieuse, et à conserver chacun dans ses droits et offices, à garantir aux calvinistes la liberté de leur culte dans une ville par bailliage. L^assemblée alors le reconnut comme roi de France, sous le nom de Henri IV, c selon la loi fondamentale du royaume (4 aoûtj. » L'acte fut dressé, signé de tous les assistants et enregistré par le parlement de Tours.
A Paris, au contraire de ce qui se passait à Saini-Gloud, on était d'accord sur la religion, mais non sur les personnes. Décidés à repousser du trône un hérétique, les ligueurs hésitaient entre le jeune duc de Guise et son oncle, le duc de Mayenne. Le premier était, depuis la mort de son père, prisonnier des royalistes, et par conséquent un peu oublié : le second, politique habile, manquait de tout ce qu'il faut à un chef populaire, audace, éclat, activité infatigable et décision prompte. Il y avait d'autres prétendants ; le duc de Lorraine, beau-frère des trois derniers Valois, le duc de Savoie, fils d'une sœur de Henri II, et le roi d'Espagne, qui parlait des droits de sa fille, née d'une fille de Henri II, sœur par conséquent des trois derniers Valois, et comptait bien se saisir de la couronne au milieu de l'anarchie qu'il avait dée, tout-puissant dans Paris, le lendemain de i III, aurait pu brusquer^ la fortune ; il ne it, il fit proclamer roi, sous le nom de Gharle Bourbon, alors prisonnier du Béarnais, se 3ndre pour lui-même la lieutenance générale, n ne résolvait rien, et, en reconnaissant le le de Bourbon, Mayenne montrait que le roi mri IV.
Cependant, la déclaration du k août n'avait pas satisfait tput le monde dans l'armée royale. D'Épernon et plusieurs seigneurs catholiques se retirèrent ; la Trémouille, avec neuf bataillons protestants, prit le chemin du Midi, ne voulant pas « servir sous les drapeaux d'un souverain qui s'engageait à protéger l'idolâtrie. » L'armée de siège diminua de moitié. On ne pouvait rester avec quelques milliers d'hommes en face de la grande cité. Plusieurs conseillèrent au roi de retourner dans le Midi. « Qui vous croira roi de France, lui dit d'Aubigné, en voyant vos lettres datées de Limoges? * Henri se décida à rester dans le Nord, et cette résolution sauva sa couronne.
DivlBion 4le la France. — La France était partagée, et Don-seulement la France, mais presque chaque province. A
côté d'une ville qui tenait pour la Ligue, une autre tenait pour le roi ; il y avait le parlement de Paris et celui de Tours. Le parlement ligueur du roi s'était démembré, et une partie de ses membres siégeait à Cato, comme celui de Carcassonne se forma, un peu plus tard, aux dépens de celui de Toulouse. Un sixième de la France était pour Henri IV ; le reste n'était pas tout entier pour la Ligue. Plusieurs villes et provinces, comme Bordeaux et une partie de la Guyenne, restaient neu-
Cli&teau de Dieppe.
très; quelques gouverneurs ou seigneurs puissants, d'Épernon. Dam ville, en Languedoc, Ornano, en Dauphiné, attendaient les événements.
€!»nipairne de Henri IV en IVormandie (1589). — II fallait faire reconnaître le vrai roi à ses actes. Henri IV envoya Longuevilie en Picardie, d'Aumont en Champagne, pour lui en -ramener ce qu'ils pourraient y lever de troupes et d'argent; et il se dirigea lui-même vers la Normandie. Senlis, Compiègne, Gournay, Gisors, reçurent garnison
royale, et livrèrent leurs recettes, dont l'armée avait grand besoin. Une tentative contre Rouen échoua; mais Henri, ' tourna tout à coup sur Dieppe, y fut reçu à bras ouverts. C'était une précieuse acquisition, qui le mettait en communication avec r Angleterre, dont il attendait des secours. La grande Elisabeth comprenait que le roi de Navarre combattait autant pour elle-même que pour lui. « Le dernier jour de la France, disait-elle, sera la veille du dernier jour de PAngleterre. > Le gouverneur de Gaen vint à Dieppe faire au roi hommage de la moitié de la Normandie.
A Paris on commençait à murmurer contre les lenteurs de Mayenne. Philippe II, Sixte-Quint lui avaient envoyé de l'argent pour faire des recrues en Allemagne. Il se décida enfin à sortir de la ville avec 25000 hommes, en rallia 8 000 en route, et se dirigea sur Dieppe, promettant de ramener le Béarnais captif ou de le jeter à la mer. Henri avait moins de 10000 hommes et fort peu d'argent : a Mes chemises sont toutes déchirées, écrivait-il à Rosny, mon pourpoint troué aux coudes, et, depuis deux jours, je soupe et dîne chez l^s uns et chez les autres. > Les membres du conseil étaient d'avis qu'il s'embarquât pour l'Angleterre. Le maréchal de Biron s'y opposa: «Sortir de France, s'écria-t-il, pour vingtquatre heures, c'est s'en bannir pour jamais! » Henri IV était de cet avis, il s'empara d'Eu, du Tréport, et s'établit fortement autour de Dieppe, ayant son canap sur les hauteurs d'Arqués, au pied du château, à une lieue et demie de là, et une bonne garnison au Pollet, principal faubourg de la ville. Son artillerie était insuffisante ; il y suppléa en montant ses plus petits canons sur des affûts à roues, auxquels il » attela plusieurs chevaux, et fit ainsi le premier usage de l'artillerie légère, idée qui ne devait être retrouvée que par Gustave-Adolphe et Frédéric II.
Combats d'Arqués (16 sept.-O oct. 1589). — La grosse armée de Mayenne échoua pendant trois semaines d'attaques consécutives contre ces habiles dispositions et plus encore contre la valeur de Henri et de ses troupes. Elle ne laissa pas un point de la ville ou des retranchements sans tenter l'assaut ou l'escalade, et fut partout repoussée. Le 21 septembre, à l'attaque du camp, les lansquenets de Mayenne, firent mine de l'abandonner; on les introduisit dans les lignes ; aussitôt ils se jetèrent sur ceux qui venaient de leur tendre la main, et s'emparèrent d'une maladrerie qui servait
de défense de ce côté. Quelques-uns de leurs chefs pénétrèrent même jusqu^au roi et lui crièrent de se rendre. Le désordre fut tel, que Henri désespéré demandait à grands cris « s'il ne se trouverait pas cinquante gentilshommes pour mourir avec leur roi. i Châtillon, avec des fantassins huguenots, partit du Pollet et parvint à débusquer les traîtres. Mayenne alors tourna le camp royal et parut le 26 devant Dieppe par Pouest. Mais Henri Pavait deviné et prévenu. Lg 23, il avait reçu d'Angleterre 1200 hommes, des provisions, et la promesse d'un nouvel envoi de 4000 hommes. Longue ville, la Noue et d'Aumont arrivaient à son secours avec une autre armée. Mayenne se retira sur la Somme, appelant h Taide les Espagnols des Pays-Bas. Henri écrivit à Grillon avec sa joviale humeur : t Pends-toi, brave Grillon, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas. »
Surprise tentée sur Paris (1589). — Henri se trouvait à son tour à la tête de 25 000 hommes. Il gagna trois marches sur Mayenne et se porta rapidement sur Paris, en donnant ordre à Montmorency-Thoré de couper derrière lui le pont de Saint-Maxence sur l'Oise. A la faveur d'un épais brouillard, tous les faubourgs de la rive gauche, Saint-Germain, Saint-Jacques, Saint-Marceau et Saint- Victor furent enlevés, les royalistes s'y jetèrent au cri de : « Saint-Barthélémy! » Si les moines et les bourgeois ne s'étaient trouvés aussitôt prêts, le coup de main eût réussi. La Noue essayait déjà de passer la Seine près de la tour de Nesle. Mais on apprit l'arrivée de Mayenne par le pont qu'on avait négligé do couper. Henri se contenta de piller les faubourgs, ce qui devait tenir lieu aux siens de la soldé qu'il ne leur donnait pas et prit la route de Tours, capitale du parti royaliste.
Succès dis roi dans l'ouest (1680). — Gheihin faisant, il emporta Ëtampes, Ghâteaudun, Vendôme, et, de Tours» décida le Mans, Alençon, Angers, Laval à le reconnaître. En quelques semaines toute la Normandie de la Seine à la Vire fut soumise de gré ou de force. La nouvelle de ces succès entraînait les neutres; deux cardinaux étaient venus le recevoir à Tours; le parlement de Rennes fit sa soumission avec une partie de la Bretagne ; Ornano et Lesdiguières en Dauphiné, la Valette en Provence, Damville en Languedoc, se déclarèrent pour lui- Au dehors, la république de Venise le reconnut comme roi légitime; déjà même Sixte-Quint se
laissait ébranler par les raisons que lui avaient fait porter les catholiques qui suivaient le Béarnais.
Cathédrale de Tours' .
RiTalité* dans le parti de la I^ig^ue. — Les ambitions rivales des ennemis de Henri IV servaient sa cause. Les ducs
1. Henri IV appelait les deux tours • de beaux bijoux auxquels il iia manquait que des étuis. *
de Lorraine et de Savoie, renonçant à l'idée de s'assurer la
) démembrer le royaume:
ît la Champagne fort à sa e Dauphiné et la Provence. , de Nemours, voulaient des ppe 11, qui tenait à sa solde
leur demandait le titre de le sa fille ; et les Seize, de
roi et sans noblesse, une 5 gouvernée du haut de la
aussi, ses secrètes espé- Hfficher qu'après une vienne. Avant de quitter Paris, l de l'Union, pour y faire
Le roi assiégeait Dreux, vra bataille dans la plaine mars). Les ligueurs avaient i cheval, de sorte que leur )aisse forêt de lances; les s fit 3000 cavaliers, armés . On parlait à Henri d'assui : « Point d'autre retraite, . » Et il ajouta : c Compa-
vous perdez vos enseignes, le blanc que vous voyez en lujours au chemin de Thon-
nt à la fois. Le roi chargea il passa avec les siens sous es attaqua vigoureusement e, et les mit en fuite. Les devant un escadron de Walez visage, leur crie-t-il, et, regardez-moi mourir! » Au he de la Ligue était en fuite, se rappela qu'il était roi :
l, main basse sur les étran- 80 enseignes d'infanterie, dt les trophées des vainétait ouverte ; Henri les y mena.
Sl%^ de Pari» (1500). ~ Il y avait dans la ville peu de munitions, peu de vivres, et les muraîlles se trouvaient en mauvais état. Les Parisiens suppléèrent à tout par leur exaltation religieuse. Le moine Chrestin avait été chargé d'annoncer au peuple la nouvelle de- la défaite d'Ivry, il prit pour texte de son sermon ces paroles de TÉcriture : « Je châtie ceux que j'aime. » Comme il commençait, un courrier apoâté vint lui remettre une lettre ; il continua, raconta les longs détails de cette leçon donnée aux siens par le Seigneur, et envoya aux murailles tous ceux qui Técou talent. Les prédications de Rose, de Boucher, de Lincestre, entretinrent chaque jour cet enthousiasme. La présence du légat du pape, Cajetano, fît encore davantage. Il jura de ne point quitter Paris, quoi qu'il advînt, et fit rendre par la Sorbonne un décret déclarant coupable de péché mortel quiconque parlerait de traiter avec le Bourbon, et promettant à ses ennemis la palme du martyre.
Trente mille hommes s'enrôlèrent; on fondit les cloches pour en faire des canons; un frère de Mayenne, le jeune duc de Nemours, qui se fit recevoir bourgeois de Paris, pour flatter la démocratie de la Ligue, dirigea la défense. Le lendemain du premier assaut, livré le 30 mai, une étrange procession parcourut toute la ville. Les principaux héros de la Ligue, Rose, Boucher, Lincestre, la barbe et la tête rasées, un hausse-col par- dessus le camail etlerochet, l'épéeau côté et la pertuisane au bras, ouvraient la marche ; suivaient quatre par quatre, au nombre de 1300, les cordeliers, jacobins, carmes, capucins, feuillants, en ordre de bataille, la hache ou l'arquebuse sur l'épaule, dans un accoutrement moitié religieux et moitié militaire qui avait quelque chose de burlesque et de terrible à la fois ; c l'Église militante » chantant des tfymnes entremêlées de salves de mousqueterie, défila devant le légat qui la bénit et traita ces moines de vrais Madiabées, nom que quelques-uns méritèrent à la défense des remparts,
Henri IV ne se flatta point d'emporter d'assaut une ville ainsi défendue ; mais il comptait sur la famine, et coupa tous les arrivages, espérant ainsi abatti'e les Parisiens. Il ne fit que les élever, selon d'Aubignè, c à un Haut degré de vengeance qui sejQtait le juste et le glorieux, d On supporta la famine aussi bien que la guerre. La mort du vieux cardinal , de Bourbon, a vrai roi de théâtre et de peinture^ 9 simplifiait
la question (mai 1590), mais rendait la haine des ligueurs plus furieuse. Le 2(i juillet, le roi fit donner un assaut : au bout de deux heures les faubourgs furent emportés.
La détresse fut alors à son comble ; après avoir diminué chaque jour la ration de pain qu'on distribuait au peuple, le corps de ville ne donna plus rien ; chacun eut àrse pourvoir. On abattit les chevaux, ânes, mulets qui survivaient encore. Tout ce qui avait vie, môme des animaux immondes, fut tra- , que, dévoré. La duchesse de Montpensier refusa de céder un petit chien qu'elle gardait, disait-elle, « conune dernière ressource pour sa propre vie. » Quelques-uns pilèrent des ossements de morts pour en faire une sorte de pâte, et moururent de Icet affreux aliment. Chose horrible! les hommes d'armes commençaient à faire la chasse aux petits enfants; une mère mangea le sien.
Il y a bien souvent la légende à côté de l'histoire. C'est à la légende qu'appartient le Henri IV laissant entrer des vivres dans Paris qu'il assiège; celui de l'histoire tance vivement ses serviteui's, d'O, de Givry et d'autres, qui se relâchaient de la sévérité ordinaire en pareille occurrence, en faisant passer des secours aux amis qu'ils avaient dans la place. Si sa bonté ne va pas jusqu'à leur permettre de défaire d'une main ce qu'il fait de l'autre, elle l'attendrit du moins au spectacle de tant de maux. « J'aimerais quasi mieux, disait-il, n'avoir point de Paris, que de l'avoir ruiné par la mort de tant de personnes....» et un jour qu'il rencontra des paysans qu'on menait pendre pour avoir été surpris introduisant une charrette de pain par une poterne, il les fit relâcher, leur distribua quelque argent et leur dit : t Le Béarnais est pauvre; s'il avait davantage, il vous donnerait plus. »
Intervention du duc de Parme et des Espaf^olt (1590). — Dans la crainte de perdre les Pays-Bas, alors fortement inquiétés par Maurice de Nassau, Philippe II n'avait qu'à la dernière extrémité donné ordre à son meilleur général de secourir les Parisiens. Parti de Valenciennes le 3 août, le duc de Parme arriva à Meaux le 23, fort à temps, car le siège durait depuis quatre mois. Déjà les politiques, quoique bien peu nombreux, avaient levé la tète et crié dans les rues: Du pain ou la paix ! « Deux jours encore, et ceux de Paris, dit une relation, eussent été obligés d'ouvrir les portes à Henri IV et même de le prier d'entrer dedans. > Le roi alla au-devant des Espagnols pour les combattre dans les plaines
de Ghdles. Le duc de Parme, habile tacticien, escarmoucha avec les Français, les occupa pendant quatre jours, et le cinquième, à la faveur d'un épais brouillard, surprit Lagny qui commande les approvisionnements de Paris par la Marne, comme Corbeil par la Seine; et de cette ville il lança une nombreuse flottille de bateaux avec des soldats et des vivres, afin de ravitailler Paris. Tout Peffort d'une laborieuse campagne était perdu.
laterventton des Anglais et des Allemands | prise de Chartres (1591). — Pendant Thiver, le vicomte de Tu-
La porte Guillaume, a Chartres <
renne, un des plus habiles du parti, fut envoyé en Angleterre et en Allemagne. Il obtint 700 Anglais d'Elisabeth, 2000 Hollandais de Maurice, et leva en Allemagne 4000 chevaux et 8000 fantassins qu'il amena lui-môme. Il reçut du roi, en récompense de ces signalés services, la main de l'héritière de la petite souveraineté de Bouillon et de Sedan, sur les frontières de la Chanipagne. Turenne n'avait point encore rejoint le roi,
1. Cette porte est la seule qui subsiste des sept portes fortifiées qui don saient autrefois aoeds dans fa ville.
que Henri IV avait pris (19 avril 1591) le grenier de Paris, Chartres, et comme les neuf dixièmes des évoques de France Pavaient reconnu, il fit tenir dans cette ville un concile national qui déclara nulles et non avenues de nouvelles excommunications lancées par le pape Grégoire XIV contre lui. Il ne fallait plus songer à prendre Paris, où 4000 Espagnols tenaient garnison ; mais Henri, pour investir de loin sa capitale et lui couper les arrivages de la Normandie, comme il venait, en prenant Chartres, de lui couper ceux de laBeauce, parut tout à coup devant Rouen (novembre 1591). ,
miége de Rouen (1501-1503): combats d'Anmale et d'Yvetot (lôO»). — Ce fut un second siège de Paris; la Ligue y était très-forte, et la défense fut dirigée par un homme d'énergie et de ressources, Villars-Brancas, gouverneur de Normandie. Si la famine ne fut pas aussi grande, les attaques furent bien plus sanglantes. Le duc de Parme vint encore une fois des Pays-Bas pour délivrer la place, en mars 1592. Henri IV ne voulait pas, cette fois, renouveler la faute qu'il avait faite devant Paris. Il laissa Biron avec son infanterie continuer le siège, et à la tête d'une cavalerie, leste et brave de 7000 hommes, il courut au-devant de Tennemi. A Aumale, il s'aventura avec 600 cavaliers, au miliei^ de l'armée espagnole, reçut un coup de mousquet, et ne s'en tira que parce que le duc de Parme ne put croire que ce fût le roi de France qui était venu faire ainsi le coup de pistolet dans ses lignes « comme un carabin. » Biron, cependant fut forcé de lever le siège de Rouen (avril). Le .4^; de Parme entra dans la place, et dégagea la Seine en prenant Caudebec, mais il reçut une blessure que sa mauvaise santé rendit mortelle. Pendant qu'il était retenu sur son lit de souffrance, Henri IV attaqua son armée à Yvetot, lui tua 3000 hommes, et l'enferma dans une position qui semblait désespérée, entre la Seine et la mer. « Vive Dieu ! s'écria-t-il avec sa gaieté ordinaire, si je perds le royaume de France, je suis en possession de celui d'Yvetot *. i> Le duc de Parme se tira cependant de ce mauvais pas; des bateaux secrètement préparés à Rouen descendirent rapidement la Seine, avec le reflux, jusqu'à Caudebec; en une nuit l'armée passa sur l'autre
1. Yvetot, terre allodiale, la seule qui subsistât au nord de la Loire, et dont le sei|nëtir he rendait honitnlgé à personne, ét< quelquefois, A cause de cette circonstance, appelé le rOl dnrvetot.
rive ; elle était sauvée, et regagna sans encombre les Pays- Bas. Mais le duc ne put aller plus loin qu'Arras, où il mou-
EgliBe de Caudebec *.
rut le 3 décembre. Deux fois ce grand homme de guerre avait arraché la victoire des mains du roi, et retardé la fin de
1. Caadebao 6tai1( alor» qnf de» TÎUee les plui.eommerçftwtei de U bim» Seine. Quand Henri IV arriva devant le Portail de son égUse^ charmante oonstruction du ((Biiixiltne siècle, il é'éeria : t Voilà U yl^bblle chàp«Ité que j'aie jamais vae. > La révocation de l'édit de Nantes a tué son industrie; Rouen et le Havre ont tué son commerce.
la crise. Heureusement la Ligue travaillait ell^même pour Henri IV.
lies Seize. —Depuis la suppression du conseil général de rUnion, une lutte sourde avait toujours existé entre Mayenne et les Seize, c'est-à-dire entre la fraction aristocratique et la fraction démocratique de la Ligue; entre le parti français et le parti espagnol. Les revers de Mayenne, les premiers succès du duc de Parme, rendirent aux Seize la puissance qu'ils avaient un instant perdue. Ils commencèrent à accuser hautement « la tyrannie delà noblesse et l'injustice des chefs de justice qui ruinaient Tautorîté et la puissance des ecclésiastiques et la liberté du peuple. » Depuis la mort du Balafré, à Blois, son fils était retenu au château de Tours; il s'évada le 1 5 août 1591, et accourut à Paris plein de l'ardeur et de la haine qu'il avait amassées durant ses deux années de captivité. Les Seize crurent trouver en lui le chef qui leur convenait ; ils firent luire à ses yeux l'espérance d'épouser la fille de Philippe II, et de s'asseoir avec elle sur le trône de France.
BxécutioBS ordonnées par les Seize (1591) ; dém»l^of^ie de la Iii|pie. — Pendant les dernières opérations autour de Rouen, les prédications avaient pris un caractère farouche. L'un disait ouvertement qu'il fallait jouer au couteau ; l'autre demandait c une nouvelle saignée » contre les politiques. Des figures sinistres se montraient. Le 15 novembre (1591), Bussy-Leclerc, Grucé et les plus animés de la faction prirent les armes, se rendirent au Palais, en arrachèrent le président Brisson, les conseillers Claude Larcher et Jean Tardif, et les conduisirent au Châtelet, où un prêtre et le bourreau les attendaient. Briâson demanda en vain d'être mis au pain et à l'eau entre quatre murailles pour y achever un livre qu'il avait commencé. Il fut pendu sur l'heure. Ces chefs du parlement étaient à la fois les partisans de Mayenne et de l'autorité monarchique ; leur mort fut le signal du meurtre d'4in certain nombre de suspects. Le but de la conspiration était de s'assurer du pouvoir pour, dominer les états qui allaient s'assembler, puis d'y faire élire un roi catholique, tenu d'établir l'inquisition en France, de respecter les privilèges reconquis du clergé et des communes» et de se soumettre aux résolutions arrêtées par les états, désormais réunis tous les cinq ans. C'était en un mot, pour la religion, l'introduction en France du régime qui a été si fatal
àritalie et à TËspagne ;pourla politique, la destruction de la grandeœuyrederunitônationaleentreprisedepuistroissiècles. Rupture entre Mayenne et les Seize (1592). — De retour à Paris, Mayenne se vit débordé, perdu, s'il n'étouffait pas cette démagogie farouche ; il enveloppa la Bastille, d'où Bussy-Leclerc n'eût que le temps de s'enfuir, fît saisir et décapiter quatre des Seize, cassa leur conseil et confia les fonctions municipales à des politiques déclarés (k février 1592].' Les ligueurs furent consternés. Le prédicateur Boucher dit en face du duc que c'était « une vraie boucherie, et les victimes, des martyrs de Dieu; »le parti, en effet, fut ce jour-là frappé à mort.
Mayenne venait de rendre un grand service à la France» mais non pas à lui-même ; il n'essaya pas de restituer à la Ligue, en la disciplinant, la force qu'il venait de lui ôter. « Qui croira, lui écrivit Villeroi, que vous combattez pour la foi catholique et pour le soulagement du peuple, voyant à votre suite Dieu blasphémé comme il l'est et toutes sortes d'impiétés, sacrilèges, voleries, ravissements et autres méchancetés commises sans justice, police, ni règle aucune?... Nos villes sont remplies de confusion et de pauvreté ; nos magistrats et officiers y sont gourmandes et sans autorité ; vos gens de guerre ont vécu si licencieusement, qu'ils nous ont foit haïr de Dieu et des hommes. »
États séuérauA de la liiifue (1593)| Philippe H i la «ai ire Ménippée. — 11 était évident pour tous que la guerre n'amènerait p£CS de solution. La France pourrait s'y abimer ; mais un parti ne détruirait pas l'autre. L'idée d'une transaction, d'un compromis revenait donc dans les esprits. Chaque faction jusq^ie-là avait repoussé les états généraux, comptant davantage sur sa force et craignant de remettre ses destinées au scrutin d'une assemblée. Maintenant leur nom se retrouvait dans bien des bouches ; les écrits, les pamphlets des deux partis, avaient tellement bouleversé
f ue beaucoup; ne sachant auquel en<^
^'on laissât parler la nation môme.
Qt Rose remettaient l'élection royale exaltaient les droits du peuple pour les .es protestants, devenus les défenseurs Bnaient pour l'hérédité et opposaient h comme aux prétentions populaires, le
Les états, depuis longtemps convoqués, mais toujours retardés par la guerre, s'ouvrirent enfin à Paris, le 15 janvier 1593. Il ne vint qu'environ 130 députés , la plupart du tiers état. Le roi d'Espagne comptait sur eux. c On voyait nuit et jour, dit TEstoile, les agents des prétendants à la couronne qui allaient visiter les députés et briguer leurs suffrages. » Aux arguments tirés de la religion, Philippe II en joignait d'une autre sorte. Il s'était dit qu'il serait plus facile d'acheter la France que de la conquérir, et il n'épargnait pas l'argent. Si les historiens d'Espagne ont bien compté, c'est trente millions de ducats, quelque chose comme cinq ou six cents millions de francs, que. ses visées sur la France lui coûtèrent. Le Béarnais, lui, n'avait dépensé que de l'héroïsme, autant, il est vrai, qu'il en eût fallu, en d'autres circonstances, pour gagner un royaume; mais le culte qu'il profes-^ sait formait un obstacle invincible : le chef des protestants ne pouvait être le roi des catholiques. Depuis bien longtemps Henri le sentait; et comme il n'avait jamais été attaché par des liens bien forts au calvinisme, il songeait à les rompre, pour terminer enfin une guerre atroce et sans cela éternelle. Entre l'or du roi d'Espagne et le sacrifice que l'héritier légitime s'apprêtait à faire pour cesser d'être le roi d'un parti et devenir le roi de la France , Mayenne avait peu de chose à ofifrir; il ne désespéra pourtant pas de réussir, en opposant l'un à l'autre, l'étranger et l'hérétique, et en tâchant de passer entre les deux.
Les députés, nommés sous l'influence de Mayenne, étaient en général tièdes et quelque peu effrayas de ces pouvoirs souverains qu'on leur conférait; ils le montrèrent en acceptant à, Sureanes une conférence avec les catholiques du parti du roi^ (29 avril). Pour leur donner le courage qu'ils n'avaient point, il allait peser sur eux; mais, ici, le duc de Feria, ambassadeur d'Espagne, et Mayenne se contrariaient l'un l'autre. Le Béarnais mit les états dans une plus grande incertitude encore; il convia le 18 mai à Mantes plusieurs prélats et docteurs, tant du parti royal que du parti de l'Union, pour «traiter des différences dont procède le schisme qui est 04 l'Église. » L'ambassadeur d'Espagne- voulut brusquer le dénoûment avant que l'assemblée de Mantes trouvât quelque transaction. Le 28 mai, il fit proposition formelle aux états, d'éJire pour reine Isabelle -Claire-Eugénie, fille dé Philippe II, %i .petite-fille , par sa mère, du roi de France Henri II :
t Rompre la loi salique , s'écria un ligueur, c'est perdre le royaume! » Mayenne demanda deux jours pour délibérer, c d'autant que c'était, disait-il, la délibération la plus haute qui se pût traiter en chrétienté. >• Le délai expiré, on ne fut guère plus avancé. Dans la première séance générale, on pressa davantage l'ambassadeur ; on lui demanda quel époux le roi destinait à sa fîlle. « L'archiduc Ernest d'Aulriche, » • répondit-il. Ce fut une explosion de murmures , car quel* ques - uns avaient compté , au moins, sur le jeune duc dei Guise. Ainsi, c'était à un prince étranger, à une princesse étrangère, qu'on livrait la France; c'était cette maison d'Autriche que nos rois avaient combattue pendant cinquante ans que la Ligue amenait au Louvre. La lumière se fit.
Déjà le 8 avril un prédicateur avait dit à l'église Saint- Jacques la Boucherie : t II n'y a plus de religion parmi nous, tout n'est qu'ambition ; les beaux états qu'on tient I c'est la cour du roi Pétaud , où chacun veut ^tre le maître. Il n'est aucun de nos gouverneurs qui n'aspire à être roi, et c'est à qui emportera le morceau, j Telle fut bientôt l'opinion de tous. Elle eut plus tard (1594) son expression dans un merveilleux pamphlet , la Satire Ménippée, œuvre de quelques bourgeois parisiens, le chanoine P. le Roy, Nicolas Rapin, Passerat, Pierre Pithou. etc., qui achevèrent de tuer la Ligue par le ridicule. Le Catholicon cPEspagne, première parlie de la satire, démasqua l'ambition que Philippe II cachait sous les dehors de champion du catholicisme ; dans VÀbrégé des états de la Ligue, chacun des grands personnages qui avaient joué leur rôle dans l'Union vint étaler sa folle ambition ou sa honteuse avidité. Enfin, un député du tiers, dans un discours qui s'élevait jusqu'à l'éloquence, faisait toucher du doigt à chacun la morale du pamphlet. « Il faut, disaitil, qu'ayant la mort entre les dents, nous disions que nou^ nous portons bien. 0 Paris qui n'es plus Paris, mais une spélunque (caverne) de bêtes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains, un asile de voleurs, meurtriers et assassinateurs ; te voilà aux fers, te voilà en l'inquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois et plus dure à supporter aux esprits nés libres et francs, que les plus cruelles morts! »
La raison commençait à surnager par-dessus l'écume des passions à moitié apaisées. Pendant que les états continuaient
les longues disputes qui cachaient mal leur indécision, quelques magistrats du parlement prirent courage : c Voilà Tétat où nous sommes réduits, s'écria Tun d'eux, du Vair, seize coquins ont fait vente au roi d'Espagne de la couronne de France. Non , jamais peut-être il ne s'ouït dire que si licenjpieusement, si effrontément on se joua de la fortune d'un si grand et si puissant royaume, si publiquement on trafiqua d une telle couronne, si impudemment on mit .vos vies, vos biens, votre honneur, votre liberté à Penchère, comme Ton fait aujourd'hui : et en quel lieu? au cœur de la France! > Sur la proposition du courageux magistrat, le parlement rendit un arrêt par lequel il ordonna que c remontrances seraient faites à M. le lieutenant général, à ce qu'aucun traité ne se fît pour transférer la couronne en la main de princes étrangers (28 juin). » C'était le premier acte de bon sens et de patriotisme qui eût été fait depuis longtemps; Henri IV fit le second.
Conversion dn rot (1593) ; entrée de Henri IV à Paris (1694:). — L'ambassadeur d'Espagne ayant reconnu qu'en demandant trop il avait tout compromis , essayait de revenir sur ses pas et proposait le mariage de l'infante avec le duc de Guise : c'était trop tard.
Le peuple était maintenant affamé de paix , d'autant plus que Henri IV, à ce moment, se décidait à franchir le dernier pas. Quoiqu'il en coûtât beaucoup au fils de Jeanne d'Albret, à l'élève de Goligny, de rompre avec ces huguenots < qui l'avaient apporté sur leurs épaules de deçà la rivière de Loire, » il suivit Tavis des plus sages, et, le 23 juillet, après un débat de quelques heures avec les docteurs catholiques réunis à Mantes, il se déclara convaincu. Malgré le fameux billet à Gabrielle, c après-demain je fais le saut périlleux, » il l'était en vérité; non qu'il eût bien discuté les dogmes, ce n'était point affaire à lui, mais il avait bien étudié les maux de la France. Le surlendemain, 25 , il dit adieu, en pleurant, aux ministres de la religion qu'il abandonnait; et, escorté des princes, des grands officiers de la couronne et d'une nombreuse noblesse , il se dirigea vers l'église de Saint-Denis. Le bruit en était venu jusqu'à Paris; malgré les ordres de Mayenne et du corps de ville, une foule de Parisiens se rendirent sur son passage et l'accueillirent aux cris de : Vive le roi!
Arrivé aux portes de la basilique, il frappa; l'archevêque
de Bourges parut, c Qui êtes-vous? lui demanda-j.-il. — Je suis le roi. — Que demandez-vous? — A être reçu au giron de l'Église catholique , apostolique et romaine. ■ Il s'agenouilla et fit sa profession de foi. c Je jure, dit-il , devant la face du Dieu tout-puissant, de vivre et de mourir en la religion catholique; de la protéger et défendre envers et contre tous, au péril de mon sang et de ma vie, renonçant à toutes hérésies contraires à icelie. j
Quelques prédicateurs de la Ligue essayèrent vainement de présenter cet acte con^me une hypocrisie, t On Ta vu, disait Tun d'eux, en une même heure huguenot et catholique, et puis le voilà à la messe, et sonne le tambourin i > Le plus grand nombre regarda cette conversion comme le gage d'une patriotique réconciliation. Les états furent tués du coup. lis déclarèrent qu'ils n'avaient point pouvoir pour régler la succession au trône, renouvelèrent le serment d'union, ordonnèrent la publication du concile de Trente, pour faire quelque chose, et se dispersèrent au milieu de l'indifférence générale. Dans les provinces, la réaction se prononça davantage. Lyon s'insurgea contre le duc de Nemours et arbora le drapeau blanc ; Meaux, Péronne, Montdidier, Vitry, Orléans, entraînèrent leurs gouverneurs. Le sacre, qui eut lieu dans la cathédrale de Chartres (27 février 1594), augmenta ces dispositions. Là où Tentrainement populaire ne suffisait pas, Henri aida au dénoûmeni par d'habiles négociations. Ainsi il acheta Paris à Brissac par un bâton de maréchal, les gouvernements de Mantes et de Corbeil, et 200000 écus.
Brissac prit soin que rien ne vînt rompre son marché ; il éloigna ou occupa les troupes dont il se défiait. Le 21 mars au matin, 4000 hommes d'élite se présentèrent à la porte Saint-Denis et à la porte Neuve. Quelques Allemands qui s'y trouvaient mirent bas les armes. Les troupes royales en bon ordre descendirent au centre de Paris et occupèrent silencieusement les principales places. Le peuple ne montra d'abord que de la stupéfaction. Mais quand le roi se présenta, reçu par Brissac et le prévôt des marchands, l'Huillier, moitié souriant, moitié menaçant, les cloches sonnèrent à pleines volées, et les cris de : « Vive la paixl Vive le roi ! » le saluèrent. Quelques ligueurs qui voulurent remuer furent contenus par les gardes bourgeoises. La garnison espagnole, au nombre de 3000 hommes, se cantonna dans le faubourg
Saint-Antoine, espérant d^abord y faire résistance. Quand elle sut le roi au Louvre et toute la ville satisfaite ou tranquille, elle se résigna à sortir avec les honneurs de la guerre. L'ambassadeur, duc de Féria, passant avec elle sous les fenêtres du palais, ne fit au roi qu'un maigre salut, « Messieurs, dit Henri avec son ironie habituelle, recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus I » Ils n'y étaient que trop venus! Un ligueur, Villeroy, en fait l'aveu, c Nous n'avons soutenu la guerre depuis le commencement que des deniers du roi d'Espagne et avec ses forces. »
Soumission des lignears. — Le roi avait la capitale, où le parlement épuré et restauré abolit les arrêts rendus contre lui, où la Sorbonne reconstituée le reconnut pour vrai et légitime roi, mais il n'avait pas toute la France; les Espagnols y étaient encore, et les chefs ligueurs comptaient ne sortir de cette longue tourmente que les mains bien garnies.
Henri marcha d'abord contre les Espagnols et les Lorrains, fortement établis dans quelques places de la frontière du nord, surtout à Laon. Un de ses partisans les plus dévoués, dont le rôle grandissait chaque jour, Maximilien de Béthune, baron de Rosny, plus tard duc de Sully, fut Chargé des traités et eut ordre t de n'y point user de façons ni remises, » Henri voulant à tout prix t marier son royaume à la paix. » La présence seule du roi fit déclarer Abbeville malgré d'Aumale, Troyes et Sens malgré les Lorrains. Biron, le fils du maréchal récemment mort à Épernay, aussi brave et habile que son père, commença avec 8000 hommes les tranchées autour de Laon, tint tête à une armée de secours arrivée, des Pays-Bas, et emporta la ville dont la reddition décida celle d'Amiens, de Beauvais, de Château-Thierry et de Cambrai.
Le siège en règle fait par les promesses et l'argent de Sully à la Ligue eut des résultats encore plus prompts. Vîllars-Brancas livra Rouen et la Normandie pour la charge d'amiral et 60000 livres de pension. — Le fils du Balafi^, Guise, céda ses places en Champagne pour 24000 livres de pension et le gouvernement de la Provence (nov. 1594); le duc de Lorraine fit sa paix pour 900 000 écus et le gouvernement de Toul et de Verdun. On félicitait un jour Henri IV de ce que ses loyaux sujets lui avaient rendu son royaume : t dites vendu, » s'écria-t-il. Sully estime qu'il lui en coûta !32 millions qui en vaudraient quatre ou cinq fois autant au-
La Cathédrale de Chartres.
jourd'hui. Pour mieux finir la guerre civile, Henri commença une guerre nationale contre l'étranger.
Guerre aTec Pfispag^ne: combat de Foiitaine>Fraiiçaise (1595). — L'Espagne seule perpétuait la résistance des derniers ligueurs, et retardait l'absolution pontificale qui manquait à Henri IV. Peut-être même ne fut-elle pas étrangère à une tentative d'assassinat contre le roi. Un jeune homme, Jean Ghâtel, lui porta un coup de couteau à la gorge. Henri, en se baissant pour embrasser un seigneur, évita le coup et né fut frappé qu'à la lèvre. Ghâtel avait étudié chez les jésuites, et était en relations avec plusieurs d'entre eux. Ces pères s'étaient montrés dans la Ligue les plus ardents fauteurs des prétentions espagnoles. Un d'eux fut exécuté après Ghâtel* ; un arrêt du parlement bannit les autres du royaume le 8 janvier 1595, « comme perturbateurs du repos public et corrupteurs de la jeunesse, i Le 17 du même mois, Henri déclara solennellement la guerre à Philippe IL
Celui-ci ordonna au gouverneur du Milanais, Vélasco, de passer dans la Franche-Comté, et à Fuentès, gouverneur des Pays-Bas, de se jeter en Picardie. Henri IV courut au-devant, du premier et renouvela en Bourgogne ses héroïques témérités. Le 4 juin, il fut surpris avec le maréchal de Biron près de Fontaine-Française par l'armée ennemie ; il n'avait qu'une poignée de braves autour de sa personne, c Faites, messieurs, leur dit-il, comme vous m'allez voir faire, » et, en risquant dix fois sa vie ; il arrêta l'effort des Espagnols ; ses troupes eurent le temps de le rejoindre. Pendant qu'il était sur la Saône, le comte de Fuentès arrivait sur la Somme, entrait dans Ham, dans le Câtelet, dans Doullens, où il saccagea tout, et faisait tomber Cambrai, par la crainte d'un sort semblable.
Abfolution du roi (sept. 1505). — L'absolution, depuis longtemps demandée au pape par Henri IV, couvrit heureusement ces revers. Philippe II menaça en vain, c Clément VII, dit un cardinal, a perdu l'Angleterre par troj. de
i. Il avait approuvé, dans des écrits qu'on saisit au collège de Clermont, le meurtre de Henri III, et y soutenait une doctrine qu'on retrouva dans l'interrogatoire de Ghâtel. Ce jeune homme, souillé de vices, avait voulu, disait-il, racheter son âme en tuant le roi, c chose permise, puisqu'il n'était pas approuvé du pape. > Un vicaire de Saint-Nicolas des Champs fut exécuté pour des propos pareils : c'était le vieux levain de la Ligue qui fermentait encore dans quelques âmes dépravées.
vivacité; que Clément VU! ne perde pas la France par trop de lenteur. » Les deux ambassadeurs du roi, Duperron et d'Ossat, ayant abjuré Thérésie au nom de Henri, et promis la publication des décrets du Concile de Trente, excepté ceux qui pourraient exciter quelques troubles, le grand pénitencier toucha de sa baguette la tête des ambassadeurs agenouillés, et le pape prononça la formule d'absolution au milieu des acclamations du peuple. Le roi, du reste, remplissait partout et minutieusement les devoirs d'un bon catholique. A la messe, il édifiait les fidèles; au plus long sermon, il ne montrait pas d'ennui, et le jour de Pâques il touchait les écrouelles. On n'aurait pu trouver prince plus orthodoxe*.
SomnlsBioii de Mayenne, de d'Épernonet de Joyeuse (1696). — C'était l'événement qu'attendait Mayenne pour faire sa soumission. Il rendit ses dernières places et reçut en échange le gouvernement de la Bourgogne, trois villes de sûreté et 335 000 écus. La première entrevue des deux anciens ennemis eut lieu au château de Monceaux, dans la Brie. Henri embrassa Mayenne, le prit par le bras, et le fît promener à grands pas par les jardins. Mayenne, très-gros, très-pesant, suait et soufflait, était rendu. Henri s'arrêta enfin, et lui tendant la main : c Touchez là, mon cousin, voilà le seul mal que vous recevrez jamais de moi. » Ce fut, en effet, la seule vengeance qu'il tira du chef de la Ligue. Mayenne, au reste, le servit depuis ce jour avec fidélité, et sauva peut-être devant Amiens l'armée royale, surprise par ses anciens amis, les Espagnols. Son neveu, le duc de Guise, fit mieux encore : il reconquit la Provence et Marseille sur le duc de Savoie, les troupes de Philippe II et des traîtres. Le premier de ces traîtres, d'Épernon, trouva pourtant moyen de faire un bon accommodement. Il stipula, avant de poser les armes, qu'on lui assurerait les gouvernements d'Angoumois et de Saintonge, de Limousin et de Périgord. Joyeuse se fit de même donner le Languedoc. Le roi ne refusait rien, bien sûr de tout reprendre un jour, quand il aurait remis un peu d'ordre dans le chaos que la Ligue lui avait légué.
1. Voy. le récit de la semaine sainte, passée par Henri rv en 1598 à Angers dans le Journal de Loavet, forcené ligueur qui n'était devenu royafisie qae depuis l'absolution donnée par le pape. (Mourin, La Ligue en ÀnjoUf p. 913.)
Assemblée des notables à Bonen (1500). -^ Il fallait pourtant se procurer des ressources. Henri, pour les trouver, convoqua à Rouen une assemblée de notables, et leur parla avec cette bonhomie brusque qui cachait tant de finesse et qui lui gagnait les cœurs : « Si je voulois acquérir le titre d'orateur, j'aurois appris quelque belle et longue harangue, et vous la prononcerois avec assez de gravité. Mais, messieurs, mon désir me pousse à de plus glorieux titres, qui sont dé m'appeler libérateur et restaurateur de cet Estât. Pour à quoi parvenir je vous ai assemblés. Vous savez à vos dépens, comme moi aux miens, que lorsque Dieu m'a appelé à cette couronne, j'ai trouvé la France, non-seulement quasi ruinée, mais presque toute perdue pour les François. Par la grâce de Dieu, par les prières et les bons conseils de mes serviteurs qui ne font profession des armes, par l'épée de ma brave et généreuse noblesse (de laquelle je ne distingue pas les princes, pour être nostre plus beau titre, foi de gentilhomme!), par mes peines et labeurs, je l'ai sauvée de la perte; sauvons-la à cette heure de la ruine. Participez, mes chers sujets, à cette seconde gloire avec moi, comme vous . avez fait à la première. Je ne vous ai point appelés, comme faisoient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver mes volontés. Je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre; bref, pour me mettre en tutelle,'entre vos mains, envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises, aux victorieux. Mais la violente amour que je porte à mes sujets et l'extrême envie que j'ai d'ajouter ces deux beaux titres à celui de roi, me font trouver tout aisé et honorable. »
Henri n'avait nul désir d'être pris au mot. Gabrielle lui marquant son étonnement qu'il parlât de se mettre en tutelle : € Il est vrai, répondit-il, mais, ventre saint-gris I je l'entends avec mon épée au côté. » Il portait aussi haut qu'aucun des rois, ses contemporains, l'idée de son pouvoir; ce prince, si débonnaire à Rouen, répondait un jour aux remontrances du parlement par ces paroles qui ne sentaient plus le Béarnais : « Ma volonté devroit servir de raison. On ne la demande jamais au prince dans un État obéissant. Je suis roi : je vous parle en roi ; je veux être obéi*. » Et il le
1. Les Mémoires de d'Aubigné et les Historiettes de Tallemant Snltûê Is Henri IV débonnaire et paterne de 1814.
fut. Sous les ruines amoncelées partant de guerres, Henri IV retrouva et reprit sans effort nouveau Tautorité absolue de François I®*", parce que la démocratie sacerdotale de la Ligue, pas plus que les convoitises féodales de la noblesse, n'avaient su fonder des libertés durables. On s'était disputé le ciel, on perdit la terre.
L'assemblée de Rouen fut inutile; on y proposa des plans impraticables; Henri en fut plus libre d'exécuter les siens. H avait mieux que le conseil de raison que les notables lui donnèrent: c'était Sully, le génie personnifié de Tordre.
Surprise d'Amiens (1507); soamlsslondeMercœnr. — Mais le temps des réformes n'était pas venu, puisque celui des épreuves n'était pas encore passé. En 1596, les Espagnols avaient pris Calais et ce coup avait retenti douloureusement . au cœur de la France ; l'année suivante (mars 1597), ils entrèrent dans Amiens. Les habitants avaient refusé de recevoir une garnison royale. Porto-Carrero, gouverneur espagnol de DouUens, averti qu'ils se gardaient bien la nuit, mais fort mal le jour, vint s'embusquer avec 4000 hommes d'élite non loin des murs. Quand au matin on ouvrit la porte, des paysans se présentèrent chargés de sacs; l'un d'eux laissa le sien s'ouvrir ;*il. s'en échappa quantité de noix qui roulèrent à terre et que les hommes du guet se disputèrent en riant. Au même moment, une charrette survint; lorsqu'elle se trouva engagée sous la porte de manière à empêcher la herse de tomber, celui qui la conduisait coupa les traits des chevaux; les faux paysans tirèrent des épées, des pistolets cachés sous leurs souquenilles et égorgèrent le guet; leurs camarades accoururent; la ville était prise.
Henri se trouvait dans sa capitale, au milieu des fêtes, quand il apprit que les Espagnols étaient dans Amiens, à trente lieues de Paris. « C'est assez faire le roi de France, dit-il ; il est temps de faire le roi de Navarre I » et il endossa la cuirasse. 11 courut devant Amiens avec Biron et sa belle artOlerie, toute sa noblesse du nord et plus de 20 000 hommes. Rosny avait promis d'assurer les vivres et les munitions ; il tint parole. Une armée venue des Pays-Bas pour troubler le siège y retoumi sans avoir rien fait. Amiens se rendit (septembre). La rapidité de cette opération releva encore la nom du roi à l'étranger, et prouva la force de la France. Mercœuf ,
un prince lorrain qui s'était fait de la Bretagne une sorte de souveraineté, marchandait depuis quatre ans sa soumission. Voyant l'armée royale prête à venir sur lui, il jugea prudent de faire la paix avant qu'elle fût dans sa province. Il renvoya les Espagnols qu'il avait reçus à Blavet, et obtint des conditions dont Sully se scandalisa; mais il avait oflTert la main de sa fille et son immense héritage à César de Vendôme, fils de Gabrielle d'Estrées et du roi. Il parut se démettre volontairement, en faveur de son gendre, de son gouvernement, et reçut pour lui et ses partisans force pensions et indemnités (février 1598). C'était le dernier des grands chefs ligueurs. La guerre civile était finie.
Édit de IVantes (13 aTril 1508). — Quelques jours après, Henri termina aussi la guerre religieuse par la pacification qui porte le nom d'Édit de Nantes, Depuis sa conversion, les calvinistes le boudaient. Plusieurs seigneurs réïOT* mes avaient fait comme lui, mais la masse résistait, et les ministres qui s'étaient mis à la tète du parti, à la place des gens de guerre, se montraient moins traitables. En vain le roi les flattait avec cet abandon et cette bonhomie qui lui gagnaient les cœurs ; il y avait là des convictions sérieuses et des caractères qui ne savaient pas plier sous la pression des intérêts *. Un jour d'Aubigné vient saluer son ancien maître. Henri le reçoit à bras ouverts ; il le présente à Gabrielle d'Estrées ; il lui fait embrasser ses enfants. Le huguenot reste silencieux. Pour fondre cette glace, Henri lui parle de ses dangers, lui montre sa lèvre percée par le poignard de Jean Châtel. Alors, enfin, d'Aubigné parle ; et, devant cette femme, devant ces enfants : « Sire, dit-il au roi, jusqu'ici vous n'avez renié Dieu que des lèvres, et il vous a frappé aux lèvres; quand vous le renierez du cœur, il vous frappera au cœur. » Heureusement les chefs avaient assez de guerre; Henri, d'ailleurs, leur offrait de bonnes et justes conditions, celles que l'Hôpital leur promettait trente-six ans auparavant : la liberté de conscience partout, la liberté du culte dans l'intérieur des
1. Ces ministres continaèrent la gaerre à leur façon, môme après l'édit de Nantes. Dans un synode tenu à Gap en 1603, ils déclarèrent gravement que le pape était l'antecbrist, et aîoutèrent cette déclaration à la coii« fession de foi du parti. (Weiss, Histoire des réfugiés proisstants, 1. 1, page 9.)
2. Pour les seieneurs hauts justiciers qui étaient 3500, selon M. Weiss (i6<d., t, I, p. s)fi1s pouvaient admettre aux sermons les familles de leuri ▼assaux.
de; 1589 A. 1598. 97
lors établi, ou tout au moins dans une ville ou bourg par bailliage. Les écoles leur étaient ouvertes, les fonctions publiques accessibles. Des places de sûreté leur étaient données, et des chambres mi-parties de protestants et de catholiques jugeraient dans les parlements de Paris, de Toulouse, de Grenoble et de Bordeaux, les procès où des protestants seraient impliqués. Enfin, ce qui les constituait comme un État dans l'État, on leur reconnaissait le droit de s'assembler, tous les trois ans, par députés, pour présenter au gouvernement leurs réclamations. Cet édit proclamait donc enfin le principe moderne de la tolérance en matière de religion, et cet autre que TËtat doit s'élever ao-dessus des partis religieux pour leur imposer le respect de la paix publique. C'était la rupture définitive avec le moyen âge.
Traité de Tervlns (1608). — Dix-neuf jours après (2 mai), les députés du roi signaient, à Vervins, la paix avec l'Espagne. Philippe II, vaincu par l'Angleterre, par les Provinces-Unies de Hollande et par celui qu'il appelait le prince de Béarn, voyait après tant d'efforts, son ambition partout déçue, sa monarchie, comme lui-même, épuisée, mourante. Il voulut au moins finir en paix. Le traité de Vervins (1598) établit entre les deux États les frontières tracées quarante ans aup2Mravant.|)ar le traité de Câteau-Cambrésis. La France et l'Espagne semblaient revenir l'une et l'autre au même point. Mais l'une s'y trouvait sans force, presque sans vie, l'autre pleine de jeunesse et d'ardeur. Le sombre despotisme de Philippe II avait précipité l'Espagne dans une décadence d'où deux siècles ne l'ont pas encore tirée; le règne d^ Henri lY commençait par la conciliation des partis, un des grands âges de la France. D'affreuses calamités avaient pendant ces quarante années passé sur notre pays ; mais un» grande question avait été résolue : la France, restée catholique sans l'inquisition, gardait sa forte royauté qui lui était encore nécessaire, et le pays ne reculait pas de cinq siècles en arrière pour entrer dans l'anarchie féodale et municipale.
Aeqmisitloi» de 1» Breste et du Bag^ey (lOOl). — c Les louveteaux de Savoie, comme disait le cardinal d'Ossat, avaient profité des embarras de la France en 1588, pour s'emparer du marquisat de Saluées. Henri le réclama, et le duc refusant de le restituer, il lui déclara la guerre (1600), enleva sans beaucoup de difficulté les places que ce prince possédait à la droite du Rhône, et l'obligea à lui céder, en
échange de Tinutile marquisat, la Bresse, le Bugey, le Val« romey et le pays de Gex, c'est-à-dire tout le pays de Lyon à Genève, et de plus Château- Dauphin dans les Alpes. Ce n'étaient que de petites acquisitions; elles assuraient pourtant à la France de sérieux avantages, puisqu'elles couvraient Lyon du côté de la Suisse et de Tltalie, et qu'elles interceptaient les communications entre la Franche-Comté, possession de rEspagne,et la Savoie, dont le duc était sous la main dugouyemeur espagnol du Milanais. Auparavant Milan et Besançon se touchaient par les États d6 Savoie ; la France venait de ae placer entre eues.