‹ Histoire de France, Volume 13Chapitre 36 sur 96 · DÉPOPULATION DE L' EUROPE MÉRIDIONALE · texte numérisé non relu

DÉPOPULATION DE L' EUROPE MÉRIDIONALE

apothéose du cocuage par un cocu de génie qui s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta la moralité de la pièce : Tout est divin, venant des • dieux.

Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, oii Tinférieur, le pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus simple. L'amant , c'est le maître^ le roi, celui de qui l'on attend tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister àcela?Vivonne, frère de laMontespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son cœur fut le mot de Molière : « Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où l'on dîne. »

Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n*eût possédé la Vallière, n'eût eu à piquer le souffre-douleur. Elle le sent si bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la garde, elle s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle. Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien que le roi lui jette un jour avec risée.

Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme chez madame de Montausier, malade et qui mourut bientôt. Le roi, alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni avant, ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châ* telet. Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa de Paris avec cent mille écus.

Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit bravement le faible et l'inférieur, qui avale

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ses larmes, tâche de rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe, de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux nations.

Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé d'affronts, d'argent et de soucis. V Avare n'avait pas réussi. On ne riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces rôles de gens battu$. Est-ce à dire qu'il n'en sentît rien? Georges Dandin est douloureux. Pourceaugnac est horrible. « Vous n'avez qu'à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu, grêle, noir... » Hélas I c'était Molière, et lui-même faisait son portrait.

CfiAPITRE X

Moi't de Madame. 1667-! 670.

Madame avak beaucoup de l'esprit des Valoîs, le charme des deux Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France derait-^le refleurir par elle? Verrait-on de nouveau* Valois briller près de la forte (quelque peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On croyait bien que Tunique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit dttc de Valois, pourrait être un François I*'. Il moiffutau b^ceau. Irréparable perte dont elle ne releva jamafts bien*. Les quatre années qu'elle vécut depuis furent ua« suite de maladies.' Elle fut deu^ fois encore enceinte, non smis danger ; sa taille était mi peu tournée ; ce défaut de eonfcmnation devait marquer d* ptas en plus.

Dans Tété de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut en même temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Fiaadre la voir, la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et la plus odieuse, la méchante, la moqaeuse, la Montespan. Dès l'hiver, elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur, subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menât au bal, en jBpe, minaudant et fardé.

Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.

Avec ces mœurs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait conflance dans un certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évoque de Valence, qui brûlait d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la rendre ambitieuse.' C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les deux époux , se rapprochant et s'appuyant de Charles II , auraient plus de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles 11 pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée.

Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur allant en guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se ménage pas ; il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais Monsieur dit qu'il n'est pas confessé... A cela ne tienne! on l'absout, on le pousse en Bvant.

Vaines espérances des hommes ! Un matin descend chez Monsieur son chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre miroirs. Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes. Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe. Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers- Cotterets, ne pouvant parler d'autre chose, il se confie, à

qui? à Madame, lui explique les qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite.

Il n'y eut jamais chosç plus étrange. Sans honte ni respect humain , le chevalier s'établit au Palais- Royal , ordonna, régla tout. Il transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois ou quatre ans, il était quasi marié avec uAe fille d'honneur de Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'Ëtat montrèrent ce que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer , son capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents dévoués du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.

Cette histoire d'Héiiogabale en plein christianisme et dans ce siècle lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort mauvais que Monsieur s'abstint, ou Madame. Son confesseur, à elle, était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple (Montpensier). Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli, basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent, le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze ans depuis les Provinciales. Ce qui eût gêné Escobar n'embarrassa plus Zoccoli.

Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1 668), Madame craignit que le chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit peur. Madame vit venir le bon jésuite, qui, les larmes aux yeux, prêchait la paix, vantait la paix. 11 eût voulu escamoter

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les lettres. Mais Madame ne les avait ptas : elle les avaiâ mises en lieu de sûreté, dans la poche de Cosnac qui pa*^ tait pour son diocèse.

Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que Monsieur fût ridicule. Elle se»*tit qu'en cette lutte elle ne reprendrait le roi que par \e& affaires d'Angleterre, par son frère Charles II.

Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 4668, que, « dans touie négociation, elle aura toujours une part qui fera voir combien il l'aime. » En août, il dit à notre ambassadeur : a Madame souhaite passionnémeat une alliance entre moi et la France, et, comme je Taime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses prières peuvent sur moi. »

Il avait^ même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance et ses souvenirs* Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé) voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la petite sœur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, son vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le cliapeau rouge en tête, descendre en Angleterre à la léte d^une armée française.

La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si obstiné, avait changé au xvf' siècle, trompai! au XVII®. Madadue ne croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et celle du pays où elle était née. A l'Angleterre la mer, à la France la terre. La première, amie de Louis XIV, re«H>l*Çant à la fois Tlspagne et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France Tétait de l'Europe). Louis XIV disait expressément, eântre les idées de Colbevt, « qu'il laisserait le cooMneroe

MORT D£ MADAMS. \i%

aux Anglais, au moins pour les trois quarts, qu'il ne vou*lait que des conquêtes. » (26 décembre 1668.)

Mais il aurait fallu que la première conquête fût TAn gleterre elle-même. 11 en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame, avec sa douceur, sa bonté, né voyait pas sans doute quand elle s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand' mère Marie Stuart. Elle n'en avait nullement la violence mais quelque peu l'êaprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en naain un écheveau brouillé .pour en tirer le fil.

Gn sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guenre que d'av&nae Louvois disputait laffaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant pi^otestant, mener la mou* velle Armada. Il ne perdit pas un moment pour se faire catholique, il s'instsuisit, lut le livre écrit à >ppQpos p«r Bossuet, Y Exposition de la fo% ouvrage peu agréable à Rome, mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière, jeter un pont d'où passerait Xurenne sur le rivage britannique.

Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutana&t, la duc d'York, étudie de soa côté à Londres. Heu-* reux coup de la Grâce ! Tous deux sont éclairés, convertis. L'effet fat immense. Turenne était si froid, si sage, si pe« saimmeat judicieux, que sa conversion sembla un arrêt du bon sens. En France, on dit partO'Ut que personne n'ose- Eait rester protestant, saris se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et ses jésuites convertisseurs centralisent le ptu'ti papiste. Et Charles II est entraîné si vite, que, devant ses ministres, il pleure de ne pas être encore catholiq^ue. Le seul, dans ce conseil, epii résistât encore, quoique secrètement papiste, Ariirigton, dut eéd&r^ et il écrivit à Madame qu'il lui appartenait^ et ne lutterait plus contre ette. Il fut décidé ^'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin 1669).

Le vrai roi du moment était le commis de la guerre,

4S0 MORT DE UADAHS.

cette rouge figure de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé, ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire ! Il avait adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre Louvois dans son Palais-Royal, tète haute, ne voyait plus personne, ne saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison.

Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, Tarrôte, ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en mourût en chemin . Le roi aussi était fort irrité de ce retour de Texilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que Tétourdi avait le secret de 1 État, jasait et bavardait. Louvois l'abandonna et le roi le fit arrêter. A ce moment, il était dans la chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison très-dure des criminels d'État.

Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et sanglotant comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il s'en alla en plein hiver dans les bois de Yillers-Cotterets. Madame en eut pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et ouater sa cage.

Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave. C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la Hollande, y enverrait un corps considérable, garderait pour lui les îles hollandaises, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme

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pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale Todieuse alliance et glorifié la trahison.

Deux points seuls restaient à traiter : l"" le décider à commencer la guerre avant la conversion , chose facile à obtenir ; cette conversion l'effrayait au moment de Texécuter; ^'^ ce qui était plus difScile, c'était de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes, trop peu pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis XIV y mit cent vingt mille hommes ; Charles II en promit six mille, que sa sœur fil réduire à quatre.

C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison..

Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIY. Elle avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleuré, crié, près du roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait quelque esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté du bienaimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre et de n'en jamais revenir.

Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et voir son frère. Monsieur, (qui eût voulu être de la partie, fut retenu, en accusa Madame. TJn jour, en ce voyage, la voyant alitée, il s'échappa, dit un mot menaçant : a Qu'on lui avait toujours prédit qu'il serait remarié. »

122 MORT û£ MADAME.

Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère l'amertume (F. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade- C'était un don de roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée è petits traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II.

Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui obtiendrait du pape la cassation de son mariage. Elle serait restée près de lui, vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua contre elle; il lui fallut revenir ici.

Elle y trouva deux choses, non-sedlemiônt Monsieur exaspéré, envenimé, mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle ce qu'il vouiait .avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on l'avait pensé* La cabale en fut enhardie.

Elle pkura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Yefaailles. Le roi aurait pu insister^ mais il ne le fit point. Elle pleura encore plus, se laisaa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à fini faire détester sa mère.

Jl faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en remit ti?ès-bien, et fut passabkment pendant deux jours, mangea, dormit. Le â8 juin, elle demanda une tasse /de chicorée, la but, et, au momoBt.méme, TOugU, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle céda à l'exoèe de la douleur; «es yeux se cemplirent ide larmes, elle dit qu'elle allait mourir.

MORT ^e MABÂBtE. 123

On s'informa de t'eati qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dît, non pas l'avoir préparée, mais bien l'avoir fait faire. Elle en demanda, en but elle-même, mais celte eau n'avait-eHe pas été changée dans le trajet?

Était-ce OTi choléra? comme on Ta dit. Les signesindîqués ne se rapportent nullement à ce genre de mtrladfes. Elle était fort usée, pouvait mourir sans doute. Mais trèsvisiblement la chose fut accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de Lorraine, comprirent que, dans Tunion croissante des deux rois et le besoin qu'ils amraient Tun de l'autre. Madame retrouverait près de Louis XIV un moment de tendresse et d'-absolue puissaiMé orii le roi ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Bs connaissaient la cour et devinèrent que, si elle m6ura?rt, on voudrait cependant maintenir TalliaBce et •cpa'on étoufferait la chose, qu'elle serait pleurée, non vengée, <pi'on respecterait les faits aecomplis.

lis s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent obstinément. Chose frange, le roi, qui Tint et qui raisonna avec eu^, ne réussit pas davantage à<lui obtenir oe qu'elle ^voulait. Ils tinrent à leur opinion. Ils avaient dit eoiique^ choUrà, n'en voulurent démordre.

Étaient-^ils du complot? Non ; [mais, outre l'orgueit qui les empêcha de se démentir , îb e«rent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu, de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de Tempoisannement. L'aHiance eût été brisée peut-être, les proj€*s du poî, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise^ eussent '

hU MORT DE BIADAHE.

été à vau -Peau. On ne l'aurait jamais pardonné aux médecins. Us furent prudents et politiques.

On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait; mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière. Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne n'osa lui en donner.

Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. « Voyez, dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré. » On vit qu'en effet il était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela, on se tenait au mot des médecins : «. Ce n'est rien. » On était tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée, et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et lui chercher un confesseur.

Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose ; une minute, en effet, suffît. Mademoiselle insista. « Prenez Bossuet, dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet. »

Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle dit en effet au maréchal de Gram* mont : « On m'a empoisonnée... mais par mégarde. » Elle montra une discrétion admirable et une parfaite douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion à l'arrestation outrageuse du chevalier) « qu'elle ne lui avait jamais manqué. »

L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui dit de cacher à son frère qu'elle fût empoi-

sonnée. L'abbé Feuillet, qui ne la quitta point, surprit le mot poison^ Tarréta et lui dit : « Madame, ne songez plus qu'à Dieu. » Bossuet, qui arriva, continua Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion. De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude qu'elle avait préparée pour lui.

Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti, fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osa lui dire adieu. Elle baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement, appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de l'aube (29 juin 1670).

Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le voir : « Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir? » Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit : a Vous êtes le maître. » 11 avait bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la princesse de Bavière.

L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et les médecins ne manquèrent pas de trouver qu'elle était morte du choléra-morbus (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II, qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on donna.

Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère, voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et

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sut de lui que le poison avait été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau^ écuyer de Madame, et à d'Bffîat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur n'en savait rien. « C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit Saint-Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens. »

Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne voudrait pas croire, et qui cependant est certain,, c'est que les empoisonneurs eurent un. succès complet, que, peu après le crime, le roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette chose énorme et outrageuse à la nature ?,

Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un &ère cadet pouvait donner, l'utilité de le tenir très- bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIY (aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.

Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur dans ce grand auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour la première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit : « Madame se meurt I Madame est morte I » — Et encore : « L'eût-^lle cru, il y a six mois? » — Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot, trop compris : « Madame fut douce envers la mort, comme elle l'était pour tout le monde. »

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