MADAME. — CHUTE DE FOUQUET
mieux régler TËglise; un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d*austérité? Enfin, ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame : on fit entendre au roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou que du moins on le croirait mené par elle.
Gela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur du bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle, ferait semblant d*étre épris d'une petite fille, la Vallière, que la Choisy venait de donner à celte princesse. H y eut un grand accord pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était trèsnaïve: on agit sur son cœur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi. Puis, le bouffon Roquelaure, brutalement,, chez Madame, la mène au roi tout droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait porte : le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte ; il devient luimême amoureux.
Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet). En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.
Molière y donna les Fâcheux. Fouquet lui-même, par un auteur à lui, en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la /w5/ice du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi, outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa, et on sut le distraire par une puissî^nte diversion.
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Dans les Fdc?ieu>x, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la jolie scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut réellement une chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. Les complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux singularités, trèsravissantes, au défaut de grande beauté, c'est qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une surprise. Yardes, Saint- Aignan et autres, dans le trouble de la fête, sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piège (17 août).
On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde aux peintures d'un salon ; on dit au roi que c'était la Yallière; fable absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.
Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait trèsredoutable. £t en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on lui dit que le roi ne pouvait (ui donner certaine distinction, s'il gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta. Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement était par terre et ne pouvait se relever. La forteresse de Bellisle que Fouquet avait fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Luimême, en ses papiers, dit qu'il ne pouvait que se sauver ; et encore, où? il ne le savait pas. Il eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis XIV. Le roi
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remmena jusqu'à Nantes pour Tarrêter (5 septembre). Il eût pu Tarrêter partout.
On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent Fouquet. Mais le peuple d*en bas faillit le mettre en pièces. Les gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments divers. Sa police parait avoir été dirigée par une dame Duplessis Bellièvre qui lui achetait des femmes et des secrets; d'autre part, par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocan^ter des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des choses surprenantes ; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an (somme énorme) à Scarron ; était-ce bien pour les beaux yeux du cul*de-jatte? La trèsjeune madame Scarron Jolie, froide et discrète, tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient^ et le vieux Paris de la Fronde, et des jeunes gens du nouveau règne ; ellemême était bien chez les dames du parti dévot.
On trouva chez Fouquet de quoi le ftiire pendre, un plan de guerre contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de capitaines prêtés à lui Fouquet. Sa défense consistait à dire que c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prô^ talent plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi Temprunteur universel. Il prétait à rËtat, et pour se rembourser il levait Timpôt^ et le versait dans sa propre caisse.
Effroyable gâchis, k la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra]une lenteur, une
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mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le &iit bonteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle de Colbert ne le permit pas. Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et renferma à Pignerol jusqu'à sa mort.
Les financiers étaient un parti odieux, msia serré et compacte, qui avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers, qui était tout un peuple dams Paris. L'émeute cependant n'était pas à redouter. Le daager était qu'on n*agît sur le roi, qu'on ne lui fit crainike les suites des mesures hardies que Ton allait prendre; mais la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche dureté de son maître^ dans ses besoins d'argent. La succession de Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables. La chambre de justice que l'on créa, devait s'enquérir de leurs biens et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu et jusqu'à l'année 1 635. Ordre de prouver en hxxk jours, sinon, tout saisi dans un mois. Appel du roi au peuple dans toutes les chaires des églises, pour qu'il dénonce les abus. La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager, rassurer les dénonciateurs. On frappe en haut, en bas. Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes, rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert. Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux ,qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on les obligeât de restituer le , gain fait par leurs pères ou par les premiers possesseurs.