‹ Histoire de France, Volume 14Chapitre 38 sur 48 · W)UI8 XIV. W · texte numérisé non relu

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soit pour ne poiQt commettre le premier acte d'hostilité, œ qui est une mauvaise politique quand on a les armes à la main, soit pour ménager les Vénitiens , qui étaient pourtant moins dangereux que Tarmée allemande.

Cette faute de la cour en fit commettre d'autres à Cntinat. Rarement réussit-on, quand on suit un plan qui n'est pas le sien. On sait d'ailleurs combien il est difficile dans ce pays, tout coupé de rivières et de ruisseaux, d'empécber un eunemi habile de les passer. Le prince Ëug^e joignait à une grande profondeur de desseins une vivacité prompte d'exécution. La nature du terrain aux bords de TAdige faisait encore que Tar*mée ennemie était plus ramassée , et la française plus étendue. Catinat voulait aller à l'ennemi; mais quelques lieutenantggéoéraux firent des difficultés , et formèrent des cabales con* tre lui. Il eut la faiblesse de ne se pas faire obéir. La modération d6 son esprit lui fit commettre cette grande faute. Eugène força d'abord le poste de Carpi, auprès du canal Blanc, défendu par Saint-Frémont, qui ne suivit pas en tout les ordres du général, et qui se fit battre. Après ce succès, l'armée al<lamande fut maîtresse du pays entre l'Adige et l'Adda; ^e pénétra dans le Bressan , et Catinat recula jusque derrière l'Oglio. Beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite, qui leur paraissait sage; et il faut encore ajouter que le défaut des munitions promises par le ministre la rendait nécessaire. Les courtisans, et surtout ceux qui espéraient de com*mander à la place de Catinat, firent regarder sa conduite comme l'opprobre du nom français. Le maréchal de Villeroi persuada qu'il réparerait l'honneur de la nation. La confiance avec laquelle il parla > et le goût que le roi avait pour lui , obtinrent à ce général le commandement eu italie» Le maréchal

de Catinat , malgré les victoires de Staffarde et de la Marsaille, fut obligé de servir soas lui.

Le maréchal duc de Villeroi , fils du gouverneur du roi , élevé avec lui, avait eu toujours sa faveur; il avait été de toutes ses campagnes et de tous ses plaisirs : c'était un hooime d'une figure agréable et imposante, très-brave, très-honnéte homme, bon ami, vrai dans la société , magnifique en tout. Mais ses ennemis disaient qu*il était plus occupé, étant général d'armée , de l'honneur et du plaisir de commander, que des desseins d'un grand capitaine. Ils lui reprochaient un attachement à ses opinions qui ne déférait aux avis de personne.

It vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat, et des dégoûts au duc de Savoie. Il faisait sentir qu'il pensait en effet qu'un favori de Louis XIV , à la tête d'une pdssante armée, était fort au-dessus d'un prince : il ne l'appelait que mons de Savoie : Il le traitait comme un général à la solde de la France, et non comme un souverain , maître des barrières que la nature a mises entre la France et l'Italie. L'amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu'elle était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui la retiendrait, et qu'une armée française, dont environ six à sepmille soldats piémontais étaient sans cesse environnés , répondrait de sa fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son égal dans le commerce ordinaire , et comme son supérieur dans le commandement. Le duc de Savoie avait le vain litre de généralissime ; mais le maréchal de Villeroi l'était. Il ordonna d'abord que l'on attaquât le prince Eugène au poste de Chiari , près de l'Oglio. Les officiers généraux jugeaient qu'il était contre toutes les règles de la guerre d'attaquer ce poste, pour des raisons décisives; c'est qu'il n'était d'au-

Cime conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables, qu'on ne gagnait rien en le prenant , et que , si ou le manquait, on p^drait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie qu'il fallait marcher, et envoya un aide de camp ordonner de sa part au maréchal de Catinat d'attaquer. Catinat se fit répéter l'ordre trois fois ; puis se tournant vers les officiers qu'il commandait : Allons donc , dit-il, messieurs^ il faut obéir. On marcha aux retranchements. Le duc de Savoie , à la tête de ses troupes , combattit comme un homme qui aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il fut blessé ; mais , tout blessé qu'il était , voyant les troupes du roi rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d'ordre, il fit la retraite; après quoi il quitta l'armée , et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi , sans se plaindre de personne.

Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l'hiver, un jour que ce maréchal dormait avec sécurité dans Crémone , ville assez forte, et munie d'une très-grande garnison , il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. 11 se lève en hâte , monte à cheval ; la première chose qu'il rencontre , c'est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s'y passait, et sans pouvoir imaginer la cause d'un événement aussi étrange. Le prince Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre , nommé Bazzoli, prévôt de Sainte-Marie-la-Neuve , avait introduit les troupes allemandes par un égout. Quati^e cents soldats , entrés par cet égout dans la maison du prêtre , avaient sur-le-champ égorgé la garde des deux portes ; les deux portes ouvertes , le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout cela s'était fait

le

avant que le goayeraetir, qui était espagnol, s'en fàt doutée et aifant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret , Tordre, la diligence, toutedles précautions possibles, avaient préparé Tentreprisi». Le gouverneur espagnol se montre d'abord dans les rues avec quelques soldats; il est tué d'un coiip de fusil : tous les officiers généraux sont ou tués on pris ^ à la réserve du comte de Revél, lieutenant-général, et du marquis de Praslin. Le hasard confbndii la prodeûce du prince Eugène.

Le chevalier d'Ëntragues devait fkire ce jour-là , dans la ville, une revue du régiment des vaisseaux, dont il était colonel; et déjà les soldats s'assembfaûent à quatre heures du matin à une extrémité de la ville , précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par l'autre. D'Ëntragues commence à courir par les rues avec ses soldats, n rénste aux Allemands qu'il rencontre ; il donne le temps au reste de la garnison d'accourir. Les officiers, les soldats pèle mêle, les uns mal armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre, remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion ; on se retranche de hie en rue , de placé en place. Deux régiments irlandais , qui Causaient parti de la garnison , arrêtent les efforts des impériaux. Jamais ville n'avait été surprise avec plus de sagesse , ni défendue avec tant de valeur. La garnison était d'environ cinq mille hommes. Le prince Eugène n'en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros détachement de son arnoée devait arriver par le pont du P6 : les mesures étaient bien prises. Un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du P6> mal gardé par environ cent soldats français , devait d'abord être saisi par les cuirassiers aUemâmds, qui » dans Tinstant que le prince Eugtee en-

tra dans la viUe , forent commandés pour aUer s'en em|Nirer. U fallait pour cet efl'et qu'étant entrés par la porte du midi voiline de TégoUt, ils sortissent sur-le-cbamp de Crémone du côté du nord par la porte du Pô , et qu'ils courussent au pont. Us y allaient ; le guide qui les conduisait est toé d'un coup de fusil d'une fenêtre ; les cuirassiers prennent une rue pour une autre : ils allongent leur chemin. Dans ce petit intervalle de temps , les Irlandais se jettent à la porte du Pô ; ils combattent et repoussent les cuirassiers : le marquis de PrasUn profite du mom^t; il fait couper le pont : alors le secours que Tennemi attendait ne peut arriver, et la ville es4 sauvée.

Le prince Bugène^ après ^voir combattu tout le jour, tou-jours maître de la porte par kqueUe il était entré, se retire enfin, wimenant le maréchal de Villeroi et plusieurs officiera généraux prisonniers, mais ayant manqué Crémone, que son activité et sa prudence, jointes h la négligence du gouverneur, lui avaient donnée et que le basard et la valeur des Français et des Irlandais lui ôtërent.

Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et l'amertume qu'inspiraient sa faveur et son caraetère, dont l'élévation leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait sans le condamner, irrité qu'on blâmât si hautement son choix, s'édiappa à dire (4) : On se

(i) Voyez les Mémoires de Dangeau.

On chantait i la cour, li Paris , et dans Tannée :

Francate , rendez gidee k Bellene.

Votre bonhear est sans égal :

Vous avez conservé Crémone ,

Et perdu votre fteértl.

déchatne contre lui, parce qu'il est mon favori : terme dont il ne se servit jamais pour personne que cette fois en sa vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en Italie.

Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui, doux, bienfaisant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni Tenvie, ni la vengeance. Il n'était fier qu'avec des princes; il se rendait Tégal de tout le reste. C'était le seul général sous lequel le devoir du service, et cet instinct de fureur purement animal et mécanique qui obéit à la voix des officiers, ne menassent point les soldsits au combat . ils combattaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie pour le tirer d'un mauvais pas, où la précipitation de son génie l'engageait quelquefois. II ne passait pas pour méditer ses desseins avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui l'art de faire subsister les armées. Il n^ligeait trop les détails; il laissait périr la discipline militaire; la table et le sommeil lui dérobaient trop de temps, aussi bien qu'à son frère. Cette mollesse le mit plus d'une fois en danger d'être enlevé; mais un jour d'action, il réparait tout par une présence d'esprit et par des lumières que le péril rendait plus vives, et ces jours d'action, il les cherchait toujours; moins fait à ce qu'on disait , pour une guerre défensive , et aussi propre à l'oifensive que le prince Eugène.

Ce désordre et cette négligence qu'il portait dans les armées, il les avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne : à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n'y a point d'exemple; et son désintéressement, la plus noble des vertus, devmt en lui un défaut qui lui fit perdre, par son dérangement, beaucoup plus qu'il n'eût

dépaasé e^ bienfaits. On Ta vu manquer souvent du néceMiire. Sm frère le grand prieur, qui commanda sous lui en Italie, av»t tous ces mêmes défauts; qu'il poiœait encore phis loin, et qu*U ne rachetait que par la même valeur, Il était étonnant de voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu'à quatre heures après midi, et deux princes, petitfr*flls de Ifenri IV, pbngéa dans une néf^igence de leurs personnes, (kmt les i^ui vib des hommes auraient eu honte.

Ce qui est plus étonnant encore, c'est ce mélange d'activité et d'indolence, avec lequel Vendôme fit contre &tgène une guerre d'artifices, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits combats souvent aussi inutiles que meurtrier^'^ de batailles sanglantes où les deux partis s'attribuaient la victoire : telle fut celle de Luzara, pour laquelle les Te Deutn furent chantés à Vienne et à Paris. Vendôme était vain* queur toutes les fois qu'il n'avait pas affiiire au prince Eugène en personne : mais dès qu'il le trouvait en téce, la France n'a* vait plus aucun avantage.

Au milieu de ces combats, et des sièges de tant de châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à Versailles que le duc de Savoie, petit-fib d'une sœur de Louis Xm, beau* père du duc de Bourgogne, beau-père de Philippe V, va quit* ter les Bourbons, et marchande l'appui de l'empereur. Tout le momie est surpris qu'il abandonne à la fois ses deux gendres, et même, à ce qu on croit, ses véritables intérêts. Mais l'cm* pereur lui promettait tout ce que ses gendres lui avaient refusé, le Montfermt mantouan, Alexandrie, Valence, les pays entre le Pô cl le Tanaro, et plus d'argent que la France ne lui en donnait. Cet argent devait être fourni par l'Angleterre; car ^empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L'An* T. XIV. 23

m HiSTone db fAance.

glettrre, b ptiis rieha deB alliés, contribuait plus qu'eux ton» pour la cauae commune. Si le doc de Savoie consulta peu les lois de& natioaaetcelleftde la nature, c'est une question de morale» laqudie se mêle peu de la conduite des souverains. L'événement seul a fait voir à la fin qu'il ne manqua pas, au ipaiSQS daas son traité^ aux lois de la politique : mais il y manqua dans un autre point bien esseniM; ce fot en kisamt ses troupes à la merci des Français, tandis qu'il traîtmt avec l'empereur, Le due de Vendôme les fit désarmer. Elles n'étaient à la vérité que de cinq mille hommes; mais ce n'était pas un petit objet pour le duc de Savoie.

A peine la maison de Bourbon a-t^eUe perdu cet allié, qu'elle apprend que le Portugal est déclaré c^tre elle. Pierre, roi de Portugal, reconnaît l'archiduc Charles pour rei d'Espagnek liSconseU impérial, ai nom de cet archiduc, démembrait, en Cskveur de Pierre II» une monarchie dans laquelle il n'avait pas encore une ville ; il lui cédait, par un de ces traités qui n'ont pomt eu d'exécution, Vigo, Bayonne, Alcantara, Bada- ']OZt une partie de l'Estramadoure, tous les pays situés à l'occident de la rivière de la Plata en Amérique; en un mot, il partageait tout ce qu'il n'avait pas, pour acquérir ce qu'il pour- , rait en Espagne.

Le roi de Portugal, le prince de Darm&tadt, ministre de l'archiduc, l'amirauté de Castille; son partisan, implorèrent môme le secours du roi de Maroc. Non-seulement ils firent des traités avec ce barbare pour avoir du blé et des chevaux, mais ils demandèrent des troupes. L'empereur de Maroc, Muley Ismaçl, le tyran le plus guerrier et le plus politique qui fût alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoyer ses troupes qu'à des conditions dangereuses pour la chrétienté, et

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honteuses pour le roi de Portugal : fl demandait en otage un fils de ce roi, et des villes. Le traité n'eut point lieu. Les chrétiens se déchirèrent de leurs propres mains, sans y joindre celles des barbares. Ce secours d'Afrique ne râlait pas, pour la maison d'Autriche, celui d'Angleterre et de RoUande.

Churchill, comte et ensuite duc de Malborough, déclaré général des troupes anglaises et hollandaises dès Tan 4702, fut l'homme le plus fatal à la grandeur de la Pranôe qu'on eût vu depuis plusieurs siècles. Il n'était îpas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit le projet d'une campagne, et qui, après avoir suivi à la tête d'une armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l'honneur de servir encore. B gouvernait alors la reine d'Angleterre, et par le besoin qu*on avait de lui, et par l'autorité que sa femme avait sur Tesprlt de cette reine. Il menait le parlement par son crédit et par celui de Godolphin, grand trésorier, dont le fils épousa la fille. Ainsi, maître de la cour, du parlement, de* la guerre et des finances, plus roi que n*avait été Guillaume, aussi politique que lui, et beaucoup plus grand capitaine, il fit plus que les alliés n'osaient espérer. Il avait, par-dessus tous les généraux de son temps, cette tranquillité de courage au milieu du tu^ multe, et cette sérénité d'âme dans le péril que les Angla» appellent coldhead, tite froide. C'est peut-être cette qualité; le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné autrefois tant d'avantage aux Anglais sur les Français dans les plaines de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt.

Malborough, guerrier infatigable pendant la campagne, de^ venait un négociateur aussi agissant pendant Thiver. Il allait & La Haye et dans toutes les cours d'Allemagne. Il persuadait les Hollandais de s'épuiser pour abaisser la France. Il excitiait

â&e IIISTOffîE DE FRANCE.

les ressentiments de Télecteur palatin. 11 allait flatter la fierté de Télecteur de Brandebourg, lorsque ce prince voulut être roi. Il lui présentait la serviette à table, pour en tirer un se* cours de sept à huit mille soldats. Le prince Eugène, de son côté, ne finissait une campagne que pour aller faire lui-même à Vienne les préparatifs de Tautre. On sait si les armées en sont mieux pourvues quand legénéral est le ministre. Ces deux hommes, tantôt commandant eqsemble, tantôt séparément, furent toujours d'intelligence; ils conféraient souvent à La Haye avec le grand pensionnaire Heinsius et le greffier Fagel, qui gouvernaient les Provinces-Unies avec autant de lumières que les Bamevelt et les De Witt, et avec plus de bonheur. Ils faisaient toujours de concert mouvoir les ressorts de la moitié de TEurope contre la maison de Bourbon; et le ministère de France était aloi^ bien faible pour résister longtemps à ces forces réunies. Le secret de leur projet de campagne fut toujours gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins et ne les confiaient à ceux qui devaient les seconder qu'au point de Texécution. Cfaamillart, au contraire, n*étant ni politique^ ni guer* rier» ni même homme de finance, et jouant cependant le rôle d'un premier minisire, dans Timpuissance oii il était de faire des arrangements par lui^éme, les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était quelquefois divulgué, avant même qu'il sût précisément ce qu'on devait faire. Cest ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison : et ma** dame de Maintenon avoue dans ses lettres que cet homme qu'elle avait choisi était un ministre incapable. Ce fut là une des principales causes du malheur de la France.

IMs que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en Flandre, il fit voir qu'il avait appris Tari de

la guerre sous Turenne. Il avait fait autrefois ses premières campagnes, volontaire sous ce général. Ou ne rappelait dans Tarmée.que le bel Anglais] mais le vicomte de Turenne avait jugé que le bel Anglais serait un jour un grand homme. Il commença par élever des officiers subalternes et jusqu'alors inconnus , dont il démêlait le mérite , sans s'assujettir à Tordre du grade militaire , que nous appelons en France Yoi^re du tableau. Il savait que quand les grades ne sont que la suite de l'ancienneté, l'émulation périt; et qu'un officier, pour être plus ancien , n'est pas toujours meilleur. Il forma d'abord des hommes. 11 gagna du terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois , le comte d'Athlone , général hollandais, lui disputait le commandement; et dès le second , il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait envoyé contre lui son petit-fils , le duc de Bourgogne , prince sage et juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers , homme d'un courage infatigable, commandait l'armée sous ce jeune prince. Mais le duc de Bourgogne , après avoir vu prendre plusieurs places , après avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l'Anglais , revint à Versailles au milieu de la campagne. Boufflers resta seul témoin des succès de Marlborough , qui prit Venloo , Ruremonde , Liège, avançant toujours, et ne perdant pas un moment la supériorité.

Marlborough , de retour à Londres après celte campagne , reçut les honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république : créé duc par la reine , et , ce qui est plus flatteur, remercié par les deux chambres du parlement , dont les députés vinrent le complimenter dans sa maison.

11 s'élevait cependant un homme qui semblait devoir ras-

surer la fortune de la France : c'était le maréchal duc de Villars / alors lieutenant-général , et que nous avons vu depuis généralissime des armées de France , d'Espagne et de Sardaigne , à l'âge de quatre-vingt-deux ans , oflBcier plein d'audace et de confiance. Il avait été l'artisan de sa fortune par son opiniâtreté à faire au-delà de son devoir. II déplut quelquefois à Louis Xiy, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois, parce qu'il leur parlait avec la même hardiesse qu'il servait. Ou lui reprochait de n'avoir pas une modestie digne de sa valeur ; mais enfin on s'était aperçu qu'il avait un génie fait pour la guerre , et fait pour conduire des Français. On l'avait avancé en peu d'années, après l'avoir laissé languir longtemps.

Il n'y a guère eu d'hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et qui ait dû moins en faire. II a été maréchal de France, duc et pair, gouverneur de province, mais aussi il a sauvé l'état; et d'autres qui l'ont perdu , ou qui n'onj; été que des courtisans, ont eu à peu près les mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu'à ses richesses, quoique médiocres, acquises par des contributions dans les pays ennemis, prix de sa valeur et de sa conduite; pendant que ceux qui ont élevé des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont possédées avec l'approbation universelle. Il n'a guère commencé à jouir de sa renommée que vers l'âge de quatrevingts ans. Il fallait qu'il survécût à toute la cour, pour goûter pleinement sa gloire.

Il n'est pas inutile qu'on sache quelle a été la raison de cette injustice dans les hommes : c'est que le maréchal de Villars n'avait point d'art. Il n'avait ni celui de se faire des amis avec de la probité et de l'esprit, ni celui de se faire valoir,

qiu^iqu'U parlât de luirmâiqa cooime il méritait qua les aabreii en parlassent.

Il dit un jour au roi devant toute la cour , lorsqu'il prenais confé pour aller conuuander Varoiée : Sire , je vmmmbaUre les ennemis de Votre Majesté , et je vous laisse au milieu des miens. Il dit aux courtisans du duc d'Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce bouleversement de Tétat appelé systèine : Pour mai » je n'ai jamais rien gagné que sm^ les ennemis. Ces discours, où il $e permettait le même courage que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes^ déjà assez irrités par son bonheur.

U était , en ces commencements de la guerre , Tun des lieutenants-généraux qui commandaient des détachements. dans l'Alsace. Le prince de Bade , à la tête de Tarmée impériale . venait de prendre Landau , défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince faisait des progrès. U avait les avantages du noiobre, du terrain , et d'un commencement de campagne heureiix. Son armée était dans ces montagnes de Brisgawqui toudiwt à la forêt Noire ; et ca^e fi>rét immense réparait tes troupes bavaroises des françaises^ Catinat commandait dans Strasbourg. Sa circonspection l'empêcha d'entreprendre d'sd- 1er attaquer le prince de Bade avec tant de désavantages. L'ar- . inéa de France eût été perdue sans ressource, et l'Alsace eût été ouverte par un mauvais succès. Villars, qui avait résolu d'être ouréchai de France ou de périr, hasarda ce qi^e Cati- , nat n'osait faire. Il en obtint permission de la cour. U mar^* aux Impériaux avec une armée inférieure vers Fridlingen , et donna la bataille qui porte ce nom.

La cavalerie se battait dans la plaine ; l'infanterie française gravit au haut de la montagne, et attaqua l'infanterie, aile- ^

9M IIISTOIflE DE FRANCE*

mande , retranchée dans des bois. J'ai entendu dire plus d'une fois au maréphal de Yiilars que la bataille étant gagnée, comme il marchait i la tête de son infanterie , une voix cria : Nous sommes coupés! A ce mot, tous ses régiments s'enfuirent. Il court à eux « et leur crie : AUons , mes amis , la victoire est à nous ! vive le roi ! Les soldats répondent , Vive le roi! en tremblant, et recommencent à fuir. La plus grande peine qu'eut le général , ce fut de rallier les vainqueurs. Si deux régiments ennemis avaient paru dans le moment de cette terreur panique , les Français étaient battus : tant la fortune décide souvent du gain des batailles !

Le prince de Bade , après avoir perdu trois mille hommes, son canon , son champ de bataille , après avoir été iH>ursuivi deux lieues à travers les bois et les défilés , tandis que , pour preuve de sa défaite , le fort de Fridlingen capitulait , manda cependant à Vienne qu'il avait remporté la victoire, et fit chanter un Te Deum , plus honteux pour lui que la bataille perdue.

Les Français, remis de leur terreur panique, proclamèrent Yiilars maréchal de France sur le champ de bataille; et le roi , quinze jours après , confirma ce que la ?oix des soldats lui avait donné.

Le maréchal de Villars joint enfin Pélecteur de Bavière avec ses troupes victorieuses : il le trouve vainqueur de son c6té, gagnant du terrain, et matti^e de la ville impériale de Ratisbonne, où l'empire assemblé venait de conjurer sa perte.

Yiilars était plus fait pour bien servir l'état en ne suivant que son génie, que pour agir de concert avec un prince. 11 mena, ou plutôt il entraîna l'électeur au-delà du Danube; et

LOUIS XIV. SCI

quand le fleuve fut passé, Télecteur se repentit, voyant que le moiodre échec laisserait ses états à la merci de Vempereur. Le comte de Styrum , à la tête d*uii corps d'environ vingt mille hommes, allait se joindre à la grande armée du prince de Bade, auprès de Donavert. Il faut les prévenir, dit le maréchal au prince : // faut tomber sur Styrum , et marcher tmt-àrV heure. L'électeur temporisait : il répondait qu'il en devait conférer avec ses généraux et ses ministres. C'est w/oi qui suis votre ministre et votre général, lui répliquait Villars. Vous faut-il d'autre conseil que nu)i , quand U s'agit de donner bataille? Le prince, occupé du danger de ses états, reculait encore; il se fâchait contre le général : Hé bien ! lui dit Yillars , si votre altesse électorale ne veut pas saisir l'oc" casion avec ses Bavarois , je vais combattre avec les Français; et aussitôt il donna ordre pour l'attaque. Le prince indigné, et ne voyant dans ce Français qu'un téméraire, fut obligé de combattre malgré lui. C'était dans les plaines d'Ho-* chsted , auprès de Donavert.

Après la première charge , on vit encore un effet de ce que peut la fortune dans les combats. L'armée ennemie et l'armée française , saisies d'une terreur panique , prirent la fuite toutes deux en même temps , et le maréchal de Yillars se vit presque seul quelques minutes sur le champ de bataille : il rallia les troupes , les ramena au combat , et remporta la victoire. On tua trois mille Impériaux , on en prit quatre mille : ils perdirent leur canon et leur bagage. L'électeur se rendit maître d'Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. II fut agité dans le conseil de l'empereur s'il sortirait de sa capitale.

La terreur de l'empereur était excusable : il était alors battu partout. Le duc de Bourgope, ayant sous lui les maréchaux ,

3iâ HISTOIRE DE FRANCE.

de Tallard et de Vauban, Tenait de prendre le vieux Brisach. Tallard venait non-seulement de reprendre Landau , mais il avait encore défait auprès de Spire le prince de Hesse, depuis roi de Suède, qui voulait secourir la ville. Si Ton en croit le marquis de Feuquières, cet otBcier et ce juge ù instruit dans Fart militaire, mais si sévère dans ses jugements, le maréchal de Tallard ne gagna cette bataille que par une faute et par une méprise. Mais enfin il écrivit du champ de bataille au roi : Sire, votre armée aprisplm d'étendards et de drapeauxqu'eUe n'aperdu de simples soldats.

Cette action fut celle de toute la guerre où la baïonnette fit le plus de carnage. Les Français, par leur impétuosité, avaient un grand avantage ea se servant de cette arme. Elle est devenue depuis plus maïaçante que meurtrière. Le feu soutenu et roulant a prévalu. Les Allemands et les Anglais s*aeeoutumè* rent à tirer par divisions avec plus d'ordre et de promptitude que les Français. Les Prussiens furent les premiers qui chargèrent leurs fusils avec des baguettes de fer. Le second roi de Prusse les disciplina, de sorte qu'ils pouvaient tirer six coups par minute très-aisément. Trois rangs tirant à la fois, et avançant ensuite rapidement, décident aujourd'hui du sort des batailles. Les canons de campagne font un effet non moin^ redou* table. Les bataillons que ce feu ébranle n'attendent pas l'attaque des baïonnettes et la cavalerie achève de les rompre. Ainsi la baïonnette effraye plus qu'elle ne tue, et l'épée est devepue absolument inutile à l'infanterie. La force du corps, l'adresse, le courage d'un combattant ne lui servent plus de rien. Les bataillons sont devenus de grandes machines, dont la mieux numtée dérange nécessairement celle qui lui est opposée. C'est précisément par cette raison que le prince Eugène a gagné

contre le$ Turcs les célèbres batailles de Témiswar et de Belgrade, où les Turcs auraient eu problablement l'avantage par leur nombre supérieur, s'il y avait eu ce qu'on appelle une mêlée.

Cependant la fortune de la France se ^utenant d'abord si heureusement du côté de rAllemagne, on présumait que le maréchal de Villars la pousserait encore plus loin avec cette impétuosité qui déconcertait la lenteur allemande : mais ce même caractère qui en faisait un chef redoutable le rendait incompatible avec Télecteur de Bavière. Le roi voulait qu*un général ne fût fier qn'avec l'ennemi ; et Télecteur de Bavière fut assez malheureux pour demander un autre maréchal de France.

Villars lui-même, fatigué des petites intrigues d'une cour orageuse et intéressée, des irrésolutions de Télecteur, et plus encore des lettres du ministre d'état Chamillart, plein de prévention contre lui comme d'ignorance, demanda au roi sa retraite. Ce fut la seule récompense qu'il eut des opérations de guerre les plus savantes et d'une bataille gagnée. Chamillart, pour le malheur de la France, l'envoya dans le fond des Cévennes réprimer des paysans fanatiques ; et il ôta ^ux armées françaises le seul général qui pût alors, ainsi que le duc de Vendôme, leur inspirer un courage invincible.

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