LE MONDE NOUVEAU EST COMMENCÉ
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Du haut de ces cimes orageuses de 89 qui séparent deux mondes, jetons un coup d’œil en arrière afin de ressaisir l’ensemble des destinées de l’ancienne France, qui renferment tous les présages d'avenir de la France nouvelle. Les institutions, {es coutumes, les formes sociales, ont disparu ; le fonds essentiel, la nature de la France, n’a pas changé. C’est toujours le même être, pour ainsi dire, qui continue et qui continuera à'se développer dans le bon ou mauvais usage de ses énergies propres. La France nouvelle, l’ancienne France, la Gaule, sont une seule et même personne morale. La France existait longtemps avant de s'appeler France, nom de baptème et d'adoption sous lequel a disparu son nom naturel.
Dès l’origine des temps historiques, le sol de la France apparaît peuplé par une race vive, spirituelle, imaginative, éloquente, portée tout ensemble à la foi et au doute, aux exaltations de l’âme et aux entraînements des sens, enthousiaste et railleuse, spontanée et logicienne, sympathique et rétive à la discipline, douée de sens pratique et encline aux illusions, plus disposée aux éclatants dévouements qu’aux efforts patients et soutenus; mobile quant aux faits et aux personnes, persévérante quant aux tendances et aux directions essentielles de la vie; également active et compréhensive; aimant à savoir pour savoir, à agir pour agir; aimant par-dessus tout la guerre, moins pour la conquête que pour la gloire et pour les aventures, pour l'attrait du danger et de l’inconnu; unissant enfin à une extrême sociabilité une personnalité indomptable, un esprit d'indépendance qui repousse absolument le joug des faits extérieurs et des forces fatales.
1, Écrit en 1854,
Dans cette antique société se sont développés, sur un fonds patriarcal primitif, deux principes dominants, le principe religieux et le principe héroïque, combinés dans une croyance souverainement propre à cultiver la force‘, suivant une de ses maximes, et à inspirer aux hommes le mépris de la mort par la certitude de toujours revivre. La croyance gauloise, le druidisme, dominant de haut les religions toutes terrestres de la Grèce et de Rome, présente, au fonds de l'Occident, un développement théologique et philosophique égal à celui des grandes religions de l'Orient, mais dans un esprit très-opposé au panthéisme indo-égyptien, et qui paraît n’avoir eu d’affinité morale - qu’avecle mazdèisme de Zoroastre. La lutte victorieuse de la liberté et de la volonté contre les puissances fatales, l’indestructible individualité humaine s’élevant progressivement du plus bas degré de l'être, par la connaissance et la force, jusqu'aux sommités indéfinies du ciel, sans jamais se confondre dans le Créateur : tels paraissent avoir été les fondements de la foi druidique et le secret de l’intrépidité et de l'indépendance gauloises. La notion la plus ferme, la plus claire, la plus développée de l’immortalité et de la destinée de l’âme est le caractère essentiel de la philosophie bardique, héritière des druides.
Une pareille race, appuyée sur un levier si formidable, semblerait devoir envahir le monde. Elle le parcourt triomphalement, l’agite, l’étonne, l’épouvante, mais ne le domine pas d’une manière durable. Il y a chez elle les matériaux d’une grande nation : il n’y a pas une nation. Il manque à ces matériaux le ciment qui les relie. Cette religion inspire une force tout individuelle : elle n’enseigne pas le devoir social avec l’autorité de ces religions locales et toutes terrestres qui reposent sur la divinité de la patrie; elle n’a pas non plus en elle cette flamme de l'amour divin et humain, de la charité universelle, qu’il est réservé au christianisme de répandre dans le monde. Les forces de la Gaule ne se coordonnent pas et se tournent contre elle-même. Ces individualités si puissantes n’aboutissent qu'à une faible et anarchique société. Les tribus patriarcales se sont groupées en démocraties
1. « Honorez les dieux; ne faites pas de mal à autrui; cultivez la force. » Triade druidique, citée par Diogène de Laërte.
guerrières qui subissent l’autorité morale d’un grand sacerdoce recruté par affiliation, corporation savante et non caste héréditaire. C'était l'apogée de la vieille Gaule; mais cet état ne s’est pas soutenu. L’inégalité sociale s’accroît, les aristocraties locales grandissent avec le progrès de la richesse et accaparent les avantages de la civilisation, qui se développe imparfaitement. Les influences se rendent héréditaires; les tribus se scindent en clientèles groupées autour d’un petit nombre d'hommes puissants; on arrive à ce point qu'il n’y a plus que deux classes qui comptent dans les Gaules : les druides et les chevaliers, ou, pour parler le langage moderne, le clergé et la noblesse, qui se disputent le pouvoir et ne s’entendent que pour repousser la royauté héréditaire, antipathique au génie de la Gaule.
La décadence se précipite, le ressort moral s’affaiblit ; le peuple s'affaisse, la noblesse s’entre-déchire. L'étranger s’avance. La Gaule est entamée d’un côté par la civilisation politique et militaire la plus fortement organisée qui ait paru sur la terre; de l’autre, par une barbarie systématiquement ennemie de tout développement, de toute richesse, de tout progrès. Des deux compétiteurs, c’est Rome qui l'emporte sur la Germanie. Les divisions de la Gaule, malgré des efforts tardifs et désespérés, la jettent sous l’épée du conquérant. Les prestiges de la civilisation helléno-latine achèvent l’œuvre de la conquête. La noblesse se latinise et se fond dans la société romaine ; le corps sacerdotal est proscrit. Les superstitions du Midi envahissent la Gaule, où elles ne doivent laisser de trace que dans les formes classiques des lettres et des arts. Le génie politique de Rome entre plus à fond et modifie sensiblement la nature gauloise; il apporte à nos pères l’ordre, la discipline, la limite, le poids et la mesure, l'esprit administratif et centralisateur, avec ses grands avantages pour l’organisation extérieure de la société, et, aussi, sa tendance périlleuse à mettre le mécanisme à la place de la vie dans Le corps politique. Le matérialisme latin doit aussi laisser chez nous trop de vestiges, en se combinant avec la tendance critique et railleuse qui est comme le contre-poids de notre tendance enthousiaste.
Nous devons à Rome, par compensation, un progrès d’un ordre plus élevé que l’aptitude à l’organisation matérielle : c’est l’intro-
duction de ce Droit romain transformé par la philosophie grecque, qui est devenu à tant d’égards la raison écrite et le code de l'humanité, et qui éclaire et agrandit Les généreux instincts de nos coutumes primitives. À l'unité romaine, à la paix romaine aussi, le mérite d’avoir préparé le terrain où peut éclore et croître la Religion d'amour et d'union, le Christianisme. L’Évangile manifeste enfin à l'Occident cet Esprit de vie, ce double principe de l'Amour en Dieu et du Verbe médiateur qui avait manqué au druidisme pour vivifier ses sublimes notions de la destinée humaine. La Gaule retrouve dans le Christianisme, avec une notion supérieure de la nature divine, cette certitude de l’immortalité humaine, sinon ce vaste système des destinées de l’âme qui la distinguait entre toutes les nations. Elle embrasse la foi nouvelle, et bientôt exerce une haute et salutaire influence sur la formation du dogme; elle contribue puissamment à repousser les hérésies montaniste et gnostique; elle tente, par l'organe de son grand apôtre, de saint Martin de Tours, d’étouffer au berceau le fatal principe des persécutions religieuses qui doit couvrir la chrétienté de sang et de crimes durant de longs âges! Elle défend la Trinité contre Arius; fidèle à sa tradition, elle essaie de défendre la liberté contre saint Augustin.
Le Christianisme et le Droit romain ne suffisent pas cependant pour faire vivre l’Empire ou pour faire renaître les nationalités qu'il a absorbées. Cosmopolites tous deux, et c’est leur gloire, ils s'adressent au genre humain : il faut quelque chose de plus sur la terre, il faut des nations entre lesquelles se répartissent les fonctions diverses du genre humain. L'œuvre transitoire de l’Empire romain est accomplie, puisque la Religion et le Droit sont éclos et assurés de lui survivre. Les barbares, que la Providence à écartés cinq siècles auparavant, peuvent venir maintenant.
Ils viennent : l'Empire est démembré. La Gaule, ne pouvant ressaisir à elle seule une existence indépendante, choisit du moins entre ses dominateurs : elle se donne aux Franks et rejette les autres barbares. La race franke, vaillante comme les Gaulois dans leur âge le plus héroïque, devient l'épée du christianisme orthodoxe contre les barbares ariens, et les évêques trinitaires partagent la domination de la Gaule avec les rois des Franks; on voit re-
naître le temps où régnaient ensemble les druides et les chefs de guerre, avec une nuance plus monarchique, le commandement militaire étant maintenant concentré entre les membres d’une seule famille. C’est, nominalement, la première FRANCE, la France gallo-germano-romaine. Les Franks en sont le ciment et lui donnent leur nom, qu’elle ne perdra plus; les divers éléments de la nationalité française sont maintenant juxtaposés; mais la nationalité française n’est pas encore née. Il n’y a pas encore un peuple français ni une langue française. Cette première France n’est encore que la Gaule franke, c’est-à-dire la troisième phase de nos origines, et il faut même ajouter que ces Franks, dont nous tenons notre nom, doivent laisser en nous infiniment moins de traces que les Romains, ils ne font guère que raviver en Gaule ceux des éléments gaulois qui correspondent aux éléments germaniques; quant aux caractères spécialement propres à la race germanique, nous n’en garderons presque rien, sinon dans quelques provinces du nord et de l’est.
La Gaule franke a deux périodes : la première est celle des Mérovingiens, alliés des évêques gaulois et vainqueurs des Goths ariens; la seconde est celle des Carolingiens, vainqueurs des Sarrasins et des Saxons, et alliés de la papauté romaine. Ils sauvent l’Europe de l'invasion musulmane, conquièrent la Germanie au christianisme et rétablissent l'empire romain au profit des Franks, en s'appuyant sur les papes, qui confèrent à la royauté franke un caractère semi-sacerdotal par la rénovation du vieux sacre hébraïque, et qui reçoivent d'elle, en échange, un appui décisif dans leurs prétentions spirituelles et dans leur agrandissement temporel.
Les germes de nationalité qui s’efforcent de croître sont quelque temps étouffés sous cette masse de l'empire frank, qui enveloppe, avec la Gaule, toute la Germanie, une partie des régions slaves, les trois quarts de l'Italie, le nord de l'Espagne; mais cette unité factice, malgré le concours du clergé, qui veut un seul empire comme une seule foi, est brisée par les instincts des peuples, et, du démembrement de l'empire de Charlemagne, sortent enfin les nations modernes, renaissance des grandes races de l’antiquité sous une forme nouvelle,
Cette fois, c’est enfin la France, non plus la France germanique, mais la France welche, comme l’appellent les Allemands, la France gauloise. Les Franks sont fondus dans la masse gallo-romaine; il n’y à plus ni Romains ni Barbares; il y a des Français; ils ont le signe d’une pensée propre, d’une fonction nationale ; ils ont une langue nouvelle, appelée d’abord romane ou néoæomaine, à cause de la prépondérance que l’église a tant contribué d'assurer au latin dans notre vocabulaire; cette langue sera de moins en moins romaine, et le génie logique et métaphysique de la Gaule, réveillé dans la philosophie du moyen âge, lui donnera peu à peu une forme entièrement sui generis.
La France, cependant, a semblé près de périr en naissant. On eût dit qu'avec l'empire des Franks toute société allait se dissoudre. L’anarchie est partout. Les pirates normands, qui ravagent incessamment la France, semblent des corbeaux acharnés sur un cadavre. Une cité prédestinée, Paris, arrête enfin ces derniers venus des barbares, qui entrent à leur tour, comme ont fait les Franks, dans la société chrétienne, et le centre de formation du corps politique de la France s’établit autour de Paris, dans ce bassin de la Seine si heureusement disposé par la nature. Le monde féodal sort du chaos du rxe siècle.
Ses racines plongeaient loin dans le passé. C’est un vieux fonds celtique renouvelé par les Germains. Qu'on se figure l'élément primordial de la société gauloise, la tribu, disparue, et l'élément secondaire, la clientèle, restée seule et fixée au sol : on a ie ré. gime féodal. La hiérarchie des fiefs n’est qu’une hiérarchie de clientèles superposées et aboutissant à un patron suprême, le roi, que la noblesse féodale voudrait maintenir électif comme les anciens chefs ou magistrats des peuplades gauloises, et qui ne se rend héréditaire que par les conséquences logiques d’une certaine analogie de situation ', et par l'appui de l’Église, également favorable à la monarchie et au droit d’aînesse.
La féodalité est une hiérarchie de foi et d’honneur entre les féodaux, de services conditionnels et libres; une hiérarchie d’oppression et d’iniquité pour tout ce qui n’est pas de la caste guer-
1. L'hérédité étant le principe des fiefs, le fief suprême tendait nécessairement à devenir héréditaire comme les autres,
rière et féodale, et qui est considéré comme en dehors du droit. Elle tend à absorber le clergé dans ses rangs et à refouler les simples hommes libres dans la condition des serfs de glèbe, bien plus durement traités que chez les anciens Gaulois.
Du sein de ce régime, dont le nom doit rester si impopulaire, se dégage cependant un idéal admirable et respecté par les classes et par les générations les plus hostiles à la féodalité : c'est l'idéal chevaleresque, la protection aux faibles, aux opprimés, assignée pour but à l’héroïsme, l'égalité fraternelle entre les guerriers dévoués à cette œuvre chrétienne, une conception toute nouvelle de l’amour, l'infini dans l'amour devenu une religion comme l'honneur, merveilleux enfantement du génie gaulois fécondé par le souffle chrétien ‘. Des mêmes sources celtique et chrétienne à la fois jaillit l’art du moyen âge, cet élan inouï de l’âme vers le ciel; art où, ni la Rome papale, ni la Germanie, n’ont rien à revendiquer, et tout français comme la poésie chevaleresque ?. Pendant que le sentiment de la France se manifeste avec tant de puissance, sa pensée se discipline dans le rude gymnase de la philosophie scolastique, autre produit de notre sol.
Au xt siècle, la société française du moyen âge est dans son plus vif éclat. Par sa poésie, son art, sa scolastique, par son action extérieure sur l'Angleterre, sur l'Italie, sur l'Espagne, sur l'Orient, par la direction des croisades, cette grande réaction européenne contre l’islamisme, elle s’est mise à la tête de la chrétienté. La féodalité ayant échoué à absorber le clergé et à asservir les hommes libres des villes, un élément nouveau s’est fait place à côté des deux éléments ecclésiastique et nobiliaire. Une foule de petites républiques municipales se sont élevées parmi les mille donjons et les mille clochers des seigneuries et des monastères. La royauté a grandi, Janus à trois faces : le roi est la tête des fiefs, l'héritier des monarques franks, pour la noblesse; l’oint du Seigneur, pour le clergé; le représentant du César romain, du régime d'égalité
1. V, notre t. IT, p. 351 et suivantes, sur les types primitifs des romans de chevalerie écrits en langue celtique.
2. La nuance entre ces deux grandes manifestations est que la poésie est plus nobiliaire et l’art plus populaire.
3. La scolastique ne nous appartient pas aussi exclusivement qne la poésie chevaleresque ou l'architecture ogivale, mais elle eut son grand centre à Paris,
civile sous un maître, pour les légistes, qui reparaissent à leur tour dans ce monde nouveau.
Cette société atteint sa perfection relative au commencement du xive siècle. C’est alors qu’est pleinement organisé ce qu’on a nommé la Constitution française. Les républiques bourgeoises et vassales sont devenues la bourgeoisie, le Tiers-État, et, dans les États-Généraux, le Tiers figure à côté du clergé et de la noblesse. Il n’y a plus deux ordres politiques comme au temps de l'invasion de César, comme au temps de l'empire frank, comme aux premiers jours de la féodalité; il y en a trois. Le clergé représente la science: la noblesse, la force guerrière; le Tiers-État, le travail libre. La royauté est l'unité superposée à cette triplicité; elle représente la nationalité dans son ensemble. On peut voir, dès l'origine de cet établissement, par où il croulera un jour. Ce fractionnement artificiel des fonctions nationales, au moment où il est solennellement constitué, ne répond déjà plus à l’exacte réalité. Les légistes, tête du Tiers-État, disputent le domaine scientifique au clergé, et le Tiers n’est pas non plus exclu des armes.
La Constitution des Trois-États débute toutefois avec grandeur en affirmant l’indépendance nationale contre les prétentions cosmopolites de la papauté, qui revendique la succession des Césars. Le système de Grégoire VII vient se briser définitivement contre les Trois-États de France.
La constitution politique est à peine fixée , que la nationalité même est attaquée dans son principe. L’Angleterre, cette société nouvelle si proche parente de la nôtre, et formée d’un triple élément celtique, saxon et franco-normand ", se jette sur la France, et veut à son tour lui imposer des maîtres, comme elle en a reçu d'elle. La décadence de la féodalité apparaît au premier choc. La noblesse française est vaincue. Le Tiers-État essaie un effort prématuré pour s'emparer des destinées nationales. Il échoue, La
1. L'Angleterre est surtout en réalité un peuple gallo-teuton, comme la France est surtout un peuple gallo-romain, avec cette différence que l'élément romain n’a été en France qu'une forme modifiant le fonds gaulois, tandis qu’en Angleterre l'élément teutonique (saxon et dar ois) s’est combiné par assez grandes masses avec le fonds primitif qu’il a recouvert. L
666 CONGLUSION.
guerre étrangère et la guerre civile s'unissent pour démembrer la France. Les grands précipitent l’état à sa ruine. L’étranger est dans Paris. Tout semble perdu. Royauté, clergé, noblesse, bourgeoisie, tout s’affaisse ou s’entre-déchire dans des convulsions d’agonie. Fr
Le salut vient des dernières profondeurs du peuple, d’entre les laboureurs et les pâtres. Le mystérieux génie de la Gaule se réveille dans l’âme d’une enfant, d’une jeune inspirée, qui relève l'épée tombée des mains des forts et chasse devant elle les conquérants comme un troupeau frappé d’épouvante. Trahie par le roi, à qui elle a rendu la couronne, par la noblesse, dont elle a effacé les affronts, par le clergé, qui méconnaît en elle l’envoyée de Dieu, le Messie de la nationalité, elle renouvelle le Calvaire, et, par sa Passion, rachète la France.
L'œuvre de délivrance s'achève. La France sort transformée et ravivée de cette immense crise qui a failli l’anéantir. La grande féodalité politique et militaire est tombée. Le Tiers s’est fortifié socialement, mais le bénéfice politique est pour la royauté, qui s’est relevée, appuyée sur une armée permanente et sur un impôt permanent, à l’aide desquels elle pourra bientôt éloigner, et, plus tard, supprimer de fait les États-Généraux et la Constitution demeurée sans garanties. La royauté détient immédiatement la majeure partie du vieux sol gaulois. Des guerres et des alliances également heureuses ont amené peu à peu presque tous les grands fiefs dans la main du roi.
Le moyen âge n’est plus. Sa pensée est épuisée. Ses arts s'éteignent ou se transforment. Un esprit à la fois antique et nouveau se répand sur l’Europe. C’est l’antiquité grecque et r.maine qui renaît pour présider à la première phase du monde moderne, sorti du cercle trop étroit où la chrétienté était resserrée depuis les Pères de l’Église. C’est la science laïque qui s’émancipe de la science ecclésiastique pour marcher à la conquête des lois de la nature et de cet univers sans limites qu'avait ignoré le moyen âge. La royauté seconde cet essor de la civilisation; mais elle fait payer cher ses services en cessant de travailler au complément du territoire national pour jeter la France dans de folles et injustes guerres de conquêtes au dehors. Au milieu de ces guerres, la
France est prise par la crise religieuse qui partage en deux la chrétienté au xvi siècle. Elle, l’initiatrice de l’Europe durant tout le moyen âge, la médiatrice du Nord et du Midi, elle perd, cette lois, l'initiative : elle est disputée comme une proie entre le Nord et le Midi, entre le pape et Léther, entre Rome et la Germanie, comme au temps de César! Le génie de la Gaule n’aura-t-il pas sa parole à lui, son affirmation propre, dans ce grand débat ?
Il a dit une parole, en effet, depuis longtemps déjà, mais une parole de réserve, de préservation plus que d’affirmation, une parole insuffisante pour imposer aux deux partis et donner au monde une impulsion nouvelle. C’est ce Gallicanisme, qui garantit, il est vrai, la France de partager la chute profonde de l'Espagne et de l'Italie, et qui refuse l’infaillibilité au pontife romain, mais lui reconnaît la suprématie, la direction spirituelle, et maintient, par conséquent, la subordination de l'esprit religieux de la France à une autorité extérieure. Le Gallicanisme n’empêche pas la France d’être emportée dans l’effroyable tourbillon des guerres de Religion et de devenir le champ de bataïile des deux factions européennes. Une race royale s’abîme dans la fange et le sang. La nationalité est de nouveau en péril. Le redoutable chef du parti papal, le monarque austro-espagnol, s'efforce d’absorber la France. Elle s’arrache de ses mains. Un héros repousse le Démon du Midi et clôt les guerres de Religion, en reconnaissant la liberté religieuse au profit des nouvelles sectes chrétiennes et en foulant aux pieds le système de persécution qui a faussé l'Évangile et tyrannisé la chrétienté depuis six siècles.
La royauté, un moment brisée et submergée, se réorganise dans des conditions de force et d'activité toutes nouvelles et redevient l’énergique expression de la nationalité. L’anarchie princière et nobiliaire qui redressait la tête est écrasée pour toujours. La France recouvre l'initiative et bientôt la prépondérance en Europe avec une splendeur extraordinaire. Elle ressaisit, victorieusement l'offensive contre la maison d’Autriche : elle reprend l’œuvre de son complément territorial et sauve en Allemagne le protestantisme et la liberté de l'esprit humain. Elle fonde l’équilibre européen qui dissipe le rêve de monarchie universelle hérité des Césars par les papes, par les empereurs et la maison d’Autri-
Me
che, et qui enveloppe l’idée des nationalités égales, indépendantes et fraternellement associées, c’est-à-dire l’avenir du monde.
L'initiative est reconquise avec la même puissance dans les choses de l'esprit. L'héroïque personnalité du génie gaulois avait donné, au xv® siècle, par Jeanne Dârc, sa plus sublime manifestation dans l’ordre du sentiment : il ne se manifeste pas moins solennellement, au xvu: siècle, dans l’ordre de la raison. Descartes renouvelle la philosophie et l'esprit humain lui-même, en le dégageant du poids des vieilles autorités, de la tradition amoncelée par les siècles, et en ie mettant nu, pour ainsi dire, afin de le retremper dans sa source éternellement vivante. La raison est affranchie. La liberté règne dans la sphère des idées abstraites; elle descendra dans la sphère des réalités. La poésie s’élance d’un essor égal à celui de la philosophie. Le même génie de liberté et de volonté inspire l’immortel idéal de Corneille.
Les âmes, fortement retrempées, se portent avec pareille vigueur dans toutes les directions. Les lettres, qui donnent à la France son grand siècle, rival des siècles de Périclès et d’Auguste, les arts, la guerre, l’administration, l’industrie, tout se personnifie dans des individualités énergiquement accusées; tout est empreint de ce caractère de raison active, d'esprit brillant et solide, de volonté vaillante. La rovauté, à son apogée, domine tout ce splendide ensemble, où la noblesse apporte pour contingent les grands capitaines; la bourgeoisie, les grands écrivains et les grands administrateurs. L'église gallicane, aussi, met au service de la royauté les dons les plus rares du génie. Toute l’Europe est à la suite de la France et se modèle à son image. Pour la seconde {ois, la France offre à l'histoire une société complète. Le xme siècle a été une société adolescente; le xvii est une société müre. Le changement de la langue exprime cette différence. Le français de la Renaissance, complet au xvue siècle, comme le français-roman l’a été au xin°, est moins doux et plus fort, la précision et la lucidité métaphysique y remplacent la naïveté.
Des principes de décadence minent sourdement cette grandeur. La constitution des Trois-États a péri comme constitution politique : elle n’est plus qu’un régime civil, qu’une classification des
citoyens en corps séparés par des priviléges et des lois diverses.
Tout pouvoir politique est concentré dans le roi. Les conséquences de la monarchie absolue ne tardent pas à se dérouler. Au dehors, l’action modératrice de la France menace de devenir tyrannie et détermine la réaction de l’Europe contre les tendances à Ja monarchie universelle, qu’elle croit voir renaître chez la nation même qui à fondé l'équilibre européen. Au dedans, le principe d'unité est poussé à l’extrème. Les libertés locales, qui avaient autrefois entretenu la vie dans toutes les parties de la nation, sont étouffées au profit non de la liberté nationale, mais du despotisme. Enfin on conclut, par une logique fausse et fatale, de l'unité politique à l’unité religieuse; de l'extérieur à l’intérieur de l’homme. Descartes n’avait pas touché au dogme religieux dans sa révolution métaphysique. Le vieux système de persécution renaît au milieu d’une ère de raison et d’immense développement intellectuel. Une génération presque entière est entraînée dans cette contradiction insensée, par amour de l’uniformité, par une exagération monstrueuse de l’esprit collectif de la Gaule. La liberté de conscience est abolie. On recule d’un siècle. Sous prétexte d'unité, on déchire la société et l’on mutile la France.
Le châtiment vient. La France affaiblie est par trois fois aux prises avec de formidables coalitions : ses ressources et son génie s’y épuisent. Les revers succèdent à la longue série de ses victoires. Elle ne sauve sor territoire que par des efforts désespérés, et sort amoindrie de sa lutte contre l’Europe. La décadence a commencé pour la monarchie, pour l’église gallicane, pour la noblesse monarchique qui remplace l’ancienne noblesse féodale. Cette décadence se précipite avec une effrayante rapidité. On a voulu imposer l’unité extérieure en religion : on a eu l’hypocrisie. A l'hypocrisie succède le cynisme : le matérialisme jette bas le masque. On a tendu jusqu’à l'arbitraire les ressorts du pouvoir : les ressorts se sont faussés ; l’invincible royauté du xvir siècle n’est plus, au xvu*, qu’un despotisme tracassier, impuissant, qui n’a plus la force d'être une tyrannie. La France est livrée à un gouvernement d'intrigants et de femmes perdues, qui rappelle le règne des eunuques à Byzance et chez les rois d'Orient. La diplomatie est annulée comme le reste. Des guerres impolitiques et mal conduites aboutissent à des ignominies. On perd un grand
empire colonial. On laisse périr la Pologne. Le corps politique et social se détraque parmi des agitations stériles. La cour de Versailles renouvelle les derniers jours de ces antiques empires d'Asie éteints dans les paroxysmes de l’orgie. — Après nous le déluge ! Cette parole du roi est répétée d’une commune voix par la noblesse, par le haut clergé, par la finance, par toutes les classes supérieures de la société.
Le déluge approche en effet : de grandes rumeurs descendent du ciel et montent de l’abime : on entend gronder dans les profondeurs les premières rafales de ce vent qui balaie les empires. La philosophie du xvin° siècle est née.
Après le matérialisme pratique de la Régence, arrive la philosophie sensualiste, fille et non mère de la décomposition morale, négation du passé tout entier, sous tous ses aspects bons ou mauvais. L'esprit critique de notre race, mäis aussi son sens pratique et sa profonde humanité, se personnifient avec une puissance inouïe dans Voltaire.
La philosophie cartésienne, si grande, si nationale, était incomplète. D'une part, elle n’avait pas touché directement à la politique et à la religion, quoique sa méthode y fût applicable comme à tout le reste; de l’autre part, cette méthode n’avait pas donné place, auprès de la Raison, à l’autre principe de certitude, au Sentiment, sans lequel la Raison est si vite arrêtée. Par cette brèche entre la philosophie de la sensation, l’école anglaise de Locke. Les novateurs qui s’attaquent aux croyances et aux institutions du passé le font avec l’arme de Loeke, et non avec l’arme plus sûre de Descartes, et font de la Raison souveraine la servante de la Sensation. Le déisme chrétien de Locke, devenu le déisme épicurien chez Voltaire, aboutit au scepticisme pur ou au panthéisme naturaliste dans la secte encyclopédique. Par une logique qui entraîne l’école malgré elle, l’égoïsme est le dernier mot en morale, et, en politique, une démocratie matérialiste et négative.
Un nouvel athlète paraît, portant sur son front, dévasté par les passions et les souffrances, ce signe des choses divines qui a manqué jusqu'alors à son siècle. Par Rousseau, le Sentiment ramené dans la philosophie y ramène les vérités primordiales, Dieu et l'âme immortelle. Dans la politique, Rousseau, apôtre de la sou-
veraineté du peuple, rassoit l'idéal démocratique sur les bases de ia morale spiritualiste et des devoirs du citoyen, sans méconnaitre, mais sans assurer suffisamment la réserve de l’individualité humaine en face de la société. Malheureusement, emporté par l'idéal immobile des républiques antiques et par la réaction contre les raffinements d’une civilisation corrompue, il nie la perfectibilité, affirmée par ceux-là mêmes que leur matérialisme empêche d'en établir la doctrine sur ses vrais fondements. Ces philosophes allient un enthousiasme, un élan inconcevables aux opinions les moins propres à soutenir l’âme. Ils valent bien mieux que leurs doctrines. Il se dégage du milieu de leurs erreurs un immense mouvement d'humanité, de justice, de raison pratique, d'esprit scientifique, d’amélicrations en tout genre. Impies de paroles, ils sont en quelque sorte religieux de cœur et d'action; étrange contraste avec les époques où l'esprit confesse le vrai sans que le cœur éteint pratique le bien. Les hommes du xvinr siècle ne croient à rien, pour la plupart, au delà de cette terre; mais ils remplissent la terre de tant d’espérances, qu’elle leur semble suffire au genre humain. Rousseau ne partage pas leurs illusions. Les germes d’un monde nouveau sont bien dans ce chaos, mais de combien de sang et de larmes ne doivent-ils pas être arrosés, et pendant combien de générations, avant de s'épanouir dans l’ordre inconnu que révélera l'avenir!
Une grande tentative a lieu pour transformer pacifiquement la vieille société. Une fraction des philosophes, qui a voulu fonder la théorie de la richesse et du progrès et toute l’économie sociale et politique sur le principe de la propriété, arrive au pouvoir. Elle entame une réforme dont le dernier mot serait un roi, à la tête d’un corps politique de propriétaires fonciers, dans lequel s’absorberaient les trois ordres. La royauté n’ose essayer jusqu’au bout cette chance de salut. En même temps qu’elle se rattache aux vieux abus, entraînée par l'opinion, elle aide, malgré elle, un nouveau monde républicain à éclore au delà des mers. Après cette diversion lointaine, elle se retrouve aux prises avec les périls aggravés du dedans. La ruine des finances s'achève. Impossible de maintenir plus longtemps la hiérarchie des priviléges et des abus. La royauté, aux abois, porte une main mal assurée sur
les institutions d’inégalité. Les privilégiés répliquent par des attaques contre l’absolutisme. L'ancien Régime se déchire de ses propres mains. Poussée de position en position , troublée, éperdue, la royauté se laisse arracher un appel à la nation. Les États-Généraux sont convoqués après cent soixante-quinze ans d'intervalle. Les trois ordres sont en présence. Le Tiers-État somme les deux autres ordres de se réunir à Jui. Sur leur refus, il se déclare ASSEMBLÉE NATIONALE, c’est-à-dire la NATION à lui seul.
L'ANCIENNE FRANCE, comme nous l’avons dit, l’ancienne France est finie.
Les deux ordres privilégiés avaient perdu leur raison d’être. La direction scientifique et morale avait échappé au clergé et passé aux penseurs et aux savants laïques‘. La caste guerrière, compromise dans le principe même de son existence dès l’établissement de l’armée permanente, était devenue inutile à la défense nationale. Le Tiers avait en lui tous les éléments d’une société complète. Quant à la royauté, elle n’avait été que le symbole de l’unité; maintenant l’unité vivante se pose elle-même et revendique à la fois le principe et l'exercice de sa souveraineté.
Un moment subjugués par ce souffle d’en haut qui passe sur la France, les représentants des privilégiés, dans la nuit du 4 août, répondent à l'appel des représentants du peuple en brülant sur l'autel de l’unité les titres d’un règne de dix siècles, nuit dont les ténèbres sacrées enfantent des inspirations sans exemple dans l'histoire, élans que le sympathique génie de la France pouvait seul donner en spectacle à l’univers! Au moment de s’abîmer dans l’unité, les ordres privilégiés se relèvent, par un suprême effort, à la hauteur de leur antique vertu, et anoblissent leur fin en la rendant volontaire. La faiblesse humaine, les passions, le retour des regrets égoiïstes, auront en vain renié cette nuit immortelle. L'histoire tiendra compte d’un mouvement sublime à ceux-là mêmes qui n’auront pas su en soutenir l’essor.
La noblesse héréditaire et privilégiée abolie avec le droit d’ainesse et les substitutions, l'égalité des partages fondée dans la famille, les droits féodaux et toutes les institutions qui s’y ratta-
1. N’en eût-il pas été ainsi, qu'il n'y aurait pas eu de motif pour que le clergé continuât de former un corps politique régi par des lois particulières.
chent anéantis, l’état civil constitué en dehors du clergé, le droit canonique et la sanction civile des vœux religieux abolis, l’ordre ecclésiastique supprimé en tant que corp: politique, et ses immenses propriétés vendues en détail, afin de démocratiser la propriété foncière, tous les priviléges de corporations, de familles et d'offices, toutes les diversités provinciales, municipales, judiciaires, fiscales, toutes les appropriations de fonctions sociales, toutes les différences d’origine entre les propriétés, toutes les conditions qui restreignent la liberté de travailler et d'acquérir, détruits, anéantis : voilà quels sont les résultats immédiats et définitifs du 17 juin et du 4 août 1789, résultats auxquels s'ajoutent bientôt, dans l’ordre moral, la liberté de conscience et de culte, principe de droit et non plus simple transaction entre des sectes armées, comme avait été l’édit de Nantes, et, dans l’ordre matériel, avec une nouvelle division du territoire qui balaie toutes les traces de la monarchie féodale ou absolue, cette unité des poids et mesures qui est l’unité économique de la France et l'exemple offert au monde de l’application des hautes méthodes scientifiques au règlement des usages de la vie.
Partout a passé le niveau de la Révolution. Il: ne reste debout que la nation d’une part, l'individu de l’autre ‘. Le vaste édifice de la hiérarchie sociale s’est écroulé en moins de jours qu’il n'avait duré de siècles à construire. La France va se remettre en travail d’une forme et d’un organisme nouveaux. Plus on médite sur le sens de cet événement que l’univers a si bien nommé la RévoLuTion, comme si toutes les autres révolutions du globe et de l'humanité se fussent effacées devant celle-ci, plus on est saisi de son immensité. Il n’est rien de comparable dans l’histoire du genre humain. On avait vu jusqu'alors la plupart des sociétés périr ou de mort violente ou de langueur, quand leur organisme se dissolvait; on en avait vu quelques-unes transformer progressivement leurs organes; on n’avait jamais vu une nation entreprendre de se reconstituer à priori au nom du droit absolu et de la raison pure, et, pour ainsi dire, l’âme d’un grand peuple se délivrer d’une enveloppe usée et se mettre en devoir de se recon-
1, Et la commune, pourrait-on ajouter, groupe primitif et indestructible.
struire un nouveau corps! La Révolution renouvelle dans l’ordre social l'œuvre accomplie par Descartes dans la philosophie, et, se dégageant des sophismes de l'incrédulité, par ce cri que les hommes assemblés ne manquent jamais de pousser vers le ciel, elle dédie son entreprise à l’Être-Suprème*.
Ce qui a été entrevu dans une héroïque extase, il faut l’atteindre par la force patiente. La Révolution à voulu supprimer le temps et la tradition. Il faut renouer l’une et subir les conditions de l’autre. Là souveraineté du peuplé est reconquisé, c’est-à-dire le droit inamissible de la société de se modifier à son gré sans être enchaînée à aucunes formes ni à aucunes personnes. Le principe est recunquis; mais la question est de savoir ce qu’on fera de ce principe : l’idée n’est rien, si l'esprit ne la vivifie.
Que fera la France nouyelle? Au lieu d’une société qui, avec sa royauté et ses trois ordrès, n’était complèté qu’en fragmentant l'homme, la France doit constituer l’homme complet dans la société complète ?. Voici plus de soixante ans qué la France cherche cette Terre Promise.
Dans l’ordre civil, de grands résultats sont définitivement acquis : dans l’ordre politique et moral, des conquêtes non moins éclatantes ont été maintes fois saisies et reperdues; on passe par des alternatives gigantesques de progrès et de réaction ; des élans prodigieux sont suivis de longues et profondes défaillances. Le xvin siècle avait imprimé un essor d’une immense audace; il n’a pas laissé des ressources morales suffisantes pour soutenir l’impulsion jusqu’au bout, et le xrx® siècle n’a pas su encore continuer dignement son devancier en le rectifiant et en le complétant. Des influences malheureuses ont troublé l'héritage de la Révolution. De faux prophètes ont dévoyé les âmes. Des aspirations parfois généreuses, mais égarées, des théories cosmopolites et panthéistes, ont ébranlé la libre personnalité et le patriotisme. Notre génération s’est trouvée disputée entre les fantômes du passé et les rêves d’un avenir contraire au génie de la France.
1. Constitution de 91, Déclaration des Droits de l’homme et du ciloyen.
2. Cette belle formule appartient à M. Pierre Leroux, qu'elle n'a malheureusement pas préservé de systèmes où l’homme ne sauraït être <omple!, puisque la libre individualité n’y est point assurée,
Prise de torpeur après ces violentes agitations, elle semble s’abanpes elle-mème : elle se laisse emporter passivement par le reflux des doctrines rétrogrades, impuissance entraînée par une autre impuissance, et ne retrouve d'énergie que pour le culte des intérêts matériels enveloppé dans une sorte de fatalisme pratique.
Prenons garde: les peuples sont faillibles et responsables comme les individus. Il n’y a point de fatalité, point de force invincible des choses par laquelle les destinées s’accomplissent d’elles-mêmes. Ce sont là les rêves malsains des jours de décadence, où les âmes, les êtres réels, abdiquant leurs fonctions, rêvent on ne sait quelle machine fantastique qui remplace par son mécanisme l’activité volontaire et libre. Il n’y a que deux forces dans le monde moral : la volonté de la Providence et la volonté de l’homme. La Providence a fait incessamment son œuvre chez nous : l’homme ne fait plus la sienne ‘. La Providence a fait appel sur appel à la France depuis soixante ans. La France avait bien commencé, mais continue-t-elle de répondre? Ce que la Providence nous demande, ce n’est pas l’abdication de nous-mêmes; ce ne sont pas de puériles imitations du passé, des réminiscences séniles du moyen âge; ce sont des actes d'hommes; c’est le réveil de l’esprit de vie et de liberté, le réveil du droit et du devoir, du dévouement au vrai et au juste; c’est la foi par les œuvres; c’est une rénovation religieuse qui procède des vérités éternelles que le genre humain a reçues de Dieu, et non de rambinaisons humaines que le cours des âges a usées et qu’il emporte. C’est un développement social qui cherche l'égalité et la justice par la fraternité, sans s’imaginer changer les bases naturelles et nécessaires des sociétés ni inventer un homme autre que celui que Dieu a fait. Prenons garde! la Providence peut se lasser : il n’y a point de destinées infaillibles. Personne n’est nécessaire à Dieu. Le maître peut transférer à d’autres l'héritage négligé par le serviteur infidèle. Que la France regarde l'Espagne et l'Italie ensevelies durant trois siècles dans un tombeau dont elles soulèvent aujourd’hui la pierre avec tant d'effort!
1. Écrit en 1854. Depuis, on a recommencé de retrouver la France sur de glorieux champs de bataille; mais il faut que l’on retrouve son esprit comme son épée,
Race des Gaulois, race novatrice qui plonges si avant tes racines dans le passé, sonde ton cœur et reconnais-toi! Ne cherche pas hors de toi-même! Depuis longtemps tu n’es plus sous le joug de la tradition des Germains; le cycle de l’éducation romaine est, à son tour, achevé pour toi : le génie de Rome épuisé n’a plus rien à apprendre : il t'étoufferait sous sa discipline despotique, qui fait acheter le progrès matériel et une superficielle unité aux dépens de la vie morale et de la dignité humaine. Interroge ton propre génie, transformé par la Parole chrétienne. Toi qui as autrefois développé dans le monde le sentiment et la doctrine de l’immortalité, il te suffit de regarder ton image dans ta source pour rejeter loin de toi le linceul souillé dont le matérialisme t’enveloppe. Ressaisis cette inspiration primordiale, cette mémoire propre, cette indestructible individualité que Dieu, suivant un profond interprète de tes antiques souvenirs,'a données à tout être en le créant. Répète la parole du sage : CoNNaIs-T01 ToI-MÊME! et tu seras sauvée.