LIVRE 1, CHAP. Im
en pareil cas : nous crûmes de bonne foi qu’on commencerait par nous mettre à la gêne. Ainsi, cédant à notre frayeur, nous sortimes de la chambre fort brusquement. Les uns gagnent la rue, les autres le jardin; chacun cherche son salut dans la fuite; et le jeune bourgeois d’Astorga, aussi troublé nous de l’idée de la question, se sauva comme un autre sans s'embarrasser de sa femme. Alors le muletier, à ce que j'appris dans la suite, plus incontinent que ses mulets, ravi de voir que son stratagème produisait l'effet qu'il en avait attendu, alla vanter cette ruse ingénieuse à la bourgeoise, et cher de profiter de l'occasion ; mais cette Lucréce des Asturies, à qui la mauvaise mine de son tentateur prétait de nouvelles forces, fit une vigoureuse résistance et poussa de grands cris. La patrouille, qui par hasard en ce moment se trouva près de l'hôtellerie, qu'elle connaissait pour un lieu digne de son attention, y entra, et demanda la cause de ces cris. L’héte, qui chantait dans sa cuisine et feignait de ne rien entendre, fut obligé de conduire le commandant et ses archers à la chambre de la personne qui criait. Ils arrivèrent bien à propos: TAsturienne n'en pouvait plus. Le commandant, homme grossier et brutal, ne vit pas plutôt de quoi il s'agissait, qu'il donna cinq ou six coups du bois de sa hallebarde à l’amoureux muletier, en l’apostrophant dans des termes dont la pudeur n’était guère moins blessée que de l'action même qui les lui suggérait. Ce ne fut pas tout : il se saisit du coupable, et le mena devant le juge avec l'accusatrice, qui, malgré le désordre où elle était, voulut aller elle-méme demander justice de cet attentat. Le juge l’écouta, ct, l'ayant attentivement considérée, jugea que l'accusé était indigne de pardon. Il le fit dépouiller sur-te-champ et fustiger en sa présence; puis il ordonna que Je lendemain, si le mari de l'Asturienne ne paraissait point, deux archers, aux frais et dépens du délinquant, escorteraient la complaignante jusqu'à la ville d’Astorga.
Pour moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, je gagnai la campagne ; jc traversai je ne sais combien de champs et de bruyéres, ct, sautant tous les fossés que je trouvai sur mon passage, j'arrivai enfin auprès d'une forêt. J'allais m'y jeter et me cacher dans le plus épais hallier, lorsque deux hommes à cheval s'offrirent tout à coup au-devant de mes