LIVRE Ml, CHAP. IV
lents originaux, ou, pour mieux dire, un imbécile qui voulait se donner un air délibéré. Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinq railleurs qui avaient tous pour but de se moquer de lui et de l’engager dans de grandes dépenses. Messieurs, dit don Alvar, après les premiers compliments, je vous donne le seigneur Gregorio de Noriega pour un cavalier des plus parfaits. Il possède mille belles qualités. Savez-vous qu'il a l'esprit très-cultivé ? Vous n'avez qu’à choisir : il est également fort sur toutes les matières, depuis la logique la plus fine et la plus serrée jusqu’à l'orthographe. Oh! cela est trop flatteur, interrompit le bourgeois en riant de fort mauvaise grâce. Je pourrais, seigneur Alvaro, vous rétorquer l’argument : c'est vous qui êtes ce qu'on appelle un puits d'érudition. Je n’avais pas dessein, reprit don Alvar, de m’attirer une louange si spirituelle; mais en vérité, messieurs, poursuivit-il, le seigneur Gregorio ne saurait manquer de s’acquérir du nom dans le monde. Pour moi, dit don Antonio, ce qui me charme en lui, et ce que je mets même au-dessus de l'orthographe, c’est le choix judicieux qu'il fait des personnes qu'il fréquente. Au lieu de se borner au commerce des bourgcois, il ne veut voir que de jeunes seigneurs, sans s’embarrasser de ce qu’il lui en coûtera. 1] y a là dedans une élévation de sentiments qui m’enchante ; et voilà ce qu'on appelle dépenser avec goût et avec discernement.
Ces discours ironiques ne firent que précéder mille autres semblables. Le pauvre Gregorio fut accommodé de toutes pièces. Les petits-maitres lui lançaient tour à tour des trails dont le sot ne sentait point l'atteinte; au contraire, il prenait au pied de la lettre tout ce qu'on lui disait, et il paraissait fort content de ses convives; il lui semblait même qu'en le tournant en ridicule, ils lui faisaient encore grâce. Enfin il leur servit de jouet pendant qu'ils furent à table, et ils y demeurèrent le reste du jour ct la nuit tout entière. Nous bimes à discrétion, de mème que nos maitres, et nous étions bien conditionnés les uns et les autres quand nous sortimes de chez le bourgeois.