LIVRE XI, CHAP. XT
usize de sa retraite, trouva dans le couvent dont elle était fendatrice une consolation préparée par la Providence : il y eut, parmi les religicuses, de saintes filles dont les discours pleins d’onction tournèrent insensiblement en douceur l'amertume de sa vie. A mesure que mon maitre détournait sa pensée des affaires du monde, il devenait plus tranquille. Voici de quelle manière il réglait sa journée : il passait presque toute la matinée à entendre des messes dans l’église des religicuses, ensuite il revenait diner; après quoi il s’amusait, pendant deux heures, à jouer à toutes sortes de jeux avec moi et quelques-uns de ses plus affectionnés domestiques : puis il se retirait ordinairement tout seul dans son cabinet, où il demeurait jusqu'au coucher du soleil ; alors il faisait le tour de son jardin, ou bien il allait en carrosse se promener aux environs de son château, accompagné tantôt de son confesseur, et tantôt de moi.
Un jour que j'étais seul avec lui, et que j'admirais la séré nité qui brillait sur son visage, je pris la liberté de lui ro + Monseigneur, permeltez-moi de laisser éclater ma joie; à l'ai de satisfaction que je vous vois, je juge que Votre Excellence commence à s’accoutumer à la retraite. J'y suis déjà tout accoutumé, me répondit-il; et, quoique je sois depuis longtemps dans l'habitude de m'occuper d'afaires, je te proteste, mon enfant, que je prends de jour en jour plus de goût à la vie douce et paisible que je mène ici.
CHAP. XI. — Le comie-duc devient tout À coup triste et réveur. Da sajet étonnant de sa ristesse, et de fa saite fècheuse qu'elle out.
Monseigneur, pour varier ses occupations, s’amusait aussi quelquefois à cultiver son jardin. Un jour que je le regardais travailler, il me dit en plaisantant : Tu vois, Saniillane, ur. ministre banni de la cour, devenu jardinier à Loeches. Monseigneur, lui répondis-je sur le mème ton, je m’imagine voir Denys de Syracuse maitre d'école à Corinthe '. Mon maitre
* sourit de ma réponse, ct ne me sut pas mauvais gré de la comparaison.
Nous étions tous ravis au chateau de voir le patron, supé-
“I y a bien peu de rapport entre Denys malire d'école, et on ministre jardinier
Hy aurait eu dans l'histoire wn sujet de comparaison plus falleur encore et os
rieur à sa disgrâce, trouver des vharmes dans ane vie si dilférente de celle qu'il avait toujoorsmende, lorsque nous nowt aperçûmes avée douleur qu'il changeait & vue d'oeil. 11 devint sombre, rêveur, et tomba dans une mélancolie profonde, Il cessa de jouer avec nous, el ne parut plus sensible à fout ce que nous pouvions inventer pour le divertir. Il s'enfermait après son diner dans son cabinet. où il demenrait tout seul jusqu’au soir. Nous nous ima par des retours de sa grande.
nous lâchions après lui le p l'éloquence ne pouvait triompa seigneur, laquelle, au lieu de ux nur, semblait aller en augmentant.
Il me vint dans l'esprit que la tri: lesse de ce ministre pouvait avoir une cause particulière qu / ne voulait pas dire; ce qui me fit former le dessein de lui arracher son secret. Pour y parvenir, j'épiai le moment de lui parler sans témoin; et, Fayant trouvé : Monseigneur, lui dis-je d’un air mêlé de respect et d'affection, est-il permis à Gil Blas d’oser faire une question à son maitre ? Tu peux parler, me répondit-il; je te le permets. Qu’est devenu, repris-je, cet air content qui paraissait sur le visage de Votre Excellence? N'auriez-vous plus l'ascendant que vous aviez pris sur la fortune? Votre faveur perdue exciterait-elle en vous de nouveaux regrets? Seriezvous replongé dans cet abime d’ennuis d'où votre vertu vous avait tiré? Non, grâce au ciel, répartit le ministre, ma mé moire n'est plus vecupée du personnage que j'ai fait à la cour, et j'ai pour jamais oublié les honneurs qu'on m'y a rendus, Eh! pourquoi donc, lui répliquai-je, si vos avez la force de
use: Ce" été Dicclétinr refsant de quitter son jartin de Salone. On à cite ce trait dans F'epitre ou Is fait l'élnge d'Olivier de Serres :
Mettons, meitons uu terme à la gêne import
Disens, il en est temps
Adieu, teompear espwir: illusions sles coure,
Rives de ia faveur, laissezemei pour t
Tel fot ou empereur, jantivier dans Salone :
On eut beau le presser de remonter au trône,
esse sit, je trouve bien plus doux.
> D'aligner an condeau ma baituc et mes choux. » Uptire à Olivier de Serres:
ine fortunes
testament. Il fit venir aussi trois fameux médecins qui avaiat la réputation de guérir quelquefois leurs malades. Austait que le bruit de l'arrivée de ces derniers se répandit dans le château, on n’y entendit que des plaintes et des gémissements; On y regarda la mort du maitre comme prochaine, tant on y était prévenu contre ces messieurs ! Ils avaient amené avec eux un apothicaire et un chirurgien, ordinaires exécuteurs de leurs ordonnances. Ils laissèrent d'abord les notaires faire leur métier, après quoi ils se disposérent à faire le leur. Comme ils étaient dans les principes du docteur Sangrado, dès la première consultation ils ordonnèrent saignées sur saignées, en sorte qu'au bout de six jours ils réduisirent le comte-duc à l'extrémité, et le septième ils le délivrèrent de sa vision.
Après la mort de ce ministre, il régna dans le château de Locches : une vive et sincère douleur. Tous ses domestiques le pleurèrent amérement. Bien loin de se consoler de sa perte par la certitude d’être compris dans son testament, il n'y en avait pas un qui n’etit volontiers renoncé à son legs pour k rappeler à la vie. Pour moi, qu'il avait le plus chéri, et qui m'étais attaché à lui par pure inclination pour sa personne, j'en fus encore plus touché que les autres. Je doute qu'Antonia m'ait coûté plus de larmes que le comte-duc.
CHAP. X11, — De ce qui se passa au château de Lorches aprés Ia mort du comteduc, et du parti que prit Santillane.
Le ministre, ainsi qu'il l'avait ordonné, fut inhumé sans pompe ct sans éclat dans le monastère des religieuses, au bruit de nos lamentations. Après les fungrailles, madame d'Olivarès nous fit lire le testament, dont tous les domestiques eurent sujet d’être satisfaits. Chacun avait un legs proportionné à la place qu'il occupait, et le moindre legs était de deux mille écus : le mien était le plus considérable de tous; monseigneur me laissait dix mille pistoles, pour marquer l'affection singulière qu’il avait eue pour moi. II n’oublia pas
* 11 y a ici une erreur. Ce ne fot point à Loeches qu'Olivarés mourut. Il avait été “eléçué de Locches à Toro; mais Le Sage a suivi la version des Anecdotes relatives à Fezst du ministre, C'est encore ici une preuve qu'il n'a point pris son livre d'un auteur cast Ilan, qui eût clé mieux informé.