‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 107 sur 429 · LIVRE IT, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IT, CHAPITRE II

quietude; et, bien loin de souffrir impatiemment les discours de mon vieux patron, je le remis sur ses campagnes. J'attendis minuit avec la plus grande tranquillité du monde; et ce ne fut qu'après Tavoir entendu sonner à plusieurs horloges que je descendis dans le jardin, sans me pommader et me parfumer : je me corrigeai encore de cela.

Je trouvai au rendez-vous la très-fidèle duègne, qui me reproeba malicieusement que j'avois bien rabattu de ma diligence. Je ne lui répondis point, et je me laissai conduire à l'appartement d'Aurore, qui me demanda, dès que je parus , si je m'étois bien informé de don Luis, et si j'avois appris bien des choses. Oui , madame, lui dis-je, et j'ai de quoi satisfaire votre curiosité. Je vous dirai premièrement qu'il est sur le point de partir pour s'en retourner à Salamanque achever ses études. C'est, à ce qu'on m'a dit, un jeune cavalier rempli d'honneur et de probité. Pour du courage, il n'en sauroit manquer, puisqu'il est gentilhomme et Castillan. De plus^ il a beaucoup d'esprit et les manières fort agréables; mais ce qui peut-ôtre ne sera guère de votre goût, et ce que je ne puis pourtant me dispenser de vous dire, c'est qu'il tient un peu trop de la nature des jeunes seigneurs; il est diablement libertin. Savez- vous qu'à son âge il a déjà eu à bail deux comédiennes ? Que m'apprenez-voas ? reprit Aurore. Quelles mœurs ! Mais ôtes-vous bien assuré, Gil Bias , qu'il mène une vie si licencieuse? Oh! je n'en doute pas, madame, lui repartis-je. Un valet qu'on a chassé de chez lui ce matin me Ta dit; et les valets sont sincères quand ils s'entretiennent des défauts de leurs maîtres. D'ailleurs, il fréquente don AleoLO Segiar, don Antonio Centellés et don Fernand de Gamboa : cela seul prouve démonstrativement son libertinage. C'est assez, Gil Bias, dit alors ma maîtresse en soupirant : je vais, sur votre rapport, combattre mon indigne amour. Quoiqu'il ait déjà de profondes racines dans mon cœur, je ne désespère pas de l'en arracher. Allez, poursuivit elle en me mettant entre les mains une petite bourse qui n'étoit pas vide, voilà ce que je vous donne XX)ur vos peines. Gardez- vous bien de révéler mon secret; songez que je l'ai confié à votre silence.

J'assurai ma maîtresse que j'étois l'Harpocraie* des valets confidents, et qu'elle pouvoit demeurer tranquille là-dessus.

i» Dieu da silence chez les anciens.

Après cette assurance, je me retirai fort impatient de savoir œ qu'il y avoit dans la bourse. J'y trouvai vingt pistoles. Aussitôt je pensai qu'Aurore m'en auroit sans doute donné davantage si je lui eusse annoncé une nouvelle agréable, puisqu'elle en payoit si bien une chagrinante. Je me repentis de n'avoir pas imité les gens de justice, qui fardent quelquefois la vérité dans lean procès-verbaux. J'étoîs fâché d'avoir détruit , dès sa naissance^ une galanterie qui m'eût été très-utile dans la suite, si je ne me fusse pas sottement piqué d'être sincère. J'avois pourtant la cou* solation de me voir dédommagé de la dépense que j'avois faite, si mal à propos, en pommades et en parfums.

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