‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 179 sur 429 · LIVRE VI, CHAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE

bsodëtë commencoit à nous devenir insupportable. Il faut ren* dre cette justice aux gens de notre profession, qu'il n'y a point (Tassociës dans la vie civile que Tintërét divise moins; mais joand il n'y a pas entre nous de conformité d'inclinations, lotre bonne intelligence peut s'altérer comme celle du reste des ommes. Ainsi, seigneur Gil Bias, poursuivit Lamela, je vous rie, vous et le seigneur don Alphonse, d'avoir un peu plus de mfîance en nous, et de vous mettre l'esprit en repos sur l'envie le nous avons , don Raphaël et moi , d'aller à Ségorbe. n est bien aisé, dit alors le fils de Lucinde, de leur ôter là-desis tout sujet d'inquiétude : ils n'ont qu'à demeurer maîtres de caisse, ils auront entre les mains une bonne caution de notre tour. Vous voyez, seigneur Gil Bias, ajouta-t-il, que nous Ions d*abord au fait. Vous serez tous deux nantis, et je puis >us assurer que nous partirons, Ambroise et moi, sans appréinder que vous ne nous souffliez ce précieux nantissement. }rès une marque si certaine de notre bonne foi, ne vous fierez- ►us pas entièrement à nous? Oui, messieurs, leur dis-je, et vous »uvez présentement faire tout ce qu'il vous plaira. Ils partirent ir-le -champ, chargés de l'outre et de la besace, et me laissent sous les saules avec don Alphonse, qui me dit après leur déirt : Il faut, seigneur Gil Bias, il faut que je vous ouvre mon Bur. Je me reproche d'avoir eu la complaisance de venir jus-^ a'ici avec ces deux fripons. Vous ne sauriez croire combien de )is je m'en suis déjà repenti. Hier au soir, pendant que je garlois les chevaux, j'ai fait mille réflexions mortifiantes. J'ai pensé [a'il ne convenoit point à un jeune homme qui a des principes ïhonneùr, de vivre avec des gens aussi vicieux que Raphaël et Lamela; que, si par malheur, un jour, et cela peut fort bien arriver, le succès d'une fourberie est tel que nous tombions entre les mains de la justice, j'aurois la honte d'être puni avec eux comme un voleur, et d'éprouver un châtiment infâme. Ces images s'oflBrent sans cesse à mon esprit, et je vous avouerai que j'ai résolu, pour n'être plus complice des mauvaises actions qu'ils feront, de me séparer d'eux pour jamais. Je ne crois pas, continua-t-il, que vous désapprouviez mon dessein. Non, je vous: «^ure, lui répondis-je ; quoique vous m'ayez vu faire le personliage d'alguazil dans la comédie de Samuel Simon, ne vous imaginez pas que ces sortes de pièces soient de mon goût. Je prends ^6 ciel à témoin qu'en jouant un si beau rôle, je me suis dit à

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moi-même : Ma foi, monsieur Gil Bias, si la justice venoitàvous

saisir au collet présentement, vous mériteriez bien le salaire qui vous en reviendroit ! Je ne me sens donc pas plus disposé que vous, seigneur don Alphonse, à demeurer en si mauvaise compagnie; et, si vous le trouvez bon, je vous accompagnerai. Quand ces messieurs seront de retour, nous leur demanderons!) partager nos finances, et demain matin, ou dès cette nuit môme; nous prendrons congé d'eux.

L'amant de la belle Séraphine approuva ce que je proposois. Gagnons, me dit-il. Valence, et nous nous embarquerons pour l'Italie, où nous pourrons nous engager au service de la république de Venise. Ne vaut-il pas mieux embrasser le parti désarmes, que de mener la vie lâche et coupable que nous menons? Nous serons même en état de faire assez bonne figure avec l'argent que nous aurons. Ce n'est pas, ajouta-t-il, que je me serve sans remords d'un bien si mal acquis; mais, outre que la nécessité m'y oblige, si jamais je fais la moindre fortune dans la guerre, je jure que je dédommagerai Samuel Simon. J'assurai don Alphonse que j'étois dans les mêmes sentiments, et nous résolûmes enfin de quitter nos camarades dès le lendemain avant le jour. Nous ne fûmes point tentés de profiter de leur absence, c'est-à-dire de déménager sur-le-champ avec la caisse; la confiance qu'ils nous avoient marquée en nous laissant maîtres des espèces ne nous permit pas seulement d'en avoir la pensée, quoique le tour de l'hôtel garni eût en quelque manière rendu ce vol excusable

Ambroise et don Raphaël revinrent de Ségorbe sur la fin du jour. La première chose qu'ils nous dirent fut que leur voyage avoit été très-heureux ; qu'ils venoient de jeter les fondements d'une fourberie, qui, selon toutes les apparences, nous seroit encore plus utile que celle du soir précédent. Et là-dessus le fils de Lucinde voulut nous mettre au fait; mais don Alphonse pril alors la parole, et leur déclara poliment que, ne se sentant pas né pour vivre comme ils faisoient, il étoit dans la résolution de se séparer d'eux. Je leur appris de mon côté que j'avoislemém* dessein. Ils firent vainement tout leur possible pour nous engager à les accompagner dans leurs expéditions : nous prîmes congé d'eux le lendemain matin, après avoir fait un partage égal do nos espèces, et nous tirâmes vers Valence.

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