‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 213 sur 429 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De U commission que le marquis de HariaWa donna à Gil Bias, et comment ce fidèle secrétaire s'en acquitta.

Lo marquis n'ëloit pas encore revenu de chez sa comédienne,

et je trouvai dans son appartement ses valets do chambre qui jotoient à la prime en attendant son retour. Je Gs connoissance iveceux, et nous nous amusâmes à rire jusqu'à deux heures après minuit que notre maître arriva. Il fut un peu surpris de me voir, et me dit d'un air do bonté qui mo (it ju^er qu'il reve^ Aoit trôs-satisfait de sa soirée : Gomment donc, Gil Bias, vous n'ôtes pas encore couché? Je répondis que j'avois voulu savoir aiqMiravant s'il n'avoit rien à m'ordonner. J'aurai peut-être, nprit-il, une commission à vous donner demain matin; mais il lera temps alors de vous appendre mes volontés. Allez vous reposer, et souvenez- vous que je vous dispense de m' attendre le loir; je n'ai besoin que de mes valets de chambre.

Après cet avertissement, qui dans le fond mo faisoit plaisir, puisqu'il m'épai^noit la sujétion que j'aurois quelquefois désagréablement sentie , je laissai le marquis dans son appartement, M me retirai à mon galetas. Je me mis au lit. xMais ne pouvant lormir, je m!'a visai de suivre le conseil que nous donne Pytha- ;ore, de rappeler le soir ce que nous avons fait dans la journée, jkMir nous applaudir de nos bonnes actions, ou nous blâmer de MM mauvaises.

Je ne me sentois pas la conscience assez nette pour être conwt de moi; aussi je me reprochai d'avoir appuyé l'imposture le Laure. J'avois beau me dire, pour m'excuser, que je n'avois m honnêtement donner un démenti à une fille qui n'avoit en me que de me faire plaisir, et qu'en quelque façon je m'étois rouvé dans la nécessité de me rendre complice de la superiberie; peu satisfait de cette excuse, je ré))ondois que je no levoifl donc pas pousser les clioses plus loin, et qu'il falloit que e fusse bien effronté pour vouloir demeurer auprès d'un seigneur kmi je payois si mal la conûance. Enfin, après un sévère aamen, je tombai d'accord avee moi-même que, si je n'étois MIS un fripon, il ne s'en falloit guère.

De là, passant aux conséquences, je me représentai que je iooois gros jeu, en trompant un homme de condition qui, pour

388 fin* HLAB*

mes péchés, peut-être ne tarderoit guère à découYrir la fourberiv». Une si judicieuse réflexion jeta quelque terreur dans m(»x& esprit; mais des idées de plaisir et d'intérêt l'eurent bientftt dissipée. D'ailleurs, la prophétie de l'homme à l'éUxir aurait suffi pour me rassurer. Je me livrai donc à des images tout agréables. Je me mis à faire des règles d'arithmétique, à compter en moi" môme la somme que feroient mes gages au bout de dix annéoB de service. J'ajoutois à cela les gratifications que je recevrais da mon maître ; et, les mesurant à son humeur libérale, ou platM à mes désirs, j'avois une intempérance d'imagination, si l'on pent parler ainsi, qui ne mettoit point de bornes à ma fortune. Tmt 'de bien peu à peu m'assoupit, et je m'endormis en bâtissant des châteaux en Espagne.

Je me levai le lendemain sur les huit heures pour aller rece* 'Voir les ordres de mon patron ; mais comme j'ouvrois ma porte pour sortir, je fus tout étonné de le voir paroitre devant moi en Tobe de chambre et en bonnet de nuit. Il étoit tout seul. Gil Bias, me dît-il, hier au soir, en quittant votre soeur, je lui proods de passer chez elle ce matin; mais une affaire de conaéquenee ne me permet pas de lui tenir parole. Allez lui ténioigner de mi part que je suis bien mortifié de ce contre-temps, et aasaretb que je souperai encore aujourd'hui avec elle. Ce n'est pas toot, ajouta-t-il en me mettant entre les mains une bourse avec qm petite boite de chagrin enrichie de pierreries, portez-loi moo •portrait, et gardez cette bourse où il y a cinquante pistoles qoi je vous donne pour marque de l'amitié que j'ai déjà pourvoos. Je pris d'une main le portrait, et de l'autre la bourse que jemédtois si peu. Je courus sur-le-champ chez Laure, en disant dus l'excès de la joie qui me transportoit : « Boni la prédiction s'aéra complit à vue d'œil. Quel bonheur d'être frère d'une fiUe beOe *« et galante I C'est dommage qu'il n'y ait pas autant d'honneor « à cela que de profit et d'agrément. »

Laure^ contre l'ordinaire des personnes de sa profession, aïoit coutume de se lever matin. Je la surpris à sa toilette, où, en Mr -tendant son Portugais, elle joignoit à sa beauté naturdle tous les charmes auxiliaires que l'art des coquettes pouvoit lui prêter. Aimable Estelle, lui dis-je en entrant, l'aimant des étrangers, je puis, à l'heure qu'il est, manger avec mon maître, puisqu'il m'a Jionoré d'une commission qui me donne cette prérogative, et tlont je viens m'acquitter. Il n'aura pas le plaisir de vous entre-

tlVRB VII, CHAPITRE X. 389

leDÎr ce matin, comme il se Tëtoit proposé; mais, pour vous en consoler, il soupera ce soir avec vous; et il vous envoie son portrait, qui me paroît avoir quelque chose encore de plus consolant.

Je lui remis aussitôt la boite, qui, par le vif éclat des brillants ^telle étoit garnie, lui réjouit infiniment la vue. Elle l'ouvrit; 4t» l'ayant fermée, après avoir considéré la peinture par manière 4'acquit, elle revint aux pierreries. Elle en vanta la beauté, el me dit en souriant : Voilà des copies que les femmes de théâtre aiment mieux que les originaux.

Je lui appris ensuite que le généreux Portugais, en me chargeant du portrait, m'avoit gratifié d'une bourse de cinquante pistoles. Je t'en fais nlon compliment, me dit-elle; ce seigneur commence par où même il est rare que les autres finissent. C'est à vous, mon adorable, lui répondis-je, que je dois ce présent; le marquis ne me Ta fait qu'à cause de la fraternité. Je voudrois, fépliqua-t-elle, qu'il t'en fit de semblables chaque jour. Je ne puis te dire jusqu'à quel point tu m'es cher. Dès le premier instant que je t'ai vu, je me suis attachée à toi par un lien si fort, «que le temps n'a pu le rompre. Lorsque je te perdis à Madrid, je ne désespérai pas de te retrouver ; et hier, en te revoyant, je te «eçus comme un homme qui revenoit à moi nécessairement. En un mot, mon ami, le ciel nous a destinés l'un pour l'autre. Tu seras mon mari, mais il faut nous enrichir auparavant. La prurience demande que nous commencions par là. Je veux avoir «Dcore trois ou quatre galanteries pour te mettre à ton aise.

Je la remerciai poliment de la peine qu'elle vouloit bien prendre pour moi, et nous nous engageâmes insensiblement dans lin entretien qui dura jusqu'à midi. Alors je me retirai pour aller rendre compte à mon maître de la manière dont on avoit reçu son présent. Quoique Laure ne m'eût point donné d'instruction dà'dessus, je ne laissai pas de composer en chemin un beau compliment que je me proposois de faire de sa part; mais ce fut autant de bien perdu. Car, lorsque j'arrivai à l'hôtel, on me dit que le marquis venoit de sortir; et il étoit décidé que je ne le reverrois plus, ainsi qu'on le peut lire dans le chapitre suivant.

MO «n. MJks.

Page 1