‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 232 sur 429 · LIVRE VU, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE VU, CHAPITRE XVI

espèces; je les comptai deux fois, ne pouvant croire, la première, qu'il n'y eût que cinquante pistoles de reste de deux cent soixante qa'O y avoit dedans avant ma maladie. Que signifie ceci, ma bonne mère? dis- je à ma garde. Yoilà mes finances bien diminnées. Personne pourtant n'y a touche que moi, répondit la vieille, et je les ai ménagées autant qu'il m'a été possible. Mais les maladies coûtent beaucoup ; il faut toujours avoir l'argent à la main. Voici, ajouta cette bonne ménagère, en tirant de sa poche un paquet de papiers, voici un état de dépense qui est juste comme l'or, et qui vous fera voir que je n'ai pas employé m denier mal à propos.

Je parcourus des yeux le mémoire, qui contenoit bien quinze oa vingt pages. Miséricorde ! que de volaille achetée pendant que i'étois sans connoissance I II falloit qu'en bouillons seulement il y eût pour le moins douze pistoles. Les autres articles répondoient à celui-là. On ne sauroit dire combien elle avoit dépensé en bois, en chandelle, en eau, en balais, et cœtera. Cependant, quelque enflé que fût son mémoire, toute la somme alloit à peine à trente pistoles, et par conséquent il devoit y en avoir encore cent quatre- vyigts de reste. Je lui représentai cela; mais la vieille, d'un air ingénu, commença d'attester tous les saints qu'il B'y avoit dans la bourse que quatre-vingts pistoles, lorsque le inaitre d'hôtel du comte lui avoit confié ma valise. Que ditesvous, ma bonne? interrompis-je avec précipitation. C'est le maître d'fiôtel qui vous a remis mes bardes entre les mains ? Sans doute, répondit-elle, c'est lui; à telles enseignes qu'en me les dcmnant il me dit : Tenez, bonne mère, quand le seigneur M Bias sera frit à l'huile, ne manquez pas de le régaler d'un bel enterrement ; il y a dans cette valise de quoi en faire les

frais.

Àh I maudit Napolitain ! m'écriai-je alors. Je ne suis plus en peine de savoir ce qu'est devenu l'argent qui me manque. Vous l'avez raflé pour récompenser une partie des vols que je vous ïi empêché de faire. Après cette apostrophe, je rendis grâce au ciel de ce que le fripon n'avoit pas tout emporté. Quelque sujet pourtant que j'eusse d'accuser le maître d'hôtel de m'avoir volé, je ne laissai pas de penser que ma garde pouvoit fort bien être la voleuse. Mes soupçons tomboient tantôt sur l'un et tantôt sur «'autre; mais c'étoit toujours la même chose pour moi. Je n'en témoignai rien à la vieille; je ne la chicanai pas même sur les ar-

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tides de son beau mémoire. Je n'aurois rien gagné à cela; il fut bien que chacun fasse son métier. Je bornai mon ressentent k la payer et à la renvoyer trois jours après.

Je m'imagine qu'en sortant de chez moi elle alla donner ani à l'apothicaire qu'elle venoit de me quitter , et que je me poptois assez bien pour prendre la clef des champs sans compta avec lui ; car un moment après je le vis arriver tout essoirfUL U me présenta son mémoire, dans lequel, sous des noms qri m'étoient inconnus, quoique j'eusse été médecin, il avoit ëôîk tous les prétendus remèdes qu'il m'avoit fournis dans le temps que j*étois sans sentiment. On pouvoit appeler ce mémoire-i de vraies parties d'apothicaire. Aussi nous eûmes une dispute lorsqu'il fut question de payement. Je prétendois qu'il rabattit la moitié de la somme qu'il demandoit. Il jura qu'il n'en rabattroit pas môme une obole. Considérant toutefois qu'il avoit afi^ à un jeune homme qui dès ce jour-là pouvoit s'éloigner de Ma* drid, il aima mieux se contenter de ce que je lui effrois, c'està-dire de trois fois au delà de ce que valoient ses drogues, qw de s'exposer à perdre tout. Je lui lâchai des espèces à mon gnuMl regret, et il se retira bien vengé du petit chagrin que je lui av«i causé le jour du lavement.

Le médecin parut presque aussitôt : car ces animaux-là sont presque toujours à la queue l'un de l'autre. J'escomptai ses visites, qui avoient été très-fréquentes, et je le renvoyai content. Mais, avant que de me quitter, pour me prouver qu'il avoit bien gagné son argent, il me détailla les incouvénients mortels ((n'A avoit prévenus dans ma maladie. Ce qu'il fit en fort beaux termes et d'un air agréable; mais je n'y compris rien du tont. Lorsque je me fus défait de lui, je me crus débarrassé de tons les ministres des Parques. Je me trompois ; il entra un chiropgien que je n'avois vu de ma vie. Il me salua fort civilement, et me témoigna de la joie de me voir échappé du danger qœ j'avois couru; ce qu'il attribuoit, disoit-il, à deux saignées abondantes qu'il m'avoit faites, et aux ventouses qu'il avoit ea l'honneur de m'appliquer. Autre plume qu'on me tira de l'aile. Il me fallut aussi cracher au bassin du chirurgien. Après tant d'évacuations, ma bourse se trouva si débile, qu'on pouvoit dire que c'étoit un corps confisqué, tant il y restoit peu d'humid* radical.

Je commençai à perdre courage en me voyant retombé dai^

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