‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 246 sur 429 · LIVRE y III, CHAPITRE YI. 44 f · texte numérisé non relu

LIVRE y III, CHAPITRE YI. 44 f

nécessaires. En un mot! il mène une vie misérable, sans que personne s*en aperçoive à la cour. Le grand vizir ne s'avise pas de sïnformer s'il est bien ou mal dans ses affaires ; et, content d'avoir pour lui de bons sentiments, il le laisse en proie à la pauvreté.

Je cessai de parler en cet endroit pour voir venir le duc de Lerme, qui me demanda en souriant quelle impression cette apologue avoit faite sur l'esprit d'Atalmuc, et si ce grand vizir ne 8*étoit point offensé de la hardiesse de son secrétaire. Non, monseigneur, lui répondis-je un peu troublé de sa question ; la fable dit au contraire qu'il le combla de bienfaits. Cela est heureux^ reprit le duc d'un air sérieux ; il y a des ministres qui ne trouveroient pas bon qu'on leur fit des leçons. Mais, ajouta-t-il en rompant l'entretien et en se levant, je crois que le roi ne tardera guère à se réveiller ; mon devoir m'appelle auprès de lui. A ces mots, il marcha vers le palais à grands pas, sans me parler davantage, et très-mal affecté, à ce qu'il me sembloit, de ma fable indienne.

Je le suivis jusqu'à la porte de la chambre de Sa Majesté, après quoi j'allai remettre les papiers dont j'étois chargé à l'endroit où je les avois pris. J'entrai dans un cabinet où nos deux secrétaires copistes travailloient, car ils étoient aussi du voyage. Qu'avez- vous, seigneur de Santillane? dirent-ils en me voyant. Vous êtes bien ému ! Vous seroit-il arrivé quelque désagréable accident ?

rétois trop plein du mauvais succès de mon apologue, pour leur cacher ma douleur. Je leur fis le récit des choses que j 'avois dites au duc, et ils se montrèrent sensibles à la vive affliction dont je leur parus saisi. Vous avez sujet d'être chagrin, me dit l'un d'eux. Monseigneur, quelquefois, prend les choses de travers. Cela n'est que trop vrai, dit l'autre. Puissiez-vous être mieux traité que ne le fut un secrétaire du cardinal Spinosa ! Ce secrétaire, las de ne rien recevoir depuis quinze mois qu'il étoit occupé par Son Eminence, prit un jour la liberté de lui représenter ses besoins, et de demander quelque argent pour vivre. Il est juste, lui dit le ministre, que vous soyez payé. Tenez, poursuivit-il en lui mettant entre les mains une ordonnance de mille ducats, allez toucher cette somme au trésor royal ; mais souvenez-vous en même temps que je vous remercie do vos services. Le secrétaire se seroit consolé d'être congédié, s'il eût reçu ses

mille ducats, et qu'on l'eût laissé chercher de l'emploi ailleurs; mais en sortant de chez le cardinal, il fut arrêté par un alguaàL et conduit à la tour de Ségovie, où il a été longtemps prisonnier.

Ce irait historique redoubla ma frayeur. Je me crus perda; 6t, ne pouvant m'en consoler, je commençai à me reprocher mon impatience; comme si je n'eusse pas été assez patient. Hélas 1 disois-je, pourquoi faut-il que j'aie hasardé cette malheureoM fable qui a déplu au ministre ? il étoit peut-être sur le point de me tirer de mon état misérable ; peut-être même allois-je faire une de ces fortunes subites qui étonnent tout le monde. Que de richesses, que d'honneurs m'échappent par mon étourderie 1 le devois bien faire réflexion qu'il y a des grands qui n'aiment pas qu'on les prévienne, et qui veulent qu'on reçoive d'eux comme des grâces jusqu'aux moindres choses qu'ils sont obligés de donner. Il eût mieux valu continuer ma diète sans en rien témoigner au duc ; je devois même me laisser mourir de faim pour mettre tout le tort de son côté.

Quand j'aurois encore conservé quelque espérance, mon matUe, que je vis l'après-dinée, me l'eût fait perdre entièrement. Il fat fort sérieux avec moi contre son ordinaire, et il ne meparlapoiat du tout ; ce qui me causa le reste du jour une inquiétude mortelle. Je ne passai pas la nuit plus tranquillement: le regret de voir évanouir mes agréables illusions, et la crainte d'augmenter le nombre des prisonniers d'État, ne me permirent que de soopirer et de faire des lamentations.

Le jour suivant fut le jour de crise. Le duc me fit appeler le malin. J'entrai dans sa chambre, plus tremblant qu'un criminel qu'on va juger. Santillane, me dit-il en me montrant un papier qu'il avoit à la main, prends cette ordonnance... Je frémis àce mot d'ordonnance, et dis en moi-même : 0 ciel I voici lecardinal Spinosa ; la voiture est prête pour Ségovie. La frayeur qui me saisit dans ce moment fut telle, que j'interrompis le ministre, en me jetant à ses pieds : Monseigneur, lui dis-je tout en pleurs, je supplie très-humblement Voire Excellence de me pardonner ma hardiesse ; c'est la nécessité qui m'a forcé de vous apprendrema misère.

Le duc ne put s'empêcher de rire du désordre où il me voyoit. Console-toi, Gil Bias, me répondit-il, et m'écoute. Quoiqu'on me découvrant tes besoins, ce soit me reprocher de ne les avoir pas prévenus, je ne t'en sais pas mauvais gré, mon ami. Je me veox

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plutôt da mal à moi-même de ne l'avoir pas d^faandë comme tu vivois. Mais, ponr commencer à réparer cette faute d'attention, je te donne une ordonnance de quinze cents ducats, qui léseront comptés à vue au trésor royal. Ce n'est pas tout, je t'en promets ntant chaque année; et de plus, quand des personnes riches et Séreuses te prieront de leur rendre service, je ne te défends MB de me parler en leur faveur.

Dans le ravissement où me jetèrent ces paroles, je baisai les âeds du ministre, qui, m'ayant commandé de me relever, conînoa de s'entretenir familièrement avec moi. Je voulus de mon M rappeler ma belle humeur ; mais je ne pus passer si subitenrat de la douleur à la joie. Je demeurai aussi troublé qu'un ludheareux qui entend crier grâce au moment qu'il croit receair le coup de la mort. Mon maître attribua toute mon agitation

la seule crainte de lui avoir déplu, quoique la peur d'une irîson perpétuelle n'y eût pas moins de part. Il m'avoua qu'il voit affecté de me paroitre refroidi, pour voir si je serois bien ensîble à ce changement ; qu'il jugeoit par là de la vivacité 6 mon attachement à sa personne, et qu'il m'en aimoit davanage.

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