LIVRE IX, CHAPITRE X
il possible, s*écria don Alphonse avec un extrême ëtonnement ! Quoi! vous auriez été dans la confidence de ce premier ministre? J'ai gagné sa faveur, repris-je, et je Tai perdue de la manière que je vais vous le dire. Alors je lui racontai toute cette histoire, et je finis mon récit par la résolution que j'avois prise d'acheter, du peu de bien qui me restoit de ma prospérité passée, une chaumière pour y aller mener une vie retirée.
Le fils de don César, après m*avoir écouté avec beaucoup d'attention, me répliqua : Mon cher Gil Bias, vous savez que je vous ai toujours aimé. Vous m'ôtes encore plus cher que jamais, et il faut que je vous en donne des marques, puisque le ciel m'a mis en état d'augmenter vos biens. Vous ne serez plus le jouet de la fortune. Je veux vous affranchir de son pouvoir en vous rendant maître d*un bien qu'elle ne pourra vous ôter. Vous êtes dans le dessein de vivre à la campagne ; je vous donne une petite terre que nous avons auprès de Lirias, à quatre lieues de Valence. Tous la connoissez. C'est un présent que nous pouvons vous faire sans nous incommoder. J'ose vous répondre que mon père ne me désavouera point, et que cela fera un vrai plaisir à Seraphine.
Je me jetai aux genoux de don Alphonse, qui me releva dans le moment. Je lui baisai la main ; et plus charmé de son bon cœur que de son bienfait : Seigneur, lui dis-je, vos manières m'enchantent. Le don que vous me faites m'est d'autant plus agréable, qu'il précède la reconnoissance d'un service que je reus ai rendu ; et j'aime mieux le devoir à votre générosité qu'à votre reconnoissance. Mon gouverneur fut un peu surpris de ce discours, et ne manqua pas de me demander ce que c'étoit que ce prétendu service. Je le lui appris, et lui fis un détail qui redoubla son étonnement. Il étoit bien éloigné de penser, aussi bien que le baron de Steinbach, que le gouvernement de Valence lui eût été donné par mon crédit. Néanmoins, n'en pouvant plus douter : Gil Bias, me dit-il, puisque c'est à vous que je dois mon poste, je ne prétends point m'en tenir à la petite terre de Lirias. Je vous offre avec cela deux mille ducats de pension.
Halte-là, seigneur don Alphonse, interrompis-je en cet endroit. Ne réveillez pas mon avarice. Les biens ne sont propres qu'à corrompre mes mœurs ; je ne l'ai que trop éprouvé. J'accepte volontiers votre terre de Lirias; j'y vivrai commodément avec le
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bien qtie j*ai d'ailleurs. Mais cela me suffit; et, loin d'en désirer davantage, je consentirois plutôt de perdre tout ce qu'il y a de superflu dans ce que je possède. Les richesses sont un fardeau dans une retraite ou l'on ne cherche que de la tranquillité.
Pendant que nous nous entretenions de cette sorte, don César arriva. Il ne fit guère moins paroître de joie que son fils en me voyant ; et, lorsqu'il fut informé de l'obligation que sa famille m'avoit, il me pressa d'accepter la pension ; ce que je refusai de nouveau. Enfin, le père et le fils me menèrent sur-le-champ chez un notaire, où ils firent dresser la donation, qu'ils «gnèrent tous deux avec plus de plaisir qu'ils n'auroient signé un acte à leur profit. Quand le contrat fut expédié, ils me le remirent entre les mains, en me disant que la terre de Lirias n'étoit plus à eux, et que j'en pourrois aller prendre possession quand il me plairoit Us s'en retournèrent ensuite chez le baron de Steinbach ; et moi, je volai vers notre hôtel, où je ravis d'admiration mon secrétaire, lorsque je lui annonçai que nous avions une terre dans le royaume de Valence, et que je lui contai de quelle manière je venois de faire cette acquisition. Combien peut valoir ce petit domaine? me dit-il. Cinq cents ducats de rente, lui répondis-je, et je puis t'assurer que c'est une aimable solitude. Je la connois pour y avoir été plusieurs fois en qualité d'intendant des seigneurs de Leyva. C'est une petite maison sur les bords du Guadalaviar, dans un hameau de cinq ou six feux, et dans un pays charmant.
Ce qui m'en plaît davantage, s'écria Soi pion, c'est que nous aurons là de bon gibier, avec du vin de Benicarlo et d'excellent muscat. Allons, mon patron, hâtons-nous de quitter le monde et de gagner notre ermitage. Je n'ai pas moins d'envie d'y être que toi, lui repartis-je; mais il faut auparavant que je fasse un tour aux Asturies. Mon père et ma mère n'y sont pas dans une heureuse situation. Je prétends les aller chercher pour les conduire à Lirias, où ils passeront en repos leurs derniers jours. Le ciel ne m'a peut-être fait trouver cet asile que pour les y recevoir, et il me puniroit si j'y manquois. Scipion loua fort mon dessein; il m'excita même à l'exécuter. Ne perdons point de temps, me ditil : je me suis assuré déjà d'une chaise roulante ; achetons vite des mules, et prenons le chemin d'Oviedo. Oui, mon ami, lui répondis-je, partons le plus tôt qu'il nous sera possible. Je mè fais un