‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 296 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE II

niens. Comme j« jugeai que ma mère, après une ai longue ibsence, voudroit m'entretenir, et que la présence d'un honmie [u'elle ne connoissoit pas pourroit la gêner, je le tirai à part, et ui dis : Ya, mon enfant, va te reposer à rhôtellerie, et me laisse ci avec ma mère : nous allons avoir ensemble un entretien qui hirera longtemps; la bonne dame, si turestois avec nous, te xoiroit peut-ôtre de trop dans une conversation qui ne roulera [ue sur des affaires de famille. Scipion se retira de peur de nous iontraindre; et j'eus effectivement avec ma mère un entretien [ui dura toute la nuit. Nous nous rendîmes mutuellement un Mmipte fidèle de ce qui nous étoit arrivé à l'un et à l'autre depuis oa sortie d'Oviedo. Elle me fit un ample détail des chagrins [u'elle avoit essuyés dans des maisons où elle avoit été duègne, it mu9 dit là-dessus une infinité de choses que je n'aurois pas été »ien aise que mon secrétaire eût entendues, quoique je n'eusse ien de caché pour lui. Avec tout le respect que je dois à la oëmoire de ma mère, la dame étoit un peu prolixe dans ses écits; elle m'auroit fait grâce des trois quarts de son histoire, i elle en eût supprimé les circonstances inutiles.

Elle finit enfin sa narration, et je commençai la mienne. Je »assai légèrement sur toutes mes aventures; mais lorsque je variai de la visite que le fils de Bertrand Muscada, épicier rOviedo, m'étoit venu faire à Madrid, je m'étendis fort sur cet jrtide. Je vous l'avouerai, dis-je à ma mère, je reçus très-mal e garçon, qui, pour s'en venger, vous aura fait sans doute un iffîreux portrait de moi. H n'y a pas manqué, répondit-elle. Il OUB trouva, nous dit-il, si fier de la faveur du premier ministre le la monarchie, qu'à peine daignâtes-vous le reconnoitre ; et, [oand il vous détailla nos misères, vous l' écoutâtes d'un air ;lacé. Gomme les pères et les mères, ajouta-t-elle, cherchent oujours à excuser leurs enfants, nous ne pûmes croire que vous fussiez un si mauvais cœur. Votre arrivée à Oviedo justifie la onne opinion que nous avions de vous, et la douleur dont je ous vois saisi achève de faire votre apologie.

Vous jugez de moi trop favorablement, lui répliquai-je; il y a lu vrai dans le rapport du jeune Muscada. Lorsqu'il vint me voir, 9 n'étois occupé que de ma fortune ; et l'ambition qui me domitoit ne me permettoit guôre de penser à mes parents. Il ne faut lonc pas s'étonner si dans cette disposition je fis un accueil peu ;racieux à un homme qui, m'abordant d'un air grossier, me dit

brutalement qu'ayant appris que fëtoîs pins riche qu'un juif, il venoit me conseiller de vous envoyer de l'arçent, attendu que vous en aviez grand besoin ; il me reprocha même, dans des termes peu mesurés, mon indifférence pour ma famille. Je fus choqué de sa franchise, et, perdant patience, je le poussai par lesépaoles hors de mon cabinet. Jfe conviens que j'eus tort dans cette rencontre; j'aurois dû faire réflexion que ce n'étoit pas votre faute si l'épicier manquoit de politesse, et que son conseil ne laissoil pas d^ôtre bon à suivre, quoiqu'il eût été donné malhonnêtement

C'est ce que je me représentai un moment après que j'en chassé Muscada. Malgré la colère qui me dominoit, la voix di sang se fit entendre ; je me rappelai tous mes devoirs envers mes parents ; et, rougissant de honte de les remplir si mal, je sentis des remords dont je ne puis néanmoins me faire honneur auprès de vous, puisqu'ils furent bientôt étouffés par l'avarice et par l'ambition. Mais dans la suite ayant été enfermé par ordre du roi dans la tour de Ségovie, j'y tombai dangereusement malade; et c'est cette heureuse maladie qui vous a rendu votre fils. Oui) c'est ma maladie et ma prison qui ont fait reprendre à la nature tous ses droits, et qui m'ont entièrement détaché de la cour. Je suis revenu de cette vie tumultueuse, je ne respire plus que la solitude, et je ne suis venu aux Asturies que pour vous prier de vouloir bien partager avec moi les douceurs d'une vie retirée. Si vous ne rejetez pas ma prière, je vous conduirai à une terre que j'ai dans le royaume de Valence, et nous vivrons là très-commodément. Vous jugez bien que je me proposois d'y mener aussi mon père; mais puisque le ciel en a ordonné autrement, que j'aie du moins la satisfaction de posséder chez moi ma mère, et de pouvoir réparer par toutes les attentions imaginables le temps que j'ai passé sans lui être utile.

Je vous sais très-bon gré de vos louables intentions, me dit alors ma mère, et je m'en irois avec vous sans balancer, si je n'y trouvois des difficultés. Je n'abandonnerai pas votre onde mon frère dans l'état où il est, et je suis trop accoutumée à ce pays-ci pour m'en éloigner; cependant, comme la chose mérite d'être mûrement examinée, je veux y rêver à loisir. Ne nous occupons présentement que du soin des funérailles de votre père. Chargeons-en, lui dis-je, ce jeune homme que vous avez vu avec moi ; c'est mon secrétaire, il a de l'esprit et du zèle ; nous pouvons nous en reposer sur lui.

Page 1