‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 3 sur 429 · SUR LE SAGE ET SUR 6IL BLAS. III · texte numérisé non relu

SUR LE SAGE ET SUR 6IL BLAS. III

favorable aux nouveautés et probablement il avait , un jour ou l'autre, rencontré le jeune auteur à! Œdipe dans la première ivresse de son succès; lui le plus simple des gens d'esprit, il l'avait trouvé un peu fat et pas assez bon enfant. Voltaire, à son tour, retrouvant Le Sage sur son chemin , prit sa revanche de la satire par un éloge épigrammatique et une assertion mensongère.

Autour de Voltaire, on devait peu louer Le Sage. Marmontel, dans son Essai sur les Romans, ne parle de lui qu'avec une sorte de regret et comme incidemment; le passage est remarquable par son insuffisance :

a Le romaa satirique, tel que je le conçois, dit Marmontel, demanderait tantôt la plume de Lucien, de La Bruyère ou d'Hamilton, tantôt celle de Juvénal, je n'ose dire le pinceau de Molière : celui de Le Sage y suffirait avec une étude plus savante des mœurs et une connaissance plus familière et plus intime d'une certaine classe de la société que l'auteur de Gil Bias n'avait pas assez observée ou qu'il ne voyait que de loin. Mais du côté sérieux et grave, nul homme n*eût excellé dans ce genre comme Rousseau, l'auteur d'Emile, si sa mélancolie lui avait permis de voir le monde tel qu'il est, et qu'il lui eût été possible d'en faire la censure avec une équité rigide, sans prévention et sans humeur. »

Il en résulte qu'avec sa phrase à double tranchant, et sans plus de façon , Marmontel retranche d'un côté Tauteur de Gil Bias, et de l'autre celui de la Nouvelle Héioîse: c'est se montrer bien rigoureux. On aura remarqué pourtant cette sorte de reproche qui est fait à Le Sage de

IV JUGE^aENÏS ET TÉMOIGNAGES

n* avoir pas assez vu la bonne compagnie. De loin, le reproche pour nous disparait. Est-ce donc que les romans de Duclos, de Marivaux, de Crébillon fils, témoignent mieux de ce commerce avec la bonne compagnie? Gil Bias, à nos yeux, n'est pas l'homme du monde, c'est l'homme même.

La Harpe, si bon critique quand il parle de ce qu'il sait et qu'il ne se laisse pas troubler par la passion, est le premier qui ait convenablement apprécié Gil Bias; la page qu'il lui consacre est digne, par l'aisance et la légèreté , de Le Sage lui-même :

« Gil Bias, dit-il, est un chef-d'œuvre : il est du petit nombre des romans qu'on relit toujours avec plaisir ; c'est un tableau moral et animé de la vie humaine; toutes les conditions y paraissent pour recevoir ou pour donner une leçon. C'est là que l'instruction n'est jamais sans agrément. Utile dulci devait être la devise de cet excellent livre, que la bonne plaisanterie assaisonne partout. Plusieurs traits ont passé en proverbes , comme, par exemple, les homélies de Tarchevôque de Grenade. L'interrogatoire des domestiques de Samuel Simon est digne de Molière . et quelle sanglante satire de l'Inquisition ! Ailleurs, quelle peinture de l'audience d'un premier commis, de l'impertinence des comédiens, de la vanité d'un parvenu, de la folie d'un poète, de la mollesse des chanoines, de l'intérieur d'une grande maison, du caractère des grands, des mœurs de leurs domestiques! C'est l'école du monde que Gil Bios. On reproche à l'auteur de n'avoir peint presque jamais que des fripons. Qu'importe, si les portraits sont reconnaissables. Il a fait d'ailleurs son métier, car le roman et la comédie sont un genre de satire. On lui reproche trop de détails subalternes; mais ils sont tous vrais, et aucun n'est indif^

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