‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 308 sur 429 · LIVRE Xy CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE Xy CHAPITRE VI

[vi lui donna le temps de s*é1oîgner de moi. Juste ciel I dis-je en noi-môme, vit-on jamais deux visages plus ressemblants? Que aat-il que je pense? dois-je croire que c'est don Raphaël? mis-je m'ima^iner que ce n'est pas lui ? Je me sentis trop mrieux de savoir la vérité pour en demeurer là. Je me ûs ensei- ;ner le chemin du couvent des chartreux, où je me rendis sure-champ, dans l'espérance d'y revoir mon homme quand il y eriendroit, et bien résolu de l'arrêter pour lui parler. Je n'eus las besoin de l'attendre pour être au fait : en arrivant à la porte lu couvent, un autre visage de ma connoissance tourna mon loute en certitude ; je reconnus dans le frère portier Ambroise le Lamela mon ancien valet. Vous vous imaginez bien que ce ne ùt pas sans un extrême étonnement.

Notre surprise fut égale de part et d'autre de nous retrouver (ans cet endroit. N'est-ce pas une illusion ? lui dis-je en le aluant. Est-ce en effet un de mes amis qui s'offre à ma vue ? U le me reconnut pas d'abord, ou bien il feignit de ne me pas émettre, ce qui est plus vraisemblable ; mais, considérant que la înnte ëtoit inutile, il prit l'air d'un homme qui tout à coup se easouvient d'une chose oubliée. Ah I seigneur Gil Bias, s'écria- -dly pardon si j'ai pu vous méconnoître. Depuis que je vis dans :e lieu saint, et que je m'attache à remplir les devoirs prescrits >ar nos règles^ je perds insensiblement la mémoire de ce que 'ai vu dans le monde ; les images du siècle s'effacent de mon oovenir.

J'ai, lui dis-je, une véritable joie de vous revoir, après dix tns, sous un habit si respectable. Et moi, me répondit-il, j'ai lonte d'en paroitre vêtu devant un homme qui a été témoin de a vie coupable que j'ai menée. Cet habit me la reproche sans «sse. Hélas I ajouta-t-il en poussant un soupir, pour être digne le le porter, il faudroit que j'eusse toujours vécu dans l'inno- »Dce. A ce discours qui me charme, lui répliquai-je, mon cher rère, on voit clairement que le doigt du Seigneur vous a touché. e vous le répète, j'en suis ravi, et je meurs d'envie d'apprendre te quelle manière miraculeuse vous êtes entrés dans la bonne ^oie, vous et don Raphaël ; car je suis persuadé que c'est lui que e viens de rencontrer dans la ville, habillé en chartreux. Je M suis repenti de ne l'avoir pas an-êté dans la rue pour lui )aiier, et je suis venu ici l'attendre pour réparer ma faute quand IrentrecK

544 GIL CLAS.

Vous ne vous êtes point trompé, me dit Lameia, c'est àm Raphaël lui-même que vous avez vu ; et quant au détail que vous demandez, le voici : Après nous être séparés de vous auprès de Ségorbe, nous prîmes, le fils de Lucinde et moi, la route de Valence, dans le dessein d'y faire quelque nouveau tour de notre métier. Le hasard voulut un jour que nous entrassions dans l'église des Chartreux, dans le temps que les religieux psalmodioient dans le chœur. Nous nous attachâmes à les considérefi et nous éprouvâmes que les méchants ne peuvent se défendre d'honorer la vertu. Nous admirâmes la ferveur avec laquelle ils prioient Dieu, leur air mortifié et détaché des plaisirs du siècle, de même que la sérénité qui régnoit sur leurs visages, et qui marquoit si bien le repos de leurs consciences.

En faisant ces observations, nous tombâmes l'un et Tautredaos une rêverie qui nous devint salutaire : nous comparâmes en nousmêmes nos mœurs avec celles de ces bons religieux, et la différence que nous y trouvâmes nous remplit de trouble et d'inquiétude. Lameia, me dit don Raphaël lorsque nous fûmes hors de l'église, comment te sens-tu affecté de ce que nous venons de voir ? Pour moi, je ne puis te le celer, je n'ai pas l'esprit tranquille. Des mouvements qui me sont inconnus m'agitent; et, pour la première fois de ma vie, je me reproche mes iniquités. Je suis dans la môme disposition, lui répondis-je : les mauvaises actions que j'ai faites se soulèvent dans cet instant contre moi; et mon cœur, qui n'avoit jamais senti de remords, en est présentement déchiré. Ah ! cher Ambroise, reprit mon camarade, nous sommes deux brebis égarées que le Père céleste, par pitié, veut ramener au bercail ! C'est lui, mon enfant, c'est lui qui nous appelle. Ne soyons point sourds à sa voix; renonçons aux fourberies, quittons le libertinage où nous vivons, et commençons dès aujourd'hui à travailler sérieusement au grand ouvrage de notre salut ; il faut passer le reste de nos jours dans ce couvent, et les consacrer à la pénitence.

J'applaudis au sentiment de Raphaël, continua le frère Ambroise; et nous formâmes la généreuse résolution de nous faire chartreux. Pour l'exécuter, nous nous adressâmes au père prieur, qui ne sut pas sitôt notre dessein, que, pour éprouver notre vocation, il nous fit donner des cellules et traiter comme des religieux pendant une année enticro. Nous suivîmes les règles avec tant d'exactitude et de constance, qu'on nous reçut parmi

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