‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 335 sur 429 · I* M'AS · texte numérisé non relu

I* M'AS

forme d'emprunt, tout ce qui m*ëtoit revenu des saignëes que Tavois faites au coffre-fort. Je lui donnai jusqu'à la dernière pièce; ce qui pou voit, ce me semble, passer pour une restitution anticipée que je faisois au vieux marchand dans la personne de son héritier.

Ce jeune homme , lorsqu'il eut épuisé cette ressource, considérant qu'il n'en avoit plus aucune autre, tomba dans une profonde et noire mélancolie qui troubla peu à peu sa raison, il ne regarda son père que comme un homme qui faisoit tout le malheur de sa vie. Il entra dans un vif désespoir, et, sans être retenu par la voix du sang, le misérable conçut l'horrible dessein de l'empoisonner. 11 ne se contenta pas de me faire conûdence de cet exécrable projet, il me proposa même de servir d'instrument à sa vengeance. A cette proposition je me sentis saisi d'effroi. Monsieur, lui dis-je, est-il possible que vous soyez assez abandonné du ciel pour avoir formé cette abominable résolution! Quoi I vous seriez capable de donner la mort à l'auteur de vos jours ? On verroit en Espagne, dans le sein du christianisme, commettre un crime dont la seule idée feroit horreur aux nations les plus barbares! Non, mon cher maître, ajoutai-je en me mettant à ses genoux, non, vous ne ferez point une action qui soulèveroit contre vous toute la terre, et qui seroit suivie d'un infâme châtiment.

Je tins encore d'autres discours à Gaspard pour le détourner d'une entreprise si coupable. Je ne sais où j'allai prendre tous les raisonnements d'honnête homme dont je me servis pour combattre son désespoir; mais il est certain que je lui parlai comme un docteur de Salamanque, tout jeune et tout ûls que j'étois de la CoscoUna. Cependant j'eus beau lui représenter qu'il devoit rentrer en lui-même, et rejeter courageusement les pensées détestables dont son esprit étoit assailli, toute mon éloquence fut inutile. Il baissa la tête sur son estomac, et, gardant un morne silence, quelque chose que je pusse faire et dire, il me fit juger qu'il n'en démordroit point.

Là-dessus, prenant mon parti, je résolus de révéler tout à mon vieux maître; je lui demandai un secret entretien : il me l'accorda; et nous étant tous deux enfermés : Monsieur, lui disje, souffrez que je me jette à vos pieds, et que j'implore votre miséricorde. En achevant ces paroles, je me prosternai devant lui avec beaucoup d'émotion, et le visage baigné de larmes. Le

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