‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 373 sur 429 · LIVRE XI, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XII

semaines, au cardinal duc deLerme, qui depuis un mois est relégué dans son château de Dénia.

Ohl vraiment, interrompis-je, vous avez raison d'attribuer votre malheur à cette visite indiscrète ! n*en cherchez point la cause ailleurs; et permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas consulté votre prudence ordinaire, lorsque vous avez été voir ce ministre disgracié. La faute en est faite, me dit-il, et j'ai pris ie bonne grâce mon parti : je vais me retirer avec ma famille aiu château de Leyva, où je passerai dans un profond repos le reste de mes jours. Tout ce qui me fait de la peine, ajouta-t-il, c'est d'être obligé de paroître devant un superbe ministre qui pourra me recevoir peu gracieusement. Quelle mortification pour un Espagnol? Cependant c'est une nécessité; mais, avant que m'y soumettre, j'ai voulu vous parler. Seigneur, lui dis-je, laissez-moi faire ; ne vous présentez pas devant le ministre, que je n'aie su auparavant de quoi l'on vous accuse ; le mal n'est peut-être pas sans remède. Quoi qu'il en soit , vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je me donne pour vous tous les mouvements qu'exigent de moi la reconnoissance et l'amitié. A ces mots, je le laissai dans son hôtellerie, en l'assurant qu'il auroit incessamment de mes nouvelles.

Comme je ne me mêlois plus d'affaires d'État depuis les deux mémoires dont il a été fait une si éloquente mention, j'allai trouver Carnero;, pour lui demander s'il étoit vrai qu'on eût ôté à don Alphonse de Leyva le gouvernement de la ville de Valence. Il me répondit que oui, mais qu'il en ignoroit la raison. Là-dessus , je pris sans balancer la résolution de m'adresser à Monseigneur même, pour apprendre de sa propre bouche les sujets qu'il pouvoit avoir de se plaindre du fils de don César.

J'étois si pénétré de ce fâcheux événement, que je n'eus pas besoin d'affecter un air de tristesse pour paroître affligé aux yeux du comte-duc. Qu'as-tu donc, Santillane? me dit-il aussitôt qu'il me vit. J'aperçois sur ton visage une impression de chagrin ; je vois même des larmes prêtes à couler de tes yeux. Qu'est-ce que cela signifie? ne me déguise rien. Quelqu'un t'auroit-il fait quelque offense? Parle, tu seras bientôt vengé. Monseigneur, lui répondis-je en pleurant, quand je voudrois vous cacher ma douleur, je ne le pourrois pas : je suis au désespoir. On vient de me dire que don Alphonse de Leyva n'est plus gouverneur de Valence ; on ne pouvoit m'annoncer une nouvelle plus capable de me causer

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une mortelle affliction. Que dis-tu, Gil Bias? reprit le inimstre étonné ; quel intérêt peux-tu prendre à ce don Alphonse et à son gouvernement? Alors je lui fis un détail des obligations que j'avois aux seigneurs de Leyva ; ensuite, je lui racontai de qudle façon j'avois obtenu du duc de Lerme, pour le fils de don César, le gouvernement dont il s'agissoit.

Quand son Excellence m'eut écouté jusqu'au bout avec une attention pleine de bonté pour moi, il me dit : Essuie tes plenrSi mon ami. Outre que j'ignorois ce que tu viens de m'apprendre, je t'avouerai que je regardois don Alphonse comme une créatoie du cardinal de Lerme. Je te mets à ma place : la visite qu'il a faite à cette Eminence ne te l'auroit-elle pas rendu suspect? Je veux bien croire pourtant qu'ayant été pourvu de son emploi par ce ministre, il peut avoir fait cette démarche par un por mouvement de reconnoissance, et je la lui pardonne. Je suis ôchë d'avoir dépla é un homme qui te devoit son poste ; mais si j*ai détruit ton ouvrage , je puis le réparer. Je veux même enoon plus faire pour toi que le duc de Lerme. Don Alphonse, ton and, n'étoit que gouverneur de la ville de Valence : je le fais vioe-roi du royaume d'Aragon : c'est ce que je te permets de lui ftire savoir, et tu peux lui mander de venir prêter serment.

Lorsque j'eus entendu ces paroles, je passai d'une extrême douleur à un excès de joie qui me troubla l'esprit à un point, qu'il y parut au remerclment que je fis à Monseigneur : mais le désordre de mon discours ne lui déplut point; et, comme je lui appris que don Alphonse étoit à Madrid , il me dit que je pouvois le lui présenter dès ce jour-là même. Je courus aussitôt à l'image Saint- Gabriel, où je ravis le fils de don César en lui annonçant son nouvel emploi. Il ne pouvoit croire ce que je lui disois, tant il avoit de peine à se persuader que le premier ministre , quelque amitié qu'il eût pour moi, fût capable" de donner des vice-royautés à ma considération ! Je le menai au comte-<[uc, qui le reçut trèspoliment, et qui lui dit : Don Alphonse, vous vous êtes si bien conduit dans votre gouvernement de la ville de Valence, que le roi, vous jugeant propre à remplir une plus grande place, vous a nommé à la vice-royauté d'Aragon. Cette dignité, ajouta-t-il, n'est point au-dessus de votre naissance , et la noblesse aragonoise ne sauroit murmurer contre le choix de la cour.

Son Excellence ne fit aucune mention de moi, et le public ignora lapartquej'avoisàcette affaire; cequisauva don Alphonse

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