CHAPITRE XIII
Du retour de Gil Bias dans son château.
De la joie qu'il eut de trouver Séraphine, sa filleule, nubile ;
et de quelle dame il devint amoureux.
J'employai quinze jours à me rendre à Lirias, rien ne m' obligeant d'y aller à grandes journées; tout ce que je souhaitois, c'étoit d'y arriver heureusement, et mon souhait fut exaucé. La vue de mon château m'inspira d'abord quelques pensées tristes, en me rappelant le souvenir d'Antonia : mais je sus bientôt m'en distraire, ne voulant m'occuper que de ce qui pouvoit me faire plaisir, outre que ving^deux ans, qui s'étoient écoulés depuis sa mort, en avoient fort affoibli le sentiment.
Sitôt que je fus entré dans le château, Beatrix et sa fille vinrent me saluer d'un air empressé ; ensuite le père, là mère et la fille s'accablèrent d'accolades avec des transports de joie qui me charmèrent. Après tant d'embrassements, je dis, en regardant avec attention ma filleule, que je trouvai fort aimable : Est-il possible que ce soit là cette Séraphine que je laissai au berceau quand je partis de Lirias? Je suis ravi de la revoir si grande et si jolie; il faut que nous songions à l'établir. Gomment donc, mon cher parrain I s'écria ma filleule en rougissant un peu de mes dernières paroles, il n'y a qu'un instant que vous me voyez, et vous songez
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déjà à vous défaire de moi ! Non, ma fille, lui réplit^naî-je, nom ne prétendons point vous perdre en votis mariant ; nou^ vôuloMs un mari qui vous possède sans qu'il vous enlève à vos parents; et qui vive, pour ainsi dire, avec nous.
Il s*en présente un de cette espèce, dit alors Beatrix. Un gentilhomme de ce pays-ci a vu Séraphine un jour à la! messe dans la chapelle de ce hameau, et en est devenu amoureux. B m*esï venu voir, m*a déclaré sa passion, et (femandé mon àvén ; vous jugez bien quelle réponse je lui ai faite. Quand vous auriez mon agrément, lui ai-je dit, vous n'en seriez pas plus avancé ; Séraphine dépend de son père et de son parrain, qui seuls peuvent disposer d'elle : tout ce que je puis pour vous, c'est de leur écrire pour les informer de votre recherche , qui fait honneur à ma fille. Effectivement, messieurs, poursuivit-elle, c'est ce que j'allais incessamment vous mander ; mais vous voilà revenus, vous ferez ce que vous jugerez à propos.
Au reste, dit Scipion, de quel caractère est cet hidalgo ? Ne ressemble-t-il pas à la plupart de ses pareils? n'est-il pas fier de sa noblesse, et insolent avec les roturiers?^ Oh! pour cela non, répondit Beatrix ; c'est un garçon d'une douceur et d'une politesse achevées, de bonne mine d'ailleurs, et qui n'a pas encore trente ans accomplis. Vous nous faites, dis-je à Beatrix, un assez beau portrait de ce cavalier; comment s'appelle-t-il ? Don Juan de Jutella, repartit la femme de Scipion : il n'y a pas longtemps qu'il a recueilli la succession de son père, et il vit dans son château, éloigné d'ici d'une lieue, avec une sœur cadette qu'il a sous sa conduite. J'ai autrefois, repris-je , entendu parler de la famille de ce gentilhomme ; c'est une des plus nobles dn royaume de Valence. J'estime moins la noblesse, s'écria Scipion, que les qualités du cœur et de l'esprit ; et ce don Juan nous conviendra si c'est un honnête homme. Il en a la réputation, dit Séraphine en se mêlant à l'entretien; les habitants de Lirias qui le connoissent en disent tous les biens du monde. A ces paroles de ma filleule, je regardai avec un souris son père, qui, les ayant saisies aussi bien que moi, jugea que le galant ne déplaisoit point à sa fille.
Ce cavalier apprit bientôt notre arrivée à Lirias, puisque deux jours après nous le vîmes paroître au château ; il nous aborda de
il. Hidalgo veut dire fils de quelque chose.