‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 414 sur 429 · LIVRE XII, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XIV

de moins que je n'en avois, je ne laissois pas de me croire bien fonde à douter que je plusse à une jeune beauté. Je pi is pourtant la résolution d'en risquer la demande sitôt que je verrois son frère, qui, de son côté, n'étant pas sûr d'obtenir ma filleule, n'étoit pas sans inquiétude.

Il revint à mon château le lendemain matin dans le temps que j'achevois de m'habiller. Seigneur de Santillane, me dit-il, je viens aujourd'hui à Lirias pour vous parler d'une affaire sérieuse. Je le fis passer dans mon cabinet, où d'abord entrant en matière Je crois, continua-t-il, que vous n'ignorez pas le sujet qui m'amène : j'aime Séraphine ; vous pouvez tout sur son père; je vous prie de me le rendre favorable; faites-moi obtenir l'objet de mon amour : que je vous doive le bonheur de ma vie. Seigneur don Juan, lui répondis-je, comme vous allez d'abord au fait, vous ne trouverez pas mauvais que je suive votre exemple, et qu'après vous avoir promis mes bons ofiices auprès du père de ma filleule, je vous demande les vôtres auprès de votre sœur.

A ces derniers mots, don Juan laissa éclater une agréable surprise, dont je tirai un augure favorable. Seroit-il possible, s'écria-t-il ensuite, que Dorothée eût fait hier la conquête de «rotre cœur? Elle m'a charmé, lui dis-je, et je me croirai le plus heureux de tous les hommes, si ma recherche vous plait à l'un et à l'autre. C'est de quoi vous devez être assuré, me répliquat-il; tout nobles que nous sommes, nous ne dédaignerons pas votre alliance. Je suis bien aise, lui repartis-je, que vous ne fastsiez pas difficulté de recevoir pour beau-frère un roturier; je vous en estime davantage ; vous montrez en cela votre bon e^rit : mais quand vous seriez assez vain pour ne vouloir accorder la main de votre sœur qu'à un noble, sachez que j'ai de quoi contenter votre vanité. J'ai travaillé vingt ans dans les bureaux du ministère ; et le roi , pour récompenser les services que j'ai rendus à l'État, m'a gratifié des lettres de noblesse que je vais vous faire voir. En achevant ces paroles, je tirai mes patentes d'un tiroir ou je les tenois humblement cachées, et je les présentai au gentilhomme, qui les lut d'un bout à l'autre attentivement avec une extrême satisfaction. Voilà qui est bon, reprit-il en me les rendant; Dorothée est à vous. Et vous, m'écriai-je, comptez sur Séraphine.

Ces deux mariages furent donc ainsi résolus entre nous. Il ne fut plus question que de savoir si les futures y consens ti relent de

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bonne grâce ; car don Juan et moi, également délicats, nous ne prétendions point les obtenir malgré elles. Ce gentilhomme retourna au château de Julella pour me proposer à sa sœur; et moi j*assemblai Scipion, Beatrix et ma filleule, pour leur faire part de l'entretien que je venois d'avoir avec ce cavalier. Beatrix fut d'avis qu'on l'acceptât pour époux sans hésiter ; et Séraphine fit connoître par son silence qu'elle étoit du sentiment de sa mère. Pour le père, il ne fut pas, à la vérité, d'une autre opinion; mais il témoigna quelque inquiétude sur la dot qu*il faudroit, disoft-il, donner à un gentilhomme dont le château avoit un si pressant besoin de réparations. Je fermai la bouche à Scipion, en lui disant que cela me regardoit, et que je faisois présenta ma filleule de quatre mille pistoles pour payer sa dot.

Je revis don Juan dès le soir même. Vos affaires; lui dis-je, vont à merveille ; je souhaite que les miennes ne soient pas dans un plus mauvais état. EIIqs vont aussi le mieux du monde, me répondit-il ; je n'ai pas été à la peine d'employer l'autorité pour avoir le consentement de Dorothée : votre personne lui revient, et vos manières lui plaisent. Vous appréhendiez de n'être pas de son goût, et elle craint, avec plus de raison, que n'ayant à vous offrir que son cœur et sa main.... Que voudrois-je de plus? interrompis-je tout transporté de joie. Puisque la charmante Dorothée n'a point de répugnance à lier son sort au mien, c'est tout ce que je demande : je suis assez riche pour Tépouser sans dot, et sa seule possession comblera tous mes vœux.

Don Juan et moi, fort satisfaits d'avoir heureusement amené les choses jusque-là, nous résolûmes, pour hâter nos noces, d'en supprimer les cérémonies superflues. J'abouchai ce gentilhomme avec les parents de Séraphine; et, après qu'ils furent convenus des conditions du mariage, il prit congé de nous, en nous promettant de revenir le lendemain avec Dorothée. L'envie que j'avois de paroître agréable à cette dame me fît employer trois bonnes heures pour le moins à m'ajuster, à m'adoniser; encore ne pus-je parvenir à me rendre content de ma personne. Pouf un adolescent qui se prépare à voir sa ma!tresse, ce n'est qu'un plaisir ; mais pour un homme qui commencée vieillir, c'est une ' occupation. Cependant je fus plus heureux que je ne le méritois: je revis la sœur de don Juan, et j'en fus regardé d'un œil si favorable, que je m'imaginai valoir encore quelque chose. J'eus avec elle un long entretien. Je fus charmé du caractère de son esprit,

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