LIVRE I, CHAPITRE XVll
(fu'ai^ît Fabrice, me persuadant encore pltid que ses raisons, je me déterminai à me mettre dans le service. Là-dessus nous sor- Urnes du cabaret, et mon compatriote me dit : Je vais de ce pas (e conduire chez un bonune à qui s'adressent la plupart des laqnais qui sont sur le pavé ; il a des grisons qui Tinforment de tout ce qui se passe dans les familles. Il sait où Ton a besoin deyalets, et il tient un registre exact, non-seulement des places vacantes, mais même des bonnes et des mauvaises qualités des iaaîtres. C'est un homme qui a été frère dans je ne sais quel couTent.de religieux. Enfin c'est lui qui m'a placé.
En nous entretenant d'un bureau d'adresses si singulier, le fils du barbier Nunez me mena dans un cul-de-sac. Nous entrâmes dans une petite maison, où nous trouvâmes un homme de cinquante et quelques années, qui écrivoit sur une table. Nous le saluâmes, assez respectueusement même; mais, soit qu'il fût fier de son naturel, soit que, n'ayant coutume de voir que des laquais et des cochers, il eût pris l'habitude de recevoir son nionde cavalièrement, il ne se leva point ; il se contenta de nous ftâre une légère inclination de tête. H me regarda pourtant ivec une attention particulière. Je vis bien qu'il étoit surpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulût devenir laquais ; il avoit plutôt lieu de penser que je venois lui en demander un. Il ne put toutefois douter longtemps de mon intention, puisque Fabrice lui dit d'abord : Seigneur' Arias de Londona, TOUS voulez bien que je vous présente le meilleur de mes amis? C'est un garçon de femille, que ses malheurs réduisent à la nécessité de servir. Enseignez-lui, de grâce, une bonne condition, et comptez sur sa reconnoissance. Messieurs, répondit froidenaent Arias, voilà comme vous êtes tous, vous autres : avant qu'on vous place, vous faites les plus belles promesses du monde ; étes-vous bien placés, vous ne vous en souvenez plus. Comment donc ! reprit Fabrice, vous plaignez-vous de moi ? N'ai-jo pas bien fait les choses? Vous auriez pu les faire encore mieux, repartit Arias : votre condition vaut un emploi de commis, et vous m'avez payé comme si je vous eusse mis chez un auteur. Je pris alors la parole, et dis au seigneur Arias que, pour lui faire connoîlre que je n'étois pas un ingrat, je voulois que la reconnoisi«ance précédât le service. En même temps je tirai de mes poches deux ducats que je lui donnai, avec promesse de n'en pas demeurer là, si je me voyois dans une bonne maison.
II parut content de mes manières. J'aime, dit-il, qu'on en use de la sorte avec moi. Il y a, continua-t-il, d'excellents postes vacants; je vais vous les nommer, et vous choisirez celui qui vous plaira. En achevant ces paroles, il mit ses lunettes, ouvrit un registre qui étoit sur la table, tourna quelques feuillets, et com-' mença de lire dans ces termes : Il faut un laquais au capitaine Torbellino *, homme emporté, brutal et fantasque : il gronde sans cesse, jure, frappe, et le plus souvent estropie ses domestiques. Passons à un autre, m'ëcriai-je à ce portrait; ce capitaine-là n'est pas de mon goût. Ma vivacité fit sourire Arias qui poursuivit ainsi sa lecture : Dona Manuela de Sandoval, douairière surannée, hargneuse et bizarre, est actuellement sans laquais; elle n'en a qu'un d'ordinaire, encore ne le peut-elle garder un jour entier. Il y a dans la maison, depuis dix ans, un habit qui sert à tous les valets qui entrent, de quelque taille qu'ils soient : on peut dire qu'ils ne font que l'essayer, et qu'il est encore tout neuf, quoique deux mille laquais l'aient porté. Il manque un valet au docteur Alvar Fanez. C'est un médecin chimiste. Il nourrit bien ses domestiques, les entretient proprement, leur donne même de gros gages ; mais il fait sur eux l'épreuve de ses remèdes. Il y a souvent des places de laquais à remplir chez cet homme-là.
Oh ! je le crois bien, interrompit Fabrice en riant. Vive Dieu l vous nous enseignez là de bonnes conditions 1 Patience, dit Arias de Londona ; nous ne sommes pas au bout ; il y a de quoi vous contenter. Là-dessus il continua de lire de cette sorte : Dona Alfonsa de Solis, vieille dévote qui passe les deux tiers de la journée dans l'église, et veut que son valet y soit toujours auprès d'elle, n'a point de laquais depuis trois semaines. Le licencié Sedillo, vieux chanoine du chapitre de cette ville, chassa hier au soir son valet.... Halle-là, seigneur Arias de Londona, s'écria Fabrice en cet endroit ; nous nous en tenons à ce dernier poste. Le licencié Sedillo est des amis de mon maître, et je le connois parfaitement. Je sais qu'il a pour gouvernante une vieille béate, qu'on nomme la dame Jacinte, et qui dispose de tout chez lui. C'est une des meilleures maisons de Valladolid : on y vit doucement, et l'on y fait très-bonne chère. D'ailleurs, le chanoine est un homme infirme, an vieux goutteux qui fera bientôt son testament : il y a un legs à espérer. La charmante perspective pour
1 . Torbellinôi tourbillon. Il y a beaucoup d'autres personnages de cette histoire dont les noms espagnols sont également significatifs.