LIVRE II, CHAPITRE Y
Aral point accorder ce triomphe à vos ennemis; ils diroient que vous vous laissez désabuser ; ils vous perdroient de réputation. Périssent plutôt le peuple, la noblesse et le clergé ! Allons donc toujours notre train. Après tout, nos confrères, malgré l'aversion qu'ils ont pour la saignée, ne savent pas faire de plus grand» miracles que nous, et je crois que leurs drogues valent bien nos spécifiques.
Nous continuâmes à travailler sur nouveaux frais, et nous y procédâmes de manière qu'en moins de six semaines nous fîmes autant de veuves et d'orphelins que le siège de Troie. Il sembloit que la peste fût dans Yalladolid, tant on y faisoit de funérailles! Il \enoit tous les jours au logis quelque père nous demander compted'un fils que nous lui avions enlevé, ou bien quelque oncle qui nous reprochoit la mort de son neveu. Pour les neveux et les fils dont les oncles et les pères s'étoient mal trouvés de nos re* mèdes, ils ne paroissoient point chez nous. Les maris étoient aussi fort discrets ; ils ne nous chicanoient point sur la perte deleurs femmes ; mais les personnes afiQigées dont il nous falloit essuyer les reproches avoient quelquefois une douleur brutale ; il nous appeloient ignorants, assassins; ils ne ménageoient point les termes. J'étois ému de leurs épithètes ; mais mon maître, qui étoit fait à cela, les écoutoit de sang froid. J'aurois pu, comme lui, m'accoutumer aux injures, si le ciel, pour ôter sans doute aux malades de Yalladolid un de leurs fléaux, n'eût fait naître une occasion de me dégoûter de la médecine, que je pratiquois avec si peu de succès. C'est de quoi je vais faire un détail ûdèie, dût le lecteur en rire à mes dépens.
Il y avoit dans notre voisinage un jeu de paume où les fainéante de la ville s'assembloient chaque jour. On y voyoit un de ces braves de profession qui s'érigent en maîtres, et décident les différends dans les tripots. Il étoit de Biscaye, et se faisoit appeler don Rodrigue de Mondragon. Il paroissoit avoir trente ans. G'étoit un homme de taille ordinaire, mais sec et nerveux. Outre deux petits yeux étincelants qui lui re)uloient dans la tète, et setnbloient menacer tous ceux qu'il regardoit, un nez fort (^paté lui tomboit sur une moustache rousse qui s'élevoit en croc jusqu'à la tempe. Il avoit la parole si rude et si brusque, qu'il n'avoit qu'à parler pour inspirer de l'effroi. Ce casseur de raquettes s'étoit rendu le tyran du jeu de paume : il jugeoit impérieusement les contestations qui survenoient entre les ^ouQvit%\
et il ne falloit pas qu'on appelât de ses jugements, à moins qo^ rappelant ne voulût se résoudre à recevoir de lui« le lendemain un cartel de défi. Tel que je viens de représeuter le seigneur doi Rodrigue, que le don qu'il mettoit à la tôte de son nom n'empèchoit pas d'être roturier, il fit une tendre impression sur la mat tresse du tripot. G'éloit une femme de quarante ans, riche> aaaci agréable, et veuve depuis quinze mois. J'ignore comment il pu lui plaire : ce ne fut pas assurément par sa beauté ; ce fut doiM par ce je ne sais quoi qu'on ne sauroit dire. Quoi qu'il en soit elle eut du goût pour lui, et forma le dessein de l'épouser. Mai dans le temps qu'elle se préparoit à consommer cette affaire, élL tomba malade ; et, malheureusement pour elle» je devins soi médecin. Quand sa maladie n'auroit pas été une fièvre maligne mes remèdes suffîsoient pour la rendre dangereuse. Au bout d quatre jours, je remplis de deuil le tripot. La paumière alla oi j'envoyois tous mes malades, et ses parents s'emparèrent de am bien.Don Rodrigue , au désespoir d'avoir perdu sa maîtresse^ oi plutôt l'espérance d'un mariage très-avantageux pour lui^ ne a contenta pas de jeter feu et flamme contre moi ; Û jura qu'il mu passeroit son épée au travers du corps, et m'extermineroit à h première vue. Un voisin charitable m'avertit de ce serment; Il connoissance que j'avois de Mondragon, bien loin de me faire mé priser cet avis, me remplit de trouble et de frayeur. Je n'osoit sortir du logis, de peur de rencontrer ce diable d'homme, et j< m'imaginois sans cesse le voir entrer dans notre maison d'un ail furieux . je ne pouvois goûter un moment de repos. Cela me dé* tacha de la médecine, et je ne songeai plus qu'à m'affranchij de mon inquiétude. Je repris mon habit brodé; et, après avoii dit adieu à mon maître qui ne put me retenir, je sortis de h ville à la pointe du jour, non sans crainte de trouver dm Rodrigue en mon chemin.